CHAPITRE m
Toutes les impressions qui aident et conlribuent de près ou de loin, accidentellement ou par hérédité, directement ou indirectement, au trouble des parties constituantes du corps, doivent être considérées comme des causes morbifiqucs, dont l'étude constitue ce qu'on appelle l'étiologic.
Impression et réaction, voilà la clef de la pathogénie tout entière. En eiïel, comme je l'ai dit, les maladies ne sont que des impressions transformées. C'est l'action réQexe de la sensibilité organique, c'est-à-dire l'impressibilité, qui les engendre. On supprime tout en écartant cet intermédiaire, qui est en môme temps celui de la vie.
Nulle partie de la médecine n'offre autant d'incertitude et ne fournit autant de résultats illusoires que l'étiologie, lors même que, dans la prétention de réformer le passé, on fait table rase de l'étiologie traditionnelle, pour commencer avec une sévérité' digne d'un meilleur succès les observations qui doivent éclairer l'avenir. Il n'en est malheureusement pas de même en médecine que dans les sciences physiques, où l'on observe un rapport constant entre les causes et les effets. Dans la science médicale, ce rapport n'existe point, et l'on ne peut toujours conclure rigoureusement de l'existence d'une cause à un effet déterminé, parce que le corps humain, étant partie active dans la production du phénomène, peut résister à l'inlluence de l'impression morbifique de manière à empêcher les modifications qu'elle a coutume d'amener. Entre l'impression d'un agent physique aussi facile à constater que le froid, le chaud ou l'humide, et la maladie qui peut en être la conséquence, il y a un intermédiaire ; c'est l'homme vivant avec son impressibilité, sa force de résistance et de réaction particulière, intermédiaire tout-puissant qui ajoute un troisième terme au rapport philosophique des causes et des effets, le modifie et rend douteux et contestable par sa variabilité un phénomène dont l'existence est cependant manifeste. En médecine, les mêmes causes n'engendrent pas constamment les effets semblables, à cause de cet intermédiaire vivant dont l'opportunité de réaction n'est pas toujours la môme. Or, rien n'est plus difficile à pénétrer que cette opportunité, ou cette prédisposition de l'homme à subir les influences morbides, et il en résulte une impossibilité presque absolue d'établir mathématiquement l'existence d'une cause morbifique môme la i)lus incontestable. On trouvera qu'il y a toujours contre elle, quand on le voudra, des exceptions en assez grand nombre pour permettre à la contradiction de nier ou d'amoindrir son influence.
L'expérience qui n'est pas éclairée par la raison ne peut conduire à aucun bon résultat. Faute d'avoir tenu un compte suffisant de la nature du support dans lequel se débattent les influences contraires de la maladie et de la santé, les
actions morbifiqucs cl leurs résultats variables suivant l'âge, le sexe et la race ou le sang des individus, les médecins sont arrivés, au sujet des causes morbifiques, à un scepticisme qu'il sera difficile de détruire. Presque partout l'étude des causes est considérée comme une chose banale, dont le vague et l'incertitude justifient l'état d'indiiïérence où elle est tombée, et c'est au point que, dans les nosograpliies modernes, elle est reléguée à la fin de l'histoire des maladies, alors qu'en bonne méibode elle devrait figurer au début.
