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CHAPITRE XIX

IT DE JUSTICE , SEBS DO JOSTB ET DE L'ilMDSTB , SENS MORAL , COS

Nous avons dit dans le chapitre précédent, que le sentiment de justice est , avec raison, distingué du sentiment de bienveillance; que celui-ci n'est point , comme penchait à le croire Gall, l'exagération du premier : nous verrons, en effet, que la monomanie qui trouble le sentiment de justice se manifeste tout autrement que la monomanie de bienveillance.

Le propre du sentiment de justice est défaire distinguer à l'homme ce qui est juste de ce qui est injuste ; ce qui est permis , ce qui est devoir, d'avec ce qui est proscrit. L'innéité de ce sentiment, reconnue par beaucoup de philosophes , a été parfaitement établie par J.-J. Rousseau, témoin' des effets effrayants d'une injustice sur un enfant. Gall, quoiqu'ayant à tort fait du sentiment de justice le principe du sentiment de bienveillance , a cependant remarquablement analysé le premier, et parfaitement tracé les différences qui existent entre ces deux sentiments. «11 (le premier) dispose, dit-il, l'homme à se conduire d'une manière conforme au maintien de l'ordre

social. Je l'appelle sens moral, sentiment du juste et de r injuste Sans

lui , aucune association , aucune famille , aucune réunion , aucune nation ne sauraient subsister. S'il ne m'est imposé aucun devoir envers vous, vous n'en reconnaîtrez aucun envers moi ; nous serons forcés de nous isoler l'un de l'autre. Sans devoir réci propre , point

de secours mutuel : chacun s'érigera en maître ; nos relations seront celles des animaux de proie , une guerre éternelle sera notre partage. Or, comme dans tous les temps et partout , les hommes ont formé des sociétés, il s'ensuit nécessairement que chacun est convaincu qu'en qualité d'individu , il n'est qu'une partie du tout qui exige tous ses égards ; que la nature a imposé à chacun une condition tacite de concourir au bien public , c'est-à-dire que tous les hommes sont doués d'un sens moral , d'un sentiment de ce qui est permis , de ce qui est devoir et de ce qui est proscrit (Tome v, p. 273 et 274*)

« Le domaine du sens moral se borne à des généralités : s'abstenir de faire du mal aux autres , être juste envers tout le monde , faire son devoir : voilà ce que renferme le sens moral.

« Mais les idées des hommes , sur ce qui est bien ou mal , sur ce qui est juste ou injuste , sur ce qui est devoir, ou non devoir, sont, à l'égard de bien des choses , très-différentes , sont souvent contradictoires d'individu à individu , et de nation à nation....

« Seulement, quand il est convenu que telle chose est bonne

ou mauvaise , juste ou injuste , le sens moral devient le régulateur de nos actions. Le commandement de bien faire et d'éviter le mal a été donné à tous les hommes ; tous ont le sentiment intime de ce devoir, et tous en conviennent. Ainsi, le sens moral n'est pas le principe d'un acte déterminé ; mais il est le principe du devoir en général.

« Les philosophes qui ont négligé cette distinction essentielle ont cru pouvoir nier l'existence du sens moral inné, et l'ont regardé comme un produit artificiel de la société. Mais , en cela ils ont commis la mêmeerreur qu'ils commettraient en niant l'existence de la faim, par la raison que ce besoin peut être satisfait de mille aliments différents.

« Peut-être ferais-je mieux ressortir les propriétés du sens moral, en le mettant en parallèle avec la bienveillance. Ce rapprochement servira en même temps à faire sentir l'analogie de ces deux sentiments (de ces deux sentiments ! on voit qu'il n'a pas été nécessaire à Spurzheim et à ceux qui l'ont copié , d'un grand effort de génie pour faire deux sentiments de la bienveillance et de la justice) : s'abstenir de faire le mal , faire le devoir , est la loi du sens moral , de la justice ; répandre le bonheur est la loi de la charité , de la bienveillance, etc. » (Page 275 et 276.)

