C. — TRAXSSUDATIOX ET EXHALATION INTERSTITIELLES
Pendant son passage au travers des tissus et des organes. le sang abandonne à leurs éléments un certain nombre de principes; ces principes sont de deux ordres, en premier lieu de l'oxygène, en second lieu des matériaux de renouvellement destinés à réparer les pertes faites par ces tissus. Là. comme pour les échanges entre le sang et l'extérieur, la lymphe paraît être l'intermédiaire obligé entre le sang et les tissus; ces principes passent avec la lymphe à travers la membrane des capillaires, et c'est dans cette lymphe que les tissus prennent à leur tour l'oxygène et les matériaux nécessaires à leur activité vitale. Ces matériaux varieront naturellement suivant les besoins de chaque tissu; rojf're est la même, la demande diffère.
Ce processus intime se compose de deux .actes secondaires : 1" Je passage même des substances depuis le sang jusqu'aux tissus; 2° le choix fait par chaque tissu dans le liquide qui lui est offert. Le premier acte est presque complètement physique : en effet, il n'y a pas là dépithélium interposé entre le sang et le tissu; il n'y a guère que des membranes connectives et l'endothélium vasculaire; aussi ce passage doit-il être très-rapide et pour ainsi dire instantané. On comprend alors pourquoi, dans l'absorption des substances médicamenteuses et toxiques, une fois la substance généralisée et transportée par le sang dans tout l'organisme, cette substance entre immédiatement en contact avec les tissus et exerce sur eux son action. Ce premier acte est sous la dépendance directe de la pression sanguine et se confond, en réalité, avec la formation même de la lymphe. (Voir : Lymphe.)
Le second acte, au contraire, est un acte vital, physiologique-
330 PHYSIOLOGIE DE L'L\DIVIDU.
Chaque tissu choisit ce qui lui convient dans la lymphe qui l'entoure. Malheureusement nous connaissons fort peu le mécanisme intime de cet acte; nous ignorons presque complètement quelles substances prend un tissu donné, sous quelle forme, en quelle quantité, sous quelles conditions; et nous n'avons de données un peu positives que pour l'oxygène; ainsi on sait qu'un muscle en état d'activité emploie plus d'oxygène qu'à l'état de repos; mais pour tous les autres principes, nous sorhmes dans une ignorance absolue.
On a beaucoup discuté la question de aavoir si l'oxygène traversait les parois des capillaires pour arriver jusqu'au contact des tissus, ou si les substances réductrices des tissus allaient trouver l'oxygène dans le sang pour se combiner avec lui. Il est probable que des oxydations se font dans l'intérieur, môme des vaisseaux, mais il paraît à peu près certain que la plus grande partie se fait en dehors des capillaires et dans l'intimité des tissus. On a vu déjà que le sang sorti des vaisseaux perd très-peu d'oxygène; il en est de même si on ajoute au sang des substances très-oxydables, comme de la glycose ou de l'urate de soude. (F. Hoppe.) D'un autre côté, le sang perd, au contraire, très-vite son oxygène si on l'injecte à travers les capillaires d'un organe pris sur un animal qu'on vient de tuer (reins, poumons; Ludwig), ou si on le met en contact avec de la levure de bière par l'intermédiaire d'une membrane animale (P. Schutzenberger). Sous quelle influence maintenant l'oxygène est-il ainsi enlevé à l'hémoglobine, lorsque dans nos laboratoires il faut, pour le dégager de sa combinaison d'oxyhémoglobine, une diminution de pression assez considérable? (Voir : Extraction des gaz du sang.) Il y a là une action qui n'est pas encore expliquée.
Ce qui prouve la rapidité de ces phénomènes de transsudation nutritive, c'est que les molécules sanguines ne mettent guère qu'une seconde pour traverser les capillaires d'un organe, c'està-dire pour passer des artérioles dans les petites veines, et que les actes précédents doivent s'accomplir pendant ce court espace de temps.
