LES FORMES DE U VIE
Dans fous les cas, la condition essentielle pour l'élablissemcnt et le maintien de la vie latente, c'est la dessiccation de l'organisme, dessiccation qui ne va pas toujours jusqu'à la privation absolue d'humidité, car la graine contient toujours unn certaine proportion d'eau, mais qui doit toujours être poussée assez loin. Quel-
ques faits semblent, il est vrai, en contradiction avec cette assertion; ainsi on a pu faire germer des graines enfouies depuis longtemps dans la terre ou immergées dans l'eau, mais dans ces cas il est probable qu'une cause non déterminée, un enduit ou un tégument protecteur empêchaient la pénétration de l'eau dans l'intérieur de la graine.
On a donné à cette revivification le nom d'anahiose. P. Regnard a observé une forme de vie latente différente de celle qui vient d'être décrite. En soumettant à des pressions de 600 à 1,000 atmosphères des ferments figurés, des graines, des infusoires, des invertébrés, il a constaté sur ces organismes une sorte de vie latente qui persistait un temps variable après la sortie de l'appareil à compression. wSi la pression était portée trop haut la mort était définitive. Chez les vertébrés la mort arrive pour des pressions inférieures (poissons, grenouilles). D'après Regnard cette vie latente semble résulter de la pénétration d'une certaine ([uantité d'eau dans les tissus.
2" Vie oscillante. — Dans l'état auquel Cl. Bernard a donné le nom de vie oscillante, l'activité vitale n'est jamais sqspendue complètement comme dans la vie latente ; elle n'est que ralentie, et ces ralentissements sont en général en rapport avec les conditions extérieures auxquelles est soumis l'organisme. C'est ainsi que pendant l'hiver les plantes présentent une sorte d'engourdissement pendant lequel les phénomènes de nutrition et d'accroissement sont réduits au minimum. Ces faits d'hibernation végétale ont leurs analogues chez les animaux. Beaucoup d'entre eux offrent ces
(•) 1, Organes cili.'vs. — i. tuhe respiratoire. — appareil masticateur. — 4, intestin. — 5, vésicule contraefile. — (i. ovaire. — 7, canal d'excrétion. — D'après CI. Rernard. (") I, Organe rotateur. 2, yeux. — 3. appareil masticateur. - 4, intestin
alternatives de repos et d'activité fonctionnelle ; tel est l'exemple si connu des animaux liibernants, comme la marmotte, le hérisson, etc. C'est ce qu'on voit aussi chez un grand nombre d'invertébrés, mollusques, insectes, arachnides, etc., qui, soit à l'état parfait, soit à l'état de larve ou de nymphe, s'enfoncent dans la terre ou dans la vase dans la saison froide. Beaucoup d'animaux du reste, sans entrer précisément en état d'hibernation proprement dite, sont sujets pendant la saison d'hiver à une sorte de somnolence ou de torpeur qui s'en rapproche singulièrement (ours, grenouilles, etc.).
La phase de diminution d'activité fonctionnelle ne correspond pas toujours à la saison froide. Dans certaines régions, au lieu d'une hibernation, c'est une véritable estivation qu'on observe sous l'influence de la chaleur et de la sécheresse. C'est ainsi qu'Adansona vu, au Sénégal, les gastéropodes s'enfoncer sous terre pendant l'été et fermer rorifice de leur coquille par un opercule comme ils le font dans nos pays pendant l'hiver ; ce sommeil d'été a été aussi observé chez les amphibies et les serpents ; on le retrouve chez le lepidosiren (poisson dormeur des naturels) qui vit dans la rivière de Gambie qui est à sec une moitié de l'année et même chez des^mammifères comme le tonrec.