Gall consacre quatre ou cinq pages au parallèle de ces deux sentiments ; quand il manifeste cette opinion , qu'il n'y a que du plus ou du moins entre le sens moral et la bienveillance, il ne le fait point d'une manière affirmative : « Il doit être permis de présumer , dit-il , que la bonté, la bienveillance n'est qu'une gradation du sens moral.» (Page 282.) Ses successeurs n'ont donc guère fait de plus que lui , à

cet égard , que de remplir sur le crâne , d'y numéroter , veux-je dire, la place qu'il avait laissée vacante sur les côtés du sommet de la tête , ou , si l'on veut, en dedans de la circonspection et en dehors de la fermeté. Cet organe , pour le dire en passant , est encore un de ceux sur lesquels la cranioscopie doit difficilement avoir prise ; car si la tête est large dans la région indiquée , qui peut dire que la largeur n'est pas due à la circonspection ? Si la téte est étroite , comment savoir si c'est la justice ou la circonspection qui manque?

Quand le sentiment de justice est très-développé , on est disposé à se conduire avec équité par amour de la justice; on éprouve une répugnance prononcée à faire ce que l'on soupçonne être injuste; ou plutôt on en a horreur. Les personnes douées à un haut degré de ce sentiment ont un éloignement instinctif pour celles dont la conduite n'est pas loyale , et les traitent avec sévérité. Si ce sentiment existe plus développé encore chez l'homme qui n'a pas d'idées éclairées sur ce qui est mal et sur ce qui est bien , et que quelque penchant prédominant entraine cet homme dans des actions que ses préjugés lui font trouver mauvaises , sa vie ne sera jamais tranquille , et la plus sombre monomanie finira par le conduire au tombeau. Ce sentiment , en effet , comme tous les autres , peut être morbidement excité. Alors , il en résulte une monomanie scrupuleuse , si je puis m exprimer ainsi. La personne qui en est atteinte est poursuivie de remords continuels , à l'occasion des actions les plus indifférentes , et ne parle que d'expiations. J'ai soigné un de ces malades qui se reprochait continuellement d'avoir craché dans le jardin des Tuileries. La plupart de ces malades ne manifestent aucune altération des facultés intellectuelles , tant qu'il n'est pas question de leurs remords , ou dès qu'on peut les en distraire* Ordinairement ils refusent toute nourriture , et l'on est obligé de leur injecter des aliments presque liquides à l'aide de la sonde introduite parles narines. Ces monomaniaques scrupuleux sont, ainsi que les monomaniaques religieux, les plus malheureux des hommes; mais les premiers sont doux avec les personnes qui les environnent, et se reprochent la peine qu'ils leur causent; il n'en est pas toujours de même des seconds.

Le trop peu de développement du sentiment de justice ne donne plus que faiblement la distinction entre le bien et le mal. L'homme ainsi organisé ne trouve plus son juge en lui-même ; les idées qu'il a sur le juste et sur l'injuste ne viennent plus de son propre fonds, mais des notions que lui fournissent les livres, les lois, les exemples. La régie de ses actions ne part plus du dedans de lui-même ; elle est basée sur le raisonnement , et conséquemment fort sujette à errer. Si un pareil individu n'a pas développé ses facultés intellectuelles, ses ac-

lions seront réglées par un aveugle caprice. Si la faiblesse du sentiment de justice se rencontre chez un homme doué de hautes facultés intellectuelles , cet homme calculera parfaitement ses actions , mais , dans son intérêt ; arrivera , sans remords et sans hésitation , au but qu'il se propose , quelque inique qu'il soit , et ses hautes facultés n'auront servi qu'à masquer les moyens mis en œuvre pour réussir ; et si cet homme est placé dans les hautes régions sociales , si le pouvoir lui est confié , il fera en politique constamment abstraction de ce qui est juste, pour ne voir que ce qui peut servir à l'accomplissement de ses projets , et alors il ne jouera qu'une comédie solennelle à son bénéfice , toutes les fois qu'il fera résonner aux oreilles des peuples les grands mots de justice et de vertu.

Conscience, remords. — Avant d'arriver à la direction du sentiment qui nous occupe , empruntons à Gall ses opinions sur ce qu'on appelle conscience. Ce sentiment , soit de peine, soit de plaisir, qu'on éprouve intérieurement par suite d'une mauvaise ou d'une bonne action , ou bien d'une action qu'on jugeait mauvaise ou bonne , n'est autre chose qu'une modification , une affection du sens moral , du sentiment du juste et de l'injuste. La conscience est ou naturelle ou artificielle; car ce sont ou nos dispositions naturelles , ou bien les idées reçues , qui nous font juger une chose , une action , comme permise ou comme défendue , comme bonne ou comme mauvaise.