D. — RÉSORPTION INTE'RSTITIELLE,
La résorption interstitielle marche de pair avec la transsudation interstitielle. A mesure que le sang fournit aux tissus de
>-UTRITIO>'. 331
l'oxygène et des matériaux de nutrition, les tissus rendent au sang de lacide carbonique et des matériaux de déchet; la résorption représente donc la contre-partie de la transsudation, et les mêmes remarques leur sont applicables à toutes deux.
Seulement, nous sommes peut-être un peu plus avancés sur cet acte que sur l'acte de transsudation. Si nous ignorons presque complètement quels sont les matériaux fournis par le sang aux tissus, nous connaissons un peu mieux quels sont les produits, les déchets que les tissus fournissent au sang; on sait aujourd'hui, pour un certain nombre de tissus au moins, quels sont leurs produits de désassimilation, ^t la chimie physiologique fait tous les jours de réels progrès sous ce rapport.
La même question qui a été agitée tout à l'heure se retrouve aussi pour la résorption, à savoir : celle du heu de formation de l'acide carbonique et s'il faut le placer dans le sang même ou dans les organes. C'est à l'ensemble de ces deux actes, extraction de l'oxygène du sang, restitution d'acide carbonique au sang, qu'on a donné le nom de respiration interne ou respiration des tissus. Les tissus respirent comme le sang lui-même; ils absorbent de l'oxygène et éliminent de l'acide carbonique: seulement le sang est leur milieu respiratoire comme l'air atmosphérique est le milieu respiratoire du sang, et la respiration des tissus est une véritable respiration aquatique.
Les organes et les tissus dépourvus de vaisseaux n'en sont pas moins sous la dépendance du sang pour leur nutrition; seulement cette dépendance est moins immédiate; le cartilage, par exemple, reçoit ses matériaux de nutrition, de proche en proche, du tissu vasculaire osseux sous-jacent, et ses matériaux de déchet s'éliminent de la même façon; mais sa vitalité est très-inférieure; aussi quand il a à développer une vitalité plus intense, comme au moment de l'ossification, se creuse-t-il des canaux qui en font, pour une certaine période, un organe vasculaire.
Les tissus épithéliaux. dont la vitalité est si active, et qui sont cependant dépourvus de vaisseaux, paraissent au premier abord en désaccord avec cette loi générale de la relation entre la vascularité et l'activité d'un tissu. Mais la contradiction n'est qu'apparente. Les surfaces sous-épithéliales sont en général très-vasculaires et les cellules de l'épithéhum simple ou les cellules profondes de l'épilhélium stratifié sont en rapport aussi immédiat
avec les cainllaires sous-jaccnts qu'une fibre musculaire ou une cellule nerveuse avec les capillaires qui l'entourent. En outre, ces cellules épithéliales ont une aclivité vitale très-énergique, et si elles opposent une barrière ou un relard au passage des substances indifférentes ou nuisibles, elles s'emparent avec une trèsgrande rapidité des substances qui peuvent servir à leur nutrition, à leur accroissement et à leur multiplication.
On a vu plus haut que les déchets des épithéliums étaient éliminés à l'extérieur sans être versés dans le sang; il faudra donc ajouter aux dix actes intimes de la nutrition énumérés plus haut, un onzième acte qui, lui. ne se fait plus par l'intermédiaire du sang, c'est Ycliriunation ou la mue épithéliale.
b. — Phénomènes généraux de la nutrition.
Les phénomènes généraux de la nutrition sont au nombre de deux, l'assimilation et la désassimilation, auxquels se rattachent l'accroissement et la répénéralion des tissus.
A. — ASSIMILATIOX.
L'assimilation est destinée, soit à réparer les portes des tissus, soit à l'accroissement de ces tissus ou à leur régénération. Elle a pour condition l'apport de matériaux de nutrition venant de l'extérieur et qui, après avoir passé dans le sang (absorption digestive), arrivent aux tissus (transsudation interstitielle) qui les emploient et les mettent en œuvre.
