V. — IMAGES CONSÉCUTIVES COLORÉES ET CONTRASTE DES COULEURS
Images consécutives colorées. — Si on fixe pendant quelque temps une croix rouge, par exemple, sur un fond noir et qu'on ferme les yeux, on voit une image consécutive rouge de la croix; l'image, dans ce cas, est positive et homochroïque, c'est-à-dire de même couleur que l'objet; si, au lieu de fermer les yeux,
(*) A et B, ondulations composantes. — C, ondulations résultantes (Cliarpcntier).
on regarde un papier blanc, on voit une croix verle; l'image consécutive est com- }iUmentaire,c'esl-k-dive qu'elle di la couleur complémentaire de la couleur de l'objet. Les images consécutives sont positives, quand elles ont la même intensité que l'image primaire de l'objet, négatives, quand elles ont moins d'intensité lumineuse. Les images homochroïques sont toujours positives; les images complémentaires peuvent être positives. On appelle lumière primaire ou inductrice celle qui impressionne en premier lieu la rétine et donne lieu à l'image consécutive : ainsi, dans le cas ci-dessus, la lumière rouge de la croix; et lumière réagissante ow modificatrice celle qui agit sur la rétine, après que celle-ci a été modifiée par la lumière primaire : ainsi, dans le même cas, la lumière blanche du papier. On peut donc distinguer des images consécutives directes qui résultent de l'action primitive de la lumière inductrice, et qui sont toujours positives, et des images consécutives modifiées qui peuvent être positives ou négatives.
La théorie la plus satisfaisante pour expliquer les images consécutives colorées est celle de Fechner, théorie adoptée par Helmhoitz et qui s'accorde, du reste, avec l'hypothèse d'Young exposée dans le paragraphe précédent. Dans cette théorie, tous les phénomènes s'expliquent par deux propriétés delà rétine, parla persistance de son excitation et parla diminution de son excitabilité par la fatigue. Les images consécutives positives dans l'obscurité sont dues à la persistance des impressions sur la réline; les images complémentaires sont dues à la perte d'excitabilité des éléments de la rétine affectés à la couleur inductrice et à la persistance de l'excitabilité dans les éléments affectés à la couleur complémentaire de la couleur inductrice.
On peut, à ce point de vue, distinguer les cas suivants : Soit un objet coloré en rouge et fixé pendant longtemps : les éléments du rouge seront fatigués et devenus inexcitables :
1° Si l'œil est maintenu dans l'obscurité, les fibres du rouge étant fatiguées ne réagissent plus et ne donnent plus la sensation du rouge; celles du vert et du violet ont été un peu excitées (fig. 519), et cette excitation suffit pour donner la sensation d'une image complémentaire bleu-verdâtre pâle.
2° Si on fixe une surface blanche, les fibres du rouge, fatiguées, ne sont plus excitables par les rayons rouges contenus dans la lumière blanche; les fibres du vert et du violet, au contraire, sont fortement excitées ; on a alors l'image consécutive complémentaire intense.
3° Si on regarde une surface de la couleur complémentaire, bleu vert, par conséquent, les fibres du vert et du violet sont fortement impressionnées parlalumière réagissante et l'image consécutive est complémentaire et encore plus intense que dans le cas précédent.
4° Si on regarde une surface de la couleur primaire, c'est-à-dire rouge, les fibres du rouge sont très peu impressionnées, à cause de la fatigue ; les fibres du vert et du violet le sont très peu (voir fig. 5i9) et on a une image grise peu intense, résultant de l'excitation très faible des trois espèces de fibres.
5° Si on regarde une surface colorée quelconque, cette couleur se combine avec celle de l'image consécutive et donne naissance à une couleur mixte; ainsi, si on regarde une surface jaune, l'image consécutive sera orange.
