PROLÉGOMÈNES
La physiologie est la science de la vie.
Qu'est-ce que la vie? Avant d'en essayer une définition, avant de tracer les caractères essentiels des corps vivants et démontrer en quoi ils difîèrent des corps bruts, il me paraît indispensable de résumer en quelques lignes les idées les plus généralement admises sur la constitution de la matière et des corps, et sur leurs manifestations. C'est delà physique pure: mais la physiologie est si étroitement liée aux sciences physico-chimiques, que cette question est le préliminaire obligé d'un traité de physiologie. J'essayerai ensuite de préciser ce qu'il faut entendre par ce mot force si usité aujourd'hui et de montrer que la force n'est qu'un mode de mouvement, la phvsiologie une branche de la dynami(iue générale, et la vie elle-même une forme du mouvement universel.
Plusieurs hypothèses ont été faites sur la constitution de la matière. La plus plausible, celle qui répond le mieux à l'état de la science, est l'hypothèse atomique. On peut la résumer ainsi : la matière se compose en dernière analyse d'atomes, c'est-à-dire de particules indivisibles, impénétrables distantes les unes des autres et agissant à distance les unes sur les autres de façon à modifier leurs mouvements réciproques.
Ces atomes sont de deux espèces, et l'on admet deux espèces de matière : 1" la malière pondérable, dont les atomes s'attirent en raison inverse du carré de la distance (loi de l'attraction universelle de Newton); 2" une matière impondérable ou étker, dont les atomes se repoussent suivant une loi encore inconnue. Si l'élher avec sa répulsion atomique n'existait pas, les atomes Beaunis. — Physiologie, 3c édition. I, ^
2 I.IVllE FHEMIER. — PROLÉGOMÈNES.
pondérables se trouveraient entraînés l'un vers l'autre par l'attraction, et le cosmos ne formerait plus qu'une masse cohérente où tout mouvement, autrement dit tout phénomène, serait impossible.
Quelques esprits ont cependant poussé plus loin cette synthèse physique. Ainsi Secchi cherche à expliquer totis les phénomènes matériels par l'éther et par les mouvements de ses atomes. Il n'y aurait plus, dans ce cas, qu'une seule espèce de matière, la matière impondérable ou éther, dont les mouvements expliqueraient la chaleur, la lumière, la gravitation, l'électricité, etc.
D'après la théorie atomique, les corps simples sont constitués de la façon suivante : chaque atome matériel est entouré par une atmosphère d'atomes d'éther de densité décroissante à mesure qu'on s'éloigne du centre : c'est à ce petit ensemble d'atomes que Redlenbacher a donné le nom de dynamides. Les corps composés sont formés par des agrégations de dynamides ou molécules, plus ou moins complexes suivant le nombre de dynamides qui entrent dans une molécule.
Unité de la matière. — Cette idée de Tunité de la matière trouve un appui dans une série de recherches récentes, et en particulier dans les expériences de Bell sur la communication des mouvements de l'éther à la matière pesante, dans les expériences sur les raies spectrales, dans les études comparées des spectres des étoiles et dans les recherches de Lockyer sur les variations du spectre du calcium et de Thydrogène. On arriverait à celte conclusion que l'éther partage toutes les propriétés de la matière pesante.
Un certain nombre de physiciens, et cette hypothèse a été admise par des auteurs modernes, ont considéré l'éther comme un milieu élastique, continu, parfaitement fluide et toujours en vibration. J'avoue que pour ma part l'idée d'un milieu continu me paraît incompatible avecl'idée du mouvement et absolument incompréhensible.
Des atomes. — Les auteurs sont loin de donner la môme signification à ce mot d'atomes, si souvent employé aujourd'hui, et à ce point de vue il règne une cei*tainc confusion dans le langage scientifique.
Pour la plupart des physiciens et des chimistes, ce sont des particules matérielles indivisibles par les moyens physiques et chimiques dont nous disposons. C'est la plus petite quantité d'un corps simple qui puisse faire partie d'un composé. Évidemment, ici, l'indivisibilité des atomes n'est que relative.
Pour d'autres, cette indivisibilité est absolue, ces particules matérielles sont en réalité les dernières particules des corps, et eu poussant un peu loin l'analyse, il ne serait pas difficile de reconnaître que pour certains partisans de cette opinion, ces particules auraient des formes déterminées et spécifiques.
Quelques auteurs, laissant de côté cette question de la divisibilité ou de la nondivisibilité des atomes, les considèrent comme des particules dont la grandeur ne change pas et dont la distance seule varie.
D'autres, regardant la matière comme indéfiniment divisible, réduisent les atomes à des points mathématiques, tout en leur conservant, par une contradiction assez difficile à comprendre, leur caractère matériel. Enfin, pour quelques physiciens, les atomes ne sont plus que des centres de force sans étendue, de simples monades dynamiques ; l'idée de matière s'évanouit pour faire place à un pur dynamisme immatériel.
Des molécules. — On a cherché à calculer le volume, les diamètres et les
DE LA FORCE ET DU MOUVEMENT. 3 distances des molécules en se basant sur leur vitesse et leur d-nsité. D'après le calculs de Clausius, Van der Waals, etc., ces valeurs se chiffreraient par des iraclions de millionième de millimètre. Un centimètre cube d'air contiendrait un nombre de molécules représenté par le chiffre 24 suivi de dix-huit zéros. Dans les expériences de Plateau, les bulles de savon avaient une épaisseur moindre de un millionième de millimètre.
Clausius distingue la molécule proprement dite et la sphère moléculaire. Cette sphère est la portion de l espace qui appartient à la molécule et dans laquelle nulle autre molécule ne peut pénétrer. Ces sphères d'action moléculaire occuperaient, d'après Clausius, un volume huit fois plus considérable que les molécules elles-mêmes.
Des atomes-tourbillons. — William Thompson admet ce qu'il appelle des atomes-tourbillons. Pour en avoir une idée, le meilleur moyen est de se rappeler les couronnes de fumée que les fumeurs lancent dans l'air ; le môme effet peut être produit par les fumées du chlorhydrate d'ammoniaque produites dans un petit appareil spécial (boîte percée d'un orifice circulaire). Il se forme ainsi des anneaux qui représentent de véritables systèmes élastiques, indépendants et indivisibles. lAmivers, d'après Thompson, serait constitué par cett(} matière tourbillonnante dont les caractères ont été étudiés par Helmholtz.