Ces matériaux de nutrition peuvent se diviser en deux classes, et cette division présente la plus grande importance au point de vue physiologique : 1° Les uns, ce sont les plus importants et les plus nombreux, entrent dans la constitution même du tissu el font partie intégrante de sa substance, de telle façon que sans eux le tissu ne pourrait exister; tels sont les albuminoïdes, certaines substances minérales, etc.; on peut les appeler principes constituants. 2° Les autres, principes auxiliaires, ne font qu'imprégner le suc intra- ou extra-cellulaire sans entrer dans la constitution même de la cellule; telle est probablement une partie de la gly- •cose et peut-être de la. graisse introduite par l'alimentation; ces principes traversent, sans s'y fixer, les éléments et les tissus, et y
subissent au passage des modificalions (oxydations) qui servent à favoriser le fonctionnement de lï'lémentou du tissu d'une manière encore indéterminée. Ainsi il est très-proJjable qu'une partie de la chaleur produite dans le muscle doit être rapportée à l'oxydation de substances hydrocarbonées appoitées au muscle par le sang, mais qui ne participent pas à la composition de la fibre musculaire même.
1° Assimilation des principes consntuants. — Cette assimilation comprend trois actes ou trois stades; soit, par exemple, pour fixer les idées, l'assimilation d'une substance albuminoïde par une fibre musculaire. Dans un premier stade, stade de fixation, la fibre musculaire s'empare de l'albumine qui lui est offerte par le sang et la lymphe à l'état d'albumine du sérum; mais, à cet état, l'albumine ne peut entrer dans la constitution de la fibre, il faut qu'elle soit transformée, stade de transformation; elle devient alors de la myosine, mais elle a encore une étape à franchir pour devenir partie intégrante de la fibre musculaire: c'est le stade d'intégration ou de vivification; elle n'était jusqu'ici que substance organique, elle devient organisée, vivante, elle devient substance contractile. Comment se produisent ces trois actes, quels en sont les agents, sous quelles conditions s'accomplissent-ils? Nous sommes là-dessus dans l'ignorance la plus absolue, et nous touchons là, en cifct, aux phénomènes les plus intimes de la vie.
.2'^ \J assimilation des principes auxiliaires est beaucoup moins complexe, ou plutôt il n'y a pas là assimilation véritable; mais le phénomène n'en est pas moins obscur. Cet apport de matériaux oxydables est le même pour tous les tissus et les organes, puisque le sang a une composition uniforme, et cependant ces matériaux ne paraissent être utilisés que dans certains organes, et plus dans les uns que dans les autres, sans que nous sachions, dans ces cas, la part qui revient à chaque élément anatomique.
B. — désassimil\tio\.
La désassimilation est liée presque toujours à une oxydation, et par conséquent le premier acte de toute désassimilation sera la mise en liberté de l'oxygène de l'hémoglobine. Cet oxygène une fois libre se porte soit sur les principes constituants des tissus, soit sur les principes auxiliaires dont il a été parlé plus haut, et
donne naissance à toute la série déjà étudiée des produits de désassimilation. Il y a donc dans la désassimilation deux choses, l'usure même des tissus et l'usure des matériaux oxydables du sang. Malheureusement, la part faite à ces deux actes pour un organe donné ne peut être évaluée exactement, et on verra plus loin que, pour les muscles par exemple, tantôt on a cru que la désassimilation portait sur le tissu musculaire seul, tantôt sur des principes oxydables auxiliaires, à l'exclusion du tissu musculaire. Il est plus que probable que les deux modes interviennent et même que la part prise dans la désassimilation par les principes auxiliaires est la plus considérable; dans ce cas, l'usure des tissus ne se produirait d'une façon notable que lorsque les principes auxiliaires fournis par le sang seraient en quantité trop faible.