L'homme a la conscience naturelle d'autant plus délicate , qu'il a le sentiment du juste et de l'injuste plus prononcé. Les scrupules, les remords poursuivent les individus justes , après l'action la plus innocente. Les remords sont bien plus réels encore , lorsque des personnes douées d'un grand sentiment de justice se seront laissé entraîner à des actions en elles-mêmes mauvaises ou criminelles. À peine ces personnes auront-elles repris l'usage entier de leur caractère habituellement prédominant, que l'opposition, la contradiction qui existent entre l'action commise et leurs dispositions naturelles se feront vivement sentir , et que les plus noirs remords assailliront leur esprit. Au contraire , l'homme organisé assez malheureusement pour être entièrement étranger au sentiment du juste et de l'injuste, et qui est , en outre , puissamment disposé à se livrer à des actes opposés au devoir et au bien public , trouve rarement son juge en luimême ; les inclinations perverses sont chei lui dominantes ; elles composent son caractère propre : par conséquent , les mauvaises actions sont enharmonie avec lui , et rarement le contentement de son àmeen est troublé. Aussi, l'étude psychologique des grands scélérats prouve-t-elle qu'ils sont inaccessibles au repentir et au remords. Pourquoi , dit le cardinal Polignac , des hommes très-vicieux , pour

qui le crime a dos délices, et qui ne se croient pas criminels, se repentiraient-ils ? »

Direction du sentiment de justice.

Pour remédier à la fausse direction que peut recevoir le sentiment de justice chez un malheureux, auquel des scrupules exagérés ont fait perdre la tranquillité , et que les remords non fondés vont faire tomber dans la plus noire mélancolie , il faut rectifier les idées qu'il se fait du bien et du mal, du juste et de l'injuste ; atténuer, par le raisonnement et parles exemples , les principes outrés qu'il a sur la morale et les devoirs de l'homme. Je parle seulement des principes outrés, car il serait dangereux et criminel d'invoquer sans choix les exemples et les habitudes d'une société corrompue, qui regarde comme un jeu la séduction de l'innocence et la violation de la foi jurée. C'est en suivant ces préceptes , que je n'indique ici que d'une manière générale, qu'un médecin sage apportera le calme et le repos chei l'homme troublé par des scrupules minutieux ou des remords injustes.

Quand le trouble fonctionnel est arrivé jusqu'à la monomanie, que les scrupules détruits sur un objet renaissent sur un autre , que le malade désire des expiations , refuse la nourriture , etc. , il faut alors laisser de côté les consolations et les raisonnemeuts , le traiter avec l'apparence de la sévérité , le forcer d'obéir à la loi qu'on lui impose, l'obliger à manger , par exemple , en le lui ordonnant d'un ton ferme et qui ne souffre pas de réplique.

Si l'on a , au contraire, à développer le sentiment de justice, il faut condamner sévèrement , en présence des enfants , tout ce qui porte atteinte à l'équité ; signaler , avec l'accent du mépris , toute infraction aux conventions faites dans leurs jeux , leurs échanges de jouets. Plus tard , et ainsi que nous l'avons dit dans notre Gymnastique, un jury sera formé, à tour de rôle, par les plus sages des élèves pour désigner ceux de leurs compagnons qui se sont le plus distingués dans les exercices , prononcer sur tous les cas de discipline , juger de la valeur morale des actions. Plus tard encore , le jeune homme sera formé , par de nobles préceptes , à la virile habitude dedéfendre hautement , même au détriment de son intérêt , tout ce qui lui paraît équitable , et de flétrir énergiquement tout ce qui lui paraît injuste. Dans ce cas , comme dans l'éducation de tout autre sentiment , il est bien entendu que le précepte doit toujours être fortifié par l'exemple , et que l'instituteur ou les parents doivent toujours se montrer scrupuleux observateurs des lois de la justice.

On a vu souvent le cerveau d'un enfant à la mamelle recevoir d'une injustice le germe des plus redoutables affections. Qu'on soit donc

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