Des corps. — Les corps, au point de vue de leur constitution intime, peuvent être considérés, d'après l'Iiypothèse atomique, comme formés par la réunion d'atomes de matière pondérable entre lesquels se trouvent des atomes de matière impondérable ou éther. Ces derniers sont continuellement en mouvement, et ce sont ces mouvements dont la forme, la vitesse, l'amplitude, peuvent varier, qui empêchent les atomes pondérables de se rapprocher en vertu de leur attraction réciproque. Les conditions qui déterminent les différents états des corps, sohde, liquide et gazeux, sont au nombre de trois : 1° l'attraction des atomes pondérables les uns pour les autres, soit d'une molécule à l'autre [cohésion), soit entre les atomes d'une même molécule [affinité) ; 2° l'attraction de chacun de ces atomes ou des groupes d'atomes vers le centre de la terre ou pesanteur ; 3° les mouvements des atomes éthérés qui leur sont interposés [répulsion).
Dans les corps solides, les mouvements des atomes éthérés sont trop faibles pour que la distance des atomes pondérables les uns par rapport aux autres puisse dépasser une certaine limite ; à cette limite, l'attraction réciproque des atomes pondérables peut encore s'exercer avec assez de force pour contre-balancer l'influence de la pesanteur sur chaque atome pondérable ou sur chaque groupe d'atomes pondérables. Le système entier forme donc une masse cohérente dont la forme et la grandeur peuvent bien varier dans de certaines limites, mais dont les atomes pondérables conservent les mêmes rapports de situation les uns avec les autres, de façon que la pesanteur et les actions qui s'exercent sur tous les points du corps peuvent être représentés comme agissant sur un point idéal, centre de gravité du corps. On peut exprimer cet état en disant que, dans les solides, la cohésion fait équilibre à la répulsion et à l'action moléculaire de la pesanteur.
Dans les gaz, les mouvements des atomes éthérés sont assez intenses pour produire un écartement des atomes pondérables tel qu'à cette distance l'attraction de ces atomes pondérables les uns sur les autres ne puisse s'exercer ; ces atomes pondérables sont bien soumis encore, chacun pour soi, à l'influence de la pesanteur, mais cette influence seule ne peut sufilre pour maintenir leurs rapports réciproques ; ils ne peuvent donc opposer aucun obstacle aux mouvements des atomes
éthérés qui les lancent dans toutes les directions (expansion des gaz). On peut dire que dans les gaz la répulsion l'emporte sur la cohésion. Les vitesses des molécules gazeuses ont été calculées par Clausius ; cette vitesse est de 485 mètres par seconde pour l'air, de 1,844 mètres pour l'hydrogène.
Dans les liquides, les mouvements des atomes éthérés ont assez d'intensité pour écarter les atomes pondérables les uns des autres plus que dans les solides; mais cet écartement n'est pas assez considérable pour que l'attraction réciproque de ces atomes pondérables ne puisse encore s'exercer. Mais si cette cohésion peut faire équilibre à la répulsion, elle ne peut cependant pas contre-balancer l'influence de la pesanteur sur les atomes ou les groupes d'atomes. Dans ce cas, ces atomes et ces groupes d'atomes ne conservent plus les mêmes rapports de situation les uns avec les autres; mais ces rapports se modifient à chaque instant sous l'influence de la pesanteur et des actions extérieures, et, suivant l'intensité plus ou moins grande des mouvements des atomes éthérés, cette instabilité est plus ou moins prononcée. On pourra donc rencontrer toutes les transitions entre l'état solide et l'état liquide d'une part, entre l'état liquide et l'état gazeux de l'autre. Les liquides peuvent être comparés à une agglomération de petites particules solides très mobiles les unes sur les autres et dont la grandeur varie suivant la cohésion des atomes pondérables des corps que l'on considère.
Si l'état physique des corps est, en grande partie, déterminé par l'intensité des mouvements des atomes éthérés contenus dans ces corps, il en résultera qu'en augmentant peu à peu les mouvements de ces atomes on pourra faire passer successivement un corps de l'état solide à l'état liquide et de l'état liquide à l'état gazeux et vice versa. C'est en effet ce qui arrive quand on chauffe un corps ou qu'on le refroidit. La chaleur n'est pas autre chose, en réalité, qu'une variation dans les mouvements des atomes éthérés des corps.
Les mouvements intérieurs varient dans ces trois états. Dans l'état solide, il n'y a que des vibrations en vertu desquelles chaque molécule oscille autour d'une position d'équilibre et des mouvements d'écarlement ou de rapprochement des molécules qui conservent toujours leurs rapports réciproques. Dans l'état gazeux, on a des mouvements de vibration (chocs, chaleur), des mouvements de rotation, développés sous l'influence des chocs, et des mouvements de translation qui entraînent les molécules jusqu'à ce qu'elles rencontrent une paroi ou une autre molécule. Dans l'état liquide, intermédiaire aux deux précédents, on aura aussi ces trois espèces de mouvements, mais les vibrations ne se font plus comme dans les solides autour de points d'équilibre fixes, et les mouvements de translation ne sont plus rectilignes et uniformes comme dans les gaz.
Quelques auteurs, en se basant sur les propriétés des gaz extrêmement raréfiés, ont admis un quatrième état de la matière, état radiant, matière radiante, état qui différerait autant de l'état gazeux proprement dit que celui-ci diffère de l'état liquide et qui serait caractérisé par une extrême raréfaction de la matière. On aurait donc tous les degrés depuis la matière radiante jusqu'à l'état solide qui représente la matière sous sa forme la plus condensée (W. Crookes).
On trouve en effet tous les intermédiaires entre ces divers états. Vétat pâteux, avec ses différents degrés, constitue l'intermédiaire entre l'état solide et l'état lifjuide. Les expériences de Cagnard-Latour (1822) ont depuis longtemps déjà établi la continuité entre l'état liquide et l'état gazeux ; les recherches récentes de Drion, d'Andrews, de Jamin, ont montré qu'à une température déterminée [point critique) un liquide et sa vapeur saturée ont la même densité. Au-dessus de cette température le gaz cesse d'être liquéfiable quelle que soit la pression. Au point critique,
rien ne différencie un liquide de sa vapeur, ni la tension, ni la densité, ni la chaleur de constitution. La continuité entre les divers états de la matière se trouve donc établie; la continuité est la grande loi de la matière brute comme elle est la grande loi des êtres vivants.
Permanence de la matière. — Une des lois les mieux établies de la physique moderne, et c'est à Lavoisier (1772-1775) que revient la gloire de l'avoir le premier scientifiquement démontrée, c'est celle de la permanence de la matière. Rien ne se crée, rien ne se perd; la matière ne peut pas plus sortir de rien que rentrer dans le néant; quand elle semble disparaître, elle ne fait que se transformer, que changer d'état, que passer d'une combinaison à une autre. La chimie scientifique quantitative a été créée le jour où cette loi a été formulée, et la nier, c'est rejeter dans le vague la chimie et toutes les sciences qui en dépendent.
