LONDRES. — DULAU ET C03IP°, LIBRAIRES
k VVVWVVV^ VVVW VVV* VVVV VVW VVV*( VVVV ^-VV*! vvvv vvvv vvvv
PRÉFACE
Depuis l'époque à laquelle fut publié pour la première fois cet ouvrage, si souvent réimprimé et tant de fois traduit, la physiologie a subi une révolution qui chaque jour tend à devenir plus complète. Vers la fin du dix-huitième siècle , le vitalisme régnait presque exclusivement dans nos écoles : disciples de Bordeu, tout était pour nous subordonné à l'influence suprême de l'organisation et de la vie ; les vérités physiologiques nous paraissaient d'un ordre plus élevé que celles dont s'occupent les physiciens et les chimistes. Professant avec Aristote, qu'ow le physicien s'arrête, là le médecin commence ,noxisn'sià.mettions qu'avec une extrême réserve les explications delà chimie pneumatique, si brillante alors , et cultivée par des hommes d'un si rare génie. Le souvenir du mal qu'avaient fait à la médecine les théories physicochimiques des Boerhaave et des Sylvius, ajoutait à la défiance que les bons esprits avaient conçue touchant les applications possibles des sciences accessoires à celle de l'économie animale : vainement des hommes du talent le plus élevé tentaient de soumettre la physiologie à l'empire de la physique, et d'expliquer par les lois de cette dernière les phénomènes de l'organisme ; tous ces envahissements étaient repoussés avec vigueur ou surveillés d'un œil jaloux. C'est dans cet esprit , c'est sous l'empire de ces idées, que furent composés les livres de Pinel et de son école ; c'est sous leur influence que cet ouvrage et ceux de Bichat furent écrits.
Cependant les collaborateurs de Lavoisier, parmi lesquels il me suffira de nommer un géomètre du premier ordre, M. de Laplace, continuaient à soutenir que la physiologie n'était qu'une branche de la physique, les êtres vivants, comme les corps inorganiques, jjaraissant complètement soumis aux lois générales de la matière. Une découverte inattendue vint ajouter à la probabilité de leurs opinions. Dans la première année du siècle, en 1800, Volta démontra qu'il suffisait de disposer dans un certain ordre , des substances hétérogènes, pour développer l'électricité par le simple contact de ces substances , et
donner naissance à une multitude de phénomènes. Dès ce moment on comprit que dans le principe de ces phénomènes pourrait bien résider la cause de la vie ; et les assertions de quelques médecins obscurs , parmi lesquels néanmoins on rencontre avec surprise le nom d'un homme horriblement fameux (1), furent traitées par nous avec moins de mépris.
Les médecins et les savants d'Allemagne ne se contentèrent point d'admettre cette opinion comme une simple conjecture : l'appareil de Volta leur parut donner l'explication de la vie, dont les actions si variées devaient dépendre de la diversité des organes et du mélange des parties hétérogènes dont se composent les corps organisés ou vivants. Prochaska , Pfaff , Sprengel , Ritter , Hildebrant, Autenrieth , Humboldt lui-même , professèrent que tout dans l'homme , comme dans le reste de la nature, existe sous l'empire de deux forces opposées : tout dans leurs ouvrages s'expliqua par les forces polaires et les lois de l'antagonisme; tout fut attraction ou répulsion , dilatation ou condensation ; selon eux, les éléments impondérables, à la tête desquels il faut placer le principe de l'électricité identique avec celui des phénomènes du magnétisme, plus ou moins adhérents à nos organes , en déterminent l'action différente , suivant que , par leur nature diverse, nos parties jouissent d'une propriété isolante ou conductrice de ces agents de la nature.
