DE l'excitabilité RÉTINIENNE
La rétine ne présente pas dans toutes ses parties la même excitabilité à la lumière. A ce point de vue on peut la diviser en trois régions : une région complètement inexcitable qui correspond à la papille du nerf optique, une région où la vision est nette, tache jaune et fosse centrale, et une région périphérique où l'excitabilité diminue depuis la tache jaune jusqu'à Vora sejTata.
A. Papille du nerf optique; punctum caecum. — De même que les libres du nerf optique, la papille du nerf optique n'est pas impressionnable à la lumière. Ce fait a été démontré pour la première fois par Mariotte, en 1069. Si on ferme l'œil gauche, et qu'on fixe avec l'œil droit la croix blanche de la figure 502, on voit, en approchant ou éloignant la ligure
Fig. 502. — Expérience de Mariotle.
de l'œil, qu'à une certaine distance (30 centimètres environ) le cercle blanc disparaît complètement, et le fond noir paraît continu ; tous les objets, colorés ou non colorés, qu'on place sur le cercle blanc disparaissent de la même façon. Il faut seulement avoir bien soin, pendant tout le temps de l'expérience, de tenir le regard fixé sur la croix blanche.
11 y a donc, en dehors du point fixé, une lacune dans le champ visuel, et à cause du renversement des images rétiniennes, celte lacune correspond à unf partie en dedans du lieu de la vision distincte ou de la tache jaune, et cette partie n'est autre que la papille du nerf optique, comme il est facile de s'en assurer par la mensuration. On peut, du reste, le démontrer directement par l'ophlbalmoscope ; si on fait arriver à l'aide de cet instrument l'image d'une flamme exactement sur la papille optique, le sujet observé n'éprouve aucune sensation lumineuse.
Le diamètre de la papille est d'environ l'^'^.S, ce qui donne à peu près un angle de 6 degrés; cet angle détermine la grandeur apparente du punctum excum dans le champ visuel ; ainsi, à une distance de 2 mètres, une figure humaine peut y disparaître en entier. La distance de la tache jaune à la papille est de 3 millimètres environ, ce qui donne un angle de 12 degrés ; donc tous les objets vus en dehors du point de fixation sous un angle de 12" ■disparaissent du champ visuel.
Manière dont se remplit la tache aveugle. — On voit par l'expérience précédenle qu'il y a une lacune dans le champ visuel, lacune dont nous n'avons pas conscience. Comment se remplit cette lacune? Dans la vision binoculaire, la lacune peut être comblée par les perceptions correspondantes de l'autre œil ; dans la vision monoculaire, elle peut l'être aussi par les d''placements du reçiard. Mais ce qui intervient surtout, c'est l'habitude et le jugement. Un premier fait, c'est que la lacune se trouve dans la région de la vision indirecte et que dans les conditions ordinaires, nous ne dirigeons guère notre attention que sur les objets qui font leur image sur la tache jaune, région de la vision directe. Aussi la lacune ne se nionlre-t-elle que quand on s'est un peu exercé à la vision indirecte ou quand on dispose dans le champ visuel des points de repère qui tranchent sur le fond et appellent l'attention précisément sur la lacune. Aussi est-il à peu près impossible d'apercevoir la lacune lorsqu'on regarde une surface uniformément colorée, par exemple une surface blanche, à moins d'avoir acquis par l'exercice une très grande habitude de ces sortes d'observations ; ainsi Helmhotz dit l'avoir vue sous forme de tache sombre en ouvrant un œil en face d'une surface blanche étendue et en lui faisant exécuter de petits mouvements ou en faisant brusquement un effort d'accommodation.
On pourrait s'imaginer, au premier abord, que la lacune du champ visuel doit se traduire par une sensation de noir, et l'expérience de Mariotte indiquée plus haut pourrait le faire croire; mais il n'en est rien. On peut, en eflét, dans celte expérience, remplacer le disque blanc sur fond noir par un disque noir sur fond blanc et le résultat est toujours le même; c'est le disque noir qui disparaît pour faire place à du blanc. C'est qu'en effet, comme on le verra plus loin, le noir ou la sensation d'obscurité correspond à l'absence d'excitation lumineuse sur une partie impressionnable de la rétine; mais il n'en est pas moins une sensation à laquelle correspond, dans la perception, l'idée de parties de l'espace situées devant nous et qui n'envoient pas de lumière à notre œil. Toute la partie de l'espace située en arrière de nous, au contraire, ne nous donne aucune sensation lumineuse et ne nous paraît pas obscure pour cela. Ces remarques peuvent s'appliquer à la papille optique; comme elle n'est pas impressionnable à la lumière, elle ne peut nous donner ni sensation lumineuse ni sensation d'obscurité; elle est par rapport à la lumière ce qu'est la peau, par exemple, ou, si l'on veut, la réline du fœtus qui n'a reçu aucune excitation lumineuse; elle ne peut nous donner aucune sensation, ni être le point de départ d'une perception quelconque ; il n'y a rien.
Qu'arrive-t-il alors? C'est que nous identifions, suivant la remarque de H. Weber, cette portion de l'espace, qui n'existe pas pour nous, avec l'aspect général du champ visuel; c'est ainsi que nous prolongeons la couleur du fond noir dans l'expérience de Mariotte par-dessus la lacune et que nous nous représentons le tout d'après les règles de la vraisemblance. Celte opération intellectuelle inconsciente est si forte que si, comme l'a montré Volkman-n, on amène la tache aveugle sur une page imprimée, on comble la lacune avec des lettres qu'on ne peut pas voir. Une comparaison ingénieuse d'Helmholtz éclaircit ce phénomène; si nous regardons un tableau taché ou troué et que la tache existe vers les bords du tableau et sur une des parties secondaires, c'est à peine si nous en aurons conscience, et nous remplirons immédiatement la tache avec les couleurs du l'ond. Seulement, dans ce cas, la tache est visible et peut êlre constatée facilement dès que l'altention s'y est portée ; tandis que la tache aveugle ne peut être démontrée que par des résultats négatifs et n'est pas visible immédiatement. En effet, pour la constater, nous observons quels sont les derniers objets que nous pouvons encore voir, et
c est ensuite en reconnaissant que ces objets ne se touchent pas dans l'espace que nous sommes amenés ù reconnaître l'existence d'une lacune, sa position dans le champ visuel et sa grandeur.
Une dernière question se présente. La lacune, ainsi comblée, a-t-elle la grandeur de la lacune réelle? Les observateurs sont arrivés sur ce sujet à des résultais qui ne s'accordent pas. Pour quelques-uns, une ligne droite, dont le milieu traverse la lacune, paraît raccourcie ; d'autres la voient dans sa longueur véritable. Ces dillerences sont surtout nettes dans l'expérience suivante de Volkmann : On