IV. — CHAMP VISUEL MONOCULAIRE
Le champ visuel est déterminé par la largeur de la pupille et par sa position par rapport au bord d© la cornée; c'est l'espace intercepté par les li-
PHYSIOLOGIE DE L'INNERVATION. J>f>7
gnes visuelles extrêmes qui passent par le centre de la pupille et tombent sur des parties encore inipressionnnables de la rétine. Gomme nous ne voyons dans le champ visuel les objets qui occupent trois dimensions de l'espace que sous deux dimensions seulement, il s'ensuit que les objets nous apparaissent comme s'ils étaient une surface et que le champ visuel se présente comme une surface d'une forme déterminée; dans la position primaire, il a la forme d'un cercle dont on aurait enlevé une lunule à la partie inférieure et qui aurait une forte échancrure au côté nasal. Ce champ visuel suit les mouvements de l'œil et se déplace avec lui. Chaque point du champ visuel a donc son correspondant sur la rétine, et le point de ce champ que nous fixons correspond toujours au centre de la tache jaune, et plus l'angle que fait un point du champ visuel avec la ligne de fixation est considérable, plus la vision est indistincte.
On peut considérer, en effet, le champ visuel (ou la partie de l'espace située dans ce champ) comme constitué par une infinité de sphères concentriques dont les centres se trouveraient au point nodal de l'œil. Chaque point de l'une quelconque de ces sphères est à égale dislance du point nodal et tous les points de l'espace, appartenant à la même sphère, font sur la rétine des images symétriques et dont les rapports de distance et de situation sont conservés.
Si, au contraire, on prend deux points de deux sphères différentes, il peut se présenter deux cas : dans le premier cas, les deux points sont situés sur le môme rayon et ils ne donnent qu'une seule image sur la réline, ou plutôt les deux images se superposent; dans le secnnd cas, les deux points sont situés, pour chaque sphère, sur des rayons différents, et ils donnent sur la rétine deux images différentes dont la distance rétinienne dépend uniquement de l'angle intercepté par les deux rayons, quelle que soit du reste la dislance qui sépare l'une de l'autre les deux sphères considérées. C'est ce qu'on exprime en disant que les images rétiniennes sont perspectives ; et, pour égalité de l'angle intercepté, l'image perspective se fait d'autant plus en raccourci que la distance des deux sphères est plus considérable. C'est ce que démontre au premier aspect la construction géométrique de la figure.
Bibllog^raphie. — FA^o : Sur les fonctions du muscle petit oblique de l'œit (Gaz. raéd., 1881). — .MoTAis : Anal, comparée des muscles de L'œil, 188-3. — Bjelow : Ueber die Bestimmung des dynamiscfien Gleichgewictits der Auqenmuskeln (Wcstuik Ophthalui., 1884).
— M"e Ellaby : De f amplitude de convergence^ Th. do I*ans, 1884. — Tschkh.mnc : La loi de Listing, Th. de Paris, 1887. — Motais : Anat. de l'appareil moteur de l'œil, 1887.
— De Bukgh-Birch : A nevj modell for demonstrating tke action vf the muscles of the eye-ball (Journ. of auat. and physiol., II).
§ o. — Vision binoculaire.
La vision binoculaire agrandit le champ visuel, mais elle a surtout pour but de nous donner, d'une façon plus complète que par la vision monoculaire, la notion de la position d'un objet et spécialement celle de la solidité des corps, ou la perception de la profondeur.
Vision simple avec les deux yeux. — Si on fixe un objet, A (i), un
(1) L'expérience se fait facilement avec trois épingles qu'on pique ?ur une règle à des distances convenables ou siuiplemout avec deux doigts placés l'un derrière l'autre en fixant alternativement le plus rapproché et le plus éloigné.
point, par exemple, avec les deux yeux, de façon que son image tombe sur le centre des deux taches jaunes, ce point est vu simple; au contraire, un point F, situé en avant du point fixé A, fera son image sur les deux rétines en dehors de la tache jaune et sera vu double; ses deux.images seront croisées^ celle de gauche disparaîtra si on ferme l'œil droit, et réciproquement; un point R, situé en arrière du point fixé A, paraîtra aussi double, et ses images se feront sur les deux rétines, en dehors de la tache jaune et du côté nasal; mais ces images ne seront plus croisées : celle de droite appartiendra à l'œil droit, celle de gauche à l'œil gauche, et chacune d'elles disparaîtra quand on fermera Tœil du même côté. On remarque aussi que plus les points P et R seront éloignés du point A, plus les images s'écarteront sur la rétine du centre de la tache jaune et plus la distance des deux images doubles augmentera; en outre, la distance des deux images croisées du point P sera, toutes choses égales d'ailleurs, toujours plus grande que celle des images non croisées du point R.
