IV. Appréciation générale
En jetant un coup d'oeil sur les trois méthodes dont je viens de parler, et sur les nombreux procédés qui s'y rapportent, on est frappé de l'analogie qu'elles présentent dans
(1) Thèse de Paris, iuiWel U3S.
(2) Thinc, n* m. l'aris, 1837.
leur point de départ. Luttant contre les chairs exhubérantes ou le bord de l'ongle surbaissé , les chirurgiens s'efforcent tantôt de détruire ou d'aplatir les fongosilés , tantôt de détruire ou de relever la portion incarnée de l'ongle. On se dis» pute à ce sujet, parce que pour les uns l'ongle, plus recourbe, plus étroit, plus saillant que de coutume par les côtés, s'enfonce réellement dans les tissus, et les irrite; tandis que pour d'autres ce sont les parties tégumentaires qui, refoulées, remontées de la face plantaire vers la face dorsale du pied , recourbent l'ongle, et viennent s'écorcher elles-mêmes contre lui. Il semble, en effet, eu adoptant l'idée des premiers, que tous les efforts de l'art devraient être dirigés contre l'ongle, tandis que, pour être d'accord avec le principe des seconds , il faudrait s'en prendre aux parties molles. Le fait est qu'ici l'origine de la maladie est incapable de décider de la valeur des traitements qu'on lui oppose.
Soit comme cause , soit comme effet , le bord de l'ongle et les fongosités s'unissent pour constituer l'indisposition. A la fin, l'ongle devient l'épine; cette épine enlevée, le reste disparaît presque toujours. Si on écarte les chairs sans toucher à l'ongle, la guérison n'est presque jamais que palliative; d'où il suit qu'en définitive l'ongle incarné doit être traité de la manière suivante. On commence par conseiller des chaussures larges. Si la maladie est légère ou peu ancienne , on la traitera par de la charpie , du coton ou de l'éponge, glissés entre les chairs et le bord de l'ongle. Pour peu qu'il y ait de fongosités, on les réprimera avec l'alun , le nitrate d'argent , ou même la potasse caustique , en supposant qu'elles fussent considérables. On continuerait ainsi jusqu'à ce que lonj^le fût bien relevé, et les parties molles suffisamment raffermies. Ya-t-il des fongosités à la racine même de l'ongle en même temps que sur son contour, on se comporte comme précédemment, mais en se servant de préférence du nitrate acide de mercure comme caustique. Lorsque l'affection est très ancienne et que ces moyens ont été essayés sans succès , il n'y a plus i\ hésiter qu'entre le redressement et l'arrachement de l'ongle. Le redressement par le [)rocédé de M. Labarraque est le plus commode et le plus sûr de tous ; il devrait donc être préféré ; mais
MALADIES DE l'ONGLK. 1^65
comn»c il exi{;c des pansements di'iicats et répétés, il ne convient guère qu'aux personnes qui ont la faculté de rester tranquilles, et de se soigner chez elles pendant quelques semaines ; d'autant plus que la récidive serait prompte si des précautions n'étaient pas continuées encore un mois ou deux après la guérison apparente du mal. Chez les ouvriers et les personnes de la classe pauvre en général, il sera donc souvent préférable d'en venir encore à l'avulsion de l'ongle, qui reste d'ailleurs comme dernière ressource après tous les autres moyens. Cette opération, que beaucoup d'auteurs donnent comme une opération excessivement douloureuse, et que l'on qualifie généralement d'horrible, cause en réalité beaucoup moins de souffrances que celle qui consiste à extraire une dent. Une assez grande proportion des malades que j'y ai soumis l'ont supportée sans jeter le moindre cri , et m'ont dit n'en avoir souffert que médiocrement , bien que parmi eux se soient trouvés do très jeunes sujets, des femmes pusillanimes, et des hommes de tout âge.