Permanence de la force. — L'idée de force est inséparable de l'idée de matière, et, comme on le verra plus loin, nous ne les connaissons toutes deux que par le mouvement. De même que nous avons vu la quantité de matière rester invariable, nous sommes obligés d'admettre la permanence de la force, et c'est Helmholtz qui posa le premier ce principe corrélatif du principe posé par Lavoisier. Pas plus que la matière, le mouvement ne peut ni se créer ni s'anéantir; il ne peut que se transformer; les recherches de Meyer, de Joule, de Hirn, l'ont démontré jusqu'à l'évidence. Quand le mouvement semble disparaître, c'est que la force vive, agissante, se transforme en force de tension, le mouvement extérieur apparent en mouvement moléculaire.
Le principe de la conservation de la force a été formulé dans ces termes par Helmholtz en 1847 : la quantité de force capable d'agir, qui existe dans la nature inorganique, est éternelle et invariable, tout aussi bien que la matière.
Forces vives et forces de tension. — Quand un poids est maintenu par une corde à une certaine distance du sol, il est immobile et n'accomplit aucun travail mécanique apparent autre que la tension de la corde qui le retient ; si je coupe la corde, il tombe et peut dans sa chute produire un travail extérieur, par exemple, faire marcher une machine. 11 a donc, pendant qu'il est en l'air, la possibilité de produire du travail, mais il ne le produit pas; il a ce qu'on appelle Vénergie potentielle, en reserve; il a en lui la force, mais à l'état de tendon. Quand il tombe, il a Vénergie actuelle, dijnamique; sa force n'est plus à l'état de tension, c'est une force motrice, une force vive.
Principe de la corrélation des forces. — Les forces vives se transforment en forces de tension, et vice versa; les forces vives se transforment les unes dans les autres ; ainsi le mouvement mécanique se transforme en chaleur, la chaleur en mouvement, et ainsi de suite. Dans un système quelconque, s'il n'intervient aucune action extérieure, la somme des forces de tension et des forces vives reste toujours la même ; il ne peut y avoir que des transformations de forces de tension en forces vives ou de forces vives en
forces de tension. Depuis longtemps on connaissait des exemples populaires de ces transformations; on savait que le frottement produit de la chaleur: on trouve dans Bacon, Locke, Davy, etc., des phrases dans lesquelles la chaleur est considérée comme un mouvement; mais c'est seulement en 1843 que Meyer (d'ileilhronn), arriva par le calcul à déterminer l'équivalence de la chaleur et du mouvement. Joule, en 1841, répétant dans des conditions plus précises une expérience déjà faite par Rumford, rechercha réchauffement de l'eau par une roue mue par la chute d'un poids et trouva ainsi Véqu'walent mécanique de la chaleur. Cet équivalent peut être évalué à -425 kilogrammètres, ou, en d'autres termes, la même force qui élève 425 kilogrammes d'eau à 1 mètre de hauteur, en une seconde, élèvera la température de 1 kilogramme d'eau de \ degré centigrade.
Les équivalents mécaniques de la lumière, de l'électricité, n'ont pu encore être évalués à cause des difficultés de l'expérimentation ; mais il n'y a pas de doute aujourd'hui que la lumière et l'électricité ne soient des modes de mouvement, et des exemples nombreux montrent aussi qu'ils peuvent se transformer l'un dans l'autre. C'est là ce qu'on a appelé la corrélation des forces physiques.
De la force et du mouvement. — H ne faut cependant pas se méprendre suite sens du mot force, et il y a sur ce sujet une telle confusion dans le langage scientifique, que la question mérite d'être examinée de près et discutée à fond-
Qu'est-ce qu'une force? Si l'on se contente de considérer la force au point de vue des résultats qu'elle produit, la réponse est facile et presque invariablement la même, quelles que soient la classe d'esprits et la catégorie scientifique à laquelle on s'adresse : une force est une cause de mouvement. Mais si l'on considère non plus l'effet, mais la nature de la force, les divergences commencent. Autant de systèmes, autant d'idées différentes, contraires même, comprises toutes sous cette étiquette banale de force. Dans le langage ordinaire, ces confusions ont peu d'importance ; mais dans le langage scientifique il n'en est plus de même ; si un même mot correspond à des idées différentes, la confusion s'introduit peu à peu dans la science, et du langage elle passe rapidement dans les idées : la forme vicie le fond. L'histoire du mot force et des idées groupées sous ce mot est, sous ce rapport, une des i>lus instructives. Entre la force à laquelle les spiritualistes donnent le nom de Dieu et « la masse matérielle animée de mouvement >- que le mathématicien appelle aussi une force, quelle distance n'y a-t-il pas !
C'est Leibnitz qui, en créant \a. dynamique, introduisit dans la science l'idée de force; mais, au lieu d'en faire simplement une cause de mouvement, il voulut aller au delà des faits et en fit quelque chose de plus, « La force, dit A. Jacques (1), est donc essentiellement simple et une, identique et inaltérable, spirituelle, immatérielle. Partant elle est impérissable, parce que cela seul qui est composé peut périr naturellement par la dissolution, qui est la seule mort naturelle, La force ne commence donc que par création et ne peut finir^ que par annihilation, c'està-dire par miracle. »
Cherchons donc ce qu'il y a au fond de celte idée de force, et pour cela commençons par les forces dites physico-chimiques.
(\) Introduction aux Œuvres de Leibtiitz
Soit, par exemple, l'attraction de deux corps l un pour l'autre. Dans ce phénomène, dit d'attraction, que trouvons-nous en l'analysant à fond ? Uii mouvement, et pas autre chose. Mais l'es|n it humain ne s'est pas contenté de cette constatation pure et simple ; il a voulu l'étudier de plus près et, en analysant ce mouvement, il y a trouvé trois choses : !•> un mouvement; 2° un mohile ou corps mû ; 3" un moteur ou une cause de mouvement. Examinons de plus près ces trois choses :
Un mouvement. — C'est là en réalité la seule chose appréciable et indiscutable; c'est un fait de conscience ; nous ne connaissons le monde extérieur et nousmêmes qu'cà l'aide du mouvement, et cette idée de mouvement se réduit en dernière analyse à une succession de sensations, ex. : sensations musculaires, comm« quand nous suivons de l'œil un oiseau qui vole; sensations cutanées tactiles, comme quand un corps touche successivement des points différents de la peau, etc.
2° Un mobile. — S'il y a mouvement, quelque chose se meut ; ce quelque chose, on l'appelle coi-ps, objet matériel : mais nous ne sommes déjà plus en présence d'un fait indiscutable comme tout à l'heure; Tintellifçence dépasse ici la limite des faits ; la preuve en est que ce quelque chose qui se meut et que vous appelez matière, d'autres en feront quelque cliose d'immatériel, des points sans étendue ou des centres de forces sans dimensions.
