BILE
Procédés pour recueillir la bile. — La bile peut être recueillie dans la vésicule biliaire après la mort de l'homme (suppliciés) ou de Tanimal. Mais pour avoir la bile tout à fait pure, il faut la recueillir pendant la vie, immédiatement après sa sortie du canal hépatique et sans lui laisser le temps de séjourner dans la vésicule. C'est dans ce but qu'où pratique des fistules biliaires arlificielles (Schwann). — Procédés opératoires. 1° Chez le chien. — L'animal doit être à jeun; on incise l'abdomen; on place deux ligatures sur le canal cholédoque, l'une après son abouchement avec le canal cystique, l'autre près de l'intestin, et l'on incise la partie intermédiaire pour éviter le rétablissement du canal. On fixe ensuite le fond de la vésicule biliaire à la paroi- abdominale, afin que les adhérences s'établissent; on incise alors le fond de la vésicule et on place une canule pour recueillir la bile qui s'écoule. Les chiens peuvent survivre très-longtemps à l'opération. Le procédé est à peu près le même chez le chat, le lapin, le cabiai, le porc, le mouton, etc.; mais ces animaux survivent plus difficilement; les cabiais meurent en général au bout de vingt-quatre heures. — 2" Chez le cheval, qui n'a pas de vésicule biliaire, il faut placer directement la canule dans le canal cholédoque ou dans le canal hépatique (Colin). Du reste, on- peut aussi, chez les autres animaux, placer la canule dans le canal cholédoque au lieu de la placer dans la vésicule biliaire incisée. — 3" Fistules amphiboles du canal cholédoque. — On fait une fislule duodénale et on passe par le duodénum, dans le canal cholédoque, une canule pourvue de deux ouvertures, une ouverture terminale qui déverse la bile à l'extérieur et
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une ouverture latérale qui donne dans le duodénum; suivant que Ton bouche Tune ou l'autre des ouvertures, la bile se rend à l'extérieur ou se jette dans le duodénum (SchifT). — 4'^ Chez Vhomme, on a pu recueillir de la bile, sur le vivant, dans des cas de fistule des conduits biliaires ou de la vésicule.
La bile est sécrétée par le foie. La bile fraîche est un liq[uide jaune rougeàtre chez l'homme et les carnivores . vert chez les herbivores, d'une saveur amère avec un arrière-goût fade et douceâtre; d'une odeur spéciale. Sa densité est de 1,026 à 1,030. Sa réaction est neutre. Dans la vésicule, elle se concentre et se fonce en passant au vert et devient filante, de fluide qu'elle était auparavant; elle contient alors du mucus de la vésicule biliaire et des cellules épithéhales; sa réaction est faiblement alcaline chez les herbivores, acide chez les carnivores iCl. Bernard . Elle se dissout presque en entier dans l'eau, en donnant une hqueur mousseuse. A l'air sa couleur verte se prononce de plus en plus. Dissoute dans l'acide sulfurique concentré, elle présente une forte fluorescence : elle est rouge foncé à la lumière transmise, verte à la lumière réfléchie.
La quantité de bile sécrétée en vingt-quatre heures est plus considérable chez les herbivores que chez les carnivores: tandis que le chien n'en sécrète que le cinquantième de son poids, le lapin en sécrète le huitième, le cabiai encore plus. Cette quantité s'apprécie par l'écoulement qui se produit chez les animaux porteurs de fistules biliaires; mais, s'il est possible d'avoir ainsi avec assez d'exactitude les proportions relatives de bile sécrétée chez les différents animaux, il est impossible d'en avoir la quantité absolue. En effet, Schiff a montré que la résorption de la bile dans l'intestin augmente la sécrétion et que la quantité de bile sécrétée diminue chez les animaux porteurs de fistule biliaire.
Ces réserves faites, on peut évaluer la quantité de bile produite en vingt-quatre heures, chez l'homme, à un kilogramme environ. On a, pour les différents animaux, les chiffres suivants en vingt-quatre heures, par kilogramme du poids du corps :
Homme. . .
14 grammes.
Chat. . . .
Chien . . .
Veau. . . .
Lapin . . .
Cabiai . . .
Beauxis, Phys.
Composition chimique de la bile. — La bile possède en moyenne, pour 1,000 parties, 862 parties d'eau et 138 de principes solides qui consistent surtout en acides biliaires (82 p. 1,000), cholestérine (26 p. 1,000), matière colorante (22 p. 1,000) et sels (8 p. 1,000). La bile renferme en outre des gaz.
