‹ Nouveaux éléments de médecine opératoire, accompagnés d'un atlas ... représentant les principaux procédés opératoires et un grand nombre d'instruments de chirurgieChapitre 170 sur 209 · DE L'ANAPLASTIE OU AUTOPLASTÎE (RECONSTRUCTION DES PARTIES DÉTRUITES · texte numérisé non relu

DE L'ANAPLASTIE OU AUTOPLASTÎE (RECONSTRUCTION DES PARTIES DÉTRUITES

Les opérations qui ont pour but de réparer les mutilations forment une conquête des plus brillantes de la chirurgie. Admises à titre de restitution organique, de greffe animale, de transplantation de parties d'autoplastie, ces opérations n'ont point encore été nommées avec exactitude. Si le terme autopîastie avait pris droit de domicile dans la science , je l'eusse adopte, quelque vicieux qu'il soit; venant des mots aùQoç, lui-même, et uXacrcriv, créer, il signifie proprement création spontanée d'une partie , création d'une partie par l'individu lui-même, ce qui ne rend nullement l'idée qu'on doit se faire des opérations dont y-ài'd])ar]er^Anaplastie étant synonyme des mots refaire , reconstruire , c onvient évidemment mieu?; , sans être lui-même à l'abri d& tout reproche.

(0 TheLancct, 27jan\icr, 13, 31 mars, 10, 26 mai 1838. (2) Lelire à l'Académie des scicncca, 10 seplerabr; » 1838.

PREMiÈnE PARTIE. — Anaplastie en général.

L'aiiaplastie est arrivée mainlenant à un tel denic d'extension , qu'il est indispensable de la diviser en plusieurs .^jenres pour en traiter conver.ablen-ient. Elle comprend d'abord deux grands embranchements faciles à isoler : 1° le chirurgien se borne à replacer l'organe lui-même, ou quelques parties semblables, sur le lieu de la mutilation , par restitution ou par transplantation ; 2° d'autres fois on répare le point détruit par transposition ou par allongement des parties , soit du voisinage, soit de quelques régions éloignées.

CîlAPîTRE I'-''. — Axaplasiie par restitution.

La restitution diffère selon que l'organe à recoller est complètement séparé, ou qu'il lient encore par quelques lamelles aux parties vivantes.

ARTICLE I'"". — Restitution d'okganes incomplètement divisé?.

Qu'une portion de doigt, d'oreille, de nez, de lèvre, soit divisée de manière à tenir encore par un quart ou la moitié de son épaisseur , et personne ne contestera la possibilité de la recoller. Que le même organe, qu'un doigt, je suppose , soit tranché, au contraire , au point de pendre sur l'une de ses faces, de ne plus adhérer que par une languette de peau ou d'épiderme , et la [plupart des chirurgiens le considéreront comme perdu. Si des doutes peuvent exister à ce sujet pour une portion du do^gt, à plus forle raison en naîtra-t-il pour une main , une jambe , un bras , un avant-bras tout ender. Cependant des faits semblent démontrer aujourd'hui que des organes d'un volume considérable , presque complètement séparés du corps , ont pu , étant convenablement rapprochés et maintenus , reprendre vie et se cicatriser.

De Ilorn cite l'exemple d'une main qui ne tenait plus que par le tendon de l'index, et que Sung (1) n'en parvint pas moins à réunircompléicment. Une observation d'Hoffmann (2) n'est guère moins singulière : le bras, qui n'adhérait que par les vaisseaux et une portion du biceps, dontl'humérus et les

(1) Rougcmoni, Biblioi. du A^ord, \. I, p. 92.