Boskowitch, en effet, fait consister la matière en points indivisibles et inétendus (1), et il a été suivi en cela par Ampère, Faraday, Tyndall et beaucoup d'autres physiciens. On voit donc que l'idée de mobile n'implique pas nécessairement l'idée d'une substance matérielle.
Mais admettons même pour un instant la réalité de la matière en nous basant sur l'existence du mouvement. Que trouvons-nous au fond de cette idée de matière ? Comment l'apprécions-nous ? La propriété essentielle de la matière, celle sans laquelle la matière est inconcevable, c'est l'impénétrabilité. Qu'est-ce que c'est que cette impénétrabilité ? Pas autre chose que la résistance. « La preuve dernière, dit Herbert Spencer, que nous avons de l'existence de la matière, c'est qu'elle est capable de résister. » Or, cette résistance de la matière, nous ne pouvons l'apprécier que par l'effort que nous faisons contre cette matière, autrement dit par un mouvement musculaire et par la sensation qui l'accompa^ïne et dont nous avons la conscience. Donc là encore nous trouvons un mouvement et une sensation comme tout à l'heure, et le corps mû se réduit en dernier lieu à un mouvement.
Dans l'hypothèse de Boskowitcli et de Faraday, la matière s'évanouit : il ne reste plus dans le monde physique que des forces impersonnelles; mais au fond le résultat n'est-il pas le même ? Force ou matière, n'est-ce pas toujours du mouvement ?
.1" Un moteur. — Ici nous touchons au vif de la question. A tout phénomène l'esprit humain attribue une cause, et cette croyance basée sur une multitude d'observations est fortement implantée dans rintellif,'ence. Tout mouvement constaté nous fait admettre quelque chose d'antérieur au mouvement et qui l'a, produit. Ce quelque chose, ce moteur, quel est-il ? En rénlité, et en allant au fond des choses, on trouve toujours un mouvement comme cause d'un mouvement. « Il est absurde, dit le P. Secchi, d'admettre que le mouvement dans la matière brute puisse avoir d'autre origine que le mouvement lui-même. >-
Qu'on prenne n'importe quel phénomène de mouvement, et de proche en proche on remontera par une série de mouvements jouant tour à tour, l'un par rapport à l'autre, le rôle de cause à effet, on remontera, dis-je, à un mouvement initial
(1) « .Materiani constantera punctis prorsua singularibus, indivisibihhus ot inextensis. .. >■
au delà duquel l esprit humain sera obligé de s'arrêter, ne trouvant plus le mouvement antérieur: ce sera, par exemple, Yaltraction ; mais cette attraction, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement dont nous connaissons les lois, l'intensité, la direction ? Seulement, nous ignorons le pourquoi de ce mouvement, nous ignorons ce qui l'a précédé et produit, ce qui en détermine les conditions; mais pourquoi faire intervenir derrière cette attraction une force attractive dont nous ne pouvons connaître en rien la nature et l'existence ? Si le mot « force attractive » ne signifie que la constatation d'un mouvement, il est inutile et superflu ; s'il signifie quelque chose de plus, quelque chose de surajouté au mouvement, il est indémontré et indémontrable.
Cette idée de force n'est, en réalité, qu'une forme d'anthropomorphisme. Nous ne faisons plus du vent un Borée, de la mer Neptune, du soleil Apollon, mais, sans nous en douter peut-être, nous faisons, en adoptant des forces physiques, un raisonnement du même ordre, quoique moins grossier et moins enfantin. Nous soulevons une pierre; nous faisons pour cela un certain mouvement; ce mouvement s'accompagne d'une sensation d'effort plus ou moins considérable suivant le poids de la pierre ; en outre, ce mouvement est précédé d'un acte intellectuel ; il est volontaire : il y a là un fait de conscience au delà duquel d'autres étals de conscience, impressions, sensations, jouent bien le rôle de prédécesseurs, voire même de causes déterminantes ; mais l'acte volontaire du mouvement reste pour nous la chose essentielle, car il s'accompagne d'un certain effort. Nous nous sentons la cause du mouvement, la force qui le produit. De là à l'idée de forces situées au dehors de nous et produisant tous les phénomènes qui nous entourent, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi.
L'origine de la notion de force, dit A. Jacques, « c'est la conscience claire, immédiate, directe, que j'ai de moi-môme comme force ; l'homme, le moi, est avant tout une force, une force libre, intelligente, éclairée, vis sui conscia, sui potens, sui motrix; il le sait quand il agit, il le savait avant l'action et ne cessera pas de le savoir quand à l'action aura succédé le repos. Dans cette conscience immédiate et permanente de la force personnelle, l'esprit humain puise l'idée de cause, et il ne la puise que là; ailleurs, il ne voit que des phénomènes, des produits, des effets ; les cames et les forces dans le monde il les suppose et les y fuit à l'image et sur le modèle de la force qu'il est, sauf à leur retirer, éclairé par la nature des efîets, la liberté qu'il trouve en lui et l'intelhgence qu'il s'attribue, pour ne leur laisser que le caractère de forces aveugles et fatales. »
En résumé, on voit que l'idée de force a sa source en nous-mêmes et que c'est par un vice de raisonnement et de langage que de la force que nous sentons en nous et sur laquelle nous reviendrons plus tard, nous concluons à des forces naturelles existant dans les corps bruts.
Les forces physico-chimiques ne sont pas autre chose que des modes de mouvement ; la corrélation des forces physiques ne consiste pas en autre chose qu'en dos transformations de mouvement.
Donc les trois choses que l'esprit humain trouve dans les phénomènes de la nature brute, mouvement, mobile et moteur, se réduisent à une chose unique : le mouvement.
Si de la nature brute nous passons à la nature vivante, nous retrouvons encore de prétendues forces, forces vitales. Que faut-il en penser? Parlons d'abord des végétaux.
Tous les phénomènes de la vie végétale sont des phénomènes de mouvement, composition et décomposition chimiques, accroissement, etc., qui remontent de
proche en proche jusqu'à Ui radiation solaire, c'esl-à-dire à un mouvement de la matière brute. Je ne trouve là que des phénomènes de mouvement comme tout à l'heure.
Mais, dira-t-on, ces mouvements se font dans un certain ordre, d'après certames lois déterminées, variables suivant chaque espèce; n'êtes- vous pas obligé d'admettre une force directrice de ces mouvements, une force vitale, en un mot, annexée k la matière végétale ? Mais n'y a-t-il pas aussi des lois déterminées pour la formation des cristaux, et cette formation ne varie-t-elle pas suivant la nature du composé cristallin ? Si la détermination des phénomènes, si leur évolution régulière sont des motifs pour admettre des forces distinctes, ces forces devraient aussi être admises pour les corps bruts comme pour les corps vivants ; car il n'y a qu'une différence de degré qu'explique assez bien la complexité de la molécule organique.