Le principe de l'électricité n'est point en effet soumis aux lois ordinaires de la matière, ne gravite point vers le centre de la terre; son action , en s'exerçant , ne tend point essentiellement à s'épuiser et à s'affaiblir comme toutes les actions chimiques ou mécaniques; il agit en outre à des distances plus ou moins grandes , tandis que toute action chimique ou mécanique suppose le contact immédiat : sa rapidité est incommensurable ; il pénètre les corps sans obstacle , et se propage sans confusion dans des directions infiniment variées et souvent opposées. La pensée, ce rc-
(I) Marnt.
l'RÉFACE.
sultat merveilleux de l'organisation, n'ofl'rc rien de plus rapide , de plus compliqué , de plus inconcevable dans ses phénomènes que les singulières actions de l'électricité et du magnétisme. Un même principe répandu dans la nature est donc très-probablement la source ou la cause première de l'existence : cet agent universel représente ce que les anciens philosophes avaient appelé l'àme du monde , anima mundi , cause active de tous les mouvements que nous présentent la matière inerte et les êtres organisés, esprit subtil qui , pénétrant tous les corps et se mêlant à leur substance , donne naissance à des phénomènes variés comme leur composition.
La découverte de Volta a donc été la cause principale de cette révolution physiologique qui , commencée sous nos yeux et poursuivie depuis plus de trente années , paraît sur le point de s'accomplir; et demêmeque, parla construction de sa pile , l'illustre physicien d'Italie a véritablement changé la face de la chimie, en fournissant aux chimistes leur moyen le plus puissant d'analyse, on peut bien dire qu'en démontrant qu'il suffit que des corps hétérogènes se trouvent en contact pour se constituer dans deux états d'électricité différente ou même opposée, il a également fait révolution dans la science de la vie.
Depuis cette découverte , les travaux de tous les hommes qui , dans les diverses contrées de l'Europe , cultivent les sciences naturelles, se sont dirigés avec une nouvelle ardeur vers la connaissance de ces appareils qui mettent plus particulièrement les espèces animales et l'homme en rapport avec l'électricité; et déjà l'on a reconnu que l'instrument delà volonté et des idées, variable comme l'intelligence départie aux divers animaux , le système nerveux et cérébral présente des différences de conformation , de volume , d'arrangement , de proportions aussi nombreuses que l'étendue de l'intelligence et l'énergie de la volonté. Il est également constate que c'est principaleiuent par l'extension des surfaces au moyen de plicatures , que la force des appareils médullaires et nerveux se trouve augmentée, par un mécanisme en tout semblable à celui dont usent les physiciens dans la fabrication des appareils électro-moteurs.
Tant que nous ne saurons point exactement quel rôle joue dans les phénomènes de la vie cet agent invisible, dont les nerfs sont les conducteurs, tout physiologiste de bonne foi avouera que ce qu'il sait n'équivaut point à (^e qu'il ignore. Les appareils médullaires et nerveux agissent par l'entremise du principe
de l'électricité, comme le récipient pulmonaire, au moyen de l'oxigène atmosphérique, comme le tube digestif, en élaborant les substances alimentaires. Bien que nous ignorions l'essence de la respiration et de la digestion, et que le mécanisme intime de ces fonctions nous échappe , le phénomène nous est connu dans le plus grand nombre de ses circonstances. Il en sera quelque jour de même par rapport à l'innervation : la plupart des mystères delà sensibilité nous seront à ce moment révélés; la face de la physiologie sera pour lors véritablement changée; les explications qui nous frappent aujourd'hui par leur apparente évidence, seront regardées du même œil que les théories physiologiques imaginées avant la découverte de la circulation, et descendront au même niveau que les systèmes géographiques antérieurs à la découverte du Nouveau-Monde,
Au premier rang des médecins qui parmi nous ont travaillé avec le plus d'avantage à déterminer l'influence de l'électricité sur les phénomènes de l'économie animale, se place incontestablement un membre de l'Académie des sciences, M. le docteur Dutrochet; et l'ingénieux ouvrage (1) dans lequel cet auteur développe sa théorie de Vendosmose et de V exosmose , est sans contredit l'une des productions les plus remarquables de ces derniers temps. C'est dans cette direction que se feront probablement désormais les plus importantes découvertes , et que se dirigeront avec le plus d'ardeur et le plus de fruit les travaux des physiologistes.