RESTITCTIOX D'ORGANES. 609

légumcnts étaient complétcmcni coupés, fut cependant conserve et parfaitement guéri. Peicy (1) paraît avoir été témoin d'un fait pareil. Le bras ne tenait que par les vaisseaux et un lambeau de léjjuments, M. Stevenson raconte (2) cjuelquc chose de beaucoup plus étrange encore : un individu eut les vaisseaux , le biceps , Thumérus, complètement coupés d'un coup de sabre; le bras n'était retenu cjue par un lambeau de peau à sa partie supérieure ; le chirurgien n'en obtint pas moins la réunion ! On cite aussi le cas d'une grande portion du mollet qui ne tenait plus que par un léger pédicule , et que M. (irœnscher parvint à faire revivre , à réunir aux parties naturelles. On est allé bien plus loin que tout cela, puisque Esculape (3) remit la tête^à une femme décapitée 5 puisqu'un soldat, dé;:apiié par un ennemi, fut guéri par un paysan (4) qui eut le malheur de lui remettre la tête devant derrière j malheur que Pantagruel évita en disant qu'il ne voulait pas être torlicoli 1 puisque Rabelais (5) , raillant comme de coutume , nous a conservé l'histoire d'Epistémon qui avait eu la tête tranchée, et à qui Panurge la rejoignit justement, veine contre veine , nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, etc., lequel Epistémon fut habilement guéri, excepté que la voix lui resta rauque, et qu'il eut une toux sèche dont il ne put oncque guérir, sinon à force de boire !

S'il est difficile d'admettre comme exacte l'observation de Jung ; si les faits de Percy et de M. Stevenson sont également entourés d'invraisemblances , il n'en est pas de même des observations d'Hoffmann et de M. Grœnscher. Dans ces derniers cas, il restait assez de parties vivantes pour empêcher la mortification de celles qui étaient séparées.

Du reste, c'est principalement à la surface delà peau et aux parties saillantes du corps que ces divisions ont été observées. Les doigts, le nez, les oreilles, en ont fourni le plus d'exemples,

^ 1 "". Doigts. Thomson {&] a vule cinquième orteil reprendre,

(1) Méiii. de l'acad. roijcde de méd., t. Il , p. 14.

(2) Gaz.viéd., 18;i7, p. 390.

(3) Dujardin, Histoire de lu cliir., introduciion, [>. 15.

(4) Journ. yen. de méd., t. LIil, p. 232, Séciillol.

(6) OEav. de Rabelais, liv. II, Pantagruel, liv. II, cb. 3'), p. 2oG. (G) De l'inlhanination, etc., j). '2i3.

610 OPÉRATIONS COxMPLEXES.

quoiqu'il ne tînt plus que par un petit lambeau cutané. Le bout du doigt auriculaire , qu'un léger pédicule empêchait seul de tomber, se réunit également bien chez une personne que le même auteur voulait en débarrasser.

Deux doigts divisés d'arrière en avant, et qui ne tenaient plus que par un lambeau large d'une ligne ou deux, furent si bien recollés par M. Layraud qui me les fit voir, que, non seulement ils continuèrent de vivre, mais encore qu'ils reprirent toutes leurs fonctions. Un garçon cbarculicr reçoit un coup de tranchet sur la main : le médius et l'annulaire tombent à l'instant sur leur face palmaire, et une hémorrliagie abondante a lieu. Arrivé près du jeune homme aubout d'une demi-heure, je trouve que, pour le troisième doigt, la blessure, qui a traversé l'articulation moyenne, comprend le tendon extenseur, toute l'épaisseur de l'os, les tendons fléchisseurs, les vaisseaux, les nerfs. Il n'y a plus de continuité que par une languette des téguments palmaires, langucttede deux à trois lignes de largeur. Au médius, la division était en avant de la jointure phalangienne,et ne comprenaitpas une aussi grande largeur des téguments antérieurs. L'hémorrhagie, qui commençait à s'amoindrir, ne m'empêcha point de tenter la réunion immédiate de ces deux doigts. Une petite attelle de bois blanc , des bandelettes de diachylon et un bandage roulé constituèrent tout mon appareil. C'était au mois de juin 1837 ; on tint constamment la main mouillée d'eau à la température naturelle ; la réunion immédiate eut lieu , et ce garçon use aujourd'hui de ses doigts comme avant la blessure.

