PLANCHER DE LA BOUCHE, GRENOUILLETTES
Les anciens auteurs appliquaient indistinctement le nom de grenouillette, ou ranule, à toute tumeur liquide ou demi-liquide de la région sublinguale. Le travail d'analyse qui a amené les chirurgiens modernes à rejeter presque complètement les termes génériques servant à désigner l'ensemble des maladies d'une même région (comme les mots bubon pour les tumeurs de l'aine, sarcocèle pour les tumeurs du testicule, etc.) ne paraît pas encore les avoir poussés à se débarrasser du terme tout aussi vague et impropre de grenouillette. C'est ce qui rend l'élude de ces tumeurs si complexe, si embrouillée, et ce qui nécessite des divisions et subdivisions qu'on ne saurait pourtant trouver excessives dans l'état actuel de la science.
Je désigne donc sous le nom de grenouillette, avec la majorité des pathologistes, toute tumeur liquide et enkystée du plancher de la bouche, et je comprendrai deux variétés : IMes grenouillettes ordinaires ou communes; 2" les grenouillettes exceptionnelles ou rares.
t. — Cii'cnonillette commune.
La grenouillette ordinaire est caractérisée par une tumeur de volume Irès-variable, siégeant sous la langue, le plus souvent sur un des côtés du frein, parfois dépassant celui-ci, qui l'étrangle et lui donne un aspect bilobé. Cette tumeur est régulièrement arrondie, recouverte par la muqueuse buccale qui glisse sur elle facilement ; elle repose profondément sur les muscles sus-hyoïdiens. Au toucher, elle est molle, dépressible, nettement fluctuante.
Lorsqu'elle a acquis un certain volume, on peut souvent y découvrir de . la transparence en l'examinant à une vive lumière. Si ce volume est très- 'exagéré, les dents sont repoussées en dehors. La consistance de la tumeur peut aussi être solide en certains points. Dans une observation rapportée par Louis, une religieuse des Annonciades portait sous la langue une
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tumeur qui remplissait toute la bouche, repoussait les mâchoires et offiait par places des points d'une grande dureté. Dans un autre fait cité par les auteurs du Com-pendium, la tumeur faisait saillie hors de la bouche, refoulant en arrière la langue qu'on n'apercevait plus, mais ces cas sont tout tà fait exceptionnels.
La dissection attentive d'une grenouillette ordinaire prouve que la tumeur adhère notablement aux muscles mylo-hyoïdien et hyo-glosse ; généralement le canal de Wharton est perméable, il longe les parties inférieure et postérieure. La paroi du kyste est unie par du tissu cellulaire lâche à la muqueuse sous laquelle rampent des veines dilatées. Cette paroi est mince, fibreuse : on peut y trouver dans les kystes d'ancienne date des épaississements de consistance cartilagineuse. L'aspect intérieur du kyste est celui d'une membrane séreuse ; il est revêtu d'épithélium pavimenteux. Le contenu habituel est un liquide qui rappelle par ses propriétés physiques la salive sublinguale ; il est transparent ou légèrement ambré, visqueux, filant comme du blanc d'œuf; on a nié qu'il contînt, comme la salive, du sulfocyanure de potassium ; en revanche, il renferme de la pyine et de la mucosine (Gorup-Bezanez, Gmelin).
Les caractères du contenu de la poche aussi bien que ses rapports avec les organes voisins sur lesquels je viens d'insister, ne permettent guère de douter qu'il s'agisse en définitive, dans les cas de grenouillette ordinaire, d'un kyste formé aux dépens d'une glandule sublinguale.
t. — Grenouillettos oxceptionnellcs ou rares.
