‹ Nouveaux éléments d'hygièneChapitre 49 sur 106 · BONTÉ, BIENVEILLANCE, ETC · texte numérisé non relu

BONTÉ, BIENVEILLANCE, ETC

vidus doués de bonté , de bienveillance , de sensibilité , ont l'organa précité dans un très-grand degré de bienveillance , et , ce grand développement de l'organe le porta à soupçonner que la bonté, la bienveillance, etc., pourraient bien n'être pas la destination primitive ou la fonction ordinaire de la partie cérébrale indiquée , mais bien la manifestation de su fonction exaltée; en un mot, que la bienveillance pourrait être quelque chose de plus que la fonction primitive de l'organe dont elle émane ; comme le penchant au libertinage est quelque chose de plus que l'instinct de la propagation, Gall enfin fut porté à croire que la destination primitive de l'organe indiqué , était de disposer l'homme à se conduire d'une manière conforme aux règles du devoir, de lui faire distinguer ce qui est permis d'avec ce qui est défendu, ce qui est juste d'avec ce qui est injuste. Suivant Gall , l'homme qui possède cet organe dans un degré ordinaire , se bornerait à être juste , s'abstiendrait de mal faire ; l'homme chez lequel l'organe est très-développé, ferait davantage, il répandrait des bienfaits, etc., etc. : en conséquence, Gall appela, dans son état primitif, le sentiment qui nous occupe, sens moral, sentiment dujuste et de l'injuste. Mais des observations postérieures autorisèrent avec raison Spurzheim à faire du sentiment dujuste et de l'injuste un sentiment tout à fait à part de -celui de bienveillance. Il fait valoir avec raison qu'il existe des personnes très-bienveillantes qui n'ont aucun sentiment de justice , et, d'un autre côté , des personnes douées d'un grand esprit de justice qui ne sont ni bienveillantes ni compatissantes. Gall, au reste, avait parfaitement senti , et consigné dans son ouvrage , la différence qui existe entre ces deux sentiments. Probablement il ne les aura pas séparés parce qu'il ne se croyait pas assez de preuves pour assigner un organe à l'un d'eux ; mais ce qu'il y a de fort plaisant, c'est qu il avait sur le crâne, laissé vacante la place qu'on assigne aujourd'hui au sentiment de justice. Nous examinerons donc ici séparément le sentiment de bienveillance , et le considérerons comme tout à fait distinct de celui de justice , qui sera étudié dans le chapitre suivant.

Pour quelle raison la nature a- 1- elle doté l'homme du sentiment de bienveillance? Nous avons vu que l'espèce humaine, en vertu de sonorganisation , comme plusieurs espèces d'animaux , était destinée à vivre en société, et nous avons vu déjà que beaucoup des sentiments étudiés avaient pour but de disposer l'homme à se conduire d'une manière conforme à la réunion sociale : celui que nous examinons n'a pas d'autre destination. Si l'homme n'était pas doué du sentiment de bienveillance, dans quelque mesure que ce soit, la première chose qu'il ferait à l'aspect de son semblable souffrant, serait de s'éloigner de lui au lieu de le secourir. Ce sentiment est donc un des plus pré-

oieux que la nature nous a donne : il est le ciment de toute sociabilité.

Il est inexact d'attribuer la bonté à l'absence du courage ; car tous les jours on voit des hommes très-courageux ot même querelleurs, qui sont en même temps très-bons ; c'est d'eux qu'on dit : Excellent cœur et mauvaise tête. On voit aussi , tous les jours des hommes qui sont à la fois sans bonté et sans courage. L'absence de la bienveillance ne donne pas lieu à la cruauté, mais elle laisse celle-ci se manifester sans contre-poids.

La bienveillance existe chez les animaux comme chez l'homme ; elle a chez eux même énergie , même destination , et représente les mêmes degrés de développement , les mêmes différences , lorsqu'on l'observe chez les divers individus. Les chiens , les singes , plusieurs espèces d'animaux habitant le rivage de la mer , et d'autres espèces sans doute , se portent des secours mutuels , s'avertissent d'un péril par des cris d'alarme. Non -seulement le chien exprime, par des aboiements plaintifs, le malaise qu'il éprouve quand on frappe son semblable, niais sa bienveillance se manifeste encore envers l'homme ; il brave le danger pour sauver son maître.

Une bienveillance extrême se trouve quelquefois réunie dans le même individu à un grand développement delà destructivité. Il résulte alors de la coexistence de développement de ces facultés, chez l'homme, des actes de violence continuels , immédiatement suivis de cuisants regrets. La bienveillance coïncidant avec le trop faible développement du sentiment de justice, produit ces voleurs qui dérobent pour faire l'aumône , etc.

Le sentiment de bienveillance très-développé , fait ressentir à l'homme une souffrance réelle à la vue des douleurs éprouvées, nonseulement par ses semblables , mais encore par les animaux : une impulsion intérieure le porte à s'immoler pour les autres.

Quand, au contraire, ce sentiment est trop peu développé, l'homme n'est touché d'aucun acte de bonté, n'éprouve aucune pitié à la vue des souffrances de ses semblables. Interprétant toujours, par des causes étrangères à la bonté qu'il ne connaît pas, le bien qu'on lui fait, il ne saura l'attribuer qu'à la faiblesse.

Le sentiment de bienveillance peut quelquefois être assez exalté pour produire une monomanie. J'ai donné des soins à plusieurs personnes qui se trouvaient dans ce cas : elles s'affligent sur le sort de tout le monde , donnent ce qu'elles possèdent, se reprochent , avec l'affliction la plus profonde , le mal très-léger et souvent imaginaire qu'elles croient avoir causé soit à leurs semblables , soit aux animaux.