Les objets blancs fournissent aussi des images accidentelles colorées et ces images présentent des modifications de couleurs très variées, décrites sous le nom de phases colorées des images accidentelles. On les observe surtout après avoir soumis la rétine à une lumière intense, et elles ont été décrites par Fechner, Séguin, Plateau, Helmhoitz, etc., aux ouvrages desquels je renvoie. Ces phases colorées s'observent aussi avec des couleurs saturées, mais elles sont moins mar-
quées. Il en est de même pour les apparences colorées qu'on voit en faisant tourner, pas assez rapidement pour avoir une sensation continue, des disques rotatifs à secteurs noirs et blancs {disques papillu(tants). Tous ces phénomènes s'expliquent, pour la plus grande partie, par la théorie de Fechner. Il suffit seulement d'admettre que la marche de l'excitabilité n'est pas la même pour les fibres correspondantes à chaque couleur fondamentale.
La théorie de Plateau est diUërente. Pour lai, ces images consécutives sont dues à une nouvelle action de la rétine, qui serait opposée à la première; après chaque sensation vive de lumière, la réline ne reviendrait au repos qu'en accomplissant une série d'oscillations qui la feraient passer alternativement par des états opposés, et ces états opposés correspondraient à la sensation des couleurs complémentaires. ^< Lorsque la rétine, dit Plateau, est soumise à l'action des rayons d'une couleur quelconque, elle résiste à cette action et tend à regagner l'état normal avec une force de plus en plus intense. Alors, si elle est subitement soustraite à la cause excitante, elle revient à l'état normal par un mouvement oscillatoire d'autant plus énergique que l'action s'est prolongée davantage, mouvement en vertu duquel l'impression passe d'abord de l'état positif à l'état négatif, puis continue généralement à osciller d'une manière plus ou moins régulière en s'allaiblissanl.
D'après Monoyer, ces images consécutives seraient dues à la phosphorescence de la rétine. Le mouvement vibratoire transmis à la rétine par la lumière persiste pendant un temps plus ou moins long avant de disparaître complètement pour se transformer en d'autres mouvements moléculaires. Cette persistance des vibrations explique tout naturellement les images positives et homochroïques. Pour expliquer les images négatives- et complémentaires, il invoque la loi de l'égalité des pouvoirs émissifset absorbants et le phénomène connu en physique sous le nom de renversrmenf ou inversion du spectre; l'image négative ou complémentaire est due aurenversement de l'image posiliveou homochroïque. Les variations alternatives du positif au négatif, et vice versa, seraient dues à l'action modificatrice de la lumière propre delà rétine (voir : Bulletins de la Société des sciences naturelles de Strasbourg, 1868).
Contraste des couleurs. — Si on regarde deux couleurs placées l'une à côté de l'autre, elles font une toute autre impression que si on regarde chacune d'elles isolément. Chevreul a donné le nom de contraste simultané aux influences qu'exercent l'une sur l'autre des couleurs diflërentes que l'on voit simultanément dans le champ visuel et réserve le nom de contraste successif aux phénomènes étudiés dans 1p paragraphe précédent.
Brucke désigne sous le nom de couleur induite la couleur qui est produite par l'effet modificateur d'une couleur voisine, et couleur inductrice celle sous l'influence de laquelle se produit la modification.
Si on examine, par exemple, un petit objet blanc, gris ou noir sur un fond coloré, l'objet prr-nd la couleur complémentaire du fond. Si l'on place l'une à côté de l'autre deux couleurs complémentaires, chacune de ces couleurs en acquiert plus d'éclat et d'intensité.
Les expériences de ce genre peuvent être variées à l'infini. Une des plus intéressantes est celle des ombres colorées. On éclaire simultanément une feuille de papier, d'un côté par la lumière affaiblie du jour, de l'autre par la lumière d'une bougie; la lumière du jour doit arriver par une ouverture assez petite pour donner des ombres nettes; on place alors en avant du papier un crayon qui projette sur le papier deux ombres, une ombre due à la lumière naturelle et qui est éclairée par la lumière jaune rouge de la bougie, et une ombre de la bougie qui est éclairée par la lumière blanche du jour; mais cette ombre ne paraît pas blanche,
j>oO LIVRE QUATRIÈME. — PHYSIOLOGIE SPÉCIALE.