§ II. Nez. C'est au «cirque ces réunions anaplastiques ont surtout été signalées. Entre autres faits de ce genre, je citerai celui que rapporte Bagieu (1), dans lequel on voit que le nez, ne tenant plus que par un filet très fin, se recolla complètement dans l'espace de huit jours , sur un .gendarme nommé Densi. Ln bout de nez, qui n'adhérait plus que par un mince pédicule, fut très bien remis, en 1742, par Dubois. Lombard (2) parvint à recoller un nez presque entièrement séparé depuis plusieurs heures , et quoique ce

(!) ICxnmcn de plus, qucst. de chir., etc., p. 599. (2) Thouison, Opcr. cit., p. 242,

RESTITUTION DORGANES. 611

fût en hiver. Un fait semblable est attribué à Loubet (1). Thomson (2) a rencontre ûqux cas pareils : dans l'un , le nez ne tenait plus que par la peau d'une des ailes; la cloison seule le retenait dans le second. On doit à Boycr (3) une observation tout aussi concluante. La bouciière dont parle Dionis (4) n'avait pas été moins heureuse. Percy (5) dit avoir rencontré plusieurs cas de nez qu'il a réunis avec succès quand ils tenaient encore par un petit lambeau. Blasius (G) nous a conservé l'histoire d'un nez presque détaché, pour la réunion tardive duquel on fut obligé de raviver les bords des plaies. M. Moulinié (7) parle aussi d'un nez mâché, en grande partie arraché , et qu'il parvintà réunir au moyen de la suture. J'ai vu, de mon côté, plusieurs cas semblables : chez un jeune homme dont le lobule du nez ne tenait plus que par un pédicule de la cloison, je pus réunir les parties à l'aide de simples bandelettes.

Sans admettre, avec beaucoup d'anciens auteurs, que, pendant sur le visage par suite de blessures , l'œil remis dans l'orbite ait pu reprendre ses fonctions, on ne peut nier actuellement que des portions d'oreilles ou de lèvres aient été tout aussi bien réunies que le nez. F. d'Arce dit même qu'un nez renversé avec une grande partie de la mâchoire supérieure sur le menton put êire relevé et parfaitement recollé.

De ces faits, et d'une foule d'autres semblables que j'aurais pu emprunter à Glandorp, à Painchchriston, à Ledran , à Ravaton, etc. , il résulte au moins que des parties du corps incomplètement détachées peuvent se réunir dans certains cas avec celles dont la blessure les avait momentanément isolées. Seulement on aurait tort d'en conclure que ces tentatives d'agglutination seront toujours suivies de succès. Les conditions dont le chirurgien doit tenir compte pour le pronostic sont les suivantes. Toutes choses égales d'ailleurs , les chances de réussite sont

(1) Plaies d'armes à feu, p 31.

(2) Opér. cil. , p. 542.

(3) lyaité des mal. clw-., t. VI , p. 59 , édil. 1818.

(4) Opér. de dm., 7= dcnionslr., p. 588.

(5) Dict. des se. méd., t. XII, p. o'ii.

(6) Obs.pari.b, obs. 1"^, cité par Percy.

(7) Bull. mcJ. de Bordeaux , l8oo, p. 21.

G12 OPÉRATIONS COMPLEXÉS.

plus nombreuses dans les blessures par instrument tranchant que s'il s'agit de plaies conluses. Dans le premier cas, l'adhésion aura presque toujours lieu si^ le lambeau conservé renferme un certain nombre de vaisseaux, ou présente une épaisseur de plusieurs lignes. Elle sera possible encore, et il conviendra de la tenter dans les cas où le pédicule ne tient au reste du corps que par une étendue d'une ligne ou deux, pourvu qu'il appartienne à la couche tégumentaire, et qu'il n'y ait ni os , ni muscles , ni nerfs , ni vaisseaux volumineux dans la partie séparée , ainsi que cela «'observe à l'oreille, au bout du nez , à quelques régions du visage. S'il s'agissait d'un bras ou d'un avant-bras, comme dans les observations de Horn , de Percy, de M. Stevenson , ou a plus forte raison d'une jambe , et que la section comprît toute l'épaisseur du membre à l'exception d'un lambeau de tégument , on ne devrait pas compter, je crois, sur le succès de la réunion : tout indique qu'il serait mieux alors de se résigner au sacrifice de la partie. Dans le second cas, c'est-àdire dans le cas de plaie contuse , la restitution n'est guère possible que si le pédicule offre au moins le quart ou le cinquième de l'épaisseur de l'organe blessé. Au-dessous de ces dimensions , il serait donc plus prudent de ne pas tenter l'araplaslie et de compléter la section du lambeau.