La désassimilation est liée à la production de force vive (chaleur, mouvement, etc.), et elle en est la condition indispensable. Aussi, quand cette production de forces vives est exagérée (travail excessif, chaleur fébrile, etc.), la consommation des principes auxiliaires ne suffisant pas pour compléter la somme de forces vives exigée, les principes constituants du tissu doivent fournir en s'oxydant ce complément de forces vives nécessaires. Soit un muscle, par exemple, qui, à l'état de contraction normale, fournisse un travail mécanique représenté par 10; sur ce chiffre, 2 sont produits, je suppose, par l'usure de la substance musculaire même et 8 par celle des principes auxiUaires: mais si le travail monte à 20 et que les produits auxiliaires apportés par le sang ne puissent fournir que 13 du travail demandé, les 7 restants devront être fournis par la substance musculaire elle-même qui constitue une réserve oxydable, sinon inépuisable, au moins plus abondante que les substances auxiliaires dont l'apport est limité, et cette usure du muscle n'aurait pour limites que la destruction même de l'organe si la fatigue (production d'acide lactique) n'intervenait pas pour arrêter les contractions en abolissant l'irritabilité musculaire.
G. — ACCROISSE.MEXT.
A l'état normal et sur un orgailisme qui a terminé sa croissance, la désassimilation et l'assimilation marchent de pair; au fur et à mesure que l'usure d'un tissu prive ce tissu de ses principes
M'TRITIO-N. 335
constituants, la réparation se fait et l'organisme assimile de nouveaux principes en échange de ceux qu'il a perdus. Dans ce cas, à moins de conditions particulières, il y a égalité entre les principes perdus et les principes assimilés; l'organisme ne gagne ni ne perd, il reste dans le statu quo: l'équilibre existe entre les entrées et les sorties.
Mais cet équilibre n'existe pas toujours, et même on peut dire qu'il n'est vrai que théoriquement, et que la plus faible cause sullit pour le rompre. Dans ce cas, s'il y a excès des entrées sur les sorties, de l'assimilation sur la désassimilation, l'organisme s'accroît; il décroît dans les conditions contraires.
A proprement parler, l'accroissement n'est qu'une augmentation de masse. Mais un tissu ou un organe peuvent augmenter de masse de deux façons : 1° par l'augmentation de volume des éléments déjà existants; 2° par l'adjonction aux éléments préexistants d'éléments nouveaux, autrement dit. par formation ou multiplication cellulaire. Le premier mode, augmentation de volume des éléments déjà existants, est en général très-limité; les éléments anatomiques ont à peu près le même volume chez des animaux de taille très-différente, et on trouvera les mêmes dimensions, par exemple, pour la fibre musculaire d'un animal microscopique que pour celle d'une baleine; cependant, pour un organisme donné, la santé et la vitalité d'un élément anatomique se traduisent par une plénitude, par une sorte de turgor due à la tension cellulaire, et en somme par une véritable hypertrophie. Mais habituellement l'accroissement s'accompagne de la production d'éléments nouveaux, d'une prolifération cellulaire. Quel que soit le mode de production des cellules nouvelles, ces cellules viennent se juxtaposer aux cellules anciennes et, suivant le mode de juxtaposition, donnent lieu aux divers genres d'accroissement organique. Tantôt l'accroissement est disséminé, c'est-à-dire que les cellules nouvellement formées se produisent dans toute la masse et dans tous les sens, de façon que l'organe augmente de volume suivant ses trois dimensions; tel paraît être le cas des organes massifs, comme le foie, le cerveau, etc. Tantôt l'accroissement se fait en surface, comme dans les membranes épithéliales par exemple; tantôt enfin, comme dans les tubes nerveux de l'enfant, qui augmentent de longueur à mesure que la taille s'élève, l'accroissement est linéaire et se fait suivant une seule dimension. L'activité favorise l'accroissement; un muscle devient plus volu-
336 PHYSIOLOGIE DE I/KNDIVIDU.
mineiix par Texercice. Il semble qu'il y ait là une conlradictioii avec cet autre fait de l'usure des tissus par l'activité exagérée; mais il faut remarquer que celte usure ne s'observe avec intensité que quand l'activité est poussée jusqu'à la fatigue. Dans l'exercice modéré, l'afflux sanguin augmente (par des causes encore inconnues), et comme l'apport de substances auxiliaires oxydables sufflt pour la contraction, le tissu même n'a pas d'usure notable à subir et trouve au contraire, dans l'excès de sang qui lui arrive, un excès de matériaux nutritifs et de principes constituants, autrement dit, une plus riche alimentation; il est dans le cas d'un individu qui se nourrit plus qu'il n'est besoin pour la somme d'exercice qu'il fait et qui, par conséquent, engraisse.
