RUPTURE DU CAL
cas où la difformité est extrême , et ceux qui portent les malades à la réclamer impérieusement. Il semble donc que ce soit une opération définitivement ju^ée. Aussi, malgré ce que MM. Jacquemin (1) et Torchet (2) ont pu dire en sa faveur d'après l'expérience de Dupuylren , M. II. Bérard (3), conclut-il encore comme Fabrice de Ililden : Ergo, non diffrlgcndum callum habemus.
Si un pareil jugement est resté parmi nous sans appel, il n'en a point été de même en Allemagne. Un chirurgien de ce pays, M. Oesterlen (4), s'altachant à démontrer les avantages delà rupture ducal, en a rassemblé dans son livre près de quarante exemples, pris dans sa propre pratique ou empruntés à celle de quelques chirurgiens des cantons voisins. En analysant les observations de M. Oesterlen relatives au redressement du cal , j'en ai trouvé dix-huit pour le fémur , sept pour la jambe, trois pour le bras, une pour l'avant-bras, et une pour la clavicule. Partout on voit que l'opération , d'ailleurs assez facile selon l'auteur, et à laquelle le fameux Ignace de Loyola ne craignit pas de se soumettre , est restée sans danger, et qu'elle a presque constamment réussi. M. Jacquemin , qui emprunte des faits pareils à de La Motte , à M. Guillon , à Desgranges, et qui en tire quatre de la pratique de Dupuytren, prouve de son côté qu'on avait singulièrement exagéré les dangers de ce genre d'opération.
M. Riecke (5) va plus loin encore. Une incision qui s'étend du grand trochanter au condyle externe du fémur, lui permit de mettre à nu un cal du volume de la tête. La scie, la gouge et le maillet furent mis en jeu. Il y avait huit pouces de raccourcissement, et l'appareil à extension permanente n'en réussit pas moin» ensuite à redonner au membre sa longueur naturelle.
En supposant une consolidation qui ne remontât pas à plus de trois mois , la rupture du cal ne serait en réalité ni très
(1) Thèse n» 140. Paris, 1822.
(2) Thèse noSTl, Paris, 1830.
(3) Reformandum-ne calluvi vitiosum ? Pari?, 1S27,
(4) liuplure du cul, Irad. par Maure r. Strasbourg, 1828.
(5) Journ.analyliquede méd., septemb. 1828, p. 400.
difficile ni très douloureuse. A l'aide des bandages à fracture nouvellement introduits dans la pratique , les bouts de l'os , redressés et mis à l'extréniité l'un de l'autre , se consolideraient à peu près inévitablement sans exposer à plus de dangers qu'une fracture simple. Si le cal vicieux était beaucoup plus ancien, on éprouverait des difficultés plus grandes sans doute à le rompre, etla consolidation aurait en outre moins de chancesde réussite que dans le cas précédent.
Il importe de diviser à ce sujet les difformités en deux classes, selon qu'il y a simplement raccourcissement du membre, ou bien que l'os est soudé sous un angle vicieux. La rupture du cal ne doit être tentée dans le premier cas que jusqu'au troisième mois de la fracture. Plus tard, on aurait à craindre de casser l'os sur une partie saine tout aussi bien que dans le point malade , et l'on conçoit qu'alors il n'en résulterait aucun avantage. En supposant même qu'on parvînt à décoller les deux fragments de manière à pouvoir en détruire le chevauchement , il y aurait au moins à craindre que leurs extrémités, anciennement cicatrisées, fussent incapables de se coller ensemble, de se réunir par une véritable consolidation. En pareil cas cependant, aujourd'hui que nous avons des appareils inamovibles perfectionnés, je n'hésiterais point à rompre le cal.
Lorsque le cal est anguleux au point de gêner considérablement les fonctions du membre , je ne vois aucune raison qui puisse en faire repousser la rupture, quelle que soit l'ancienneté de la consolidation. Pour ce genre de difformités il est toujours temps en effet de rompre l'os , et toujours possible de le briser au point le plus anguleux. De nombreuses machines et des procédés divers ont été imaginés pour arriver à ce but. M. Oesterlen en a fait figurer une qui remplirait bien l'indication, mais qui est trop compliquée. Il suffit presque toujours en pareil cas de fixer le mem.bre difforme par sa concavité sur un plan solide , pendant qu'on presse brusquement et avec violence au moyen du genou ou des deux mains sur son plan convexe. La rupture une fois opérée , il fiiudrait étendre la partie autant que possible , ou jusqu'à ce qu'elle eût atteint sa longueur naturelle. On tiendrait en-
EXCISION bU CAL ANGULECX. G05
suiic le membre dans un appareil dcxlriné jusqu'à co qu'il fût de nouveau consolidé. Du reste, cette rupture du cal, qiji est plutôt du ressort de la patholoj^io que do la médecine o[)ératuire , ne me paraît véritablement exposer qu'à peu de dangers. La î)eau n'étant point divisée, il on résulte une fracture r.out-;\-fait comj)arablc aux fractures simples, et il est certain, quoi qu'on en ait dit, que les os nouvellement consolidés sont plus faciles à rompre au niveau qu'en dehors du cal. Il est également prouvé que cos fractures nouvelles se consolident en général plus facilement et [)lus promptcment que les fractures primitives. Chez un malade que j'avais tenu deux mois dans l'appareil pour une simple fracture du corps du fémur, et qui, dans un« chute, se brisa de nouveau la cuisse huit jours après , il ne fallut qu'un mois pour obtenir une nouvelle consoHdation.Un autre individu, qui sortit d'un des hôpitaux de Paris avec un raccourcissement de cinq pouces par suite d'une fracture très oblique du fémur, se brisa une seconde fois le membre en voulant s'exercer à la marche. Entré à la Charité dix mois après sa blessure, il a été soumis au redressement et à l'allongement du membre au moyen du bandage imbibé de dextrine , et il a suffi de deux mois pour lui procurer une consolidation parfaite avec un pouce seulement de raccourcissement.