Dans l'expérience précédente, les deux lignes visuelles convergent vers le point A, et l'observation nous apprend que l'objet est vu simple quand il est placé au point d'entre-croisement des deux lignes visuelles. L'expérience suivante est encore plus démonstrative. Si on tient devant chaque œil un tube noirci, les deux ouvertures des tubes sont vues simples pour un certain degré de convergence des yeux ; si la convergence augmente, ou diminue, ils sont vus doubles. Il en est de même si on vise par les tubes deux objets semblables, par exemple deux sphères; on ne voit qu'un seul objet, qu'on localise au lieu d'entre-croisement des lignes visuelles.
Il n'est pas nécessaire, pour qu'un objet soit vu simple, que son image vienne se faire dans les yeux sur le centre de la tache jaune; un objet est encore vu simple quand son image se fait, dans les deux yeux, sur des endroits correspondants ou identiques des deux rétines. Si on suppose les deux rétines droite et gauche superposées de façon que les centres des deux taches jaunes, ainsi que les méridiens verticaux et horizontaux coïncident, les points correspondants des deux rétines se superposeront exactement; la partie supérieure et la partie inférieure de la rétine gauche correspondront à la partie supérieure et à la partie inférieure de la rétine droite : le côté nasal de la réline droite correspondra au côté temporal de la rétine gauche, et réciproquement, et la position des points correspondants des deux rétines pourra être déterminée par leur rapport avec le centre de la tache jaune et les deux méridiens principaux.
On a recherché géométriquement quels sont les points du champ visuel qui vont ainsi former leur image sur des points correspondants de la rétine, et on a donné le nom &'horoptre ou à'horoptère à l'ensemble de ces points. Tous les objets situés dans l'horoptre sont vus simples.
Vhoroptre varie suivant la position des yeux.
Dans la position primaire des yeux, l'horoptre est un plan constitué par le sol lui-même. Il en est de même dans les positions secondaires, lorsque les lignes du regard sont parallèles et dirigées à l'infini.
Dans les positions secondaires avec convergence des deux yeux, l'horoptre est :
10 un cercle qui passe sur le point fixé et les points nodaux des deux yeux (en eflet, sont égaux tous les angles qui ont leur sommet à un des points de la circonférence et dont les côtés passent par les points nodaux); 2° une ligne menée perpendiculairement à un des points de cette circonférence; dans la convergence symétrique des deux yeux, le point fixé est sur cette droite.
Dans les positions terliaives avec convergence symétrique et mouvement de roue, les méridiens verticaux des deux yeux ne sont plus parallèles comme dans les deux premières positions ; cependant ils sont symétriques par rapport au plan médian de la tête. Dans ce cas, l'horoplre est: P une droite contenue dans le plan médian, passant par le point de fixation et plus ou moins inclinée par rapport au plan visuel; 2° un cercle incliné sur le plan visuel et qui passe par un point de cette droite et parles points nodaux des deux yeux.
Dans toutes les positions terliaives avec convergence insymétrique, l'horoptre est une courbe très compliquée dans laquelle se trouve le point fixé, et pour certaines positions de l'œil, c'est une courbe à double courbure.
Diplopie binoculaire. — Il résulte des expériences précédentes que tous les objets qui ne se trouvent pas dans l'horoptre, ou qui autrement dit ne font pas leur image sur des points correspondants des deux rétines, doivent être vus doubles. C'est, en effet, ce qui arrive généralement, sauf certaines exceptions très importantes qui seront étudiées plus loin.
