PROLÉGOMÈNES
L'importance de l'anatomie pathologique n'a plus besoin d'être démontrée : médecins et chirurgiens, tous reconnaissent que la science des lésions morbides rend constamment les plus grands services.
Les altérations anatomiques des organes et des tissus ont été décrites et représentées dans des ouvrages volumineux, mais qui ne peuvent prendre place dans la bibliothèque de beaucoup d'étudiants. C'est ce qui m'a porté à réunir dans un cadre restreint l'ensemble de l'anatomie pathologique.
Un livre, à mon avis, doit toujours être fait en vue de ceux auxquels il s'adresse, et non suivant le goût exclusif ou personnel de l'auteur. Il est donc indispensable que je précise la tâche que je me suis imposée et le plan que j'ai adopté.
Pendant deux suppléances du cours d'anatomie pathologique faites à la Faculté, en remplacement du professeur Cruveilhier, j'ai toujours remarqué la préférence des auditeurs pour les descriptions nettes des altérations organiques et pour les figures permettant de saisir immédiatement des particularités compliquées, ou d'une compréhension pénible. Aussi les descriptions tracées à l'amphithéâtre sur des pièces fraîches feront-elles la partie principale, ou la base.de cet ouvrage.
A la suite des observations faites à l'œil nu, j'aurai soin d'indiquer tous les détails de structure et de texture que les verres grossissants font constater. Autant que possible, chacune des descriptions histologiques principales sera accompagnée d'un dessin qui représente l'altération vue au microscope.
Je l'ai déjà dit, si je n'avais suivi que mon goût, j'aurais plutôt fait une série de monographies qu'un livre, et au lieu de suivre l'arrangement anatomique naturel, j'aurais choisi et placé en tête les sujets dont l'étude est
la plus ardue, tels que le système nerveux, les' parenchymes, ou les néoplasies. Mais une telle exposition, excellente pour des recherches spéciales, devient impossible et doit être rejetée dans un traité; j'ai dû prendre l'ordre anatomique habituel, en commençant par l'appareil de la digestion, et en examinant successivement les appareils de la respiration, de la circulation, etc.
Beaucoup d'auteurs ont fait précéder leur œuvre par de longues considérations sur l'anatomie pathologique générale. Il m'a semblé que ces données, pourtant si intéressantes, étaient peu goûtées et peu lues; elles ont tort de venir de prime abord, tandis qu'elles devraient résumer des faits déjà connus; en un mot, elles vont du composé au simple et non du simple au composé.
Et cependant, l'utilité de l'anatomie pathologique générale est incontestable; elle devait trouver sa place mon ouvrage. Pour arriver à ce résultat, j'ai fait ici comme dans mes cours, à propos d'un organe important, j'ai exposé la question générale qui s'y rattache. C'est ainsi que j'ai traité de la tuberculose, en parlant des poumons, de l'épithéliome, en étudiant les lésions de l'estomac, de l'inflammation en général, après l'exposé du système vasculaire.
Le tégument externe, les organes des sens, les lésions chirurgicales des luxations et des fractures, n'ont pas été omis sans réflexion, mais leur étude est trop spéciale et doit se rattacher expressément aux traités que nous possédons sur ces matières. De plus, de nombreuses lacunes se trouvent dans plusieurs parties de mon livre, je suis le premier à les reconnaître.
On verra que je n'ai pas l'habitude de tourner les difficultés, mais de les aborder de front, et on pourra se convaincre que je n'ai jamais eu de parti pris. Élève de Cruveilhier ainsi que de Charles Robin, dont j'ai longtemps préparé les coursetauquel j'ai voué reconnaissance et attachement, je ne regarde comme acquis à la science que ce qui est rigoureusement démontré. Je dirai ainsi : multiplication d'éléments cellulaires, au lieu de prolifération, sans préjuger une origine souvent douteuse. Heureux de toute acquisition réelle, respectant les personnes, je discute les opinions avec une indépendance absolue et sans engouement pour des travaux dont l'étrangeté, ou l'origine exotique, sont trop souvent le seul mérite. Sans chercher les néologismes, et en m'efforçant toujours d'être
compris, je propose quelques rares dénominations nouvelles, telles que pseiidhymènes et néohymènes, au lieu de pseudomembranes et néomembranes. La bibliographie , à laquelle on doit souvent avoir recours, sera résumée à la fm des chapitres sans surcharger le texte.
Les applications de l'anatomie pathologique aux autres sciences médicales, la certitude qu'elle donne à la clinique, ont besoin d'être indiquées ; mais il faut prendre garde, suivant une expression pittoresque, d'exposer l'anatomie pathologique « comme une pathologie retournée » ; j'espère avoir évité cet écueil.
11 y a, et il y aura longtemps encore, des découvertes à faire en anatomie pathologique. N'ayant ni la prétention ni le pouvoir de rendre clair ce qui est obscur, j'ai signalé les points nouveaux, les sujets négligés. Combien je serais heureux si ces indications pouvaient être utiles aux travailleurs et provoquaient des recherches servant aux progrès de l'anatomie pathologique !
1" Août 1878.
DÉFINITION, DIVISIONS, RAPPORTS DE l'ANATOMIE PATHOLOGIQUE AVEC LES AUTRES SCIENCES MÉDICALES
L'anatomie pathologique, science de l'organisation morbide, recherche et fait connaître toutes les lésions, ou altérations saisissables, du corps humain. Elle suppose et exige l'étude préliminaire de l'anatomie normale, aussi peut-on encore la définir rigoureusement : l'anatomie comparée de l'état normal et de l'état morbide.
Les lésions ou les altérations survenues dans les divers tissus et les divers organes , soit comme cause , soit comme effet , des maladies , atteignent les parties minimes et constituantes; ces lésions se manifestent ordinairement par des changements très-prononcés d'aspect, de forme, de consistance, de texture ou d'arrangement. Mais il ne suffit point de s'arrêter à connaître l'aspect extérieur et d'isoler, à l'aide du scalpel, les parties malades, il faut de plus, avec le microscope et tous les moyens d'investigation modernes (i), rechercher les modifications profondes, élémentaires, qui ont eu lieu aux diverses périodes de la maladie; il faut établir aussi celles qui restent après la guérison, comme une trace indélébile. Ainsi, en résumé: description exacte des lésions morbides; examen histologique des éléments altérés dans la maladie; appréciation du mode suivant lequel se produisent les altérations, tels sont, à la fois, et l'objet et le but de l'anatomie pathologique.
Les médecins des premiers âges n'ont pas connu l'anatomie pathologique du cadavre ; toutefois, en observant les désordres des organes ex-
(1) Voyez Ch. Robin, Traité du microscope, son mode d'emploi, etc. In-8. Paris, 1871. — M. DuVAI. et L. Lereboullet, Manuel du microscope dans ses applications, etc. In-12. Paris, 1873. — L.Ran- VIER, Traité technique d'iiistologie. In-8. Paris, 1875.