Puis que d'hypothèses successives à admettre si vous admettez cette force vitale végétative! D'où vient cette force vitale ? Elle existait dans la graine de la plante et provenait de la plante mère ; cette force s'est donc détachée d'une autre force comme un fruit se détache d'un arbre. Puis la plante croît, c'est-à-dire que cette force agit sur les parties les plus ténues pour leur donner leur forme et leur composition, sur l'ensemble pour lui donner son unité ; cette plante fournit une multitude de graines toutes douées de vie, c'est-à-dire qu'elle se divise en une iutinité' de forces distinctes qui, fécondées par le pollen, donnent naissance à des ])lantes nouvelles. Il faut donc admettre une segmentation de forces, une division en parties de quelque chose qui n'a pas d'étendue. Et dans la greffe végétale, ce n'est plus une segmentation, c'est une fusion de forces qu'il faut admettre. L'esprit se refuse à concevoir cette segmentation et cette fusion de forces ; il ne peut môme s'en faire une idée. Je puis me faire une idée de ce que c'est qu'un mouvement, et même approximativement de ce que c'est que la matière ; des théories existent qui font comprendre la constitution des corps; sans être sûr de la réalité de ces atomes et de ces molécules, on peut du moins interpréter assez facilement avec leur aide les phénomènes naturels; mais quelle idée se faire de ces forces vitales et de toutes leurs prétendues actions ?
Et puis, dernière difficulté encore, la plante morte, que devient sa force vitale? Dans cette hypothèse, on se heurte de tous côtés à l'impossibilité, au vague et à la contradiction.
Si de la force végétative nous passons à la force vitale des animaux, nous rencontrons la même incertitude, et si nous laissons de côté les phénomènes de conscience, que nous étudierons plus loin, nous retrouvons les mêmes objections et les mêmes difficultés que tout à l'heure. L'admission d'une force ou de forces vitales n'ajoute rien à nos connaissances ; elle ne nous fait pas faire un pas de plus; nous ne faisons ainsi qu'ajouter l'inconnaissable à l'inconnu, l'inexplicable à l'inexpliqué.
Les phénomènes nerveux eux-mêmes ne sont, en réalité, que des phénomènes de mouvement. Lorsque vous pincez la patte d'une grenouille décapitée et que cette patte se contracte, quelle explication vient donner cette force vitale de cette succession de phénomènes ?
Nous arrivons aux phénomènes de conscience, à ces forces auxquelles on ;i donné chez l'homme le nom d'dme, forces personnelles, individuelles, considérées en général comme absolument distinctes de la matière.
Ici nous marchons sur un terrain dangereux : l'équivoque règne en maîtresse
10 LIVRE PREMIEH. — l'ROLÉGOMÉNES.
et il importe pour la clarté de la disoussioti di^ bien préciser les termes du problème, ce qui n'est pas chose facile.
Tant qu'il s'agit de l'àme humaine, il n'y a pas la moindre diniculté, et récole spiritualiste présente la plus complète unanimité. L'àme est une substance réelle, immatérielle, immortelle, une intelligence serv/e par des organes, suivant l'expression de de Bonald. Je laisse de côté les questions sur lesquelles les philosophes gardent un silence prudent, telles que l'origine de l'àme, l'époque de son apparition, son siège, son rôle dans les phénomènes d'hérédité, son existence dans certains monstres doubles, etc. Je ne m'occuperai ici que de ses facultés, telles qu'elles sont admises par la généralité des psychologues. Mais une grande partie de ces facultés existent aussi chez l'animal, et il n'y a plus aujourd'hui un seul pliilosophe qui osât soutenir sérieusement l'automatisme des bêtes ; il n'y aurait pas même lieu de chercher à le convaincre, car il ne voudrait pas être convaincu ; pour qui a observé les animaux sans parti pris, l'animal j)erçoit, se souvient, compare, hésite, juge, se décide, en un mot, il a de commun avec l'homme presque toutes, sinon toutes les opérations de l'esprit. On pourra, si l'on veut, lui refuser la généralisation, Tabstraction ; mais qu'importe, s'il a une partie seulement, quelque minime qu'elle soit, des facultés qui, d'après l'école philosophique, sont l'apanage de l'esprit, d'un principe immatériel, d'une àme en un mot? Il ne peut y avoir de degré entre la matière et l'esprit. Ou la mémoire, le jugement, l'attention, sont des actes intellectuels qui impliquent la présence d'un principe immatériel, et comme ces actes ne peuvent changer de nature et être produits chez l'homme par l'âme, chez l'animal par la matière, on est obligé d'admettre une âme chez l'animal comme chez l'homme ; ou ces actes peuvent être produits par l'organisation matérielle seule et indépendamment d'un principe immatériel, et cela aussi bien chez l'homme que chez l'animal. Il n'y a pas à sortir de là : ou la pensée implique l'existence d'un principe immatériel, et les animaux ont une àme ; ou la matière peut penser, et alors que devient l'âme humaine en tant qu'organe de la pensée?
Si la matière est susceptible de penser, comment concevoir cette pensée autrement que comme un mouvement, mouvement qui différerait des mouvements physiques et vitaux par le mode même du mouvement et par la composition plus complexe de l'organe pensant. Je ne m'étendi-ai pas plus longtemps sur cette hypothèse; si la pensée est un mouvement matériel, il n'y a pas lieu d'admettre une force pensante.
Mais examinons de plus près l'hypothèse opposée dans laquelle la pensée est le fait d'un principe immatériel, d'une àme, c'est-à-dire d'une force.
Je laisse de côté, pour le moment, les phénomènes moraux et tout ce qai<lans les actes psychiques semble exclusif à l'homme, et j'emploie le mot âme comme comprenant tous les phénomènes psychiques communs à l'homme età l'animal. Cherchons s'il y a lieu d'admettre celte âme, d'admettre une force spéciale, force psychique et quelles raisons on peut invoquer pour et contre.
Quand on analyse ces phénomènes psychiques, on reconnaît de suite qu'ils sont liés à l'intégrité de la substance cérébrale, de centres nerveux dont l'activité n'est qu'un mode de mouvement. Sans entrer dans une discussion approfondie qui nous entraînerait trop loin (1), il suffira de se rappeler que tous les actes qui se passent dans les centres sensitifs et dans les centres moteurs sont des phénomènes de mouvement et par conséquent il est à supposer aussi que tous les actes intermédiaires
(1) Voir sur ce sujet les deux proiuiéres éditions d»- cet ouvrage et mon article : De la force cl du mouvcirent (Revue scientifique, 1874).
