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CHAPITRE IV

L'ouïe a pour organe l'oreille; celle-ci a pour excitant fonctionnel, dans l'état le plus ordinaire, les ondes sonores, c'est-à-dire les vibrations ondulatoires de l'air agité par le mouvement total ou partiel d'un corps. C'est de l'impression que font sur le nerf acoustique ces couches d'air ébranlées, que naît la sensation du son. C'est ainsi que les choses se passent le plus souvent; mais le mouvement vibratoire, d'où résulte la sensation du son, peut être apporté à l'oreille par tout autre corps élastique que l'air. L'exercice de l'ouïe est ou involontaire, lorsque les vibrations sonores frappent l'oreille sans la participation de la volonté, et qu'on entend , sans écouter; ou volontaire , lorsqu'on cherche à les recueillir et qu'on écoute. Tout le monde sait que pour pratiquer l'exercice de l'ouïe, ou l'auscultation, on contracte les muscles extrinsèques et intrinsèques du pavillon de l'oreille, pour le porter un peu au-devant des rayons sonores et augmenter le diamètre du conduit auditif.

L'exercice répété de l'ouïe fait acquérir à ce sens un prodigieux développement, une délicatesse étonnante. La physiologie est remplie d'observations de sauvages qui entendent à d'immenses distances, d'aveugles qui étonnent par la délicatesse de ce sens.

L'ouïe peut être impressionnée par divers sons doués d'une intensité différente.

1° Effets des sons intenses, des sons perçus dans une température sccfie

et froide.

L'exercice de l'ouïe sur des sons trop intenses agit comme l'exercice du goût sur des corps d'une sapidité trop marquée; il émousse la sensibilité de l'ouïe et cause la surdité. Beaucoup de canonniers et de chaudronniers nous offrent la preuve de cette proposition.

Si l'appareil auditif est heurté tout à coup par un son trop intense, auquel il n'a pas été graduellement habitué , il s'y développe une phlegmasie ou s'y manifeste une hémorragie. Dans ce cas, il y a surdité pendant un temps plus ou moins long. Souvent , par la même cause* la membrane du tympan se rompt, soit au centre, soit sur ses bords. Lorsque cet accident a lieu, c'est ordinairement à la suite de la décharge d'une grosse pièce d'artillerie, de l'explosion d'un magasin à poudre, d'un coup de tonnerre très-fort. C'est cette rupture de

la membrane du tympan qui donne à beaucoup de canonniers la singulière faculté de faire sortir par l'oreille la fumée de leur pipe. Quand cette rupture n'est pas trop considérable , elle se cicatrise très-facilement; elle est loin d'être toujours suivie de surdité; mais elle est souvent accompagnée et suivie d'accidents cérébraux plus ou moins intenses. Elle expose l'oreille ( ainsi que l'a remarqué M. Itard, dans son traité des maladies de cet organe ) à l'otalgie , à l'inflammation de la caisse , à la disjonction des osselets , à l'introduction des insectes qui se logent dans le conduit ; enfin à l'affaiblissement progressif de l'audition par l'action de l'air extérieur sur les parties profondes de l'organe.

Un son trop intense peut encore opérer la désorganisation du nerf acoustique ; dans ce cas il y a surdité irrémédiable. Si le nerf est lésé à un degré plus faible , il en peut résulter une perception confuse de sons disparates.

MM. Itard et Delcau m'ont dit avoir observé , depuis l'invention des fusils à piston , beaucoup de cas de surdité et de bourdonnements produits dans l'oreille droite par l'explosion de la capsule. M. Itard m'a dit en outre avoir remarqué que ces accidents avaient surtout lieu quand la capsule était déchirée sans que l'explosion du canon eût eu lieu, sans que le coup eût parti. Si ces observations sont exactes , les chasseurs qui se servent de fusils à piston doivent prendre la précaution de porter du coton dans leurs oreilles.

Comme la transmission du son est plus complète et plus rapide lorsque la température est basse et l'air dense que dans les circonstances opposées , une explosion à laquelle on était habitué , peut , par reflet de cet état de l'atmosphère , causer des accidents qui , sans lui, n'auraient pas eu lieu. Les personnes qui chassent peuvent remarquer que , par un temps de gelée , la détonation de fusil frappe plus vivement l'oreille que lorsque l'atmosphère est chaud ou qu'il existe du brouillard.