L'accroissement est surtout actif pendant toute la première période de la vie, depuis l'origine de l'embryon jusqu'à l'âge adulte, où un statu qvo, un équilibre relatif s'établit entre les entrées et les sorties. Alors l'accroissement s'arrête, puis, au bout d'un certain temps, variable pour chaque espèce, une période inverse commence, période de rétrogradation, dans laquelle les sorties sont en excès sur les entrées.
Les causes de cet arrêt de l'accroissement à un moment donné, déterminé pour chaque espèce, sont assez obscures et sont probablement de nature complexe.
Pour comprendre ces causes, il faut bien se rendre compte des conditions de l'accroissement. Cet accroissement résulte d'un excès de l'assimilation sur la désassimilation, de la réparation sur l'usure des tissus, de l'alimentation sur l'excrétion, des entrées sur les sorties. Ceci donné, les causes de l'arrêt d'accroissement sont au nombre de quatre principales :
1° Chaque organisme, en venant au monde, apporte un capital vital différent, comme un marchand commence son commerce, l'un avec de petits, l'autre avec de grands capitaux. Mais cette comparaison, due à Herbert Spencer, n'exprime pas complètement le fait physiologique, et il faut y ajouter un éclaircissement. On verra plus loin (voir: Reproduction) que le nombre de générations successives que peut fournir un organisme est limité, qu'au bout d'un certain temps, au bout d'un certain nombre de générations, les organismes formés ont perdu le pouvoir de donner naissance à de nouveaux organismes semblables à eux, à moins que des conditions nouvelles n'interviennent. Ce qui existe pour les organismes pris dans leur ensemble existe aussi
.\UTRITIOX. 337
probablement pour les éléments de ces organismes ; une cellule peut fournir une série de générations cellulaires successives, mais pas indéfiniment; et il semble que le mouvement formateur initial, après s'être transmis de génération en génération,'finisse par s'anéantir et disparaître, la fertilité diminuant peu à peu pour faire place à la stérilité des derniers éléments qui terminent le cycle cellulaire. Évidemment ceci ne nous explique pas le fait en lui-même; mais c'est déjà quelque chose que de rattacher l'évolution des éléments et des tissus à l'évolution générale des organismes, et n'est-ce pas simplifier que de n'avoir plus qu'un problème à résoudre au lieu de deux? On a vu plus haut que l'accroissement consiste surtout en une multiplication des éléments, c'est-à-dire en une formation d'éléments nouveaux; si les éléments primordiaux des organes ou de l'organisme n'ont qu'une ])uissance formatrice limitée, et ne peuvent fournir qu'un certain nombre de générations successives , il arrivera forcément un instant où, ces générations étant épuisées, l'organisme et l'organe s'arrêteront dans leur évolution progressive.