Dh; LA FOKOK ET DU MOUVEMENT. H
qui les relient l'un à l'autre (phénomènes de conscience, de volonté, etc.) sont aussi des j)liénomènes de mouvement.
En outre, si ces phénomènes psychiques ne sont pas un mouvement matériel, que devient le mouvement moléculaire dégagé dans le centre nerveux sensitif, et d'où vient le mouvement produit dans le centre nerveux moteur? D'après la loi de corrélation dite des forces physiques, le premier ne peut disparaître qu'en se transformant, et le second, ne pouvant être créé exnihilo, ne peut être qu'une transformation d'un mouvement antérieur. N'y a-t-il donc pas lieu de supposer que ces phénomènes psychiques ne sont qu'un mode de mouvement (mode tout particulier si l'on veut) provenant de la transformation du mouvement moléculaire du centre sensitif et se transformant en mouvement moléculaire du centre moteur?
Enfin tous ces actes psychiques supposent des organes nerveux, organes dont l'activité n'est qu'un mode de mouvement. Uuel besoin alors de surajouter à ces organes une force distincte et spéciale qui ne peut entrer en action sans eux? La liaison qui existe entre certains organes nerveux et des actes que nous ne reconnaissons comme phénomènes de mouvement que par une analyse très délicate, ne nous autorise-t-elle pas à croire que la même liaison existe entre la volonté et certains centres nerveux, et qu'il n'y a là qu'un mouvement moléculaire dont nous n'avons pas conscience? Il est évident que la preuve absolue ne sera faite que le jour où la volonté, la mémoire, le jugement, etc., où tous les actes psychiques simples auront été scicntiliquement rapportés à un centre nerveux et à un mouvement moléculaire, comme la transmission nerveuse est rapportée à un mouvement moléculaire d'un cordon nerveux; mais jusque-là n'y a-t-il pas au moins une très forte présomption en faveur de cette hypothèse, et la science ne marche-t-elle pas de plus en plus dans cette voie ?
Le reproche essentiel qu'on peut faire à l'hypothèse de la production matérielle de la pensée, c'est que certains faits ne sont pas encore prouvés, que beaucoup sont encore inexpliqués et inexplicables. C'est vrai ; mais n'en est-il pas de même de l'hypothèse contraire? Et de plus, dans l'admission d'une force pensante, les difficultés, au lieu d'être résolues, augmentent.
Nous avons vu tout à l'heure que si l'on admet cette force, cette âme pensante chez l'homme, il faut l'admettre aussi chez l'animal. Mais où cela conduit-il? Ces forces, ces âmes animales, concevables à la rigueur pour les animaux les plus rapprochés de l'espèce humaine, que devietnient-elles chez les animaux inférieurs? Où fera-t-on finir l'automatisme et commencer la volonté? A quel degré s'arrétera-t-on dans la série? Est-ce qu'un mollusque n'a pas des sensations, des mouvements volontaires, des souvenirs, des comparaisons? Que sera l'àme des polypes agrégés, l'àme des hydres que l'on coupe en deux et dont chaque moitié forme un individu différent? Puis cette âme animale, qu'en fera-t-on? Je ne demande plus : d'où vientelle? Mais que devient-elle? Est-elle immortelle comme l'àme humaine? Que de questions auxquelles il est impossible de répondre !
Mais cette âme humaine elle-même, quelle est-elle? On l;i fait crcée et immortellr c'est-à-dire qu'on lui attribue le fini dans le passé, l'infini dans l'avenir. Quelle inconséquence ! Mais cette création de forces est encore plus inconcevable. Comment expliquer, dans l'hypothèse d'une création, une foule de faits physiologiques et en particulier l'hérédité? Comment expliquer la transmission de certains caractères intellectuels qui quelquefois sautent plusieurs générations? Et les faits d'aliénation mentale? et l'habitude, etc.? Et, si l'àme est immortelle, que peut être une àme privée de cerveau et qui n'aura, par conséquent, ni sensations, ni souvenirs ni aucun des éléments de la pensée ?
Laquelle choisir de ces deux hypothèses contradictoires ? I/une nous paraît réunir plus de preuves en sa faveur que l'autre; elle nous paraît plus scientifique, plus progressive; mais il n'y a pas de certitude absolue : c'est une affaire de croyance personnelle.
En résumé, ou la pensée est un mode de mouvement, et dans ce cas la matière, sous certaines conditions, devient susceptible de sentir, de vouloir et de penser ; il y aurait alors dans la nature doux espèces de mouvements: le mouvement inconscient physico-chimi<{ue ctle mouvement qui ne connaît, ou mouvement psychique ; on bien la matière est incapable de penser, et il y a, chez les animaux comme chez l'homme, une force personnelle et consciente distincte de la matière.
Mais, dans l'ensemble des actes psychiques qui appartiennent à ce qu'on appelle l'àme humaine, il n'y a pas seulement de la sensation, de la volonté, de l'intelligence; il y a autre chose, et c'est par là surtout que l'homme s'écarte des animaux plus encore que parles facultés intellectuelles ; ce quelque chose, c'est ce que j'appellerai du nom de moralité, c'est-à-dire l'ensemble du caractère moral qui a pour expression l'idée du devoir et la responsabilité individuelle. La question de savoir si cette moralité dépend d'organes nerveux et n'est qu'une forme perfectionnée des passions et des instincts de l'animal, ou si elle est l'attribut d'une substance supérieure, d'une force, ne peut être traitée dans les limites de ce livre. Cependant il faut reconnaître que cette dernière manière de voir prête aux mêmes objections que celles qui ont été énoncées précédemment.
En résumé, nous nous trouvons en face de deux grandes doctrines opposées :
1" La doctrine dualiste, qui admet l'existence simultanée de la matière et de la force, forces personnelles ou impersonnelles.
2" La doctrine uniciste, ou mieux moniste, qui n'admet qu'une seule chose : les uns des forces, les autres la matière; les deux, en réalité, se réduisant, pour nous, au mouvement.
Entre le dualisme et le monisme, le choix ne nous paraît pas douteux en ce qui concerne les phénomènes physiques et vitaux : dans les deux cas, il n'y a que du mouvement. Le doute peut exister pour les phénomènes psychiques, mais ils nous paraissent être aussi réductibles au mouvement chez l'homme comme chez les animaux. Enfin, pour les phénomènes moraux, pour la cause première du mouvement, la science, jusqu'à nouvel ordre, ne peut que rester dans la réserve; c'est une affaire de croyance : l'existence de l'àme morale, l'existence de Dieu, ne sont susceptibles ni de démonstration ni de réfutation rigoureuse.
