CHAPITRE II
PARALYSIE DU MOUVEMEN'l'.
L'abolition du mouvement , aussi appelée acinésic, on simplemcnl la paralysie, . est un symptôme caractérisé par la perte de la contractilité des uiuscles volou- taires ou indépendants de la volonté.
La paralysie est générale ou partielle; elle occupe un ou plusieurs muscles à la fois, et, dans quelques circonstances, tous les muscles d'un côté ou do la > moitié inférieure du corps. Quand elle n'existe que d'un côté elle a reçu le nom i (\i hémiplégie, mais si elle occupe les membres inférieurs on lui donne celui de paraplégie. Si elle occupe un côté du corps et le côté opposé de la face, on la \ désigne par les mots de paralysie alterne (Gublcr). Elle est complète lorsque les mouvements sont entièreinent.anéantis; incomplète, au contraire, s'ils ue sont qu'affaiblis et diminués dans leur énergie habituelle. Elle descend ordinairement du cerveau vers les membres ou vers les organes, mais chez quelques malades elle commence à la périphérie d'où elle gagne le centre. C'est ce que Landry a appelé la paralysie ascendante aiguë.
Son invasion est lente, progressive chez quelques malades, et brusque chez d'autres, qui perdent tout à coup les facultés motrices d'un organe ou d'un de leurs membres. On la reconnaît assez difficilement quand elle est "encore incomplète, mais il n'en est pas de même lorsque le mouvement est eutièremeiil aboli; alors, si la paralysie, occupe les membres, la marche est difficile ou impossible; les jambes sautillent ou traînent sur le sol, et la volonté n'a sur elles qu'un faible empire. Les bras ne peuvent se lever sur la tête, et la main ne serre plus les objets qu'on lui présente. On apprécie la force de pression de la main à l'aide d'un dynamomètre d'une très-grande simplicité, et dont le mécanisme consiste en un ressort de forme ellipsoïde et une crémaillère indépendante (fig.2a3 et 'Ikh). A la face, dont une moitié seulement est paralysée, les contractions du sourcil ne sont plus apparentes, l'œil entr'ouvert ne peut se fermer, et la bouche est toujours déviée du côté opposé à la paralysie dès que le malade rit ou fait ellbrt pour dire quelques mots. La langue paralysée d'un côté sort de la bouche, mais déviée du côté malade par Telfet de la contraction du gén.oglosse resté sain, l'autre ne pouvant lutter pour maintenir la rectitude de
l'organe. , ■ • i„c
A l'intérieur, la parai vsic peut occuper tous les organes musculaires, les muscles de l'œil, le pharynx, l'œsophage, l'estomac, lo rectum, la vessie, le dianhra-me, etc. Chacune de ces paralysies oOre des caractères différents en rapport avec la fonction de l'organe alfecté. Ainsi, la paralysie du rectum d.Mcrn.nic de la constipation, et celle du sphincter do l'anus l'incontinence des maliercs stercorales ; celh; de la vessie produit la rétention d'urine et la distension de 1 organe par le liquide; la paralysie de l'estomac amène la distension de ce viscère et sa réplôlion par des liquides ou des gaz qui s'entre-choqueiu en faisant un
TROUBLES nu MOUVEMENT. — PARALYSIE UU MOUVEMENT. 1013
bruit appréciable à distance; celle de l'œsophage s'annonce par la déglutition bruyante des licpiides qui tombent avec bruit dans l'estomac et par la difficulté il'avaler les solides. En effet, les aliments solides s'accumulent dans l'œsophage, le remplissent quelquefois jusqu'en haut et sont rejetés au dehors après y avoir séjourné quelque temps. Dans la paralysie du pharynx, les liquides ne peuvent aasser, et ils s'échappent, soit par les fosses nasales, soit dans le larynx, où leur présence détermine de graves accidents de suffocation.