Un fait principe domine l'étiologie médicale, c'est la variabilité du rapport des causes et de l'impressibilité de l'homme. On voit, en effet, des causes identiques, au milieu des circonstances extérieurement les mêmes, donner lieu à des maladies totalement différentes, ou tantôt produire des états morbides très-graves, et ailleurs ne pas même troubler la santé. Cette variabilité du rapport entre les causes et l'impressibilité humaine ne l'infirme pas, comme tendent à le croire les sceptiques de profession ; il prouve que les causes n'agissent pas nécessairement et inévitablement sur l'homme, qu'elles n'ont d'effet que par leur action sur la faculté impressible, et que si elles l'influencent, c'est par l'intermédiaire d'une impression. Une cause de maladie se développe et entoure de son atmosphère invisible un certain nombre d'individus: les uns vivent au milieu d'elle sans en être influencés, les autres eu reçoivent l'impression, et voilà qu'ils tombent malades. Dira-t-on que le froid, la chaleur ou l'infection par encombrement, ne sont pas des causes mnrbifiques certaines, parce que cette infection, cette chaleur ou froid, n'ont pas agi de même en occasionnant une même maladie chez tous les êtres soumis au même moment à leur influence? Non, sans doute; mais on dit qu'il y avait prédisposition des uns sur les autres à subir l'influence morbifique. Qu'est-ce donc que la prédisposition, sinon cette faculté exceptionnelle et transitoire d'être impressionné par une cause de maladie, ou, si l'on veut, d'en subir l'impression? L'impression morbide est donc le point de départ absolu de toute maladie. Sans elle, l'homme échappe à toutes les causes de destruction reconnues par les nosographes. L'impression morbide est le premier terme abstrait, vers lequel on puisse remonter par Ja pensée quand on part d'un effet morbide pour en découvrir la cause. Elle existe à l'origine de tous les troubles organiques, de sorte qu'en prenant le mal à son début, on saisit une impression morbifique suivie de sa réaction fonctionnelle et organique, locale ou générale, constituant la maladie, de sorte qu'en définitive celle-ci peut être considérée assez justement comme une impression transformée. C'est là le second fait principe de l'étiologie médicale et dont je tirerai de nombreuses applications. En effet, si l'on accepte cette vue de l'esprit justifiée par l'expérience, que les maladies sont des impressions transformées, on voit aussitôt la médecine changer de face par la réhabilitation du rôle accordé au principe sensitif et inconscient dos corps vivants, et l'anatomie pathologique galvanisée marcher en quelque sorte d'elle-même à la suite des causes de la maladie, sans être sa cause à elle-même, couunc on l'a dit, et sans produire autre chose que des effets secondaires, ternaires et quaternaires déterminés par la nature de la lésion. C'est ce qui arrive lorsqu'une impression a causé une
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altération matérielle susceptible d'engendrer une seconde altération, celle-ci une troisième, une quatrième, etc., en vertu de ce principe qu'une cause produit des effets multiples qui se surajoutent les uns aux autres en s'aggravant. Les causes ne sont donc que des impressions morbifiques. — Impression et réaction, voilà d'une manière aussi générale que possible Ja formule de l'étiologie, de la pathologie et de la thérapeutique. — En effet, si les maladies sont des impressions morbides transformées, leur guérison est le résultat de la transformation des impressions curatives, provoquées par le médecin à l'aide des agents de la thérapeutique.
Les causes de maladies, ou impressions morbifiques, sont aussi nombreuses que variées. Il y en a infiniment plus que d'essences morbides; car, si nombreuses que soient ces dernières, comme chacune d'elles peut être la conséquence de l'action complexe d'une foule d'autres circonstances différentes qui sont du domaine de l'étiologie, le nombre des causes morbifiques devient considérable. Celles qui préparent les modifications intimes d'où sort la maladie sont entièrement inconnues et rentrent dans le domaine de l'abstraction. C'est ce qu'on désignait autrefois sous le nom de causes prochaines. C'est V impression morbifique, dont je parlais plus haut, et qu'il faut placer en première ligne de l'étiologie, si l'on veut en comprendre le mécanisme. Elle existe aussi bien démontrée que n'importe quelle cause expérimentale, puisque les effets sont là, divers et variés, pour attester sa présence, et la diversité de ses formes et de sa nature. Les autres causes de maladies sont moins abstraites, et cependant, bien qu'elles relèvent directement des sens et de l'expérience, leur action est inintelligible sans le secours de V impression morbide. Ces causes existent en nous et autour de nous, formant ce qu'on appelle les causes individuelles et les causes externes. Il y en a qu'on désigne quelquefois sous le nom de causes principales, à cause de leur importance réelle, incontestable, dans la production des maladies, et d'autres qui ne sont accessoires ; ce sont celles dont l'action isolée, insuffisante, vient s'ajouter à d'autres influences morbifiques. On nomme causes locales celles dont l'action et la réaction restent circonscrites sur un point limité du corps, et causes générales celles qui ont porté le désordre dans l'ensemble de l'organisme. Il y a des causes physiques, mécaniques et chimiques, qui agissent sur le corps vivant comme sur la matière inanimée et dont l'action est conforme aux lois de la chimie et de la mécanique : tels sont par exemple, les effets d'un caustique et de la pesanteur dans les cas de corps étrangers des tissus. 11 y a e.ifin des causes occultes, inappréciables pour nos sens autrement que par leurs effets; ce sont celles qui en.ve„drent les maladies spécifiques, les constitutions médicales, avec leurs maladies parti culieres, et les épidémies dans leur forme et leur nature si diirérentcs au'elles déroutent et renversent chaque fois les prévisions et les préventions l'hLpou tiques de la médecine. "^'«iptu
Une fois la nécessité de l'impression morbide admise, toutes les causes de maladie peuvent être classées d'après la double division suivante an, I 1 toute la nosographie, et que j'ai adoptée dans mes cours : ^ '