§ n. Excision du cal anguleux.
Il peut arriver que les os se soudent sous un angle fort aigu pendant la consolidation d'une fracture. Le genre de difformité qui en résulte est parfois assez prononcé pour gêner considérablement le malade. Jusqu'ici personne n'avait pensé à y porter remède ; mais un chirurgien distingué de llochefort, M. Clémot, a fait connaître une méthode ingénieuse qui me paraît devoir rester dans la pratique, et qui promet une conquête de plus à la chirurgie moderne. L'opération de M. Clémot futpratiquée pour la première fois surunjeuneenfant, et la seconde fois chez un adulte. Il s'agissait, dans les deux cas, d'un fémur coudé à angle par suite d'anciennes fractures mal traitées. Le chirurgien découvrit la saillie osseuse par une incision suffisamment étendue, enleva par deux traits
de scie un coin du fémur , comme je l'ai dit à l'article ankylosc , compléta la brisure de l'os par des tractions , redressa le membre, réunit la plaie, et appliqua ensuite l'appareil ordinaire des fractures de la cuisse. Les deux malades ont parfaitement {îuéri (1), Nul doute qu'en pareil cas la conduite de M. Glémot ne dût être imitée ; maintenant surtout que les appareils inamovibles ont été simplifiés au point de prendre telle forme et telle direction que l'on désire , cette opération me paraît une ressource précieuse , lout-à-fait digne d'être
généralisée.
ARTICLE III. — Appendice.
Ajouterai-je, en terminant, que ce long chapitre sur les difformités, chapitre dont la chirurgie moderne est en droit de réclamer la propriété tout entière, permettrait de grouper aujourd'hui , de coordonner , une foule de faits épars , restés jusqu'ici sans lien et sans explication dans la science ?
Valleriola (2) parle d'une flexion permanente, suite de mouvements convulsifs, qui résista pendant six ans à tous les remèdes , et dont le malade se guérit un jour en sautant de son lit pendant un accès de colère.
Chez un infirme, la jambe resta fléchie par suite d'une blessure au genou , dit Wurtz (3) ; mais la nécessité de courir l'en guérit brusquement. Une des femmes du calife Harounal-Ilaschild avait , dit-on, un bras retiré, dont elle ne pouvait se servir. Un médecin offre de la guérir. Ayant fait venir la dame en présence de la cour du calife, il se baissa comme pour lever sa robe, de manière à effrayer sa pudeur : la malade étendit la main avec violence pour prévenir cet outrage , et la guérison fut complète! Ne pourrait-on pas attribuer les guérisons ainsi obtenues à la rupture de quelques tendons, de quelques ligaments rétractés, de quelques ankyloscs incomplètes?
Mon intention était d'éviter toute discussion de priorité en parlant de la section des tendons, et de m'en tenir à l'exposition pure et .simple des dates; mais je vois que, dans un journal (Tù il rend compte de quatre cas de section du tendon
(1) yfrchiv. géii. de méd, 2' série , t. XI, p. 2.3,1.
(2) Ohs. méd., lit). 3, obs. 1 ; et Saucerolte, Mél. de chir., 1. 1, p. iîb.
(3) Cltintr(jie, etc., p. 3C8.
RESTITUTION d'ORGANE. 607
d'Achille, et d'un cas do seclion des tendons fléchisseurs de la jambe, M. Little (t) revendique contre les chirurgiens franrais en faveur de I\î. Strohmcycr toute la Icnotomie souscutanée. M. Dieffenbach (-2) , qui l'avait d'abord rapportée généreusement à sa véritable source, vient de se raviser aussi et en réclame aujourd'hui l'invention pour lui-même ! Or, l'évolution de cette opération doit être entendue de la manière suivante: 1° Bell va diviser les ligaments des doigts à travers une ponction de la peau ; 2» A. Cooper agit de même pour les brides de la paume des mains ; 3° Brodie opère ainsi la section des veines variqueuses; h° Dupuytren applique ce procédé au tendon du sterno-mastoïdien ; 5° M. Strohmeyer le transporte au tendon d'Achille ; 6° de là il passe aux autres tendons entre les mains de MM. Strohmeyer , Dieffenbach , Stœss, Duval, Bouvier, Guérin. Là s'en tiendra l'histoire.