CHAPITRE IV
DES ENDÉMIES.
Les impressions morbifiques que reçoit hal)iluellenient l'homme dans une localité où existent des conditions hygiéniques fâcheuses
J50 1>ES E>DÉMIES.
produisent des maladies permanentes toujours semblables , ayant même forme, même nature, et se développant sur les habitants d'une même contrée. On désigne cette influence morbifique spéciale sous le nom (ï endémie, de èv, dans, §nuo;, peuple, dans le peuple, influence qui a pénétré en lui, et qui est devenue inhérente à sa constitution. Les maladies qui en résultent sont des maladies endémiques.
Les endémies sont la conséquence des altérations de l'air par les effluves, les miasmes, les vents, les émanations putrides, par la nature des eaux, des aliments, du sol, des coutumes d'un peuple et des impressions morbifiques produites par ces différentes circonstances. Il y a cependant des endémies qui résultent de causes plus cachées dont on ignore la nature et le nom; telles sont laplique delà Pologne, l'hématurie à rile-de-France, la calvitie, l'épilepsie, dans les îles de l'Archipel, etc.
Les endémies sont très-nombreuses et varient autant que les conditions hygiéniques de chaque localité. On pourrait les exposer, en parcourant successivement sur une carte géographique les différentes contrées du globe; mais ce serait un peu long, et je préfère indiquer quelques-unes des endémies principales dans leur rapport avec leur cause déterminante.
C'est une observation générale et sans exception que tous les terrains marécageux, où les eaux croupissantes jettent leurs effluves dans l'air, donnent naissance à des lièvres intermittentes, tierces ou quartes. Mais ces endémies sont plus ou moins dangereuses, suivant la chaleur du climat et de la saison; rares et bénignes au printemps, fréquentes lorsque l'été arrive, elles prennent un caractère de malignité vers l'automne. L'hiver les guérit et arrête leur violence. Ce qui n'est qu'une tierce en Europe devient, en Afrique et dans les contrées chaudes de l'Asie, une fièvre adynamiquc rémittente ou une pernicieuse du plus mauvais type. Là où les émanations animales joignent leur action à celle des effluves, d'autres maladies prennent naissance.. Ainsi la peste en Egypte, quand le Nil débordé rentre dans son lit, et le clioléra en Asie sur les bords du Gange.
Les peuples icthyophages sont sujets au développement de maladies de la peau, encore désignées sous le nom de dartres, faute d'une exploration par les dermatologistes modernes. Les affections cutanées sont endémiques en Islande, en Norvège, sur les cotes de la Baltique', etc.
Certains aliments en usage dans ([uelques pays produisent des im-
' Voyez Boudin, Traité de géographie incdirale, I. H. P;uis.
MAL.VDIES Er^DÉMIQUES. 151
pressions organiques qui se traduisent par des endémies spéciales. Le sarrasin produit l'endémie herpétique; le maïs, en Lombardie, engendre le pellagre. Les vins acides du Rhin et de quelques autres contrées produisent les affections articulaires chroniques, les coliques, comme fait iiussi le cidre, etc., etc. Le laitage amène l'anémie, l'obésité, les engorgements lymphatiques, les scrofules, certaines hydropisics. Les viandes, au contraire, disposent aux maladies inflammatoires, aux affections gastro-intestinales aiguës et chroniques, au spleen, à l'hypocondrie, etc. Les eaux de certains pays, par la quantité de sels à base de magnésie, rendent endémiques dans le Valais et quelques localités de la Savoie le goitre et le crétinisme, etc., etc.
Chaque pays, par la réunion des influences diverses de climat, de régime, de l'alimentation, des habitudes, agit sur sa population de manière à créer des dispositions organiques favorables à la naissance d'un tempérament particulier et d'aptitudes morbides spéciales. C'est ce qu'Hippocrate a parfaitement indiqué dans son Traité des airs, des eaux et des lieux, lorsqu'il a indiqué d'une manière si précise l'influence des changements de saison ou de température, du séjour dans l'air des marais, de l'action des vents, des eaux, etc., etc. Tantôt cette influence n'est que passagère, son action est transitoire et ses effets épars sur un petit nombre d'individus; tantôt, au contraire, l'influence territoriale se manifeste sur un si grand nombre d'habitants, et pendant de si longues années, qu'il en résulte une véritable endémie.