2° Effets des sons faibles , du silence , etc., etc.

L'exercice de l'ouïe sur des sons faibles rend ce sens susceptible des moindres impressions , lui fait acquérir de la finesse.

Le silence, qui n'est que la soustraction de l'excitant fonctionnel de l'ouïe, donne à ce sens le repos nécessaire pour réparer son excitabilité. S'il est trop prolongé, il rend l'ouïe impropre à résister au choc d'un son un peu intense.

Le silence, de même que l'absence de tout excitant des organes de relation , est favorable au sommeil.

Le silence est encore favorable à la méditation : car si le cerveau ,

pour se reposer , a besoin d'être soustrait aux distractions que lui apportent les sens , il n'a pas moins besoin d'être à l'abri de ces mêmes distractions , lorqu'il n'agit que sur des réminiscences , sur des impressions antérieurement perçues.

On peut conclure de ce que nous venons de dire que l'exercice naturel de l'ouïe est celui qui n'expose ce sens ni aux sons trop intenses, ni aux sons trop faibles. L'homme doit donc s'habituer à un bruit modéré; sans cela il se trouvera , dans mille circonstances exposé à ne pouvoir goûter le sommeil , ou forcé d'iuterrompre à tout instant ses travaux intellectuels. J'ai connu une dame qui, bien qu'habitant une maison religieuse située au fond d'un impasse , faubourg Saint-Marceau , couchait, pour éviter le moindre bruit , dans un pavillon isolé , au milieu d'un vaste jardin, et ne pouvait dormir quand, par malheur , son foyer , imparfaitement éteint , faisait entendre le moindre craquement.

Le son comparé ou la musique est un moyen agréable d'exercer l'oreille, comme il en est souvent un d'exercer le larynx ; mais, comme la musique est le produit d'un organe particulier qui n'est pas l'oreille, nous renvoyons à un autre chapitre ce que nous avons à dire sur cet objet.

8° Exaltation , perversion de toute ; moyens de remédier à ces états.

L'exaltation de l'ouïe, connue sous le nom d'hypercousie , n'est , la plupart du temps, que l'effet d'une affection cérébrale. Si l'hypercousie est idiopathique , les moyens hygiéniques qu'elle réclame sont , d'abord, le repos de l'ouïe obtenu par le tamponnement de l'oreille, ensuite l'exercice de ce sens sur des sons faibles rendus plus forts par gradation.

On peut dire la même chose de la paracousie, dépravation de l'ouïe caractérisée , ou par des bourdonnements d'oreille ou autres bruits qui n'existent pas relativement à l'individu, ou par la perception, discordante sur les deux oreilles , de sons réels et d'une intensité égale. Le premier cas est le symptôme d'une congestion sanguine locale , d'une artère anévrisraatique , de la pléthore , etc. Ce sont ces états qu'on doit combattre. Le second cas vient de ce que l'une des deux oreilles se déprave , tandis que l'autre reste saine. Il suffit alors de boucher l'oreille malade pour obtenir une perception juste. Ces deux états , au reste , appartiennent à la thérapeutique.

4° Faiblesse de Voiiïe; moyens d'y remédier.

Quand la thérapeutique est devenue impuissante pour remédier à la faiblesse de l'ouïe, l'hygiène possède encore certains moyens do faciliter l'exercice de ec sens.

DE L'OUIF.

Pour la faiblesse de roule, non congèniah, ces moyens, véritable prothèse hygiénique, sont les instruments acoustiques.

Pour la faiblesse de l'ouïe congèniale ou survenue dès le bas âge, ce sont, suivant le degré de l'infirmité , ou l'éducation directe de l'ouïe , ou le langage des signes.

A. Faiblesse de l'ouïe non congèniale, dysécéc, surdité incomplète, — Ses inconvénients sont assez connus, je ne m'y arrêterai pas ; j'arrive de suite aux circonstances dans lesquelles on peut recourir aux instruments acoustiques , et à l'examen de ces instruments.

