‹ Nouveaux éléments de médecine légaleChapitre 176 sur 189 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA MORT PAR EMPOISOiNiNEMENT (2).

Hofmann n'a fait dans ce chapitre qu'un exposé très sommaire des intoxications que l'on rencontre le plus souvent. Il a mentionné quelques autres modes d'empoisonnement, faisant ainsi une sorte de cadre pour un traité de toxicologie.

Nous n'avons pas à compléter ce chapitre, ce serait trahir les intentions de l'auteur. Si la description est incomplète, c'est volontairement. Nous dirons seulement quelques mots d'une question récemment introduite dans la science. Elle a été signalée et étudiée pour la première fois avec soin par le professeur Selmi de Bologne. Avec M. Boutmy nous l'avons reprise et nous avons publié un premier mémoire sur les conditions dans lesquelles se développent les alcaloïdes cadavériques (3). On conçoit l'importance extrême de la question. Si dans un cadavre en voie de putréfaction on trouve un alcaloïde, il faut déterminer si cet alcaloïde a été introduit avant la mort, ce qui soulève les hypothèses d'intoxication dans un but criminel ou dans un but suicide, ou si cet alcaloïde n'est pas né spontanément dans le sein du cadavre lui-même. Je ne

(!) Riembault, Annales de la Société de médecine de Sainl^Etienne et de la Loire (année I87C, t. VI, p. 30 et sai?.). (î) Voy. p. 429.

(3) Brouariiel et Boutmy, Annales d'hygiène^ etc., 3* série, t. IV, octobre 1880.

puis reproduire dans ces quelques pages les preuves du déyelopp»ment des ptomaines et leurs caractères différentiels. Je ne donne qu*une note qui fera comprendre le sens dans lequel se sont dirigées nos recherches.

Sur le développement des alcalis cadavériques (ptomaines).

Au cours de la décomposition cadavérique, il se forme certaines substances alcalines que l'on a nommées ptomaines. L'existence des ptomaines a été contestée ; c'est à tort, et pour appuyer notre manière de voir, nous allons rechercher et démontrer la présence des ptomaines : i^ dans les viscères d'individus morts en dehors de tout empoisonnement ; 2° dans les viscères d*individus morts par empoisonnement.

Sans rapporter ici les nombreuses expériences auxquelles nous nous sommes livrés, nous nous bornerons à faire connaître les deux faits suivants qui prouvent sûrement qu'il se forme des ptomaines :

A. — Les organes d'un individu asphyxié par l'oxyde de tfarbone sont analysés quelques heures après la mort ; on les trouve exempts de poison. On examine huit jours après les mêmes viscères et l'on constate qu'ils contiennent une base organique solide présentant les caractères généraux des alcaloïdes, et capable de tuer à petite dose les grenouilles et les cobajes. Il est donc certain que la putréfaction donne naissance à des alcaloïdes organiques, même eu dehors de tout fait d'empoisonnement.

B. — Dans le second cas^ nous découvrons une ptomaine vénéneuse chez un sujet empoisonné par de l'acide arsénieux, et nous nous trouvons parce point en parfait accord avec M. le professeur Selmi, de Bologne, qui rencontre la même ptomaine chez deux individus morts aussi par intoxication arsénieuse. L'on voit que la formation des ptomaines peut avoir lieu aussi bien chez Tindividu mort sans ingestion de poison que chez celui qui a été intoxiqué, même quand le toxique présente, comme l'acide arsénieux, des propriétés antiseptiques énergiques.

On prévoit dès ce moment l'importance des ptomaines dans les cas d'expertises médico-légales et l'intérêt que présente l'étude de leur mode de formation, de leur nature, de leur composition; et, dans le cas d'une recherche ordonnée par la justice, des moyens à employer pour s'opposer à leur production dans le laps de temps qui s'écoule inévitablement entre l'autopsie et le moment où Ton procède à l'analyse des viscères.

Voici les premiers résultats auxquels nous sommes arrivés en nous engageant dans celte yoie :

Les propriétés générales des ptomaines sont celles des alcaloïdes organiques et, le plus souvent, leur action toxique ne le cède en rien à celle de nos poisons les plus énergiques.

Il existe plusieurs ptomaines distinctes qui présentent une différence complète d'ordre chimique et d'ordre physiologique, et, pour ne parler ici que d'un seul point de cnlte question, certaines d'entre elles sont des poisons violents, tandis que d'autres ne sont pas toxiques. On peut dire d'une manière générale que les ptomaines sont vénéneuses 6 fois sur 10.

Chaque cas de putréfaction ne payait pas donner naissance à des ptomaines distinctes, car nous avons retrouvé le même alcaloïde dans les cadavres d'individus morls dans des condilions absolument différentes. L'expérience a permis, par exemple, de constater l'existence de la même ptomaine chez deux individus intoxiqués, le premier par l'oxyde de carbone, le second par l'acide prussique.

Les ptomaines sont le plus souvent volatiles ; cependant il peut exister des cas où elles présentent de la ûxité. Nous avons retrouvé, en effet, une ptomaine analogue à la vératrine dans un cadavre qui avait séjourné dix-huit mois dans les eaux de la Seine, et nous en avons rencontré une autre dans une oie qui avait supporté l'action de la chaleur nécessaire à la cuisson.

Les ptomaines, ou au moins certaines ptomaines, sont toxiques pour l'homme. On a, en effets constaté que douze personnes qui avaient dtné avec une oie corrompue et renfermant une ptomaine liquide, analogue à la cornéine, ont éprouvé tous les symptômes d'un grave empoisonnement, l'une d'elles a même péri en quelques heures après des nausées et des vomissements nombreux et sans qu'il existât un autre fait que Tabsorption de la ptomaine pour expliquer la mort. On peut donc conclure de là que les ptomaines peuvent déterminer la mort de l'homme comme elles le font pour les animaux. Il n'est pas nécessaire d'un temps considérable pour que les ptomaines prennent naissance, puisque dans ces derniers exemples l'oie avait été achetée au marché, le matin même cKi jour où a eu lieu l'empoisonnement et avait subi l'inspection réglementaire. Le fait de l'individu mort par asphyxie, et chez lequel les ptomaines apparaissent au bout de huit jours, e^t également une preuve de la rapidité avec laquelle s'engendrent les ptomaines.

D'après nous, l'un des obstacles les plus efûcaces à opposer à la formation des ptomaines est le refroidissement, et l'on dispose en

Hofmànn. d2

ce moment à la Morgue de chambres à air glacé dans lesquelles les cadavres seront conservés sans altérations nouvelles jusqu'au moment où Ton pourra procéder à Texpertise. Ce sont là les premiers résultats du travail long et difficile que nous venons d* entreprendre; les faits s'accumuleront et leur variété permettra sans aucun doute de résoudre les difficultés sérieuses qu'a fait naître pour l'expertise médico-légale la découverte des ptomaines.

Page 1