Dans les paralysies récentes où le mouvement est aboli d'une façon plus ou moins complète, sans complication de paralysie du sentiment, la contractilité volontaire est détruite, mais des mouvements involontaires ou réflexes peuvent être déterminés par le chatouillement ou la brûlure et l'irritation de la peau. Cette contractilité peut encore être rendue manifeste par l'usage des excitants galvaniques ou par le courant d'un appareil électro-magnétique. Dans les paralysies anciennes, au contraire, lorsque le tissu du muscle paralysé s'altère, s'atrophie et passe à l'état graisseux, la contractilité ne peut être réveillée par nucun excitant électrique ni par les autres excitants du système nerveux. On a i ('Gemment soutenu que les muscles paralysés dans la paralysie saturnine perdaient d'emblée la contractilité électrique, c'est une erreur que l'électro-punclure permet de constater. Tout ce qui a été dit à cet égard est faux et demande à être vérifié par de bons observateurs. Quelle que soit la nature cl l'ancienneté de la paralysie, tant que les fibres du muscle conservent leur apparence striée, la contractilité électrique subsiste; niais quand les faisceaux musculaires perdent leur rougeur, et que les stries de leur surface s'infiltrent de graisse, la contractilité électrique diminue et finit par disparaître.
La température des parties paralysées a été l'objet de recherches assez nombreuses et contradictoires. Au début, la température est quelquefois augmentée de un à deux degrés sur la température de la partie correspondante du corps dans le côté sain, cela s'explique par la paralysie des vaso-moteurs qui amène le relâchement des capillaires (1) mais plus tard la température s'abaisse d'une manière assez évidente. Elle tombe de 1 degré 5/10 à deux degrés. Plusieurs l'ois, dans certains cas d'hémiplégie ancienne, j'ai trouvé cette différence entre ia température des deux membres. C'est un fait que j'ai également observé ' la suite d'une ligature de l'artère humérale terminée par la guérison, mais iiivie de la paralysie et de l'atrophie du membre. Au reste, si les changments 'o température dans les parties aflèctées de paralysie sont variables, l'abaiscment de la colonne thermométrique est plus fréquent que son augmentation. Ce fait est en rapport avec la diminution du mouvement nutritif des organes, avec leur atrophie, avec l'induration des cordons nerveux, l'infiltration du tissu cellulaire, etc. La modification de la nutrition est si profonde, sans aller jusqu'à la gangrène, qu'une fracture dans un membre paralysé peut rester mobile
(1) Voyez les expériences rie i'ourfour Diipetit et de Claude Bernarrl [Leç.ùm sur le ystème nerveux. PaTif>, 1858, 2 vol. in-8) sur l'aupinicntalion de Icuipérature produite par la sectiou du iievf grand r-ympalhique.
et sans consolidation des fragments. Cela résulte des observations publiées par Malgaigiie (1).
Rien n'est facile à reconnaître comme la paralysie d'un membre ou d'un organe ; mais il n'en est pas tout à fait de même de la paralysie d'un seul muscle, surtout si elle est peu prononcée. Dans ce cas, on peut confondre la paralysie d'un seul muscle avec la contracture ou la rétraction du muscle antagoniste. C'est ce qui arrive pour le torticolis ; mais alors il est facile de remettre la tète en place, et l'on n'a pas à vaincre la résistance du muscle sain, ce qui aurait lieu s'il avait été le siège d'une rétraction. La paralysie du deltoïde, qui laisse tomber le bras en effaçant le contour arrondi de l'épaule, peut faire croire à une luxation de l'humérus; mais la moindre attention suffit pour éviter de i)areilles erreurs. La paralysie doit être distinguée de l'immobilité produite par l'inflammation, par l'atrophie, par le rhumatisme, ou enfin de l'état de torpeur générale causée par l'ivresse, ou certains poisons, tels que l'opium, par la compression du cerveau, etc. Souvent il n'est pas possible de se prononcer au moment même, un peu plus tard la marche des accidents ne laisse pas de doute sur leur nature, et c'est alors seulement que la paralysie peut être reconnue.
Quand la paralysie porte seulement sur les muscles elle constitue ces paralysies du mouvement dont le mot de paralysie tout seul a consacré la nature; mais quelquefois ce phénomène est compliqué d'une paralysie de la sensibilité, de sorte qu'il y a chez les individus paralysie double, portant à la fois sur le mouvement et sur la sensibilité. Les malades ne peuvent se mouvoir et ils ne sentent pas qu'on les touche ni qu'on les pince pour provoquer de la douleur; les mouvements réflexes sont abohs et il y a chez eux ce qu'on appelle de Vanesthésie, phénomène particulier qui mérite une attention particulière et que nous avons décrit dans un chapitre spécial de la section précédente.