Une seconde particularité dont il faut tenir compte est relative à la nature des tissus divisés. Ainsi les organes dont les téguments sont alimentés par de nombreux vaisseaux, ou qui, réunis d'une manière intime aux tissus sous-jacents , comme les doigts , la plante du pied , le crâne , la face , le nez , l'oreille , les parties homogènes en un mot, offrent sous ce rapport les meilleures conditions possibles. Si la division comprend en outre des tendons ou des os , comme cela s'observe aux doigts , ou de simples cartilages , comme au nez et à l'oreille, il n'y a point encore lieu de renoncer à Vanapîastie. Les conditions les plus désavantageuses sont constituées par la division de muscles , d'os , de nerfs et de vaisseaux volumineux. Au demeurant, les chances de succès sont en raison directe de l'homogénéité , et de l'absence de circulation à grand courant dans les parties ;Vest-à-dire que les organes

RESTITUTION d'OBGANES SÉPARÉS. G13

qui paraissent vivre sous ririflueiicc de la circulation capillaire ou de l'imbibition , sont plus favorables au succès de celte opération que ceux que traversent naturellement de gros cordons vasculaires ou nerveux.

Toutes les fois donc que le chirurgien trouvera les parties dans les conditions heureuses dont je viens de parler, il en essayera la réunion. Il importe alors de ne laisser aucun corps étranger, aucun caillot entre les lèvres de la plaie, et de placer les deux bouts de l'organe divisé dans un contact parfait. Pour cela on doit attendre que le sang cesse de couler, si les vaisseaux divisés sont assez peu volumineux pour ne pas exiger la ligature. Un quart d'heure , une demi- heure, une heure même de retard en semblables circonstances , ne devraient point effrayer, seraient même plutôt utiles que nuisibles dans bon nombre de cas.

Si le sang ne devait pas s'arrêter de lui-même , et qu'on pût en suspendre le cours , sans trop d'inconvénients , entre la plaie et le cœur, on invoquerait le secours de la compression ; s'il fallait nécessairement agir sur les vaisseaux blessés, la torsion serait le meilleur moyen à essayer ; on n'en viendrait par conséquent à la ligature que s'il était impossible de faire autrement. Les parties bien nettoyées, convenablement rapprochées , sont maintenues en contact à l'aide de simples bandages , de bandelettes de diachylonou de la suture. Les bandages suffisent généralement au crâne , au tronc et aux membres. Les bandelettes seules valent mieux pour les divisions des doigts qui n'atteignent pas le squelette , et pour quelques blessures semblables du visage. Quand les os font partie de la section , il est presque toujours indispensable d'associer à ces bandelettes des attelles en bois ou en carton, c'est alors que ie bandage inamovible pourrait avoir aussi sa valeur. Mais au nez, aux oreilles et autour de la bouche, la suture mérite presque toujours d'être préférée.

Il importe dans ces tentatives de ne comprimer que très peu les parties. Si leur contact exact est indispensable , une compression qui en gênerait la circulation ferait tout échouer ; au lieu de recourir aux topiques réfrigérants , aux médications antiphlogistiques , il vaut mieux imbiber l'organe de

matières aromaiiques et un peu excitantes , d'eau-de-vie camphrée , par exemple ; il est bon en outre que la région blessée reste dans une position déclive pendant quelques jours, il est bien entendu d'ailleurs qr.e le chirurgien exercera sur ces plaies la môme surveillance que sur toutes les autres , et qu'il évitera soigneusement d'en laisser ébranler les lèvres jusqu'à ce que la réunion soit complète ou devenue impossible.