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Direction du sentiment de bienveillance.

Quelque sage a dit, je crois , qu'une âme sensible est souvent un triste présent de la divinité. Cependant on a tiré si peu de conséquences de cette vérité, qu'il a toujours semblé , et qu'il semble encore aujourd'hui à tous ceux qui écrivent sur l'hygiène ou sur l'éducation , que le sentiment dont nous traitons ne puisse être trop développé , et qu'il ne soit jamais utile de l'affaiblir. Nous avons souvent dit, en traitant de la direction des facultés cérébrales, que leur trop et leur trop peu de développement sont seuls nuisibles a la santé et au bonheur; que ces facultés doivent toutes être renfermées dans de justes bornes. Le sentiment de bienveillance ne fait pas exception à cette règle. L'homme chez lequel il est développé à l'excès éprouve, à chaque pas qu'il fait dans la vie , les froissements les plus douloureux, et qui ont sur sa santé l'influence la plus marquée. Ce sont des reproches qu'il s'adresse, des regrets qui le déchirent, à l'occasion d'une négligence qui a entraîné un mal qu'il n'avait pu prévoir. Sort-iL de chez lui , il éprouve les plus pénibles angoisses en voyant déchirer à coups de fouet ce cheval qui ne peut traîner un fardeau disproportionné à ses forces. Parcourt-il un journal où se trouve la proposition d'une loi nouvelle, tous les gouvernements lui semblent ligués pour plonger les hommes dans l'esclavage, et sa philanthropie ne se borne pas à déplorer les maux qui frappent les contemporains 4 elle gémit encore sur ceux qui doivent accabler la postérité. Enfin , l'homme chez lequel est exagéré le sentiment de bienveillance peut manquer à la justice , soit dans un jury lorsqu'il s'agit de prononcer sur la culpabilité d'un criminel , soit dans mille circonstances de la vie où, faible jouet des impressions qu'il reçoit, il fait du bien aux dépens d' autrui , ou favorise le vice par une aveugle compassion. Pour réprimer cet excès de bienveillance , il faut, comme pour toute autre faculté , ne point donner à ce sentiment l'occasion d'entrer en exercice , appeler à son aide , en les fortifiant, les autres sentiments supérieurs trop faibles , notamment celui de justice, celui de circonspection , et toutes les facultés intellectuelles. On empêchera par là que le sentiment de bienveillance ne s'exerce aveuglément d'une manière irréfléchie, et, qui pis est, aux dépens de l'équité. Mais quel secours apporter au malheureux chez lequel des circonstances pénibles et non illusoires affectent trop douloureusement le sentiment de compassion? Par exemple, sans sortir des cas que nous avons cités , quel moyen prendre pour émousser chez l'homme trop bienveillant l'impression douloureuse ressentie à l'aspect des maux qui surviennent à ses semblables ou aux animaux, à

l'aspect , par exemple , de ce cheval déchiré de coups par son féroce conducteur, ou à la vue de toute autre scène non moins atroce? Faudra-t-il , pour émousser l'impression , habituer à ces spectacles l'homme né trop sensible? Je doute que les avantages qu'on retirerait de ce moyen pussent compenser ce qu'il a d'horrible.

Quand , ainsi que nous venons de le dire, la bienveillance dégénère en faiblesse, il suffit quelquefois qu'elle soit éclairée pour qu'elle rentre dans des bornes convenables. Un homme , par exemple, montre-t-il trop de tolérance pour les méchants, dirigez sa compassion sur la société entière , en lui montrant le mal que répandent sur elle les méchants non comprimés. Alors , chez cet homme bienveillant, le sentiment de justice reprendra ses droits.

Il faut agir tout différemment à l'égard des sujets chez lesquels est trop peu développé le sentiment de bienveillance, qui sont indifférents aux peines de leurs semblables, comme aux souffrances des animaux, qui n'ont ni compassion ni pitié pour rien. Il est utile, dans l'intérêt même de ces malheureux , de développer chez eux la bienveillance. Il ne faut pas croire qu'il ne peut résulter pour eux que du bien, de leur froide indifférence aux maux d autrui ; la nature, en établissant la sociabilité, et en resserrant celle-ci par le sentiment inné de la bienveillance , a attaché un mal nécessaire à la non manifestation de ce sentiment. L'homme qui ne se croit obligé à rien envers ses semblables , n'a droit de rien exiger d'eux ; l'isolement dan» lequel il se place lui fait tôt ou tord payer cher la peine due à sa funeste indifférence. Ces devoirs réciproques , ces secours mutuels qui sont la douceur et le devoir de la vie, qui entretiennent la santé, qui prolongent l'existence, ne sauraient plus exister pour un tel être. Aucune main n'allégera pour lui les maux attachés à la nature humaine; sur le déclin de la vie, il se trouvera seul en face de ses infirmités ; à son dernier jour, les angoisses de l'abandon se joindront à celles de l'agonie , et quand il aura cessé de vivre , aucune larme ne tombera sur son cercueil. 11 faut donc, pour remédier à tous ces maux, développer le sentiment qu'il s'agissait précédemment de restreindre, et, pour le faire avec fruit, il faut employer peu de paroles, mais beaucoup d'exemples et d'actions.

Il ne faut faire ni raisonnements ni sermons sur la bienveillance , mais placer la personne chez laquelle on veut développer ce sentiment, dans des situations propres à le mettre en action. Arrachei l'entant aux salons du riche , et conduisez-le dans l'asile du pauvre; enlevez-le aux plaisirs du premier , pour le rendre témoin des maux du second : faites-lui souvent partager ce qu'il possède, avec les malheureux : que ce partage soit fait loin de tous les yeux ; que la vanité

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