On voit donc que la présence d'images doubles doit être presque continuelle dans le champ de la vision et que, lorsque nous fixons un objet, en dehors des parties du champ visuel qui font leur image à la tache jaune, toutes les parties de ce champ qui se peignent sur les parties périphériques de la rétine (vision indirecte) donnent lieu à des images doubles. Seulement, à cause de l'habitude et des mouvements continuels des yeux, cette diplopie nous échappe, et, pour la constater,
11 faut se mettre dans des conditions particulières souvent difficiles à réaliser; il faut d'abord immobiliser l'œil, en s'assurant un point de fixation bien déterminé; il faut ensuite donner aux images doubles à distinguer, des colorations ou des intensités différentes, de façon à rendre impossible leur interprétation comme images d'un même objet.
La diplopie binoculaire se montre non seulement dans la vision indirecte, mais elle peut se montrer aussi dans la vision directe. Si on fixe un objet dans le champ visuel, et qu'avec le doigt on déplace un peu un des yeux, les lignes visuelles ne convergeant plus, tout le champ visuel de cet œil se déplace avec lui et tous les objets, même le point fixé, paraissent doubles. C'est ce
genre de diplopie binoculaire qu'on observe dans les cas ^ ^ a' c b
de strabisme.
Dans les cas précédents, la diplopie était toujours due à ce que les images d'un point ou d'un objet allaient se faire sur des points non correspondants des deux rétines. Mais il n'en est pas toujours ainsi, et dans certains cas les images formées sur des points correspondants de la rétine peuvent former des images doubles. q
Ce fait, très important au point de vue théorique, est dé- j^g, .r,.);} E,cpà-œnce montré par l'expérience suivante de Whealstone. Soient de Wheatstone. deux systèmes de lignes (fig. .'i23j (|u'on regarde dans un
stéréoscope : G est vu avec l'œil gauche D avec l'œil droit; les lignes AB, A'G sont parallèles et également distantes l'une de l'autre; or, si dans le stéréoscope on Uxe les lignes A et A', elles se fusionnent en une seule ligne ; il en est de
même de B et B . tandis que C parait isolément, ainsi B et C sont vues doubles, quoique leurs images toniljent sur des points correspondants des deux rétines.
L'expérience suivante, de Giraud-Teulon, est aussi instructive. Si l'on détermine sur les deux yeux deux phosphènes, parla pression avec deux corps mousses sur des points correspondants des deux globes oculaires, les deux phosphènes coïncident et on a une sensation simple ; si alors, sans déranger les points d'application des pointes mousses, on fait mouvoir légèrement une des pointes et l'œil sur lequel elle repose, on voit deux phosphènes, quoique les deux images occupent toujours les mêmes points correspondants de la réline comme tout à l'heure ; et, ce qui prouve que c'est bien le globe oculaire qui se meut et non la pointe qui glisse sur l'œil, c'est que si on répète l'expérience les yeux ouverts, on voit très nettement une seconde image de chaque objet marcher en sens inverse du phosphène.
Fusion des images doubles. — On vient de voir que les images doubles se fusionnaient quand elles étaient semblables et se faisaient sur des points correspondants des deux rétines. Mais cette fusion peut encore se faire, même quand les deux images sont dissemblables et se font sur des points non correspondants des deux rétines, et même, comme on le verra plus loin, celte dilférence des images rétiniennes est une condition de la perception de la solidité des corps. Cette fusion tient, tantôt à ce que les images doubles ont certaines parties communes et se recouvrent partiellement, de sorte qu'elles sont facilement confondues, comme dans les vues stéréoscopiques, tantôt à ce que les images, sans se recouvrir, sont cependant très voisines ou très peu différentes l'une de l'autre; c'est ainsi qu'on peut fusionner en une impression simple deux cercles de rayon un peu durèrent. Mais toujours, dans ce fusionnement intervient un acte psychique, une tendance au fusionnement des images doubles quand elles ne sont pas trop dissemblables.
Celte fusion des images doubles se voit surtout bien dans les expériences stéréoscopiques.