Suivant M. Itard, les instruments les plus parfaits d'acoustique n'apporteraient que de bien faibles secours à l'exercice difficile de l'ouïe , lorsqu'en même temps qu'il y a affaiblissement de la perception pour les sons forts et tranchés de la voix , tels que ra , cha, fa , il y a abolition de la perception en ce qui concerne les demi tons do notre gamme alphabétique, tels que 6a, ga, va, na; monosyllabes dans lesquels la voyelle seule se fait alors sentir à l'oreille , et cette espèce de surdité , la plus commune , serait celle de presque tous les sourds qui le sont de naissance ou qui le sont devenus dans l'enfance, la jeunesse , et même dans l'âge adulte ; aussi , pendant trente ans , M. Itard, n'aurait pas rencontré un seul sourd et muet, même parmi ceux qui ne sont affectés que d'une dureté d'ouïe plus ou moins prononcée, auquel ces sortes d'instruments aient pu être de la moindre utilité. Il en serait tout différemment dans la surdité survenue au déclin de l'âge et dans la vieillesse; des cornets appropriés au degré de cette infirmité jouiraient d'un avantage égal à celui que procurent aux presbytes les lunettes convexes , car , pour cette catégorie de sourds , tous les sons de la voix seraient encore perceptibles sous certaines conditions données, celles surtout d'être émis sur un ton plus ou moins élevé et à une proximité plus ou moins grande de la conque auditive.

Pour ce qui est des instruments acoustiques , ils sont bien imparfaits et le seront vraisemblablement encore longtemps. Disons ce que nous apprend l'expérience de M. Itard , à ce sujet : les premiers in* struments acoustiques sont les cornets ; leur action consiste à recueillir une plus grande quantité d'ondes sonores que ne peut le faire la conque auditive, à les renforcer de toutes les vibrations qu'elles excitent dans les parois de l'instrument , à les transmettre , ainsi accumulées et renforcées, au meat auditif. De ces trois effets, le second, le renforcement du son par l'écho , en tant qu'il est applicable au son articulé, est le plus difficile à obtenir, car il y a opposition constante entre l'intensité du son et sa netteté. Ce renforcement du son réside dans la matière et la forme de l'instrument : les matières les plus pro-

près à le produire sont certains métaux dont 'on a augmenté l'élasticité par le travail du marteau : par exemple , l'argent , la tôle et le fer-blanc battu»

Plus la surdité est prononcée, plus les instruments doivent être retentissants ; et si, dans les cas de surdité peu intense, on peut faire le sacrifice de quelques degrés de force dans le son , dans les surdités trop prononcées , le retentissement de l'instrument ne nuit pas à la perfection d'un son qui eût été très-confus pour une oreille saine ou peu affectée de surdité.

La forme la plus favorable au retentissement du son est la spiroîde, surtout si l'on y conserve le décroissement progressif de la cavité infundibuliforme. Voilà pourquoi cette disposition, qui est celle des coquillages univalves , de la classe des enroulés ou des purpurifères , tels que les vis, les buccins, les cônes, a été utilisée pour la construction de cornets très-retentissants. Il a suffi , pour les rendre propres à cet usage , d'entamer la petite extrémité du spire , d'y adapter un tube d'argent légèrement recourbé dont l'extrémité terminée en olive percée , est calquée, pour le diamètre , sur le conduit auditif; enfin, de garnir le grand orifice du coquillage d'un pavillon métallique qui lui donne plus d'évasement pour recueillir les sons.

Pour donner plus de résonnance encore aux cornets acoustiques , on n*a emprunté que la forme des coquillages , et on a construit les cornets avec le cuivre ou l'argent, matières plus élastiques que le carbonate calcaire.

Pour diminuer au contraire la résonnance et la mettre en rapport avec la sensibilité qui reste encore au sens auditif, et rendre plus net le son transmis par les cornets à coquille, M. Itard a placé à leur orifice une cloison membraneuse qui représente celle du tympan et modifie avantageusement, suivant ce médecin, l'action des ondes sonores.

Une forme qui , suivant M. Itard , produit des effets fort approchants de ceux qu'on doit à la forme spirale , est celle qui résulte de trois ou quatre segments d'un tube conique , réunis en faisceau au moyen de deux ou trois coudes soudés à leurs extrémités. Le mugissement non interrompu qui en résulte et qui , pour des oreilles bien entendantes et peu sourdes , rend l'usage de ces sortes de cornets plus contraire que favorable à la perception des sons, la facilité au contraire dans d'autres surdités , particulièrement dans celles qui aftectent les personnes avancées en âge.