Nous arrivons donc à cette conclusion que, dans les sciences physiques et physiologiques, l'admission de forces distinctes est inutile et ne fait qu'embarrasser le langage scientifique. Tous les jihénoménes que Vesprit humain peut comprendre sont des phénomènes de mouvement, et la force ne peut être admise que pour les phénomènes qui dépassent les bornes de notre intelligence; phénomènes de moralité dans le sens indiqué plus haut et cause première, quelle qu'elle soit, du mouvement ; mais tout ce qui dépasse notre intelligence, àme et Dieu, étant en dehors de la science, ne doit pas nous occuper ici. En restant dans les limites de la science, il n'y a que du mouvement.
Le mouvement, dans ses différentes manifestations, physiques, vitales et (pour nous du moins) psychiques, constitue le champ commun de toutes les sciences; mais il doit aussi être étudié en lui-même et dans ses caractères essentiels, indépendamment de ses différents modes.
La première question qui se présente est celle du repos et du mouvement. Ce passage du repos au mouvement et du mouvement au repos est une des questions
qui ont occupé longtemps les philosophes, et forme encore aujourd'liui une des pierres d'achoppement de la métapliysique moderne. Voici comment l'expose Herbert Spencer :
« Nous voilà encore en face de la vieille énigme du mouvement et du repos. Nous constatons tous les jours que les objets qu'on lance avec la main ou autrement subissent un ralentissement graduel et (inalement s'arrêtent, et nous constatons aussi souvent le passage du repos au mouvement par l'application d'une force. Mais nous trouvons qu'il est impossible de se représenter par la pensée ces transitions. En effet, une violation de la loi de continuité y semble nécessairement impliquée, et nous ne pouvons pas concevoir une violation de cette loi. Un corps voyageant avec une vitesse donnée ne peut être ramené à un état de repos ni changer de vitesse sans passer par toutes les vitesses intermédiaires. A première vue, il semble que rien n'est plus aisé que de l'imaginer passant de l'un à l'auti^e de ces états successifs. On peut i)enser que son mouvement diminue insensiblement jusqu'à devenir inlinitésimal, et beaucoup croiront qu'il est possible de passer par la pensée d'un mouvement infinitésimal à un mouvement égal à zéro. Mais c'est une erreur. Suivez autant que vous voudrez par la pensée une vitesse qui décroit, il reste encore quelque vitesse. Prenez la moitié et ensuite la moitié de la somme du mouvement, et cela à l'infini, le mouvement existe encore, et le mouvement le plus petit est séparé de zéro mouvement par un abîme infrancliissable. De même qu'une chose, quelque ténue qu'elle soit, est infiniment grande en comparaison de rien ; de même encore le mouvement le moins concevable est infini en comparaison du repos. »
La réponse semble facile à la vieille énigme; avant de chercher à expliquer le passage incompréhensible du repos au mouvement et du mouvement au repos, il faudrait d'abord se poser cette question; le repos existe-t-il? Les données de la science moderne permettent de répondre liardiment à cette question. Si par repos vous entendez l'immobilité de masse d'un corps, oui, le repos existe; mais ce n'est qu'un repos apparent. Les molécules du corps qui parait le plus stable et le plus fixe sont en état de continuelle instabihté ; le mouvement est partout, seulement il n'est pas toujours sensible à nos sens et à nos instruments ; mais il n'en existe pas moins. Supposez qu'un microscope puisse grossir démesurément les objets et agrandir le champ de l'intelhgence, chacun de ces corps qui nous paraît invariable nous paraîtrait variable à chaque instant comme les nuages du ciel ; tout est mouvement, et le passage du mouvement au repos n'est que le passage du mouvement de masse au mouvement moléculaire.
Et même ce repos des corps, cette immobilité de masse n'existent jamais en réalité. La terre n'emporte-t-elle pas dans son mouvement de rotation tout ce qui est à sa surface, et n'est-elle pas elle-même entraînée dans le mouvement de notre système solaire à travers l'espace? et de même que, sur un bateau, la pierre que nous lançons en avant de nous ne passe pas du repos au mouvement, mais du mouvement à un mouvement plus rapide ; de même le passage apparent d'un corps du repos au mouvement et du mouvement au repos, n'est autre chose qu'une accélération et un ralentissement du mouvement.
Il resterait maintenant à chercher les lois générales du mouvement. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet dont l'étude exigerait des développements mathématiques qui me sont interdits. Je me contenterai do quelques lignes. Ces lois sont au nombre de trois : la transmission, la nécessité et l'égalité du mouvement
1" Transmissibilité du mouvement. - Tout mouvement a pour antécédent un mouvement et pour conséquence un mouvement.
1+ LIVRE PREMIEH. — PROLÉGOMÈNES.
'1° Nécessite (tu mouccinent. — Étant (lonnéos toiles conditions, tel mouvement se I)ro(luit nécessairement dans une direction et avec une intensité déterminées. Ou pourra donc, si on connaît ces conditions, prévoir ce mouvement et le faire naître si l'on peut reproduire ces conditions.
3" Ègalitc du mouvement. — Les quantités du mouvement transmis et du mouvement communiqué sont égales Tune à l'autre sous quelque forme que ce mouvement se pn''sente. C'est la loi connue sous le nom d'éfpiivalence ou corrélation des forces.
Toutes ces lois se réduisent en somme à une seule loi générale dont elles dérivent, celle de la persistance du mouvement {loi de la conservation de la force d'Helmholtz).
C'est avec ces réserves que les mots force et matière seront employés ici.
De l'étude des corps. — Si la matière est permanente et si, dans le domaine scientifique, il est impossible de lui assigner ni commencement ni fin, il n'en est pas de même des corps qui n sont que des fragments du grand tout. Les corps ont une évolution, c'est-à-dire une origine ou un commencement, une existence et une fin.
Donc, pour connaître un corps, il faudra étudier :
1" Ses caractères, au triple point de vue :
De la matière; groupement des atomes, des dynamides et des molécules : c'est ce qui constitue la chimie de ce corps; De la force ou du mouvement : dynamique ; De la forme : morphologie;
2" Son origine, son apparition et les conditions de cette apparition; sa genèse, en un mot;
3° Son évolution, c'est-à-dire les mutations qu'il subit dans le cours de son existence : mutations de la matière, mutations de la force, mutations de la forme;
4" Sa disparition ou sa fin et les conditions de cette disparition.
Mais ce n'est pas tout: un corps ne peut être isolé des corps qui l'entourent, de toutes les conditions qui agissent sur lui pour modifier ses caractères ou son évolution; il faudra donc, pour connaître un corps complètement, étudier encore :
5" L'action des milieux sur ce corps.