La paralysie est un symptôme qu'on observe dans une foule de maladies différentes par leur siège et par leur nature. Ordinairement en rapport avec une altération matérielle de la substance cérébrale ou spinale et des cordons nerveux, avec l'altération primitive du tissu musculaire, elle peut dépendre des troubles nerveux sympathiques occasionnés par une maladie viscérale ou constitutionnelle, ne produisant pas de désordres appréciables dans le cerveau ; elle résulte également de troubles nerveux primitifs, dont la cause matérielle est inconnue, comme dans le cas d'impression morale ou de l'action des /yo.'sons sur l'économie. De là, différentes sortes de paralysies : 1° les unes essentielles et sj/mpatliiques ; 2° les paralysies musculaires ou myogéniqnes, et 3° les paralysies symptomatiques d'une lésion matérielle développée dans le cerveau et dans les nerfs.
§ — Pnralysio chsciiUcIIo et «ynipnUilquc.
Des paralysies sans altération matérielle appréciable se développent assez souvent à la suite des maladies aiguës, pendant la convalescence, et tiennent à l'état
(1) Malgaigne, Traité des fractures et des luxations. Paris, 1847-1855, 2 vol. in-8.
TROUBLES DU MOUVEMENT, — PARALYSIE ESSENTIELLE. ï^l^
de faiblesse des malades. On les a observées à la suite de l'angine couenneuse, de la bronchite, de l'angine simple, de la pneumonie, de la fièvre typhoïde, de la dysenterie, de la scarlatine, de l'érysipèle, etc. Elles se développent quelquefois sous l'influence des impressions morales, et de la frayeur en particulier, à la suite de l'cpilepsie, dans l'hyslérie, dans l'hypochondric, dans l'aliénation mentale, principalement sous forme d'hémiplégie, de paralysie généralisée, de paraplégie, de paralysie faciale, d'anesthésie, etc. ; et elles affectent tantôt le mouvement, tantôt la sensibilité, et, dans quelques circonstances, la sensibilité et le mouvement à la fois. Elles se présentent h l'état de paralysie généralisée occupant tous les muscles des membres et de la tète, ou à l'état de paralysie partielle bornée à la face, à un seul côté du corps frappé d'hémiplégie ou aux membres inférieurs avec le caractère des paraplégies. Simulant une maladie de la moelle, ces altérations du mouvement peuvent guérir et quelquefois elles disparaissent subitement comme elles sont venues, sous l'influence d'une grande émotion, frayeur, ou par le fait d'une confiance exagérée dans l'action de certains remèdes prônés avec enthousiasme.
Les paralysies générales ou partielles, qui résultent de l'action des poisons, sont l'elfet sympathique d'une altération du sang plutôt que d'une altération de la substance cérébrale et de la substance des tubes nerveux. En efl'et, les nécropsies n'ont jamais rien fait découvrir, dans ces circonstances, qui soit de nature à rendre compte des phénomènes paralytiques. Aucune déchirure, aucun tiraillement des fibres, aucun changement de texture, n'ont été signalés. Ces paralysies résultent d'un trouble fonctionnel du système nerveux, qu'on pourrait attribuer également à l'effet sympathique de l'altération du sang, puisqu'il est certain que, dans les empoisonnements, ce liquide subit une altération plus ou moins profonde. On les observe dans les organes des sens et dans les muscles volontaires limités h un certain nombre d'entre eux. II y a une surdité produite par l'usage immodéré du sulfate de quinine. L'amaurose est la conséquence de l'intoxication par le plomb, et l'insensibilité de la peau, c'està-dire l'anesthésie, est produite passagèrement par l'éther, le chloroforme, l'oxyde de carbone, l'amylène, etc., ou d'une façon permanente par le plomb, l'arsenic, etc. Quant aux paralysies du mouvement occasionnées par les substance toxiques, ce sont : les paralysie* des extenseurs de la main dans l'intoxication saturnine, la paralysie déterminée par le phosphore et par l'arsenic, la paralysie spéciale