Pour les sujets dont la surdité est peu intense ou accompagnée de bourdonnements , on lait choix de matières moins retentissantes que les métaux, et Von ramène l'instrument à des formes simples , tel

qu'il ne représente qu'an réceptacle des ondes sonores , propre à les rassembler sans les modifier. Je ne dois pas omettre de dire ici que M. le baron Larrey , ayant constaté une espèce de surdité due à l'oblitération , à la déviation ou au changement de direction que font subir au conduit auditif , soit les condyles de la mâchoire , lorsque l'extraction des molaires a changé leurs rapports, soit la tuméfaction de glandes voisines de ce conduit , a imaginé , pour rétablir le libre passage des rayons sonores, de petits cornets acoustiques en gomme élastique enduite d'un Ternis couleur de chair , disposés de manière à ce que le rebord se trouvât en rapport avec les replis de l'anthélix, du tragus et de l'antitragus , et qu'il fut retenu sans aucun lien extérieur.

Après les cornets viennent les instruments qui ébranlent les arcades dentaires et transmettent en même temps les ondulations sonores par la trompe d'Eustache. Jorissen et Winkler ont conseillé l'usage de lattes minces qu'on place entre les dents du sourd. M. Itard a no- . tablement perfectionné cet instrument , en le transformant en une sorte de porte-voix pyramidal également en bois , terminé , du côté que doivent saisir les dents du sourd , par une extrémité aplatie , taillée comme le bec d'une clarinette , et de l'autre , par un pavillon dans lequel la personne qui parle place seulement la bouche , sans y toucher avec les mains. L'instrument doit être suspendu au plafond par un fil , ou soutenu par une fourche en bois , posant sur le plancher. L'épaisseur de ses parois ne doit pas être moins de deux pouces.

Un autre instrument imaginé par M. Itard , réunit la double propagation du son , et par le conduit auditif, et par l'ébranlement des os du crâne. C'est, à proprement parler, dit M. Itard, un réceptacle de son , formé par deux calottes métalliques réunies par leurs bords et écartées par leurs faces correspondantes. L'une s'applique exactement sur la voûte du crâne et la touche dans tous les points; l'autre, beaucoup plus saillante, et par conséquent plus concave que la pre- . roière, s'en trouve écartée , vers son centre, de près de trois pouces. La cavité qui résulte de cet écartement présente , du côté du front , une ouverture oblongue, garnie d'un pavillon demi-circulaire , et du côté des tempes, un conduit qui va gagner le méat auditif. » oyez, pour ces objets, le tome 11 des Maladies de t oreille, et les planches qui y sont jointes.)

Suivant ce que M. Deleau a bien voulu nous communiquer touchant les instruments acoustiques , les meilleurs , et même les seuls pour les personnes affectées de dureté d'oreille qui augmente d'année en année, seraient les simples tubes conducteurs des sons. Us ne dénaturent pas les sons vocaux , et n'ont pas, comme les cor-

nets en -métal , le grand inconvénient d'aggraver l'irritabilité de l'organe de l'ouïe. Les cornets en métal , en coquillage, avec ou sans diaphragme, les lattes, les grands cornets en bois, etc. , ne seraient bons que pour faire des expériences , mais ne conviendraient pas à l'usage des sourds.

M. Itard, au reste, paraît avoir, depuis la publication de son traité, simplifié les cornets ; car, dans ses derniers écrits , loin de mentionner le cornet dans la composition duquel entrent deux diaphragmes de baudruche, il n'indique l'emploi d'un diaphragme ou l'emploi d'un flocon de coton., que pour le cas où la résonnance du cornet aurait dépassé ses prévisions. Il est bien plus simple, en effet, de recourir à la matière la plus commune , la corne ou le bois , et à la forme la plus simple, la conique droite ou peu courbe, matière et forme qui donnent le moins d'écho , que de chercher avec de grandes difficultés , ou à grand prix, une matière et une forme très-retentissantes , pour se voir ensuite obligé à modifier l'intensité du retentissement. Il faux, au reste, se garder de repousser aucune innovation en fait de cornets; car il n'est pas sans exemple que tel sujet qui n'entend rien avec les cornets les plus usités , perçoive quelques sons avec d'autres instruments quelquefois très-bizarres , de même que certains sourds ne recouvrent la faculté d'entendre la parole que pendant le bruit produit par le roulement d'un tambour.

B. Faiblesse de l'ouïe congéniale ou survenue dès le bas âge. — La surdité plus ou moins incomplète denaissance ou survenue dans l'enfance, a des résultats et demande des moyens dont l'étude appartient davantage encore à un ouvrage d'hygiène que les prothèses que nous venons de faire connaître. D'abord elle entraîne nécessairement le mutisme.