Biblios^rapliie. — J.-C. Maxwell: Subsianz und Deivegung, 1881. — \V. CKodKEs : Sur la consiitution de la matière (Ann. ch. phys., 1881). — Balkocr Stewart : La conservation de l'rnerf/ie, 4« édit., 1883. — Wcrtz : La théorie atomique, 1883. — J.-B. Stallo : La matière et la physique moderne, 1884. — L. Diuelot : Les changements d'état des corps; Th. d'agrég., Paris, 1886. — E. Lambling : Des oi'igines de la chaleur et de la force chez les êtres vivants; Th. d'agrég., Paris, 1886 (1).
(1) A CONSULTER. — H. Heliiihollz, Mémoire sur la conservation de la force, 1847 ; traduit par L. Pérard, 1869. — Hirn, Recherches sur l'équivalent mécanique de la chaleur, 1868. — P. Secchl, L'unité des forces physiques; Irad. par Delosehainpf, 1869. — Herbert Spencer, Les premiers principes; Irad. par Gazelles, 1871. — Beaunis, De la force et du mouvement (Revue scientifique, 1874).
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES CORPS VIVANTS. 15 II. — CAKACTKRES GÉNÉRAUX DES CORPS VIVANTS.
La première division qui se présente à l'esprit, quand on examine les diflerents corps de la nature, c'est celle de corps bruts et de corps vivants. Nous allons passer en revue les caractères principaux des corps vivants, et cette étude nous conduira directement à la définition môme de la vie.
Caractères matériels des corps vivants. — Parmi les corps simples qui entrent dans la composition des corps vivants, on trouve en première ligne l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone; à ces quatre corps viennent s'ajouter le soufre, le phosphore, le chlore, le potassium, le sodium, le fer et le magnésium. Beaucoup d'animaux contiennent en outre du fluor, du manganèse, quelques-uns du cuivre. Beaucoup de plantes renferment du silicium, quelques-unes de l'iode, du brome et de l'aluminium.
Parmi les corps composés, l'eau est une des substances les plus importantes des corps vivants et constitue plus des trois quarts de leur masse.
Les composés ternaires et quaternaires sont essentiellement caractérisés par leur instabilité chimique; elle est surtout prononcée pour les matières azotées (albuminoïdes) et paraît due à l'azote qu'elles contiennent. L'azote en effet transmet aux composés dans lesquels il entre une instabilité particulière, comme on le voit pour les corps explosibles (poudre, nitroglycérine, etc.), qui sont tous azotés. On sait, du reste, avec quelle difficulté se conservent les substances albuminoïdes.
La molécule organique, surtout dans les composés quaternaires, possède une très grande complexité. Il n'y a, pour s'en rendre compte, qu'à jeter les yeux sur les formules des albuminoïdes.
Les corps vivants contiennent une très forte proportion de colloïdes, colloïdes que Graham appelait état dynamique de la matière, et qui se laissent traverser par l'eau, l'oxygène et les cristalloïdes. Cet état colloïde n'est pas spécial, il est vrai, à la matière organique, puisqu'il se présente dans la silice et le peroxyde de fer, par exemple, mais il faut remarquer que ces deux corps entrent précisément dans la constitution de beaucoup d'organismes vivants.
La substance des corps vivants est hétérogène; qu'on prenne l'organisme le plus inférieur ou l'élément le plus petit d'un organisme, on le trouvera toujours constitué par l'assemblage d'eau, de colloïdes et de cristalloïdes. assemblage fait dans certaines proportions et avec un arrangement défini.
La vie est une chaîne de transformations chimiques excitées et entretenues par les influences extérieures. Les organismes vivants sont continuellement le siège d'une succession de décompositions et de recompositions {tourbillon vitalde Cuvier). Ces décompositions et recompositions successives ont pour condition une rénovation incessante des molécules de l'organisme; une partie des molécules décomposées est remplacée par des molécules venant de l'extérieur : la matière brute devient matière vivante et la matière vivante devient matière brute; il y a un perpétuel échange entre l'organi(pie et
rinorgaiiique; c'est là ce qu'on a appelé la circulation de la matH're. Le mode même par lequel ces molécules nouvelles pénètrent dans l'organisme fournit encore un caractère distinctif; tandis que, dans un cristal, par exemple, les molécules nouvelles ne font que s'appliquer sur la surface du cristal déjà formé; dans les corps vivants elles pénètrent dans l'intimité même de l'organisme, cnU'e (et non pas sur) les molécules déjà existantes : c'est ce qu'on a exprimé en disant que les corps vivants s'accroissent par intussus cep lion, les corps bruts par apposition.
Ici se présente une question. Les quantités relatives de matière brute et de matière vivante sont-elles invariables? ou bien la quantité de matière vivante augmente-t-elle indéûnimentaux dépens de la matière brute? Il est évident qu'à partir de la première apparition de la vie sur le globe, la quantité de la matière vivante s'est accrue graduellement; mais cet accroissement s'est-il arrêté à une certaine époque ou conlinue-t-il encore actuellement? Dans l'étal de la science, le problème me paraît insoluble.
Caractères dynamiques des corps vivants. — Les êtres vivants dégagent des forces vives (chaleur, mouvement mécanique, etc.). Ce dégagement de forces vives, continuel chez; les animaux, est souvent à peine marqué chez les végétaux; mais il n'en existe pas moins et devient très sensible à certaines phases de leur existence (floraison, germination, etc. ). Les corps bruts composés ne produisent guère de chaleur qu'au moment de leur formation ou de leur destruclion. Il y a un rapport déterminé entre la quantité de forces vives produite par un organisme et les mutations matérielles de cet organisme; à une quantité donnée de mouvement correspond, par exemple, une quantité donnée de carbone oxydé.
Les organismes sont des transformateurs de forces ; les animaux transforment surtout des forces de tension en forces vives, les végétaux des forces vives en forces de tension. De même qu'il y a un échange incessant des molécules de la matière brute et des molécules de la matière vivante, de même il y a un échange perpétuel entre les forces extérieures et les forces intérieures de l'organisme ; comme le carbone de l'acide carbonique de l'air entre dans la constitution de la graisse de la plante ou de l'animal, ainsi la lumière solaire, la chaleur, l'électricité reparaissent dans le corps vivant sous forme de mouvement musculaire, de chaleur et d'innervation; les mouvements vitaux sont les corrélatifs des mouvements physico-chimiques, les forces dites vitales les équivalentes des forces physiques.
Caractères morphologiques des corps vivants. — Les corps vivants sont organisés, c'est-à-dire qu'ils sont composés de parties dissemblables ou distinctes arrangées dans un certain ordre; ce caractère existe même chez les êtres unicellulaires, chez lesquels on retrouve toujours un noyau ou au moins des granulations ; c'est V hétérogénéité organique, qu'il ne faut pas confondre avec l'hétérogénéité chimique mentionnée plus haut.
La forme extérieure des êtres vivants offre toujours une certaine constance; chaque organisme est construit sur un type morphologique dont il