ARTICLE IL — Restitution d'organes complètement séparés.

La restitution d'organes incomplètement séparés n'a guère été regardée comme impossible dans les circonstances dont je viens de parler, et ce n'est pas Là qu'existent aujourd'hui les points litigieux de Vanaplaslie. Le fait qui a trouvé le plus d'incrédules, et fait naître le plus de contestations, est relatif aux transplantations réelles. Il paraît difficile , en effet, que, remise en place , une partie complètement isolée du corps puisse y reprendre vie. Les esprits réfléchis n'ont donc dû admettre le fait que sur des preuves tout-à-fait concluantes.

Ces transplantations étaient cependant acceptées autrefois par certaines personnes , puisque Lanfranc, Guy de Chauliac et d'autres chirurgiens du moyen âge s'attachent à en démontrer l'impossibilité. Il y a d'ailleurs deux genres de transplantation qu'il convient de ne pas confondre : dans l'un, c'est la partie détachée elle-même qu'on réapplique et qu'on tâche de recoller, d'oii une simple restitution; tandis que dans le second cas , c'est aux dépens d'un autre individu qu'on reconstruit l'organe mutilé par une véritable transplantation.

L'idée de remettre en place une partie complètement séparée du corps remonte d'ailleurs fort loin dans l'histoire des temps.

§ l^'. Nez.

Une des observations les plus anciennes de cette espèce appartient à Fioraventi (1) , qui , pour convaincre les incrédules , leur répondait : « Allez visiter le seigneur Andréas ,

(Il Sécréta de la chir., liv, H.

RESTITUTION d'ORGANES SÉPARÉS. 615

qui demeure ù Naples , où chacun connaît son histoire j il vous dira que, me trouvant sur les lieux lors de son accident, je ramassai son nez tombé sur le sable, que je le nettoyai et le replaçai du mieux que je pus. Examinez bien ce nez, écoutez les déclarations qui vous seront faites , et nous verrons si vous douterez encore d'i.n fait si bien démontré. » Un bout de nez qu'on venait de couper, ayant été reçu dans un pain chaud, futégalcment réappliqué parMolinelli (1) avec un plein succès. Au dire de Blegny (2) , un nez abattu d'un coup de sabre ne fut pas replacéavecmoins de succès par Winseult.

Une observation , qui valut le titre de menteur à Garengeot, concerne un soldat dont le nez , coupé par les dents de son adversaire qui le jeta dans la boue en se sauvant, fut ensuite nettoyé, remis en place , et recollé par le barbier Gallien.

Regardées comme apocryphes par de La Motte, Dionis, Lafaye, les transplantations de nez ne s'en sont pas moins reproduites une foule de fois avec des formes tout aussi merveilleuses. En voici une qui n'est pas moins extraordinaire que celle de Garengeot : « Le nommé Loudun eut le nez emporté en entier par les dents d'un contrebandier. Le malade l'avait ramassé dans son mouchoir , où le chirurgien appelé le trouva froid et noir. Je mis cette partie dans l'esprit-de-vin camphré, dit Regnault (3), et je lavai bien la partie; je l'appliquai ensuite le mieux qu'il me fut possible , et je tins le tout en place par un bandange conteniif. Trois fois le jour j'arrosai le nez par dessus avec le même esprit-de-vin camphré. Au bout de huit jours , je levai l'appareil, et je vis que cette partie reprenait. Comme il y avait de grandes déchirures , il survint une suppuration qui dura un mois ; il n'en résulta à la fin que deux petites cicatrices un peu enfoncées à la partie inférieure de l'organe. » Leyser ne fut pas moins heureux que Fioraventi près d'un jeune homme de bonne famille, et Loubet (4) eut le même bonheur à la bataille de Rocroy.

Tout incompréhensibles qu'elles paraissent, ces histoires

(1) Bonet, Corps de viéd., t. IV, p. 59.