Qui ne s'est demandé bien des fois quels senties véritables usages des membranes séreuses Pet, pour ne parler que de l'une d'elles, le péritoine n'existerait-il que pour tapisser l'abdomen, favoriser le glissement des viscères du bas-ventre, adoucir leurs frottements? De quelle utilité serait cette abondante exhalation de sérosités qui s'opère par ses vastes surfaces? Ce liquide séreux, si analogue, ou même si semblable au sérum du sang, ne servirait-il qu'à entretenir la contiguité des parties, en prévenant leur adhérence ? Mais les adhérences du péritoine et des plèvres ne nuisent point d'une manière appréciable à l'accomplissement de leurs fonctions. Ce vaste système des membranes séreuses, étendu à toutes les régions du corps, remplit vraisemblablement des fonctions générales; et pourquoi l'arachnoïde, les plèvres, le péricarde, le péritoine, les membranes synoviales, ne seraient-ils point comme autant d'appareils électriques, sortes d'armatures semblables aux
(I) L'Â(jcnt imviMint du mouvement vital dévoilé dans sa nature et dans son mode d'action cliez les végétaux et les animaux, Paris , \ 828.
PRÉFACE
doublures des instruments qui servent à la conservation , à l'accumulation ou au développement de l'électricité?
On aurait lieu de s'étonner que l'application des théories électriques aux phénomènes de l'économie animale ait été si tardive , si l'on ne savait qu'il n'y a guère plus d'un siècle que le principal agent des opérations de la nature est devenu l'objet d'une étude sérieuse, qu'un abîme sépara long-temps l'esprit de la matière, et que nous devons en quelque sorte à la physique nouvelle la connaissance de ces corps nommés impondérables, agents inappréciés jadis, ou même complètement inconnus, qui, par la rapidité de leur action et la subtilité de leur nature, répondent à l'idée que l'esprit humain peut se faire des essences incorporelles.
Toutefois, nous verrons souvent dans cet ouvrage que le plus grand nombre des phénomènes de l'organisme étant complètement inexplicable par les lois de la physique, le temps est loin encore où l'on pourra bannir de la physiologie les théories fondées sur la supposition d'une force vitale. Il est même douteux que ces théories fussent renversées, si l'on venait jamais à découvrir comment les lois générales de la nature se modifient dans les corps organisés, pour donner naissance au singulier phénomène de la vie. Soumise à des lois exceptionnelles, la science de l'économie animale n'en resterait pas moins distincte de toutes celles qui ont pour objet l'étude de la matière inerte.
Après avoir essayé de déterminer le caractère et la tendance de la physiologie , et de prouver qu'à l'époque actuelle on s'efforce de toutes parts de trouver dans la physique l'explication des phénomènes de l'organisme , il me reste à dire quels motifs m'ont engagé, en publiant cette nouvelle édition, à m'aider des secours d'un collaborateur : je dois cette explication à la faveur dont le public a toujours honoré mes écrits.
Il y a quelques années qu'occupé de recherches relatives à l'état des organes dans l'embryon et le fœtus , partie de la science aujourd'hui désignée par le nom à'organogénésie ^ et voyant le fœtus humain revêtir successivement toutes les formes et suivre tous les degrés de l'organisation et de la vie , de manière qu'il a entièrement parcouru l'échelle de l'animalité avant d'atteindre le complément d'organisation qui l'élève audessus des autres espèces; apprenant, d'autre part, de l'auteur immortel de l'histoire des animaux fossiles, que les débris du règne animal ensevelis dans les couches antédiluviennes de la terre , présentent une progression d'animaux successivcuicn t pl us composés
à mesure qu'on s'élève des terrains de formation primitive aux couches moins profondes , et de celles-ci aux bancs d'une existence plus récente, le squelette de l'homme ne se trouvant nulle part à l'état véritablement fossile , en sorte que la force créatrice paraît n'être arrivée qne fort tard à ce dernier terme de composition , après avoir été en quelque sorte long-temps bornée, et s'être comme essayée dans la production d'espèces moins compliquées et moins parfaites, je crus avoir constaté l'un des faits les plus généraux acquis par l'observation , c'est-à-dire avoir déterminé l'une des lois de la nature.