1° Acides biliaires. — Si on évapore la bile, il reste un résidu solide, soluble dans l'alcool absolu, et donnant par l'éther un précipité résineux (résine biliaire) qui cristallise peu à peu. Pour avoir ces cristaux tout à fait purs (bile cristallisée), on évapore la bile au quart de son volume, on ajoute un excès de charbon animal qui enlève la matière colorante; on dessèche cette bouillie noire à 100°, et on la traite par l'alcool absolu. L'éther donne alors un précipité cristallisé d'aiguilles soyeuses, très-soluble dans l'eau et d'une saveur fortement amère; chauffée faiblement avec l'acide sulfurique concentré, cette bile cristaUisée devient résineuse et se dissout en donnant un liquide fluorescent jaune et vert. Elle présente la réaction de Pettenkofer. Les solutions de bile cristallisée précipitent par l'acétate de plomb neutre et l'acétate de plomb i)asique; ces précipités sont les sels de plomb des acides biliaires.
Les deux acides biliaires sont l'acide glycocholique et l'acide taurocholique, tous deux azotés; ils sont unis à la soude.
L'acide glycocholique se rencontre en très-petite quantité dans la bile humaine et manque tout à fait dans celle des carnivores; il est très-abondant, au contraire, dans ceUe des herbivores. On l'obtient en précipitant une solution aqueuse de bile cristallisée par l'acide sulfurique étendu.
L'acide taurocholique contient du soufre; il se trouve surtout dans la bile des carnivores et constitue la plus grande partie des acides biliaires chez l'homme. A Tétat frais, la bile ne contient aucun des dérivés de ces deux acides (acide cholahque, glycocolle, taurine).
On a constaté dans la bile la présence d'autres matières azotées, mais en très-faible quantité : lécithine, neurine, urée (bile de bœuf); d'après Gyon, l'urée se formerait dans le sang auquel on fait traverser artificiellement le foie.
2° Matières colorantes. — Les matières colorantes de la bile fraîche sont la bilirubine et la biliverdine. La bilirubine s'extrait de la bile fraîche un peu acidulée en l'agitant avec du chloroforme ; le hquide inférieur se colore en jaune, tandis que le
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liquide supérieur devient pâle; par l'évaporationdu chloroforme, la Diliruhinc reste et on la purifie en la traitant par l'alcool, puis par le chloroforme, et la précipitant de nouveau par l'alcool. La biliruhine se sépare quelquefois de la Lile par Uévaporation spontanée , et donne de petits cristaux incomplets qu'on peut retrouver dans les cellules hépatiques dans les cas d'ictère.
La biliverdine se prépare avec la Lile verte exposée un certain temps à l'air: l'acide chlorhydrique en précipite des flocons verts, amorphes, insolubles dans Ueau, solubles dans l'alcool: par Uévaporation , Ualcool laisse un résidu vert foncé, amorphe, qui se dissout dans l'acide acétique glacial et qui, évaporé, donne des cristaux de biliverdine.
La bile fraîche ne contient que ces deux matières colorantes: mais après la mort, elle s'altère et renferme alors de la biliprasine.
La bilirubine et la biliverdine, étant insolubles dans l'eau, sont maintenues en dissolution dans la bile par les alcalis et les acides biliaires: l'acidification de la bile ne les précipite pas. Elles donnent la réaction de Gmelin.
3" La choîestériîie s'extrait de la bile en évaporant la solution alcoolique de bile cristallisée dont l'éther a précipité les acides biliaires; elle reste sous forme d'une masse cristalhne qu'il n'y a plus qu'à purifier par des traitements successifs.
La bile renferme aussi quelques corps gras (palmitine et oléine) et des savons (palmitates et oléates alcalins),
4" Substances inorganiques. — Les substances minérales contenues dans la bile sont des chlorures de sodium et de potassium, des phosphates de soude, de chaux et de magnésie, du carbonate de soude, de l'oxyde de fer et de manganèse, des traces de silice et de cuivre. Les sulfates des cendres proviennent de Uacide taurocholique.
5° Gaz de la bile. — La bile renferme une assez forte proportion d'acide carbonique dissous et des traces d'oxygène et d'azote (E. Pfliiger). D'après Logoljubow, les chiffres obtenus seraient très-variables, surtout pour la bile récente.