32 PATHOLOGIE GÉNÉKALE.
1" Causes prédisposantes, renfermant celles dont l'action lenlë, graduelle, insaisissable, inconnue, dispose la faculté impressible des tissus et des organes à l'action des agents rnorbifiques : telles sont les inlluences des saisons, de l'âge, du tempérament, de l'alimentation, de l'hérédité, etc.
2° Causes déterminantes occasionnelles, dont l'action, plus appréciable et plus certaine, est généralement suivie de phénomènes morbides évidents : tels sont les coups, les blessures, les impressions morales et nervosiques, l'action du froid, d'un poison, d'un venin, d'un miasme, d'un virus, d'un parasite, etc.
Après avoir ainsi exposé les faits relatifs à toutes les impressions morbiûques, quelle que soit leur nature, j'essayerai, dans une vue d'ensemble, de généraliser leur influence, et, en remontant du partiel au général, j'établirai leur part d'influence sur l'homme dans les faits généraux qui concernent les constitutions médicales, les endémies, les épidémies, l'infection, la contagion, la spéciOcilc, les diathèses, les idiosyncrasies, les immunités, etc.
SECTION PREMIÈRE
CAUSES PRÉDISPOSANTES.
Les impressions rnorbifiques comprises dans la catégorie des causes prédisposantes sont celles qui exercent une action lente et progressive sur l'homme, de manière à le disposer au développement d'une maladie. Si difficile qu'il soit de pénétrer le mystère qui enveloppe le mode d'action de ces causes générales, on ne peut méconnaître la réalité de leur intervention trop bien démontrée par l'expérience et la raison. Partout ici autour de nous, et ailleurs dans les contrées les plus lointaines, nous voyons la pathogénie modifiée par des influences extérieures nominalement constatées, mais aussi peu connues dans leur nature intime que dans leur mode d'action.
Parmi les causes prédisposantes rnorbifiques, il en est de générales, qui agissent sur un grand nombre d'individus à la fois, sur des populations entières, sur des agglomérations humaines isolées, dans un navire, dans une prison et dans les camps. Telles sont, par exemple, l'influence de {'atmosphère, de la Lumière, des saisons et des climats; l'influence des localités, etc.
D'autres causes prédisposantes rnorbifiques exercent leur action sur des individus isolés, tant à cause de leur âge, de leur sexe, de leur tempérament, de leur constitution, de leur conformation, de km- profession, de leur alimentation, que des exercices auxquels ils se livrent, des vètemeiits qu'ils portent ; des sympathies qu'ils présentent et de leur hérédité pathologique. Elles constituent, selon l'exiîression de Brown (1), une sorte iVopportunité spéciale, dans une catégorie de causes générales dont l'influence n'a rien de comminatoire. Ce sont les causes prédisposantes individuelles.
(1) Brown, Èlcmcnlsde médecine, Ivad. par Fouquier, Paris, 1805, p. 666,