du curare et de la nicotine, la paralysie incomplète des membres supérieurs sous l'influence prolongée de l'action du mercure, etc. On n'a guère étudié les paralysies produites par la nicotine, le curare et le phosphore, (|ue sur les animaux, mais les résultats n'en sont pas moins intéressants. J'ai plusieurs fois observé, sur des rats, une véritable paraplégie après leur empoisonnement par la pâte phosphorée, et, sur les animaux empoisonnés par le curare et la nicotine, on observe dans la conlractilité musculaire et dans l'action nerveuse des modifications importantes. Claude Bernard (1) l'a démontré : le curare éteint
(l) Cl. Bernard, Leçons mr les sit,bslances (oxii/wes. Paris, 1857,
1016 SÉMÉIOLOGIE, i
rapidement et complètement les propriétés sensitivcs et motrices du système h nerveux. Cinq minutes après l'empoisonnement d'une grenouille, les mouve- ■] ments réflexes sont abolis et Vexcitation galvanique des nerfs ne produit au- cnnc contraction musculaire, tandis (\uq V excitation galvanique des muscles les fait contraclei-. D'autres phénomènes s'observent après la mort par nicotine; : l'excitation galvanique ne peut rien sur les muscles, dont les mouvenieiils sont i abolis. Il en résulte que le curare paralyse le système nerveux sans paralyser r l'action musculaire, et la nicotine, an contraire, détruit à la fois la contractilité • musculaire et la force nerveuse.
La paraplégie produite par Varsenic s'observe chez les animaux et chez " l'homme ; elle a été signalée, en France et en Allemagne, par un certain nombre j d'auteurs. Orfila, Christison et M. Raoul Leroy d'Étiolles (1) en ont fait con- -j naître plusieurs exemples.
Les paralysies saturnines sont connues depuis beaucoup plus longtemps. . Elles occupent de préférence les extenseurs du poignet et des doigts, ce (jui i; donne h ces parties une apparence toute particulière de flexion permanente. On i' les a observées, mais plus rarement, dans le deltoïde et dans les muscles exten- • seurs de la jambe. Ces paralysies n'oflrent rien de particuher que Ictu- siège m dans les extenseurs, et c'est par suite d'expériences mal faites, qu'un médecin i a récemment soutenu que les muscles paralysés sous l'influence du plomb » perdaient l'irrilabihté galvanique, cette propriété persistant dans les autres y variétés de paralysie musculaire. En elfet, dans les paralysies saturnines .1 comme dans les autres, l'irritabilité galvanique n'est jamais détruite, cl, chez . les malades qu'on m'a présentés comme tels, l'électro-puncture m'a toujours u pei-niis de conslater la persistance de la contractilité électrique. Qu'il y ait afllai- • blissement de cette propriété, la chose est possible, mais elle n'est pas assez nette i pour servir de base à l'établissement d'un caractère différentiel des paralysies. Cette irritabilité, dans les paralysies saturnines comme dans les autres, est moins . en rappoi t avec la cause de l'abolition du mouvement volontaire que de l'altéra- ' tion des muscles. Elle s'affaiblit et disparaît toutes les fois que les faisceaux mus- ; culaires perdant leur couleur, leurs stries transversales s'infiltrent de graisse et t de tissu adipeux.
§ s. — Paralysie syni|t(oiMa(ii|iio (t'iino lésion innscnlairc. ;
La paralysie peut dépendre d'une altération primitive de la fibre musculaire, occasionnée par dilférentes causes, et c'est pour la désigner que j'emploie le mot de paralysie, myogènique. La commotion des muscles ii la suite d'une contusion ; le froid exerçant son action sur une partie telle qu'un côté de la face, une épaule, les membres inférieurs ou supérieurs, connue cela est si conunun '< chez les enfants {paralysie essentielle de l'enfance) ; l'épuisement de la force musculaire par un exercice continuel trop actif, amenant l'atrophie; les
(1) R. Leroy il'Éliolles, Des poraiystcs des membres infcricurs ou Paraplégies. Paris, 185G-57.