Je réunis sous ce nom toutes les tumeurs sublinguales auxquelles on donne encore abusivement le nom de grenouillettes, bien qu'elles doivent rationnellement se placer ailleurs, et j'indique cette place.
a. Grenouillette aiguë. — Il s'agit en pareil cas d'un gonflement aigu de la glande sous-maxillaire avec distension plus ou moins subite du canal de Wharton, consécutivement à l'oblitération de ce conduit excréteur ; l'obstacle est le plus souvent un corps étranger ou un calcul. La tumeur inflammatoire n'est donc ici qu'un élément accessoire au môme titre que la rétention salivaire. C'est avec les accidents des corps étrangers et calculs salivaires que se range cette grenouillette.
b. Grenouillette congénitale. — On a trouvé sous la muqueuse du plancher de la bouche, des kystes congénitaux comme dans toutes les autres régions du cou. La coexistence de tumeurs analogues dans les régions voisines ôte alors toute physionomie spéciale à cette prétendue grenouillette. Un cas qui mériterait mieux ce nom est celui jusqu'ici
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unique, rapporté par F. Guyon, où il s'agissait d'une imperforation de l'orifice du canal de Wharton, avec dilatation de ce conduit; le fait fut constaté à l'autopsie, l'enfant né un mois avant terme ne vécut que huit jours.
c. Grenouillette séreuse. — Ce nom aurait pu être appliqué aux grenouillettes ordinaires, si l'on adoptait pour elles l'origine dans la bourse séreuse sublinguale de Fleischmann : cette pathogénie, qui a été vivement défendue, ferait de la généralité des grenouillottes de véritables %5fromas. On ne l'admet plus actuellement qu'à titre d'exception, pour les tumeurs médianes, avec tendance à l'épaississement des parois (Démons).
d. Grenouillette dermoïde. — Ces grenouillettes sont des kystes dermoïdes sublinguaux, n'acquérant jamais un grand volume, pouvant être reconnus à ce que le doigt laisse sur eux une empreinte (de Landeta).
e. Grenouillette vasculaire ou sanguine. — Bauchet et surtout Dolbeau ont fait connaître les tumeurs érectiles sublinguales et les dilatations par transformation kystique dont elles peuvent être le siège. C'est par la présence d'une collection liquide, comparable à la grenouillette kystique séreuse, que la dénomination de grenouillette sanguine a été employée par Dolbeau.
f. Grenouillette hydatique. — Kyste hydatique sublingual dont des exemples ont été signalés par Gosselin et Maurice Laugier.
g. Grenouillette sus-hyoïdienne. ■ — Ce nom a été appliqué aux kystes du plancher de la bouche, faisant saillie vers la région sous-hyoïdienne plutôt que vers le plancher buccal. Ils se montrent presque toujours consécutivement à l'opération d'une grenouillette ayant d'abord une saillie nettement sublinguale.
MuNNiCKs, Chirurgia ad praxin hodicrnam adornata. Lib. I, cap. 26, 1689. — Desault, (Eiivrcs chirurgicales, édit. Bichat, kyste dermoïde, t. II, 216, 1813. — Louis, Sur les tumeurs salivaires des glandes maxillaires et sublinguales (Mém. de l'Acad. royale de chir., t. III, p. 460, 1757); et Sur les tumeurs sublinguales {IbicL, t. V, p. 406, 1774). — Fleischmann, De novis sub lingua bursis. Nuremberg, 1841. — Leflaive, Tiièse de Paris, 1852. — Dolbeau, Mémoire sur une variété de tumeur sanguine ou grenouillette sanguine. Paris, 1857. — Forget (A.), Mémoire sur la nature, l'origine et le siège de la grenouillette (Mém. de la Soe. de chir., t. II, p. 219). — Démons, Des kystes du plancher de la bouche. Thèse de Paris, 1868. — Raillard Des grenouillettes. Tlièse de Paris, 1871. — De Landeta, Réflexions sur quelques tumeurs sublinguales. Thèse de Paris, 1863. — Laugier (M.), Grenouillette kystique (Arch. gén. de méd., 1871), — Desphés (A.), Grenouillette (Dict. de méd et de chir. prat., t. XVI, 1872).
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