BONTÉ, BIENVEILLANCE, ETC
n'y ait aucune part ; qu'il «oit fait surtout sans espoir de recouvrer ce qui a été donné.
Les événements qui rompent la continuité de son bonheur agissent efficacement chez reniant qui n'a pas été ému par les maux de ses semblables. Ces événements le portent d'abord à faire attention aux maux d'autrui, qu'il n'avait pu apprécier, puisqu'il n'avait jamais rien éprouvé de pareil ; ensuite la disposition à y compatir se développe :
Non ignora malt, mueris succurrere disco.
jEneidos, lib. i, v.63o.
Rousseau dit qu'il ne connaît rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai que ce vers ; puis, il s'exprime ainsi : « Pourquoi les rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? c'est qu'ils comptent de n'être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs envers les pauvres ? c'est qu'ils n'ont pas peur de le devenir. » En supposant que l'assertion de Rousseau soit exacte, je ne crois pas qu'il ait trouvé la Traie manière de l'expliquer. L'avare craint autant de devenir pauvre que qui que ce soit, et cependant il n'est pas ordinairement trèscompatissant. Bien des pauvres enrichis ne se font-ils pas souvent d'ailleurs remarquer par leur insensibilité absolue et leur révoltante dureté ? Le peu de compassion que Rousseau suppose aux grands pour leurs semblables tient moins à ce qu'ils ne craignent pas de devenir pauvres , qu'à ce que , lorsqu'ils étaient jeunes , on a moins exercé chez eux le sentiment de bienveillance que tous les autres sentiments, particulièrement ceux de la vanité, de l'orgueil, etc. Ce n'est certainement pas par la crainte de devenir cheval ou chien, que les hommes bienveillants ont tant d'horreur pour les mauvais traitements qu'on fait endurer à ces animaux.
Il faut exercer de bonne heure le sentiment qui nous occupe.
Que si, avec ces moyens, on ne parvient pas à activer la manifestation du sentiment de bienveillance, c'est qu'il est des organisations tellement pauvres , que l'éducation la mieux dirigée devient insuffisanté, et que les hommes qui les ont en partage , restent , toute leur vie, malgré tout , nécessairement et irrésistiblement portés au mal. Lorsqu'on a à réprimer de pareils individus, et qu'on s'est bien assuré qu'ils ne iont pas susceptibles d'être ramenés au bien par aucun motif élevé , il faut les traiter comme les animaux , au niveau desquels les rabaisse leur organisation ; il faut les empêcher de se livrer à leurs mauvaises inclinations , en leur infligeant de vigoureuses punitions corporelles. Ce moyen révoltant ne doit, je le répète, être mis en usage que lorsqu'il y a manque d'intelligence, et qu'aucun motif moral ne peut arrêter l'individu et faire contre -poids aux mauvaises
impulsions. Haslam parle , dans ses ouvrages, d'un enfant tout à fait étranger à la bienveillance, qui maltraitait continuellement tous les êtres faibles , et évitait tous ceux dont il redoutait la force ; qui, chaque fois que son chat trop confiant s'approchait de lui, s'amusait à le brûler ou à lui arracher un à un les poils de la moustache, et à faire mille autres méchancetés pareilles, dont on n'a jamais pu le corriger. J*ai déjà dit (chap. Instinct carnassier) comment on doit se conduire avec un pareil individu ; il faut faire sentir toutes les douleurs qu'il fait éprouver à ses semblables et aux animaux, et le faire avec la pins scrupuleuse exactitude.
C'est dans des vues analogues que des philanthropes, en Angleterre, ont provoqué et obtenu du gouvernement, des lois qui placent les animaux sous la protection publique, et punissent sévèrement les individus qui les maltraitent.