mais bleue, parce qu'elle prend la couleur complémentaire du fond, couleur jaune rougeâlre paie due à ce que le papier (partie non ombrée) reçoit à la fois la lumière blanche du jour el la lumière jaune rouge de la bougie. Si maintenant on regarde le papier par un tube noirci intérieurement, de façon que l'œil puisse voir à la fois l'ombre de la bougie et une partie du fond jaune rougeâlre, l'ombre de la bougie paraît bleue ; une fois cette sensation de bleu bien développée, si on dirige le tube noirci de façon que l'œil ne voie que l'ombre de la bougie et n'ait que cette sensation de bleu, cette coloration bleue persiste même quand on éteint la bougie et on ne reconnaît son erreur que quand on supprime brusquement le tube noirci; alors le bleu subjectif disparaît immédiatement parce qu'on reconnaît son identité avec le blanc qui recouvre le reste du cbamp visuel. 11 n'y a pas d'expérience, dit Helmholtz, qui fasse voir d'une manière plus frappante et plus nette l'influence du jugement sur nos déterminations des couleurs.
Les mômes phénomènes de contraste se montrent quand la plus grande partie du champ visuel est occupée par une couleur prédominante. Ainsi, si l'on fixe un morceau de papier blanc ou gris avec un œil et qu'on glisse derrière un verre coloré, le morceau de papier prend immédiatement la couleur complémentaire du verre coloré. Dans certains cas, quand la couleur inductrice présente une grande intensité lumineuse ou lorsqu'on fixe longtemps le même point, l'objet fixé prend la couleur du champ inducteur après avoir pris celle de la couleur complémentaire. Ces phénomènes sont moins constants et moins marqués, mais ils n'en existent pas moins quand la couleur inductrice n'occupe qu'une petite partie du cbamp visuel.
Yolkmann a, le premier, appelé l'attention sur la faculté que nous avons de discerner deux couleurs d'objets placés l'un derrière l'autre." Si on tient très près des yeux un voile vert, on reconnaît très bien à travers le voile la couleur des objets, quoique la couleur verte du voile vienne se mêler à toutes les autres couleurs.
Des phénomènes de contraste analogues se présentent dans des cas où le champ induit ne se dislingue du champ inducteur que par une faible différence de coloration. Si on prend un disque rotatif à fond blanc et qu'on y inscrive quatre secteurs colorés étroits, coupés en leur miheu par une bande composée d'une moitié blanche, quand le disque tourne, ces bandes, au lieu de donner un anneau gris,
comme elles le feraient sur un fond blanchâtre faiblement coloré, donnent un anneau de la couleur complémentaire de celle des secteurs colorés.
Les mêmes phénomènes se présentent avec plus d'intensité encore dans le cas suivant : Soit un disque rotatif dont les secteurs aient la forme représentée dans la figure ."322, et soit d'abord les secteurs blancs et noirs comme dans la figure. On voit, pendant la rotation, une série d'anneaux concentriques de plus en plus foncés à mesure qu'on se rapproche du centre sur chaque couronne, la surface angulaire des parties noires est constante el Fi*^. 522. — Disque rotatif. cependant chaque couronne paraît plus
claire à sa partie interne où elle confine à une couronne plus foncée et plus foncée à sa partie externe où elle confine à une couronne plus claire. Si, au lieu du blanc et du noir, on prend deux couleurs
différeiiles, le phénomène devient très frappant : chaque couronne présente deux colorations ditlërentes à ses deux bords, bien que Ja coloration objective soit uniforme sur toute l'étendue de chaque couronne. Si on a mélangé du bleu et du jaune et que le bleu prédomine dans les couronnes extérieures, chaque couronne paraît jaune à sou bord extérieur, bleue à son bord intérieur. Ces effets de contraste disparaissent dès qu'on marque les contours des anneaux par de fines cn-conférences noires; chaque anneau apparaît alors avec la coloration et 1 intensité qu'il possède en réalité. Ces phénomènes de contraste doivent donc être rattachés, comme le fait observer Helmholtz, plutôt à des modifications dans le jugement qu'à des modications dans la sensation. Plateau, au contraire, rattache les phénomènes de contraste à la théorie des images consécutives.
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