2° L'assimilation et la désassimilation ne peuvent se faire que par des échanges incessants entre le sang et les tissus. Ces échanges ont pour condition la traversée des membranes vivantes (membranes de cellules et membranes connectives) par le plasma sanguin et lymphatique. Ce plasma n'est autre chose qu'une solution d'albuminoïdes et de sels minéraux; cette solution traverse ces membranes comme l'eau traverse un filtre poreux; or, de même qu'un filtre s'incruste peu à peu des substances dissoutes dans l'eau et finit par ne plus pouvoir être utilisé parce que ses pores se rétrécissent et se bouchent, de môme les membranes organiques semblent pouvoir aussi s'incruster à la longue de substances minérales, et surtout de sels calcaires; la substance vivante se minéralisé peu à peu. Cette minéralisation, cette incrustation produit deux résultais, l'un purement physique, l'autre chimico-vital. Les membranes deviennent d'abord moins perméables à l'eau, ce qu'indique la moindre proportion d'eau des tissus à mesure qu'on avance en âge, et comme l'eau est l'agent essentiel de la nutrition et surtout de la réparation organique, cette réparation est insuffisante et ne compense plus l'usure des organes qui se mettent à décroître et à s'atrophier. La désassimilation, il est vrai, est bien entravée aussi par cette 'diminution de perméabihté, mais pas dans la même proportion ; en
Beaunis, Phvs. ,22
effet, une partie des pertes se fait par desquammation épilliéliale (chute des couches cornées de Tépiderme, chute des poils, production de matière sébacée, etc.).; il y a donc diminution des deux f rocessus de la nutrition, mais la diminution de l'assiùiilation est proportionnellement plus considérable. En outre, la substance organique, en se minérahsant, perd de son instabilité, instabilité qui, comme on l'a vu dans les Prolégomènes, est une des conditions essentielles des échanges nutritifs ; elle devient plus lixe et cette fixité diminue les phénomènes de nutrition. Or, toute diminution dans ces phénomènes portera plutôt sur l'assimilation que sur la désassimilation ; l'oxydation sera toujours plus énergique que la réparation : dans l'organisme vivant comme ailleurs, il est plus facile de détruire que de fonder.
Une remarque à faire à ce propos, c'est que cette minéralisation s'accuse surtout chez les tissus dépourvus de vaisseaux, comme les cartilages, le tissu corné, qui ne reçoivent leurs matériaux de nutrition que de seconde main. Les cartilages s'incrustent de sels calcaires avec l'âge, et les cheveux blancs contiennent une plus forte proportion de chaux que les cheveux d'une autre couleur.
3° L'msuiïisance de la réparation par l'impossibilité de dépasser un certain maximum d'ahmentation a déjà été indiquée, page 21. On a vu que, tandis que la masse de l'organisme (et par suite l'usure) croît comme le cube, la réparation ne croît que comme le carré. En effet, la surface d'introduction des aliments (estomac et intestin grêle) ne croît pas dans le même rapport que la masse môme du corps. Chez l'enfant de trois ans, le poids de l'intestin grêle est au poids du corps :: 16 : 1000; chez l'adulte, il n'est que :: 10 : 1000; chez ce dernier, le poids du corps est devenu six fois plus fort : le poids de l'intestin grêle n'a fait que tripler. En comparant les surfaces intestinales au lieu des poids, on arriverait aux mêmes résultats.
4° Enfin, l'augmentation de l'usure des tissus à mesure que le corps s'accroît est la quatrième cause d'arrêt de l'accroissement. En effet, la masse à mouvoir dans les mouvements de locomotion est constituée par des organes ^muscles, os, viscères) qui s'accroissent suivant leurs trois dimensions ; les agents du mouvement, les muscles, s'accroissent aussi suivant les trois dimensions, c'est-à-dire en longueur et en épaisseur: mais l'augmentation en longueur n'a aucune action sur l'énergie du mouvement ; le tra-
^'UTRITIO.X. 339
vail mécanique se mesure par la surface de section du muscle. Par conséquent, quand la masse de l'organisme (et par suite la résistance à mouvoir) est devenue huit lois plus considérable, la force musculaire n'a fait que quadrupler ; la première a crû comme le cube, la seconde comme le carré; il en résulte que, pour vaincre cette résistance huit fois plus forte, les muscles seront obligés de déployer une intensité double de contraction en fournissant une double dépense de matériaux oxydables. A mesure que le poids du corps augmente, l'usure augmente aussi, mais dans une proportion beaucoup plus forte; et à un moment donné, la réparation ne suffit plus pour compenser la désassimilation.
D. — DÉVELOPPEMEXT.
L'accroissement ne porte que sur la masse, le développement porte sur la forme même et la nature des éléments. Quand un organe ou quand un organisme s'accroît, c'est que sa masse augmente par la formation d'éléments nouveaux semblables aux éléments déjà existants; quand il se développe, les éléments nouveaux ne ressemblent pas aux éléments préexistants ; il y a en même temps formation et différentiation cellulaires. C'est ainsi que tous les éléments du corps proviennent des globules de segmentation du vitellus; l'organisme, homogène au début, devient hétérogène et complexe ; la différentiation morphologique, qui ne porte d'abord que sur les éléments, atteint peu à peu les tissus et les organes et imprime à chacun d'eux ses caractères de composition, de structure et de forme.