De même que le sommeil annuel hibernal ou estival, le sommeil journalier peut se rattacher aux phénomènes de la vie oscillante. Tout le monde connaît les faits décrits sous le nom de sommeil des plantes (Linné, 1775); on sait que beaucoup de feuilles et de fleurs [oxalidées, mimosées, datura ceratocaula, etc.) se ferment au crépuscule pour se rouvrir à la lumière. Quoique ces phénomènes soient très probablement dus à des différences de tension des tissus végétaux, on peut cependant les rapprocher de ceux qui se présentent avec bien plus d'extension dans le règne animal. D'une façon générale la nuit diminue chez presque tous les êtres l'activité des fonctions et les plonge dans un état de torpeur relative qui constitue le sommeil, état dont les conditions particulières seront étudiées plus tard. Il y a pourtant d'assez nombreuses exceptions ; pour toute une catégorie d'animaux, animaux nocturnes, la période de repos correspond au jour, la période d'activité à la nuit. 11 en est de même pour quelques plantes ; il en est, comme le mesemhnjanthemum noctiflorim, dont les fleurs se ferment pendant le jour pour s'épanouir au crépuscule.
3° "Vie constante ou libre. — Cette troisième forme caractérise les animaux supérieurs et spécialement les animaux dits à sang chaud. Chez eux la vie est de moins en moins soumise à l'influence des agents cosmiques ; l'organisme s'isole de plus en plus du milieu qui l'entoure ; sa température propre, la quantité d'eau qu'il contient, sa composition ne varient que dans des limites très restreintes qui assurent la constance de son fonctionnement ; en un mot l'organisme est constitué de telle sorte que les variations du milieu extérieur ne puissent l'influencer d'une façon profonde. C'est qu'en efTet, et Cl. Bernard a insisté avec raison sur cette idée fondamentale, entre les éléments de l'organisme et le milieu extérieur dans lequel celui-ci est plongé, se trouve un milieu intérieur, le sang qui sert d'intermédiaire entre les deux. Grâce à ce milieu intérieur dont la fixité de composition, de température, etc., est assurée par des dispositions qui seront étudiées plus tard, l'organisme est, suivant une heureuse expression de Cl. Bernard, « placé comme e a serre chaude; les changements perpétuels du milieu cos-
« mique ne l'atteignent point ; il ne leur est pas enchaîné ; il est libre et « indépendant. »
Mais il ne faut pas oublier que cette indépendance n'est que relative, et là encore on voit la confirmation de cette grande loi de l'évolution qui rattache les organismes supérieurs et l'homme lui-même aux êtres les plus infimes. Il est facile, en effet, de reconnaître dans l'évolution biologique de l'homme les trois formes de la vie que nous venons d'énumérer. Au début, lorsque l'ovule vient d'être mis en liberté et expulsé de la vésicule de de Graaf, il est en réalité à l'état de vie latente telle qu'on l'observe dans la graine ; il ne s'y passe aucun phénomène vital, il ne change pas de volume, il est isolé et indépendant jusqu'à ce qu'il reçoive l'imprégnation des spermatozoïdes et vienne alors se greffer sur l'organisme maternel ; et cet état de vie latente de l'ovule peut se prolonger jusqu'à dix jours et plus, comme on a eu plusieurs fois occasion de le constater. La vie oscillante se retrouve dans les alternatives de diminution et d'augmentation de l'activité vitale qui correspondent aux variations de température et de lumière des saisons et. des jours. Elle se retrouve encore d'une façon bien plus saisissante si au lieu de considérer l'organisme humain dans sa totalité on considère les éléments qui le composent. La vie de la plupart des éléments anatomiques, nerfs, muscles, glandes, etc., consiste en eflet en une succession sans fin de phases contraires, en un passage perpétuel de l'activité au repos et du repos à l'activité.
Bibliogrraphie. — P. Regîsakd : Note sur les conditions de la vie dans les profondeurs de la mer (Soc. de biologie, 1884). — Certes : Note relative à l'action des hautes pressions sur la vitalité des micro-organismes {là.). — P. Regn.\rd : Phén. objectifs que l'on peut observer sur les animatix soumis aux hautes pressions (Soc. de biologie, 1885). — J. Ch.\tin : Sur la reviviscence de l'anchylostome duodénal (Id.) (1).
L'étude des trois formes de la vie nous a montré sous quelle dépendance, même chez les animaux supérieurs, la vie se trouve des conditions extérieures et du miheu cosmique. Sans entrer dans des détails qui seront traités plus tard à propos de l'action des milieux, il importe de passer ici rapidement en revue les conditions extérieures, chaleur, lumière, etc., indispensables à la manifestation de la vie.