ART. I. — LA MORT PAR UNS TEMPÉRATURE TROP ÉLEVÉE
Lorsqu^cn 1878 nous avions cherché à déterminer, par la présence de l'oxyde de carbone dans le sang, si un individu était vivant ou mort au moment où un incendie avait éclaté, nous ignorions les recherches d'Hofmann sur ce sujet. Des deux signes que nous avions indiqués, le premier appartient par ordre de publication au pr^^fesseur de Vienne, le second nous est personnel.
Quand la victime a respiré dans le foyer de Tincendie, nous disons donc avec Hofmann que le sang se charge d*oxyde de carbone. Mais nous ferons remarquer que dans ce cas le sang se putréfie avec une extrême lenteur. En pratique ce point est intéressant, car l'expert peu familiarisé avec les recherches spectroscopiques pourra recueillir du sang et le faire examiner ultérieurement dans un laboratoire par des personnes habituées à cette opération assez délicate.
L'examen microscopique des poumons nous a fourni le second caractère. Les coupes montrent les contours élastiques des travées alvéolaires, des bronches et des vaisseaux ; la physionomie d'ensemble est donc à peu près celle d'une préparation faite sur le poumon normal. Mais celle-ci a un caractère spécial, c'est la coloration rouge vif de toute la préparation. Il semblerait que tous les éléments ont été teints dans un bain de matière colorante rouge. La lumière des vaisseaux est remplie par une masse brune à la lumière directe, rouge vif à la lumière transmise. Les parois des vaisseaux sont fortement teintées en rose ; il en est de même des parois des alvéoles et des bronches.
Dans ces diverses parties, on ne trouve pas de globule sanguin normal ; les globules sont réduits à l'état des corpuscules sphériques de 2 à 3 millièmes de millimètre de diamètre ; ils sont entassés les uns sur les autres, et leur ensemble forme un bloc d'apparence granuleuse sans trace de fibrine.
Quelle peut être la cause de cette coloration rouge de tout le
(I) Voy. p. 414.
parenchyme pulmonaire? Il semble que les globules sanguins ont été détruits dans le poumon par le contact de Pair surchauffé; qne leur destruction a pour effet de laisser diffuser leur matière colorante, l'hémoglobine, dans tous les tissus de l'organe. L'inlensilé de la coloration s'explique, soit par la congestion intense du poumon, qui accompagne l'asphyxie ; soit par le renouvellement d'ondées sanguines qui sont venues se brûler successivement dans les alvéoles au contact d'un air enflammé.
Ce sont là deux caractères de nature essentiellement vitale, c'està-dire produits par les actes mêmes de la vie : l'absorption de l'oxyde de carbone et la coloration des différents éléments qui entrent dans la structure du poumon. Ils prouvent tous deux que la victime a respiré avant d'être brûlée. Ils ne peuvent se produire dans les conditions inverses, lorsque la combustion a succédé à la morl
Mais leur absence ne signifie pas nécessairement que la morl a précédé l'incendie.
Lorsqu'un individu est surpris vivant par un incendie, si cet incendie est accompagné d'une explosion ou d'une élévation subite de la température à des hauteurs excessives, ces deux caractères font défaut. Ainsi, dans la catastrophe de la rue Béranger, où la chaleur s'éleva subitement à 2,000 degrés, au dire des experts (MM. Sarrau, ingénieur en chef des poudres et salpêtres ; Lévy , ingénieur des ponts et chaussées; Jousselio, ingénieur; Gastinne-Renette, etc.), la respiration ne put se faire et l'oxyde de carbone ne fut pas absorbé.
L'absence de l'oxyde de carbone dans le sang ne prouve donc pas que la victime ne vivait pas au moment de l'accident; elle prouve qu'elle n'a pas respiré, et il en est ainsi si les circonstances sont telles que la vie ait été en quelque sorte instantanément suspendue.
U faut, pour que Toxyde de carbone se retrouve dans le sang, que la respiration ait pu continuer quelques instants dans le foyer de l'incendie. Nous ne saurions préciser cette durée; mais chez les victimes de l'hôpital Saint-Antoine, les cris ont persisté pendant un temps que les témoins ont estimé à dix minutes environ (1). Dans des cas où il faudrait résoudre une question de survie, la présence de l'oxyde de carbone dans le sang pourrait entrer comme un élément important dans le jugement de l'expert. La quantité de l'oxyde de carbone inspirée par chacune des victimes mesurerait en quelque
(I) Brouardel, Élude médico-légale sur la combustion {Ànn. d'hyg., IS78, f icrif, t. L, p. 509).
sorle la durée de leur vie, si elles étaient placées, d'ailleurs, dans des conditions identiques.
Dans les cas d'incendie accompagné d'explosion, une autre constatation également d*ordre vital peut être faite et prouver que la victime vivait au moment de Taccident : c'est la présence de brûlures des premières voies : bouche, langue, larynx, ou la brûlure de la peau par la flamme projetée à dislance.
Ces brûlures des premières voies ont déjà été signalées par le docteur Riembault dans la relation qu'il a donnée de la catastrophe du puits Jabin (1). Il rappelle l'énergique expression des ouvriers, qui, pour caractériser les lésions produites par l'explosion du grisou, disent : (c Les brûlés ont avalé le feu. »