(2) Zodiaq. méd., mars 1G80.

(3) Gaz. salutaire 1714, n» 26, p. 4.

(4) Plaies d'armes à feu, etc., ou Pev. méd. 1830, t, IV, 119.

semblent cependant avoir été confirmées par des faits récents. Un étudiant, se battant en duel , eut le bout di nez coupé d'un coup de sabre; ayant envoyé chercher le bout du nez, perdu sous une armoire, M. Chéiius le réchauffa , puis le réappliqua, et réussit parfaitement, quoiqu'il se fût écoulé près d'une heure entre l'accident et l'opération I M. Bridenback dit dans la môme lettre qu'un chien , s' étant emparé d'un nez qu'on venait d'abattre, finit par le céder au chirurgien qui le lui reprit dans la gueule pour le remettre à sa place , et que l'opération eut un plein succès. L'Allemagne offre d'ailleurs de fréquents exemples d'anaplastie semblable. M. Hoffacker (1) en a publié à lui seul seize ob?ervations. Voici un des exemples qu'il rapporte : M. Sch., vingt ans, taille et forces moyennes, fut blessé en duel le 1'''' janvier 1825. Un coup de sabre lui emporta 1" le bout du nez dans l'étendue d'un demipouce en tout sens ; 2^ un morceau de la lèvre supérieure ; 3^ un morceau de la lèvre inférieure et du menton. Tous ces morceaux étaient tombés par terre ; le dernier fut retrouvé le premier, et fixé en place par quinze points de suture; le bout du nez ne se retrouva que dix à douze minutes après la blessure ; quant au morceau de la lèvre supérieure , on le chercha en vain. Le bout du nez reprit aux deux tiers, et les plaies des lèvres se cicatrisèrent en six semaines.

Consulté par M. Champion sur l'authenticité de ces faits , M. Chéiius a répondu qu'ils s'étaient passés sous ses yeux , qu'on pouvait les accepter en toute sûreté , et qu'il en possédait d'autres en tout semblables. Pour s'en expliquer la fréquence à l'université de lïeidelberg, il suffit de savoir que les duels au sabre y sont extrêmement communs entre les jeunes gens , et que M. Hoffacker a été établi chirurgien des duels par le sénat. Il est donc à peu près impossible de rejeter sans distinction et absolument toutes les liistoires de cette sorte que racontent les auteurs. Un exemple de nez entièrement détaché , et qu'on a recollé avec succès , est aussi rapporté par M. Barthélémy (2), surla foide Regnault, du

(1) Annal. cliniq.Afi. Heidelberg, vol. 4. cahier 2. Bullct. de Féru3j;ac, t. XVII, p. 75. Gaz.mùd., 1830, p. 403.

{^)Jviirn. hcl'dumad. vt ludv . , '< . y , p. 15.

RESTITUTION BORGANES SÉPARKS. 617

Gros-Caillou. Le nez, onlcvé d'un coup de dent, ne put être rcappliqué qu'au bout de cinq heures, et il reprit.

§ II. Doùjts.

■ Des observations pareilles ont, en outre, été faites sur une infinité d'autres parties. J'ai été dans le cas de remettre en place toute une oreille externe , enlevée par la morsure d'un cheval, sans aucune mauvaise suite, dit Regnault (1); et si mes observations exigeaient des garants , j'en fournirais.

On voit aussi l'observation d'une portion de la conque entièrement séparée, puis réunie, dans une note fort détaillée de Magnen (2). M. Manni (3j a rapporté plus récemment l'histoire d'une oreille abattue d'un coup de sabre , et qu'il réunit avec succès au moyen de la suture.

Les doigts ont surtout donné lieu à de nombreuses observations d'anaplastie par transplantation ou par restitution depuis un demi-siècle. Heister (4) en cite un exemple recueilli sur la femme d'un boucher. Bossu d'Arras (5) dit avoir réussi dans un cas pareil; et Flurant parle, au dire de M. H. Bérard (6) , d'un ouvrier qui venait de s'enlever l'extrémité de l'indicateur gauche , et chez lequel l'anaplastie réussit parfaitement bien, quoique la division eût compris l'articulation des deux dernières phalanges.