Analyse de la bile. — Elle se conduit de la façon suivante : 1'^ On filtre la bile et on détermine sa densité. 2" On dose les parties solides par Uévaporation à + 105" d'un poids déterminé de bile. La diCfércnce donne le poids de Ueau.
3° On dose les matières minéraies en calcinant le résidu de l'évaporatlon, La différence donne le poids des matières organiques.
4" On dose les acides biliaires en évaporant une certaine quantité de bile; le résidu est repris par l'alcool très-fort, évaporé au quart et précipité par réilier; le précipité est desséché et pesé.
5'' L'acide tanrocliolique est dosé par la quantité de soufre qu'il contient. La ditférence entre le poids de taurocholaîe et le poids des deux sels donne le poids du glycocolatc.
6° Pour doser la graisse et la cholestérine, on évapore à siccité la solution étliérée; on dissout les sels par des lavages à l'eau, et on pèse le résidu desséché.
7° Pour doser séparément la cholestérine, on fait bouiUir l'extrait élliéré avec une solution alcoolique de soude, qui s'empare des corps gras; on chasse l'excès d'alcool par rébullition, et on reprend par l'éther; l'évaporation donne le poids de la cholestérine. La différence des deux poids donne le poids des matières grasses. (Voir, pour plus de détails : Ritter, Manuel de chimie jyraiique.)
Le tableau suivant représente la moyenne de plusieurs analyses de bile humaine, par Frerichs et Gorup-Besanez :
Eau 862 p. 1,000
Parties solides 138 —
Sels d'acides biliaires 82 —
Matière colorante 22 • —
Cholestérine 26 —
Sels minéraux 8 —
D'après Flint, la quantité de cholestérine serait seulement de 16 p. 1,000.
Les cendres de la bile de la vésicnle, chez le bœuf, ont donné les chiffres suivants, pour 100 parties :
Soude 36,73 p. 100
Acide carbonique 11,26 —
Acide phosphorique 10,45 —
Acide sulfurique 6,39 —
Potasse 4,80 —
Chaux 1,43
Magnésie 0,53 —
, Silice 0,36 —
Oxyde de fer 0,23 —
Oxyde de manganèse 0,12 —
La richesse de la bile en soufre est très-variable et dépend de la quantité d'acide taurocholique qu'elle contient; tandis que la bile d'oie et de chien en renferme jusqu'à G p. 100, la bile de porc n'en renferme que 0,33 p. 100; la bile humaine est trèsriche en soufre.
Variations de composition de la hile.
1° Variations de la bile suivant les divers états de V organisme. — Age et sexe. La bile des hommes adultes paraît plus riche en acides biliaires et en matière colorante que celle des femmes et des enfants, plus pauvre en eau et en matières grasses.
2° Variations fonctionnelles. — a) Digestion. La sécrétion biUaire est continue, mais elle augmente à certains moments qui correspondent aux diverses phases de la digestion. Sous ce rapport, il faut distinguer les animaux chez lesquels l'estomac n'est plein que temporairement et ceux, comme le lapin, le cabiai, chez lesquels il est continuellement rempli d'aliments. Chez ces derniers, les variations de la sécrétion biliaire sont peu marquées; chez les autres au contraire, et l'homme est dans ce cas, la sécrétion augmente peu de temps après l'ingestion des aliments, puis atteint son maximum plusieurs heures (quatre à huit) après le repas, plus tard même (treize à dix-sept heures) si le repas a été très-abondant. Les physiologistes sont loin d'être d'accord*sur le moment de ce maximum; Ktïhne en admet deux, l'un de suite après l'ingestion des aliments, l'autre quelques heures après; le premier maximum serait dû à l'eau ingérée, à l'activité de la circulation, à la pression de l'estomac sur le foiei le deuxième serait dû à l'alimentation. La quantité totale de bile est sous la dépendance de la nourriture; elle est la plus grande possible pour une nourriture mixte de viande et de graisse, la plus faible au contraire pour un régime exclusivement Carnivore. Un excès de graisse dans les aliments la diminuerait notablement; d'autres auteurs ont au contraire constaté une augmentation par Uusage de la graisse. Celte influence de l'alimentation se fait sentir encore vingt-quatre heures après le repas. Toutes choses égales d'ailleurs, la quantité de bile diminue quand l'alimentation diminue, sans cependant que la diminution débile soit proportionnelle à celle de la nourriture. — b) Circulation. Toule modification de pression sanguine dans les capillaires du foie