On a, dit-on, remarqué que ce résultat survenait même à la suite d'un faible degré de surdité, si l'on n'y remédiait pas , parce que l'enfant , pour écouter , étant contraint à un travail fatigant , ou plutôt à un effort continuel , y renonçait bientôt , ne trouvant encore nulle jouissance à entendre. Ce mutisme, qui laisse dans un repos absolu le larynx , n'est pas sans inconvénient sur les organes respiratoires.

La surdité de naissance exerce aussi son-influence sur les fonctions du cerveau, et d'une manière toute négative. Une barrière puissante empêche une partie de nos connaissances d'arriver jusqu'au sourd et une partie de ses sentiments d'arriver jusqu'à nous. Son intelligence végète isolée, sans relations , sans moyens de perfectionnement ; en un mot, la surdité s'oppose au développement plus ou moins complet des facultés intellectuelles et nuit encore , quoique beaucoup moins, au perfectionnement des qualités morales.

Deux moyens remédient à cette surdité de naissance : le premier

DE L'OUIE. 5t

employé est le langage des gestes , langage naturel , comme nous le Terrons à l'article Mimique ( seconde section) , mais dont l'application aux sourds-muets, quoique entrevue, quoique tentée même, n'a véritablement été faite à Fart de les instruire, que par l'abbé de l'Épée. Les principes de cet art , si glorieux pour l'humanité , si honorable pour la France , ne peuvent trouver place ici.

Le second moyen est l'éducation directe de l'ouïe sur ceux de ces infortunés qui ont conservé une partie de ce sens. Le hasard a fourni à M. Itard l'idée de mettre en usage cette éducation. Assistant , en 1802, à des expériences d'acoustique faites sur les sourds-muets, il découvrit que plusieurs d'entre eux avaient paru en tendreles sons trèsretentissants de l'instrument qu'avait apporté un physicien. M. Itard fit diminuer l'intensité de ces sons : d'abord quelques-uns des élève» qui avaient entendu les sons forts ne donnèrent aucun signe d'audition ; mais , au bout de quelques minutes, ils témoignèrent , par le signal convenu, qu'ils étaient devenus sensibles aux nouveaux sons. Ce trait de lumière montra à M. Itard la route à suivre pour développer un sens trop faible, ou, comme il le dit : « faire revivre un sens né paralytique. »

Les moyens mis en usage pour l'éducation physiologique de l'ouïe ne dispensèrent pas de procéder, par le langage des signes , à l'instruction du sourd-muet. Cette éducation fut même regardée commo indispensable, puisqu'il semblait nécessaire que le sourd-muet rendit compte de chaque sensation auditive qu'il éprouvait pendant l'éducation de son oreille. Les exercices employés furent les suivants :

Première série, destinée à exciter la sensibilité de route, — Pour cet effet, on eut recours au son retentissant d'une grosse cloche placée dans l'appartement où se trouvait le sourd. Chaque jour on diminuait l'intensité du son , soit en éloignant davantage le sourd-muet de 1» cloche, soit en percutant celle-ci avec un corps mou. On passa graduellement des sons forts aux sons faibles ; on augmenta , on soutint la susceptibilité de perfection des sons, en faisant vibrer un corp9 près de l'oreille du sourd, et en l'éloignant lentement de lui. M. Itard plaçait ses sourds-rouets sur une même ligne dans un vaste corridor, marquait sur la muraille les divers points de distance où chaque sourd cessait d'entendre. Cette échelle comparative servait de journal, donnait la somme des succès obtenus et celle des succès à espérer. Pour prévoir ceux-ci, on jetait les yeux sur les derniers degrés par lesquels étaient désignées ,*pour chaque enfant, les dernières acquisitions de l'ouïe. Si l'intervalle qui séparait ces degrés diminuait, chaque jour, au point de se réduire à quelques pouces, on concluait que l'organe était parvenu à son plus haut point de développement possible. Le

sourd-muet arrivé à ce terme, perdait fréquemment tout ce qu'il avait gagné dans la dernière séance.

Deuxième série d'exercice». — Après la perception des sons, on faisait saisir au sourd-muet la différence qui existe entre un son fort et un son faible. Pour cela on graduait l'intensité des sons et on les entremêlait. Tout cela s'exécutait d'abord de très-près, et ensuite dans l'éloignement.

