PREFACE
En rac hasardant à donner ce nouveau traité de médecine opératoire , j'ai eu pour but de satisfaire à un besoin généralement senti depuis long-temps parmi les personnes qui s'occupent de chirurgie. Celui que M. Roux promettait en 1813 n'a point été terminé. Les additions de MM. Sanson et Begin à l'inimitable ouvrage de Sabatier ne pouvaient , malgré leur importance , tenir lieu d'un livre du même genre. Les détails de diagnostic , symptomatologie , dans lesquels l'auteur a cru devoir entrer sur presque toutes les maladies dont il indique les opérations, l'ont conduit, en grossissant son travail , à empiéter sans cesse sur la pathologie, au détriment de la médecine opératoire. M. Rieherand n'a eu d'autre intention , dans sa Nosographie , que de donner des notions concises sur les diverses parties de la science chirurgicale. Se bornant, d'après son cadre , à décrire les procédés qu'il croit de nature à rester dans la pratique , M. Boyer a du négliger beaucoup de méthodes dont il convient cependant de ne pas laisser ignorer l'existence au public. En outre , son livre n'est point un traité spécial sur la matière , et les onze volumes qui le composent ne permettent pas aux élèves de le prendre pour guide dans les amphithéâtres. Une foule d'opérations négligées , ou à peine connues du temps de Sabatier, et qui fixent aujourd'hui l'attention du monde savant, n'avaient point encore trouvé place dans les ouvrages classiques. La rhinopîastique , la chéiloplastique , la blépharoplastique , l'otoplastique , la bronchoplastique, la staphyloraphie , la torsion , la piqûre des artères, la lithotritie , la cautérisation de l'urètre , l'amputation de la matrice , l'extirpation de l'ovaire , de l'anus , plusieurs résections , sont de ce nombre. Enfin, une revue de toute la médecine opératoire avait été rendue indispensable par les progrès qu'elle a faits et les changements qu'elle a subis, depuis vingt à trente ans.
L'enseignement auquel je m'adonne depuis dix ans me conduisit dès le début â reconnaître l'espèce de vide dont il s'agit , et m'eût porté de bonne heure à tenter de le combler, si je n'avais eu peur d'entreprendre une tâche trop au-dessus de mes forces. .le m'en tins d'abord à la pensée d'un simple manuel ; mais je vis bientôt que , de cette façon , j'augmenterais encore la fâcheuse tendance qu'ont les jeunes gens de nos jouis â se contenter de livres aussi abrégés que possible ; et les recherches auxquelles je me trouvai naturellement entraîné , à cette occasion , me donnèrent promptement la conviction que dans les circonstances présentes , avec le mouvement imprimé aux esprits depuis un quart de siècle , il fallait un traité complet et non pas seulement un manuel , pour être véritablement utile. Plusieurs cahiers étaient déjà rédigés dans ce sens . lorsque les journaux annoncèrent l'ouvrage de M. Lisfranc. Je dus m'arrèter alors, et attendre . persuadé qu'avec sa longue expérience des manœuvres sur le cadavre et dans les hôpitaux , ce chirurgien ne laisserait rien à désirer. Maintenant que cinq à six ans se sont écoulés sans qu'il ait pu répondre à la jusie impatience du public , et craignant que do trop nombreuses occupations nous privassent plus ïong-temps de ses intéres-
vin PRÉFACE.
santés recherches, j'en suis revenu à mon ancien projet. Un autre motif encore m'encourageait à temporiser ainsi. Uniquement appuyées sur des pratiques d'amphithéâtres mes assertions n'eussent d'abord été que d'une faible valeur. Les procédés essayés sur le cadavre ne peuvent être définitivement adoptés qu'après avoir subi l'épreuve des hôpitaux, et ma position, à cette époque , ne m'eût pas donné le droit d'invoquer mon expérience personnelle. Actuellement que quatre années de séjour à l'Hospice de Perfectionnement, que le service de l'hôpital Saint-Antoine, dont j'ai été chargé pendant près de deux ans, que les salies dont j'ai la direction à la Pitié depuis l'été de 1830 , m'ont mis à même d'appliquer à l'homme vivant les tentatives que j'avais répétées tant de fois sur le sujet mort , j'ose espérer qu'il me sera permis d'émettre une opinion sur la convenance , soit absolue , soit relative , des différentes méthodes qui doivent être examinées dans un livre comme celui-ci. N'ayant pas cessé de suivre la pratique publique de nos maîtres jusqu'à ces dernières années , il est peu d'opérations que je ne leur aie vu mettre en usage. J'ai pu , de cette manière, comparer les habitudes de plusieurs d'entre eux, et juger en connaissance de cause les raisons qu'ils apportent en faveur de leurs procédés de prédilection , ainsi que les objections qu'ils adressent aux méthodes dont ils récusent les avantages.
Ecrivant dans le seul intérêt du vrai , j'ai accepté tous les travaux, sans distinction de pays , d'école ni de personnes , me réservant d'en discuter la valeur avec indépendance , et d'en tirer les inductions qui en découlent naturellement, de dire enfin , sans prévention , ce que , selon moi , ils peuvent offrir d'utile ou de défectueux. Notre époque présente , sous ce point de vue , des difficultés qui ne seront bien senties que par celui qui voudrait en faire l'histoire impartiale. De leur vivant, les hommes sont rarement justes les uns à l'égard des autres. L'animosité passe trop souvent des personnes à tout ce qui sort de l'établissement qu'elles dirigent. Au lieu d'être publiés par leurs auteurs , les perfectionnements , dont on est redevable à la plupart des grands praticiens qui se partagent aujourd'hui le domaine de la science , n'étant connus que par tradition , ou par les efforts de candidats naturellement portés à défendre les prétentions de leur chef, il était indispensable d'en faire une critique consciencieuse , et d'en rechercher avec soin les véritables sources. Aucun ouvrage n'ayant été composé dans cet esprit , l'histoire de la chirurgie du dix-neuvième siècle étant encore tout entière à faire , je n'ai pu me dispenser de consulter une infinité de recueils périodiques , de mémoires particuliers , de monographies de tous genres. Un ouvrage de longue haleine, où tout doit être , en quelque sorte , mathématique , traitant de dates , d'inventions , de procédés qui ont fait naitre tant de discussions, des controverses si multipliées, dont le sujet et chacun des objets ont été présentés de tant de manières différentes, interprétées si diversement , exige, à ce sujet , une attention, un soin et un travail littéraire dont peu de personnes se douteront , une immensité de recherches dont il est véritablement difficile de se faire une idée à moins de l'avoir tenté. Sous ce rapport , la collection des Archives générales de médecine et du Bulletin universel des Sciences médicales m'a été du plus grand secours. 11 en est de môme de la Gazette médicale de Paris , qui , depuis quelque temps surtout , ne laisse rien échapper à l'attention de ses lecteurs. Le compte rendu des hôpitaux , par la Lancette, est une autre mine où j'ai dû puiser quel-