Les maladies endémiques sont des maladies depuis longtemps ordinaires aux habitants d'une contrée. Elles résultent, comme je l'ai démontré, des conditions spéciales qui régnent dans une localité, et que j'ai fait connaître en parlant des endémies. Elles sont excessivement nombreuses et varient non-seulement pour chaque pays, mais encore dans les subdivisions de son territoire. On les distingue des maladies épidémiques, parce que ces dernières n'ont qu'une durée limitée et qu'elles finissent par disparaître au bout d'un certain temps.
Il faudrait avoir parcouru (ous les pays du globe pour bien connaître toutes les maladies endémiques; c'est un mérite difficile à acquérir, et auquel il faut absolument suppléer en mettant à contribution les ouvrages de ceux qui ont beaucoiqi voyagé et qui ont essayé de faire cette géographie médicale.
Les maladies endémiques de France sont de jour en jour moins nombreuses et tendent à disparaître, à cause des améliorations considérables introduites par la civilisation et par le gouvernement dans les habitudes^ la manière d'être, le logement et la nourriture des po|)ula-
152 DES EiNDÉMIES.
lions citadines et rurales. Le scorl)ut, si commun à Paris au moyen âge, a disparu, ainsi que les fièvres intermittentes, si nombreuses jadis, observées sur les rives de la Bièvre dans le douzième arrondissement. Je considère comme endémiques, à Paris, la fièvre typhoïde et la scrofule, qui sont dues à la misère des classes inférieures et à l'encombrement des ouvriers dans leurs maisons garnies. On pourrait en dire autant, il est vrai, de la plupart des maladies observées dans la capitale; car, dans ce foyer de pestilence, les germes de toutes les maladies s'y développent avec une facilité très-grande; mais ce serait peut-être confondre ici l'endémie avec l'épidémie.
La \ariole, la scarlatine, la diplitliérite, la rougeole, la pneumonie^ existent en permanence. Sont-ce des maladies endémiques? Non ; les unes sont des épidémies de quartier qui meurent ou se propagent au loin par les miasmes qu'elles engendrent, et elles ne résultent aucunement de l'action d'influences hygiéniques observées dans les endémies; les autres sont des maladies sporadiques qui doivent se rencontrer certainement un petit nombre de fois au môme moment dans une agglomération d'hommes. La distinction entre une maladie endémique et une maladie épidémique est souvent difficile, particulièrement lorsqu'il s'agit de recherches à faire dans une ville d'un million d'habitants, là où toutes les maladies sont en quelque sorte en permanence. Sporadiques, endémiques, épidémiques, on les y observe toutes à la fois, et il faut une certaine habitude pour séparer celles qui résultent de l'influence épidémique de celles qui sont endémiques.
Dans les petites locaUtés, la distinction est plus facile. On sait trèsbien que les fièvres intermittentes simples et pernicieuses, les hydropisies, les phlegmasies paludéennes, sont véritablement endémiques et régnent avec plus ou moins de violence dans la Bresse, dans la Sologne, dans la Saintonge, dans tous les départements couverts de marais ou de terrains humides. C'est maintenant là la seule et véritable endémie de la France. Toutes les autres maladies endémiques sont peu connues, et, comme je l'ai dit, tendent à disparaître. La suette, autrefois endémique en Picardie, ne se montre plus qu'à fétat d'épidémie. 11 en est de même du scorbut en Flandre, des gangrènes sèches de l'Orléanais, de la colique du Poitou, elc, etc. Les maladies de la peau, qu'on a dit endémicpies en Cliampagne, sur les côtes de Bretagne, ne sont aujourd'hui guère plus fréquentes là qu'ailleurs, et on pouirait les considérer comme endémiques de la France plutôt que d'une partie de sa population.
La Suisse, la Savoie, le Piémont, dans leurs parties couvertes de montagnes, offrent les mêmes affections gastiiquesetdes angines gan-