Troisième série d'exercices. — Quand le sourd pouvait juger de l'intensité du son, on l'exerçait à en connaître la direction. Pour arriver à ce but, on bandait les yeux du sourd, on agitait une clochette ; bientôt il indiquait du doigt le point où était placé le corps sonore.

Quatrième série d'exercices. — Dans cette série on rendait le sourdmuet sensible au rhythme musical ; d'abord à l'aide du tambour, jusqu'à ce que le sourd-muet répétât la mesure avec précision, ensuite à l'aide de la flûte, pour lui faire saisir la différence de» tons bas et des tons hauts.

A cette époque l'oreille du sourd-muet (ou plutôt du muet , car l'élève ne mérite plus le nom de sourd) avait plus de sensibilité qu'il ne. lui en fallait pour percevoir les sons vocaux ; mais il ne suffit pas d'entendre ces sons, il faut les distinguer.

Cinquième sèried'exercices. —Elle consistait à faire entendre et distinguer les sons vocaux dans leur état de simplicité , en prononçant successivement les cinq voyelles , et en les écrivant au fur et à [mesure sur un tableau dispose devant l'élevé ; puis en lui faisant écrire sur le tableau à mesure qu'on les prononçait ; car encore incapable d'imiter cessons, les sourds, à cette époque de leur éducation, n'en rendaient que d'informes et sans aucun rapport avec ceux dont on sollicitait l'imitation. A dater de ce moment , on commençait à exercer la voix à rendre les sons que percevait l'oreille.

Sixième série d'exercices. — Après avoir éveillé dans l'ouïe la susceptibilité de percevoir les voyelles, on commençait à y développer celle de percevoir les consonnes, et eelasur des tons de moins en moins forts. La marche suivie pour cette série d'exercices variait beaucoup. TeHe consonne, pour être entendue, avait besoin d'être associée avec telle voyelle, tandis qu'une autre demandait une autre association. Il est mille sons compliqués et analogues que l'élève confondait toujours, tels que ceux-ci : gla et ela , pré et bré, fré et vri. Alors on appelait la vue au secours de l'oreille, c'est-à-dire qu'on accoutumait en quelque sorte 1 élève à lire les sons sur les lèvres, à distinguer par les yeux ceux qui se confondaient dans son oreille.

Septième série d'exercices. — Dans celle-ci on faisait répéter les sons par l'élève, non en commandant l'imitation, non en faisant observer

au sourd muet tout ce qu'il y a de visible dan» le mécanisme des sons, mais bien en tachant d'obtenir ces mêmes sons fin larynx du sourd , par l'entremise de ses oreilles. On procédait à cette série d'exercices comme lorsqu'il s agissait de former l'oreille à la perception des sons, c'est-à-dire que les premiers mis en répétition étaient les cinq voyelles, plus Te muet , et les deux diphthongues ou , eu; de là on passait aux sons articulés simples, puis composés, etc. Dans cette série d'exercices on était souvent obligé de faire concourir le toucher pour distinguer certains sons qui se confondaient dans l'oreille; par exemple, on faisait remarquer au sourd-muet que l'air qui sort de la poitrine pour produire le son va, vient expirer sur les lèvres, tandis que l'air qui sert à exprimer le son s'échappe de la poitrine avec une sorte d'explosion , et vient frapper la main placée à quelque distance des lèvres.

Il se présentait, pour cette série d'exercices, une multitude d'obstacles ; par exemple , le sourd ne pouvait entendre sa propre voix , quoiqu'il pût parfaitement entendre celle d'une autre personne : d'abord parce que sa voix était voilée ; ensuite parce que le son était obligé de parcourir, pour aller du larynx de celui qui l'émettait, jusqu'à son oreille, un trajet circulaire. On surmontait cet obstacle à l'aide d'un cornet courbé en fer-blanc, dont la grosse extrémité s'adaptant au pourtour des lèvres , recevait tous les sons qui s'en échappaient, tandis que la petite extrémité, introduite dans le canal auditif, les y transmettait en totalité. Par ce moyen, le sourd était mieux frappé de ses propres sons, devenus plus intenses et mieux conduits. Mais, pour qu'il pût leur comparer exactement eeux qu'il recevait du maître, celui-ci devait , à son tour, lorsqu'il parlait, conduire en totalité, à l'aide d'un cornet droit, ses propres sons , de ses lèvres à l'oreille du sourd.

