Phénomènes électriques du muscle inactif
Si, comme dans la figure 154, on place sur les coussinels de l'appareil de Du Bois-Reymond un fragment de muscle (au repos), de façon que la section transversale corresponde à un des coussinets et sa surface à l'autre coussinet, la déviation de l'aiguille du galvanomètre indique l'existence d'un courant, qui, dans le muscle, va de la coupe transversale à la surface et, dans le conducteur galvanométrique, de la surface à la coupe. Suivant la position qu'on donnera aux deux extrémités du muscle a et b, le galvano-
Fiu. IG'?. — Courunl descendant. V\'^. Kl-i. — Courant ascendant.
mètre indiquera dans le muscle un courant ascendant (fig. 1G3, où a représente l'extrémité supérieure du muscle) ou descendant (ûg. 1G2). La surface du muscle est électrisée positivement, la coupe négativement (fig. Kii). Au lieu de prendre la coupe transversale d'un muscle, on peut prendre le tendon du muscle qui constitue ce qu'on appelle la sitr/ace transversale naturelle., comme dans la figure 102, et qui est électrisé négativement. Au lieu de la
Fiii. — Direction du courant musctdaire. V'iii. 105. — Pile musculaire.
surface du muscle, on peut prendre une section du muscle parallèle aux fibres musculaires, ou ce qu'on appelle encore la surface longitudinale artificielle, et qui est électrisée positivement. Chaque muscle ou fragment de muscle constitue donc un véritable couple électro-moteur, et en associant des tronçons de muscles de grenouilles à la façon des éléments d'une pile à colonnes, Matteucci put construire de véritables piles musculaires, dont la figure 165 représente la disposition. Au lieu d'accoler les tronçons musculaires comme dans la figure 165, on peut encore mettre le nerf de chaque tronçon en rapport avec la surface transversale du tronçon voisin ; quand au contraire on met le nerf en rapport avec la surface longitudinale, on n'a plus qu'un courant très affaibli.
Ce sont ces courants musculaires et nerveux qui forment par leur réunion ce que Nobili (i82o) appelait le courant propre de la grenouille. Dans la grenouille ce
PHYSIOLOGIE DU TISSU MUSCULAIRE
courant va de la périphérie des exlrtMiiilés vers le tronc; dans le tronc il va de l'anus vers la tête. Chez les mammifères, sa direction est inverse; ainsi les membres amputés et dépouillés de la peau montrent un fort courant qui va du tronc
à la périphérie. , Héring explique par le courant musculaire la contraction qui se produit quand on plonge un muscle dans un liquide conducteur (solution de sel, etc.) ; le liquide, touchant à la fois la surface longitudinale et la coupe, détermine la fermeture propre du courant propre du muscle et la contraction de ce dernier. On obtient le même résultat en remplaçant le liquide par un autre muscle ou par un conducteur organi(jue (morceau de foie, etc.).
Les lois du courant musculaire, démontrées en 18i9 par Mattoucci, ont été
déterminées par Du Bois-Reymond, ainsi que celles du courant nerveux. Du Hois- Rej mond montra que la déviation de l'aiguille du galvanomètre varie suivant les points du cylindre nerveux ou musculaire.
Fi<r. 16G. — Vovce et direction des courants.
LuUiiliiiJ
V"\il. 1G7. — Surfaces lonfj i Uni innies ; déviation faible.
<iu on réunit par un conducteur. Il distingue les cas suivants, dont la figure 166 donne la représentation schématique.
1° On a une forte déviation de l'aiguille-quand le conducteur réunit la surface longitudinale à la surface transversale (ligne épaisse), et le maximum de déviation est obtenu quand le milieu de la surface longitudinale (équateur) est réuni au milieu de la surface transversale (fig. loo et i:i6).
2" La déviation est faible (lignes fines) quand on réunit deux points inégalement distants du milieu de la surface
\'i<:. 1{)8. — Surfaces trans-versales ; déviation faible.
Kig.
1G9. — Points symétriques , déviation nulle.
(longitudinale ou transversale), ou deux points inégalement distants de deux surfaces opposées. Pour les surfaces longitudinales (fig. 167), le courant marche dans le conducteur du point le plus ra^pproché du centre au point le plus éloigné; c'est l'inverse pour les surfaces transversales (fig. 108) (1).
(I) Pour les surfaces transversales, les uuiscles de grenouille sont trop petits; il faut prendre des muscles de lapin, par exemple, et terminer les coussinets en rapport avec le galvanomètre par des extrémités amiucies et taillées en biseau permettant de ne toucber lu surlace du muscle que par un point comme dans la figure 168.
