LIVRE TROISIÈME
l'IlYSlOLOGIE GÉNÉRALE.
L'accroissement est surtout actif pendant toute la première période de la vie, depuis l'origine de l'embryon jusqu'à l'âge adulte, où un statu quo, un équilibre /-e/aY?/ s'établit entre les entrées et les sorties. Alors l'accroissement s'arrête, puis, au bout d'un certain temps, variable pour chaque espèce, une période inverse commence, période de rétrogradation, dans laquelle les sorties sont en excès sur les entrées.
Les causes de cet arrêt de l'accroissement a un moment donné, déterminé pour chaque espèce, sont assez obscures et sont probablement de nature complexe.
Pour comprendre ces causes, il faut bien se rendre compte des conditions de l'accroissement. Cet accroissement résulte d'un excès de rassiniilation sur la désassimilation, de la réparation sur l'usure des tissus, de l'alimentation sur l'excrélion, des entrées sur les sorties. Ceci donné, les causes de l'arrêt d'accroissement sont au nombre de quatre principales :
1° Chaque organisme, en venant au monde, apporte un capital vital différent, comme un marchand commence son commerce, l'un avec de petits, l'autre avec de grands capitaux. Mais cette comparaison, due à Herbert Spencer, n'exprime pas complètement le fait physiologique, et il faut y ajouter un éclaircissement. On verra plus loin (Voir Reproduction) que le nombre de générations successives que peut fournir un organisme est limité, qu'au bout d'un certain temps, au bout d'uu certain nombre de générations, les organismes formés ont perdu le pouvoir de donner naissance à de nouveaux organismes semblables à eux, à nioins que des conditions nouvelles n'interviennent. Ce qui existe pour les organismes pris dans leur ensemble existe aussi probablement pour les éléments des organismes : une cellule peut fournir une série de générations cellulaires successives, mais pas indéfiniment ; et il semble que le mouvement formateur initial, après s'être transmis de génération en génération. Unisse par s'anéantir et disparaître, la fertilité diminuant peu à peu pour faire place à la stérilité des derniers éléments qui terminent le cycle cellulaire. Évidemment ceci ne nous explique pas le fait en luimême ; mais c'est déjà quelque chose que de rattacher l'évolution des éléments et des tissus à l'évolution générale des organismes, et n'est-ce pas simplitier que de n'avoir plus qu'un problème à résoudre au lieu de deux? On a vu plus haut que l'accroissement consiste surtout en une multiplication des éléments, c'est-à-dire en une formation d'éléments nouveaux ; si les éléments primordiaux des oi ganes ou de l'organisme n'ont qu'une puissance formatrice limitée, et ne peuvent foui'nir qu'un certain nombre de générations successives, il ari'ivera forcément un instant où, ces générations étant épuisées, l'organisme et l'organe s'arrêteront dans leur évolution progressive.
2" L'assimilation et la désassimilation ne peuvent se faire que par des échanges incessants entre le sang et les tissus. Ces échanges ont pour condition la traversée des membranes vivantes (membranes de cellules et membranes connectives) par le plasma sanguin et lymphatique. Ce plasma n'est autre chose qu'une solution d'albuminoïdes et de sels minéraux; cette solution traverse ces membranes comme l'eau traverse un filtre poreux; or, de même qu'un filtre s'incruste peu à peu des substances dissoutes dans l'eau et finit par ne plus pouvoir être utilisé parce que ses pores se rétrécissent et se bouchent, de môme les membranes organiques semblent pouvoir aussi s'incruster à la longue de substances minérales, et surtout de sels calcaires; la substance vivante se minéralisé peu à peu. Cette minr.ralisation, cette incrustation produit deux résultats, l'un purement physique, l'uulre chimico-vital. Les membranes deviennent d'aljord moins perméables à l'eau,
PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE DE l'ORGANISME. 'OJ
ce qu'indique la moindre proportion d'eau des tissus à mesure qu'on avance en Age, et comme l'eau est l'agent essenliel de la nutrition et surtout de la réparalion organique, celte réparation est insuffisante et ne compense plus l'usure des organes qui se mettent à décroître et à s'atrophier. La désassimilation, il est vrai, ■est bien entravée aussi par cette diminution de perméabilité, mais pas dans la même proportion; on etlet, une grande partie des pertes se fait par desquamation épilhéliale (chute des couches cornées de l'épiderme, chute des poils, pro- <!luction de matière sébacée, etc.); il y a donc diminution des deux processus de la nutrition, mais la diminution de l'assimilation est proportionnellement plus considérable. En outre, la substance organique, en se minéralisant, perd de son instabilité, instabilité qui, comme on l'a vu dans les Prolégomènes, est une des conditions essentielles des échanges nutritifs ; elle devient plus fixe, et cette fixitéiUminueles phénomènes de nutrition. Or, toute diminulion dans ces phénomènes portera plutôt sur l'assimilation que sur la désassimilation; l'o.xydalion sera toujours plus énergique que la réparation, car, dans l'organisme comme ailleurs, il ■est plus facile de détruire que de fonder.
Une remarque à faire à ce propos, c'est que cette minéralisation s'accuse surtout chez les tissus dépourvus de vaisseaux, comme les cartilages, le tissu corné, et qui ne reçoivent leurs matériaux de nutrition que de seconde main. Les cartilages ■s'incrustent de sels calcaires avec l'âge, et les cheveux blancs contiennent une plus forte proportion de chaux que les cheveux d'une autre couleur.
3* L'insuffisance de la réparation par l'impossibilité de dépasser un certain maxiaiium d'alimentation a déjà été indiquée, page 18. On a vu que, tandis que la masse de l'organisme (et par suite l'usure) croit comme le cube, la réparation ne croit que comme le carré. En elïet, la surface d'introduction des aliments (estomac «t intestin gi^éle) ne croit pas dans le même rapport que la masse même du corps. Chez l'enfant de trois ans, le poids de l'intestin grêle est au poids du corps :: 16 : 1000; chez l'adulte, il n'est que :: 10: 1000; chez ce dernier, le poids du corps est devenu six fois plus fort; le poids de l'intestin grêle n'a fait que tripler. En comparant les surfaces intestinales au lieu des poids, on arriverait aux mômes résultats.
i" Enfin, l'augmentation de l'usure des tissus à mesure que le corps s'accroît est la quatrième cause d'arrêt de l'accroissement. En effet, la masse à mouvoir dans les mouvements de locomotion est constituée par des organes (muscles, os, viscères) qui s'accroissent aussi suivant les trois dimensions, c'est-à-dire en longueuiet en épaisseur; mais l'augmenlation en longueur n'a aucune action sur l'énergie du mouvement; le travail mécanique se mesure par la surface de section du muscle. Par conséquent, quand la masse de l'organisme (et par suite la résistance à mouvoir) est devenue huit fois plus considérable, la force musculaire n'a l'ait que quadrupler; la première a crû comme le cube, la seconde comme le carré; il en résulte que, pour vaincre cette résistance huit fois plus forte, les muscles seront obligés de déployer une intensité double de contraction en foui nissant une double dépense de matériaux oxydables. A mesure ({ue le poids du corps augmente, l'usure augmente aussi, mais dans une proportion beaucoup plus forte; et à un moment donné, la réparation ne suffit plus pour compenser la <lésassimilalion.