Le développement n'est donc qu'un mode perfectionné de l'accroissement et de la multiplication cellulaires, une déviation de l'ordre naturel qui voudrait que les éléments nouvellement formés ressemblassent aux éléments qui leur ont donné naissance. Quelle est la cause de cette déviation ? Sans entrer dans des développements qui seront donnés plus loin, on peut supposer que la plus grande part en revient à l'influence des milieux extérieurs et aux modifications que l'organisme subit pour s'adapter à ces influences. Ces influences, se répétant incessamment sur des séries de générations successives, ont amené peu à peu des modifications persistantes héréditaires, telles que celles que
nous observons actuellement , et ces modifications , une fois acquises , peuvent même avoir un remarquable caractère de fixité.
E. — RÉGÉIVÉRATION.
La régénération n'est qu'un cas particulier de l'accroissement. Seulement, l'accroissement succède à l'ablation d'une partie de l'organisme et se localise en un point pour remplacer la partie enlevée. A l'état normal, cette génération est continuelle pour certains éléments, cellules épithéliales, globules sanguins, etc., et elle n'est qu'une des formes de la nutrition. Mais cette régénération peut encore se faire même pour des éléments chez lesquels, à l'état normal, le renouvellement est moléculaire et non total; telles seront, par exemple, une fibre musculaire ou une fibre nerveuse. La régénér-ation n'est pas limitée à la reproduction de cellules ou d'éléments anatomiques simples; elle peut être portée plus loin et aboutir à la reproduction d'organes et de membres entiers, être identique par conséquent aux phénomènes de développement de l'organisme, comme dans la vie embryonnaire. Chez les animaux inférieurs, cette puissance réparatrice est considérable : un fragment d'hydre reproduit un animal complet ; il en est de même chez certains vertébrés inférieurs, et tout le monde connaît les faits de reproduction d'un membre, de la queue, d'un œil, chez les salamandres aquatiques (triton). Pour l'homme même, des faits semblables ont été observés chez le fœtus ; Simpson a vu plusieurs cas de reproduction incomplète d'un membre à la suite d'amputation spontanée, et, chez l'enfant, on a constaté la reproduction d'un doigt surnuméraire après son ablation. Chez l'adulte, la puissance régénératrice est bien plus limitée, mais elle est encore assez prononcée, comme le prouvent les recherches des chirurgiens et en particulier les expériences d'Ollier sur la régénération périostiquo des os. On peut dire, en somme, que toute la science chirurgicale est basée sur cette puissance réparatrice de l'organisme.
A la régénération peuvent être rattachés les phénomènes de transplantation organique. Quand une cellule est détachée de l'organisme auquel elle appartenait, elle n'en continue pas moins de vivre pendant quelque temps, et, dans certains cas
même, elle peut se multiplier et conserver toutes ses propriétés. Si, à cet état, oq la place, dans des conditions convenables, en contact avec un organisme, elle continuera à vivre sur cet organisme dont elle fera désormais partie intégrante, elle sera greffée sur lui comme un bourgeon se greffe sur une plante. Cette persistance de la vie après la séparation se montre non-seulement sur des éléments simples, mais sur des lambeaux de tissus et sur des organes ; ainsi Yulpian a vu des queues de têtard, détachées de l'animal, continuer à se développer pendaft plusieurs jours : on conçoit qu'il sera possible alors de transplanter d'un organisme à l'autre des parties ou des organes détachés du premier ; ces expériences de greffe animale , d'abord simples expériences de curiosité, puis étudiées scientifiquement :P. Bertj, ont trouvé bientôt leur application en chirurgie igreffes cutanées et épidermiques pour la cicatrisation des plaies, transplantations périostiques, essais de transplantation de la cornée, etc.). Ces faits de greffe animale ont leur analogue dans un fait physiologique, la greffe de l'ovule sur la muqueuse utérine dans les premiers temps de la période embryonnaire.