Beaunis. — Physiologie, 3*^ édition. I. — 38
3° La déviation est nulle (lignes poinlillées) quand on réunit deux points d'une même surface ou de deux surfaces opposées également distants du centre (points symétriques), ou encore les centres des deux surfaces opposées (fig. 169).
La figure 170 représente schémaliqiiement l'intensité des courants dans le
Fig. 170. — Schéma de l'iiitensilc des courants dans le miisrle.
cylindre musculaire (N), dont SL est la surface longitudinale, ST/- la surface transversale. La direction des flèches indique la direction des courants. Les courbes F indiquent la force du courant qui passe dans un conducteur de tension constante pour les différentes positions qu'on lui donne sur l'une quelconque des deux surfaces. Les points a, 6, c, d, pris sur une des surfaces, considérée comme ligne des abscisses, indiquent le milieu de l'espace compris entre les deux pointsd application du conducteur, et les ordonnées abaissées sur ces points représenleni) l'intensité du courant qui traverse le conducteur. On voit qu'en a le courant = 0, et que le courant est à son maximum (ordonnée ed) quand les deux extrémités du conducteur sont situées, l'une sur la surface longitudinale, l'autre sur la surface transversale.
Il arrive souvent que la partie tendineuse du muscle, au lieu d'èlre éleclrisée négativement, soit positive; c'est ce que Du Bois-Reymond a appelé partie parélectronomique du muscle. Pour faire reparaître dans ce cas les phénomènes électriques ordinaires, il faut transformer la surface transversale naturelle en surface transversale artificielle, en faisant la section de l'extrémité du muscle ou en la détruisant par les caustiques, la brûlure, etc. (coupe caustique, coupe thermique du muscle).
Courants d'inclinaison. — fihombe musculaire. — Si la coupe du muscle, au lieu d'être exactement perpendiculaire à la surface longitudinale, est oblique, les courants ne présentent plus la même disposition; le point le plus négatif de la coupe, au lieu de correspondre au centre de la coupe, se rapproche de l'angle aigu; le point le plus positif de la surface longitudinale au contraire se rapproche de l'angle obtus. Le gastrocnémien, par la disposition de ses fibres, se rapproche d'un rhombe musculaire double, ce qui rend difficile l'interprétation du courant électrique qu'il présente, courant qui du reste est très actif et le fait choisir pour cela souvent dans les expériences.
PIIYSIOLOGIli DU TISSU MUSCULAIRE.
La force éleclro-motrice des muscles de la grenouille a élé évaluée par la méthode de compensalion à 0,035 — 0,075 Daniell. Chez les animaux à sang chaud, elle serait un peu plus forte.
Toutes les causes qui diminuent ou abaissent l'irritabilité musculaire affaiblissent ou font disparaître le courant; tels sont la fatigue, le froid, la chaleur portée jusqu'à produire la rigidité. Au contraire, la chaleur modérée l'augmente quand elle est appliquée sur la surface longitudinale du muscle. Sur un muscle isolé et détaché du corps, le courant musculaire diminue peu à peu pour disparaître quand la rigidité cadavérique s'établit; quelquefois la diminution primitive est précédée d'une légère auj:;mentation transitoire ou d'une inversion du courant. Il disparaît très vite dans l'empoisonnement par la strychnine.
Opinion de L. Hermann. — D'après L. Hermann, qui a fait un grand nombre de recherches sur cette question, il n'existe pas de courant musculaire dans les muscles inactifs tout à fait normaux. Le courant musculaire admis par Du Bois- Reymond n'est que le produit même de la préparation. Pour que ce courant se produise il faut que la surface transversale naturelle du muscle soit transformée en surface artificielle, autrement dit, qu'elle soit détruite par la section, la brûlure, la cautérisation, etc.: dans ce cas la coupe transversale artificielle du muscle est négative par rapport à la surlace longitudinale intacte. Hermann invoque à l'appui de son opinion les faits de parélectronomie observés par Du Bois-Reymond luimême (page 594), dans lesquels la surface transversale naturelle du muscle était positive au lieu d'être négative et oîi la négativité n'apparaissait qu'après la destruction de cette surface naturelle et sa transformation en coupe artificielle. I.e courant observé par Du Bois-Reymond provient de l'action destructive exercée sur le muscle par Pair, par le froid, par les substances chimiques employées, substances qu'on croyait à tort indifférentes, par les sécrétions de la peau, action destructive qu'il est très difficile d'éviter dans la préparation, et sur laquelle l'attention n'était pas appelée dans les premiers temps. Si on prend toutes les précautions nécessaires pour éviter toute altération de la surface transversale naturelle du muscle on ne constate l'existence d'aucun courant. Engelmann dans des expériences récentes a confirmé sur la plupart des points l'opinion d'Hermann (voir : Physiologie du cœur). Il en est de môme de Biedermann.