Ces faits étaient néanmoins passés inaperçus , lorsque Balfour vint en faire connaître deux autres avec tous les détails désirables en 181 4. Depuis il en a été consigné un grand nombre dans les recueils périodiques. Thomson dit que différentes personnes, dont il n'a aucune raison de suspecter la véracité, lui ont rapporté une foule d'exemples dans lesquels des phalanges de doigts ou d'orteils totalement séparées s'étaient cependant réunies (7). Un chirurgien d'Armentière, M. Les-

(1) Gaz. salut. 1774, n" 26, p. 4.

(2) Hidtei. delà facidl., t. VI, p. 497 et 507.

(3) Filialre 'i'eZiezfo, mai 1834, et Arch.gén.deméd., 2« siJr.t. Y,p. 300.

(4) Inslil. chirur,, p, 468.

(â) Thomson, Trait, chir. de l'infl., p. 241.

(6) Ilev. méd. 1830, t. IV, p. 416.

(7) Thomson, p. 242.

pagnol (1), publia en 1818, par Vinlerniède. dePercy, une observation semblable à celle de Balfour. Un fait pareil fut communiqué bientôt après par Agouge (2); mais des renseignements pris sur les lieux permettent de révoquer en doute l'existence du nom de ce médecin et de son observation.

Plus tard, M. Houiton (3) a publié l'observation d'un pouce complètement recollé de cette façon. On trouve dans le Bulletin de Férussac (4) une observation analogue tirée des journaux anglais. M. H. Bérard (5) mentionne au nom de Wigorn le cas d'une jeune fille qui s'était enlevé la masse musculaire du pouce gauche , et qui guérit très bien par l'anaplastie. Une des plus anciennes histoires de ce genre a été publiée par Rcgnault (6).

c( Un jeune homme de quinze à seize ans se trouvant pressé » par un chariot au coin d'une rue , appliqua son ventre con- » tre le mur, et sa main gauche sur l'angle de ce même mur, «pour se tenir plus ferme : le bout de l'essieu, rasant cet B angle de trop près, lui coupa le petit doigt à l'articulation de »la deuxième phalange avec la troisième. Ce doigt était » tombé , le jeune homme le ramassa ; je fus appelé tout de » suite , et je rajustai le doigt détaché que j'eus soin de main- » tenir par un bandage contentif. Je fis tenir la main pendante, » et le petit doigt dans un verre d'eau-de-vie pendant deux » heures ; ce doigt reprit très bien , et le blessé fut guéri en «peu de jours, mais si parfaitement, qu'il a aujourd'hui au- » tant de forces dans cette partie , dit Rcgnault , que si elle D n'eût jamais été détachée. »

Il n'en a pas moins fallu , pour attirer définitivement l'attention sur tous ces faits , que plusieurs chirurgiens connus vinssent en indiquer de semblables. Sommé (7) a communiqué le cas d'une réunion d'un bout de doigt complètement

(1) Bull, de lafaciiU., t. V, p. 313.

(?) Ibid., t. VI, p. 50.

(3) Arch.gén., t. XI, p. 447.

(5) Rev. méd. 1830, t. IV, p. 417.

(G) Gaz. .salut. 1714, n» 26.

(7) Traité SHrl'inllam., p. 42.