F. — RÉSERVE ORGANIfjUE.
La réparation alimentaire n'est pas continue ; même chez les espèces dont l'estomac est toujours plein et qui mangent presque continuellement, il y a toujours des temps d'arrêt dans l'arrivée dans le sang des matériaux assimilables. 11 y a de même des variations continuelles dans la désassimilation, et, par suite, dans le besoin de réparation : de là la nécessité d'une reserve organique.
De même que les matériaux plastiques de la plante, formés dans les feuilles, vont s'emmagasiner dans certains organes, graines, tubercules, etc., jusqu'au moment où ils seront utilisés pour la germination, de même chez l'animal, quoique d'une façon moins régulière, les matériaux nutritifs s'accumulent aussi et s'emmagasinent dans certaines parties de l'organisme. Dans quelles parties, dans quels organes se fait cette reserve organique pour les différents groupes de substances assimilables ? On ne le sait jusqu'ici d'une façon certaine que pour les graisses; le tissu connéctif est l'endroit dans lequel s'accumulent les graisses
3i-2 PHYSIOLOGIE DE L'INDIVIDU.
introduites en excès par l'alimentation (tissu cellulaire souscutané, tissu cellulaire interstitiel, épiploons, etc.).
Pour les hydrocarbonés et les albuminoïdes, on est beaucoup moins avancé. Cependant il me paraît que les données actuelles de la physiologie permettent d'en préciser le siège dune façon presque certaine. L'amidon et les Ijydrocarbonés s'emmagasinent chez l'adulte dans le foie, dont les cellules contiennent toujours (le la substance glycogène, et qui retient au passage, en les transformait, une partie des substances hydrocarbonées de l'alimentation. Les albuminoïdes s'emmagasinent dans les organes lymphoïdes (rate et ganglions lymphatiques) ; tous ces organes sont en effet Irès-riches en substances azotées; ils jouent tous un rôle essentiel clans la formation des tissus, comme le prouve leur développement chez le fœtus et dans l'enfance; enfin ils sont le siège principal, sinon unique, de la production des globules blancs dont le rôle formateur est hors de cloute. Aussi, dans l'inanition, ces organes siibissent-ils une perte de poids qui approche de celle de la graisse, comme le prouvent les chiffres suivants de Chossat :
Perte de poids pour 1,000.
Graisse 0,933
Raie 0.714
Pancréas 0,641
> Foie 0,520
On ne voit pas, en effet, pourquoi la graisse seule de l'alimentation aurait la propriété de s'accumuler ainsi dans l'organisme, an détriment des autres substances, et pourquoi l'excès de ces dernières ne s'emmagasinerait pas aussi dans certains organes. 11 est vrai cfu'une partie de la graisse du corps semble provenir du dédoublement des albuminoïdes et d'une transformation des hydrocarbonés; mais tout l'excès de ces substances n'est pas utilisé de cette façon, et ce qui reste après l'utilisation immédiate ou la transformation graisseuse doit être mis en réserve quelque part.
La réserve organique comprendra donc:
— La réserve graisseuse ayant pour siège le tissu connectif ;
— La réserve amylacée, dont le siège est dans le foie chez l'ndulte, dans d'autres organes et tissas chez le fœtus (voir : Xulrition du fœtus) ;
— La réserve albuminoïde, dont le siège est dans les organes lymphoïdes.
Les organismes vivants peuvent se reproduire, c'est-à-dire qu'ils donnent naissance à des ôtros nouveaux plus ou moins semblables à l'organisme générateur. La reproduction est sexuelle, quand il y a intervention de deux éléments distincts, mâle et femelle, asexuelle quand le concours de deux sexes n'est pas nécessaire pour la formation du nouvel être. Enfin, quelques physiologistes admettent aussi que des organismes inférieurs peuvent se produire sans germes ou parents antérieurs ; c'est la génération dite spontanée.