Un antre obstacle résultait de l'absence absolue, dans le sourd-muet, de cet instinct qui, pour l'émission de différente sons, leur prolongement, etc., nous fait faire, sans que nous y donnions attention , une suffisante provision d'air. Pour suppléer à cet instinct, il fallait ap^ prendre au sourd-muet à précipiter l'inspiration, à ménager l'expiration et à trouver, dans les différentes modifications de l'air les sons forts ou faibles, accélérés ou précipités.

Un troisième obstacle était le peu de flexibilité du larynx longtemps resté dans l'inaction, la prodigieuse quantité de mucosités que faisait sécréter dans cet organe la stimulation inusitée produite par l'exercice de fonctions nouvelles. Cet obstacle se détruisait par l'exercico gradué des organes vocaux.

Après avoir surmonté beaucoup des difficultés que présente l'édu-

cation de l'ouïe ainsi dirigée, après avoir rendu la parole à quelques sourds-muets, M. Itard a cru devoir renoncer à cette éducation , et , en avril 1827, m'a paru convaincu, et m'a exprimé cette conviction, que la langue des signes est la seule qui doive être mise en usage pour ceux de ces malheureux que la nature a trop profondément mutilés.

M. le docteur Deleau, en 1829 , a de nouveau insisté sur l'éducation auriculaire et orale qu'il avait mise en pratique avant 1824; mais l'éducation auriculaire ne devait plus présenter à ce médecin les difficultés que M. Itard avait eues à surmonter. M. Deleau dit en effet avoir constaté que, sur neuf sourds-muets, trois seraient atteints d'obstruction des trompes d'Eus tache ; et comme ce ne sont que ceuxlà qu'il veut se charger de traiter (M. Deleau déclare les autres incurables) et d'instruire, il ne s'agit, pour leur rendre l'ouïe pleinement et en quelque sorte instantanément, que de porter des douches d'air dans l'oreille moyenne ( l'air entre dans la composition de l'organe de l'ouïe , comme agent indispensable à l'audition ) , et , après cela, de leur apprendre à distinguer le langage articulé , et ensuite à parler. Il n'y a plus à développer graduellement, par une gymnastique auditive, par des exercices méthodiques , la sensibilité acoustique, ainsi que le faisait M. Itard, qui n'excluait pas, comme M. Deleau, de l'éducation auriculaire, ceux des sourds-muets qui avaient la trompe libre. Ceci peut en partie expliquer l'opposition d'opinion qui règne aujourd'hui entre ces deux médecins , touchant la préférence des éducations auriculo-orale et mimique. Pour revenir maintenant à la première, nous venons de dire que, l'ouïe recouvrée , il faut apprendre à l'élève à distinguer le langage articulé. Ce langage est en effet pour lui ce que serait une langue étrangère pour celui qui ne connaît que la langue maternelle , et de plus , dominé par l'habitude , le muet qui vient de recouvrer l'ouïe reste longtemps inattentif aux sons dont il ne connaît pas la valeur , leur préfère ses anciens moyens de communication (je suppose qu'on ne lui avait pas antérieurement appris à lire sur les lèvres et à parler ). Confondu avec les sourds-muets et instruit comme eux à l'aide du langage des signes, bientôt il négligera l'exercice de l'ouïe et oubliera tout à fait ce nouveau sens, pour porter toute son attention sur le langage mimique. C'est cette direction de l'attention qu'il faut d'abord changer et fixer sur l'oreille, afin de développer Fart d'écouter. Voici les bases de cette éducation du jeune muet, telles qu'a bien voulu nous les communiquer M. Deleau : Après avoir mesuré le degré d'ouïe que l'enfant possède, il faut, 1° l'éloigner des sourds-muets et de toutes les personnes qui sont habituées à ses signes ; 2° lui faire répéter les mots

qu'il sait prononcer, et lui faîro connaître les actions et les objets auxquels ils se rapportent ; 3° émettre à son oreille les éléments de la parole et les représenter en même temps par l'écriture ; 4° si ces premiers exercices ne suffisent pas pour lui inculquer les sons simples , il ne faudra pas hésiter à lui faire connaître, à l'aide de la rue et du tact, les mouvements des organes vocaux ; 5° enfin, l'art de lire viendra faciliter l'étude de la langue et toute l'instruction que Ton désire communiquer à l'élève.