En se servant de ciseaux à lames aiguës et fermes, on arrive, en effet, en un clin d'oeil du bord libre de l'ongle au-delà de sa racine , en labourant des tissus fibreux véritablement peu sensibles. L'arrachement proprement dit des deux moitiés de l'ongle étant également très brusque , ne blesse en définitive, comme élément irritable , que le repli cutané qui en entoure les côtés et la racine. Tout cela ne doit donc être douloureux qu'à la manière d'une déchirure rapide et peu étendue de la peau. Après l'avulsion de l'ongle et la cautérisation des fongopjtés , les pansements n'ont rien de sérieux , et les malades peuvent reprendre une parue de leurs travaux au bout de quelques jours. Il est bien entendu que si la rainure cutanée ou la prétendue matrice de l'ongle était ulcérée ou en suppuration, offrait des fongosités de mauvais aspect, il faudrait la cautériser profondément avec le nitrate acide de mercure, la pâte devienne ou la potasse caustique.
La preuve, au reste, que l'arrachement de l'ongle est
moins douloureux qu'on le dit , c'est que dans le cas où la
racme de cette plaque est seule décollée par la maladie,
comme on le voit assez souvent aux doigts, le chirurgioa
glisse la branche d'une pince au-dessous et la détache d'arrière en avant , d'un seul trait , sans que les malades s'en plaignent très vivement.
La plaie qui en résulte doit être traitée comme toute plaie fongueuse; seulement, la cause physique qui l'entretenait disparaissant, il arrive souvent qu'elle tend aussitôt à se mondificr et à rcYctir d'elle-mèrnc un meilleur aspect.
§IV. Exoslose avec fongosités sous-onguéales des orteils.
La dernière phalange du gros orteil présente quelquefois , à sa face dorsale , une exostose qui soulève l'ongle, le décolle , et qui , une fois à découvert , manque rarement de prendre un aspect fongueux, de fournir une suppuration assez abondante. Ordinairement sous le bord libre de l'ongle, cette tumeur, que Dupuyiren (I) a le premier étudiée avec soin, se montre aussi parfois vers le milieu ou plus près encore de la racine de la phalange. Ce n'est pas seulement le gros orteil qui peut en être le siège ; je l'ai également rencontrée sur les orteils voisins , et même sur quelques uns des doigts. A son premier degré, elle ne s'annonce que par des douleurs sourdes; quelquefois assez vives, si elle repose sous la partie moyenne de l'ongle. Plus lard, on la reconnaît à son aspect fongueux, rougeâtre , purulent ; c'est alors qu'elle pourrait faire croire à la maladie connue sous le nom d'onglade ou d'ongle incarné ; souvent aussi elle se montre sous la forme d'une masso fibreuse couverte de rugosités , et se confondant par sa racine avec le dos de la phalange.
On ne guérit cette affection qu'à l'aide d'une opération chirurgicale. Dupuyuen avait pour habitude de procéder d'abord à l'arrachement total de l'ongle , et d'exciser ensuite jusque dans le corps de la phalange l' exostose fongueuse. Chez un jeune étudiant en médecine, je fus obligé de joindre la cautérisation au moyen du fer rouge à ces deux premiers temps de l'opération. Pour le gros orteil, c'est là le remède à préférer. On s'y prend d'ailleurs comme il a été dit plus haut en traitant de l'onyxis , avec cette différence
(1) Leçons orales, t. 111, p. i)S.
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qu'il n'est pas indispensable ici d'anôanlir complètement la nialricc ou la racine do ronf;le. Une fois l'ongle enlevé, le chirurgien fait sauter l'exoslose en agissant avec le bistouri comme avec un canif dans l'action de tailler une plume. Le cautère actuel est aussitôt porté sur la plaie, comme pour en arrêter l'hémorrhagie.
S'il s'agissait d'un des quatre derniers orteils, on pourrait s'y prendre d'une autre façon 5 l'ongle et la dernière phalange n'ayant point là d'importance réelle , pourraient être sacrifiés sans inconvénient. On guérirait d'une manière radicale et prompte la maladie en pratiquant l'amputation de cette phalange dans son articulation avec la seconde. Alors il suffirait de quatre ou cinq jours pour obtenir un succès complet, tandis que par l'excision simple en a besoin de près d'un mois. La désarticulation est d'ailleurs inîiniracnt plus simple et moins douloureuse que l'opération proposée par Dupuytren. Je l'ai pratiquée déjà plusieurs fois et n'ai eu ({u'à m'en louer.
SECTION ÎI.