amène des modifications correspondantes dans la sécrétion biliaire.' Elle augmente par l'injection de sang dans les veines; elle diminue par la saignée, la compression de l'aorte. L'influence des deux vaisseaux qui se rendent au foie, veine porte et artère hépatique, est plus difficile à préciser. Oré a vu la sécrétion biliaire continuer après l'oblitération de la veine porte; mais le procédé d'oblitération est assez lent et la circulation collatérale a le temps de s'établir. Moos l'a vue aussi continuer; mais la bile était plus épaisse et moins aqueuse qu'auparavant. L'oblitération rapide de la veine porte produit au contraire un arrêt de la sécrétion biliaire (Scliiff), et la mort arrive dans ce cas très-rapidement avec des symptômes d'assoupissement et de coma. Les mômes contradictions existent pour l'artère hépatique. Kottmeier a constaté chez des lapins l'arrêt de la sécrétion par la ligature de l'artère; par contre, Schiff, sur des chats, l'a vue continuer sans diminution de quantité, malgré l'interruption de la circulation artérielle par la ligature (ki tronc cœliaque et de la diaphragmatique inférieure. 11 est probable que les deux sangs y prennent part; car la sécrétion biliaire continue sur un foie de lapin qu'on vient de tuer et dans lequel on fait passer un courant de sang défibriné (Ludwig et Schmulewitsch). 11 est vrai que, dans cette expérience, la bile sécrétée pourrait provenir simplement de la bile qui restait dans les canalicules et qui aurait été chassée par la pression du liquide injecté. — c) Innervation. On sait peu de chose de l'influence de l'innervation sur la sécrétion biliaire. La section des nerfs pneumogastriques au cou la diminue (Heidenhain), probablement par action indirecte (stase sanguine par suite du changement d'activité du cœur ou des modiflcations de la respiration). Au-dessous du diaphragme, leur section ou leur excitation reste sans effet. Pfluger a vu la sécrétion biUaire continuer après la section de tous les nerfs du foie.
3° Passage de substances dans la bile. — Le plomb, l'arsenic, l'antimoine, le cuivre, l'iodure de potassium, se retrouvent dans la bile; le calomel, l'acide benzoïque, la quinine, n'y passent pas. Le sucre de raisin et le sucre de canne injectés dans le sang passent dans la bile; une injection d'eau, qui rend les urines albumineuses, fait paraître aussi l'albumine dans la bile.
4° Physiologie comparée. — La bile de chien ne renferme guère que du taurocholate de soude avec les autres principes ordinaires. La bile, de bœi(f contient les deux acides biliaires.
Celle de porc renferme deux acides biliaires distincts, acides hyoglycocholique et hyotaurocholique en plus faible quantité; ils ont du reste beaucoup d'analogie avec les acides biliaires ordinaires. La bile d'oie contient un acide particulier, acide chénotaurocholique. La bile de poisson renferme surtout du taurocholate de potasse et très-peu de taurocholate de soude et de glycocholate. La bile de serpent ne contient que du taurocholate de soude.
5° Changements de la bile dans Vintestin. — La bile, une fois déversée dans l'intestin, y conserve ses propriétés dans toute l'étendue de l'intestin grêle, et les réactifs appropriés en décèlent les principales substances ; mais à partir du gros intestin, elle se décompose; les acides biliaires se transforment en acide cholalique, glycocoUe, taurine et dyslisine; l'acide glycocholique, plus difficilement décomposable, se retrouve encore dans les excréments des herbivores, tandis que chez les carnivores, dont la bile ne renferme guère que des taurocholates, on ne trouve que de l'acide cholalique et de la taurine. La matière colorante se transforme en urobiline (De Maly ) et, résorbée à mesure, va constituer la matière colorante de l'urine.
Rôle physiologique de la bile. — Le rôle de la bile paraît assez complexe. C'est à la fois un liquide d'excrétion et un liquide digestif, sans qu'on puisse préciser exactement son rôle dans les phénomènes de la digestion. (Voir : Digestio-n intestinale.) Les acides biliaires introduits dans le sang amènent un ralentissement du pouls; en outre, ils détruisent l'hémoglobine du globule sanguin et la font passer dans le plasma.
Article quatrième. — Sécrétions graisseuses.