Dans un ouvrage destiné au développement de ces idées, m'élevant du. physique au moral, àl'exemple de Cabanis, mon illustre maître , et passant de l'ordre physiologique à l'ordre politique, je voulais prouver que les sociétés humaines , gouvernées par les formes les plus simples , appartiennent à l'enfance de la civilisation \ qu'ainsi , les monarchies absolues , ces images altérées du gouvernement de la famille , semblent devoir être successivement remplacées par des institutions d'un ordre plus compliqué, à mesure que les nations devenant plus riches et plus éclairées, chaque citoyen sera plus capable de participer à l'administration de la chose publique, absolument comme, dans la famille, l'exercice de la puissance paternelle , dans ce qu'il a d'impérieux et d'absolu, devient par degrés moins fréquent et moins nécessaire , jusqu'à cette époque oîi les enfants , parvenus à l'âge de raison et complètement émancipés, entrent en partage des droits et des devoirs communs , capables qu'ils sont d'y satisfaire et de les comprendre. Étonné que les résultats de l'histoire vinssent fréquemment contredire mes conclusions les plus logiques en apparence et les mieux fondées, je m'aperçus enfin qu'un fait physique , matériel , incontestable, s'opposait à la réalisation de mes utopies, et que, pour être rationnelles , mes th éories n'en étaient pas plus raisonnables.
Transporté dès-lors dans un nouvel ordre d'idées, je m'ôccupais de la rédaction de mon travail , lorsqu'est survenue cette révolution qui, après avoir changé en quelques jours les destinées de notre partie, a étendu son influence sur toutes les contrées de l'Europe, ébranlant l'ordre politique, et menaçant jusqu'aux fondements de l'organisation sociale : dès ce moment je rac suis livré avec une nouvelle ardeur aux recherches que nécessite l'achèvement de mon ouvrage \ et tout ce que j'ai de loisirs a dû lui être exclusivement consacré. En cette occurrence , j'ai
PBÉFACE.
été assez heureux pour que M. le professeur Bérard voulût bien se charger, pour la plus grande part, des soins qu'exigeait cette nouvelle édition des Nouveaux Eléments de Physiologie. Privé de la coopération de cet excellent collaborateur, il m'eût été difficile de tenir mes lecteurs au courant des derniers progrès de la science , en recueillant avee.soin et en appréciant avec sagacité cette multitude de faits et de documents disséminés et comme éparpillés dans le grand nombre de publications mensuelles , hebdomadaires, quotidiennes, qui, sous les noms de journaux, d'archives, d'annales, de dictionnaires , de répertoires , etc. , se disputent l'attention publique; genre de travail auquel j'étais peu propre d'ailleurs, par les habitudes de mon esprit devenues trop sceptiques peut-être et trop dédaigneuses.
Si cet ouvrage a franchi les limites des écoles, pour l'usage desquelles il fut d'abord composé, ce succès est dû principalement à
l'avantage du sujet à la fois médical et philosophique. Hippoerate de Cos, Galien de PergamCjtous les médecins dont l'antiquité s'honore, joignirent constamment l'étude de la philosophie à celle de la médecine, et regardèrent ces deux sciences comme inséparables. Sans la philosophie, en effet, la médecine rentre presque tout entière dans le domaine de la comédie et de la satire, éternel et digne objet des plaisanteries les plus piquantes et des sarcasmes les plus amers. D'un autre côté , comme nos besoins dérivent de notre organisation , que nos passions naissent de nos besoins, et que nos idées, venues des sens , sont sans cesse influencées par l'état habituel de nos organes, la physiologie peut seule fournir à la philosophie ses bases les plus solides.
Un jour viendra où ces vérités long-temps obscurcies et contestées reparaîtront dans toute leur pureté, et brilleront de tout leur éclat.
,i/vv»vvv*/i/vv%vvvmivvi/^v'vv*<i/vvvvvwiwvvvwvvvvvvi/*/»«^
PRÉFACE