Depuis les nouvelles tentatives faites avec succès par M. Deleau, tentatives dans lesquelles ce médecin a été encouragé et pécuniairement aidé par l'Académie des Sciences, et dont les résultats enfin ont fait beaucoup de bruit, M. More) , professeur et secrétaire archiviste à l'institution royale des Sourds-Muets , s'exprime ainsi : «La médecine n'a pas entièrement abandonné la guérison de la surdité ; quelques médecins entreprennent des cures ; mais il faut en convenir , ils obtiennent peu de succès. D'autres , renonçant à rendre l'ouïe par des moyens médicaux, cherchent à développer les faibles germes d'audition que manifestent quelques individus , et à faire l'éducation de l'ouïe , en les soumettant à une sorte de gymnastique; mais les résultats obtenus n'ont pas été permanents. » ( Quatrième circulaire de l'Institut royal des Sourds-Muets de Paris, 1836. ) Ce passage de M. le secrétaire archiviste ne sera pas lu sans étonnement. Il prouve combien il serait utile de créer une division spéciale pour le traitement et pour l'éducation auriculaire et orale des sourds-muets, et combien il serait prudent de n'abandonner entièrement aux professeurs du langage mimique, que les élèves qui sont jugés tout à fait incurables , sauf encore à en appeler plus tard pour ces malheureux, d'une première décision , à un tribunal compétent , chaque fois que la science fera un pas de plus dans l'étiologie de la surdi-mutité.

L'instruction simplement orale des sourds , qui consiste à leur apprendre à lire sur les lèvres et à articuler , est , comme l'instruction auriculo-orale , un objet de controverse. M. Fabriani , instituteur à Modène, ne pense pas que les faibles résultats qu'on en obtient compensent les peines qu'exige^ ce genre d'enseignement. M. Scagliotti , instituteur à Turin, espère, au contraire, qu'un jour toutes les opinions seront favorables à cette méthode. Plusieurs observations rapportées dans un mémoire de M. le docteur Borom, médecin à Vézélise, ayant pour objet le traitement et l'éducation des sourds-muets , incomplets, et complets, guéris ou restés sourds, établissent d'une manière péremptoire l'avantage d'enseigner le langage de la parole même aux sourdsmuets complets. Cette opinion était celle de l'illustre abbé de l'Épée ; malheureusement elle ne fructifia point chez son successeur, l'abbé Si-

card, plus occupé de sa vanité et du soin défaire parader ses élèves, que de chercher ce qui leur était réellement utile. M. Laurent, de Blois , regarde comme d'une haute importance de faire acquérir aux sourds-muets l'usage de la parole , et en prouve la possibilité par l'exemple de son fils , sourd-muet dont il fait lui-même l'éducation.

Le langage oral est , dit-on, aujourd'hui repris dans l'institution de Paris, de même que dans les établissements d'Angleterre, de Hollande, de Pologne, de Suisse, etc. ; il nous semble que c'est là un progrès, et quand ce ne serait pas comme un moyen de communication qu'aurait lieu l'apprentissage de l'articulation artificielle, et nous ne faisons pas cette concession, ce serait au moins comme exercice gymnastique, et pour l'hygiène des organes vocaux, respiratoires et même digestifs. ( Voyez Phonacie.)

8e Soins qu'exige Vorgane de Fouie.

Pour que l'ouïe se conserve intacte , l'oreille ne demande d'autre précaution que d'être débarrassée du cérumen et de la poussière qui quelquefois s'y accumulent , et qui , lorsqu'ils sont assez abondants pour former un tampon au fond de l'oreille, peuvent causer la surdité. L'extraction de ces matières se fait avec un cure-oreille ordinaire. Si elles sont trop compactes , il faut préalablement les ramollir avec des douches d'eau tiède, données avec une seringue à lavement.

Un autre soin qu'il n'est pas inutile de prendre , lorsqu'on se livrant à l'exercice de la natation on se dispose à plonger , c'est de placer dans les oreilles un bourdonnet de coton imprégné d'huile. Il serait sage d'user du même moyen lorsque l'on est sur le point de soumettre l'oreille à un exercice violent et inusité, lorsqu'on se trouve exposé à recevoir l'ébranlement d'un son très-retentissant , d'une explosion de canon , etc.

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