RESTITUTION DORGANBS fKPARKS. G19

séparé. M. Piedagnel n'a point hésité à relater un cas pareil (1). M. Bartliéleiïiy (2) parle d'un morceau do peau enlevé du côté interne de la plante du pied et recollé avec succès, puis de deux réunions semblables à la suite d'ablation de doifîts. M. lîcau (3) a pratiqué l'anaplastie avec succès, pour un pouce que s'était enlevé une femme de la Salpétrière. M. Després, qui, étant à l'IIùtel-Dicu, tenta aussi de remettre un doi[|t par la même méthode , dit qu'au moment où Dupuytren (i) , qui ne croyait pas à la réunion des parties , vint à tirer dessus pour les détacher, on vit que la réunion par abouchement des vaisseaux était réellement commencée. Il faut ajouter néanmoins que la plupart de ces faits n'ayant point été suivis dans toutes leurs phases par la même personne , et se trouvant presque tous dépourvus de détails , ont continué d'inspirer une certaine défiance. J'hésitais à en admettre moi-même l'exactitude, lorsqu'une observation absolument concluante est venue lever tous mes doutes en 1837. Un membre de l'Académie royale de médecine , M. Gorsse, s'enleva la pulpe de l'indicateur gauche d'un coup de rasoir ; le morceau tomba par terre ; le blessé s'empressa de le ramasser, de le nettoyer, de le réappliquer et de le maintenir en place au moyen d'un mouchoir. Arrivé dans mon cabinet au bout d'une demi-heure, M. Gorsse laissa tomber de nouveau le morceau de son doigt en se développant la main. Ayant ramassé ce fragment de tissu je le lavai dans l'eau simple , le replaçai exactement sur la plaie qui saignait encore, et l'y fixai à l'aide de petites compresses, puis d'un bandage roulé méthodiquement appliqué. Il fut convenu que l'appareil serait imbibé d'eau- de-vie camphrée trois ou quatre fois le jour. Des douleurs assez vives se firent sentir pendant une semaine. Je renouvelai le bandage le cinquième jour, puis le dixième, et nous l'enlevâmes définitivement le vingtième. Aucune suppuration ne s'établit; l'épiderme seul prit peu à peu une teinte noirâtre , et tomba sous

(1) Mev. méd. 1830, t. IV, p. 405.

(2) Journ. hebdom. univ., t. V, p. 15.

(3) Arch. gén. de méd.^t" sér., t. IV, p. 472.

(4) Ibid., p. 480.

forme d'escarre le vinjjt-cinquième jour. La portion de peau et de tissu cellulaire graisseux s'est complètement recollée , et M. Gorsse , montrant son doigt nouvellement cicatrisé un mois après , en a convaincu ses confrères en pleine académie. Pareil accident était arrivé à un autre chirurgien de Paris, avec celte différence que le lambeau de téguments tenait encore à un filament d'épiderme , et qu'il était quatre fois moins large que chez M. Gorsse.

Je ne vois donc pas qu'il soit possible de révoquer en doute aujourd'hui la possibilité de réunir par l'anaplastie des tissus complètement séparés du corps. En admettant que la plupart des faits relates jusqu'ici soient apocryphes, ou qu'ils aient été mal observés , il est certain au moins que quelques uns d'entre eux existent réellement. Ce serait en vain que , pour les rejeter, on invoquerait des observations contraires, le défaut de succès dans des cas du même genre.

Au lieu de rejeter cette classe d'observations , les chirurgiens devront en conséquence les examiner à l'avenir et leur conserver une place dans la pratique.

II ne faudrait pas croire néanmoins que toute partie du corps pourra être recollée ainsi. Les conditions favorables ou défavorables sont d'ailleurs les mêmes dans cette classe de réunion que pour les cas de division incomplète. C'est donc aux doigts ou aux orteils, à la paume des mains et à la plante des pieds, au nez, aux oreilles , au visage, et même aux os du crâne , ainsi qu'on le voit déjà par quelques observations d'Ambroise Paré , de M. Maunoir et de M. Walther, qu'on aura lieu d'espérer des succès.

M. Chélius , qui a fréquemment observé de ces faits, prétend que pour réussir, loin de se hâter, il faut attendre la suspension de l'hémorrhagie ; qu'on ne doit pas s'en laisser imposer par le mauvais aspect de la partie séparée ; que même avec des apparences de gangrène il n'en résulte ordinairement qu'une exfoliation des lames épidermiques , et que l'important est de mettre les surfaces traumatiques dans un contact parfait.

Le choix à faire entre les bandelettes, la suture ou les simples bandages , partira d'ailleurs des mêmes bases que

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