Convergence des lignes visuelles. — La convergence des axes optiques ou des lignes visuelles joue le plus grand rôle dans la vision binoculaire. Quand nous fixons un objet avec les deux yeux, chaque image rétinienne de l'objet est projetée sur la direction d'une ligne (ligne visuelle) qui passe par l'objet et la fosse centrale, et l'objet, ainsi projeté à l'enlre-croisemenl des deux lignes visuelles, est vu simple. La direction de ces lignes et la position des yeux nous sont données par la conscience musculaire, et c'est même d'après le degré de la convergence que nous pouvons juger de la dislance absolue d'un objet. Cette influence de la convergence des deux yeux est bien sensible dans l'expérience des deux tubes noircis, mentionnée page 358. Zehender a imaginé un appareil à quatre miroirs pour apprécier l'angle de convergence des deux lignes visuelles.
Les illusions dues à la convergence se produisent assez facilement; un objet très rapproché, vu par la vision indirecte, nous parait d'autant plus petit et plus rapproché que nous augmentons la convergence des lignes visuelles. Il en est de même dans la vision directe : si on regarde un objet à travers deux lames de verre faisant entre elles un angle droit, quand le sommet de l'angle est tourné vers les deux yeux, l'objet parait plus grand et plus éloigné; quand ce sommet est tourné vers l'objet, celui-ci parait plus petit et plus rapproché (Rollett).
"Vision binoculaire des couleurs. — Quand deux champs colorés différemment sont vus binoculairemenl, par exemple dans le stéréoscope, les résultats différent suivant les conditions de l'expérience, et aussi suivant les expérimentateurs. Les
uns, tels que Dove, Brûcke, voient la couleur résultante, tandis que d'autres observateurs, comme Helmholtz, et je me rangerais, pour ma part, à son avis, n ont pu parvenir à la voir.
Une expérience curieuse de Fechner montre l'influence que la vision de couleur d'un œil peut exercer sur l'autre. Si on regarde, de l'œil droit, le ciel avec un verre bleu, tandis que l'œil gauche est fermé ou regarde le ciel sans verre, l'œil droit a une image consécutive complémentaire de la couleur du verre, l'œil gauche une image consécutive de la même couleur que le verre.
Théories de la vision binoculaire. — Deux théories principales ont été invoquées pour expliquer les phénomènes de la vision binoculaire : la théorie des points identiques et la théorie de la projection.
Dans la théorie des points identiques, adoptée par J. MûUer, Héring, etc., les points correspondants des deux rétines se recouvrent un à un, si on suppose les deux rétines exactement superposées, et les deux yeux pourraient suivant, l'expression d'Héring, être remplacés par un œil idéal médian. Les objets sont vus simples quand leurs images occupent des points identiques des deux rétines. Il y aurait, dans ce cas, identité analomique et innée entre les deux rétines. Les partisans de la théorie d'identité s'appuient sur ce fait, qui est vrai d'une façon générale, c'est que les images semblables, faites sur des points correspondants, donnent une sensation simple; ainsi dans l'expérience primitive des phosphènes, citée plus haut, page 560. Mais il n'en est pas toujours ainsi, et l'expérience, modifiée par Giraud-Teulon, montre que des images semblables peuvent se faire sur des points identiques de la rétine et donner lieu à une sensation double ; c'est ce que prouve aussi l'expérience de Wheatstone (fig. S23). D'un autre côté, les phénomènes de vision stéréoscopique prouvent que des images rétiniennes différentes peuvent se fusionner et donner une seule impression, même quand elles tombent sur des points non identiques. Enfin, il est assez difficile de concevoir une concordance anatomique si mathématiquement exacte des deux rétines que l'exige la théorie de l'identité.
Panum a fait subir à cette théorie la modification suivante pour la mettre en rapport avec les faits. Pour lui, chaque point o d'une des rétines serait identique, non avec un point a de l'autre rétine, mais avec un cercle sensitif A qui lui correspondrait dans l'autre, de sorte que l'image faite au point a pourrait se fusionner avec l'image faite en un quelconque des points rétiniens situés dans le cercle sensitif A. Mais ceci revient simplement à dire que les images se fusionnent d'autant plus facilement qu'elles se font sur des points plus rapprochés des points identiques.
La perception de la profondeur est l'écueil de la théorie de Tidentité. E. Brucke a bien émis l'idée que nous ne percevons la troisième dimension des corps qu'à condition de promener continuellement nos regards sur les différents contours des objets, de façon à recevoir successivement, sur les points identiques de la tache jaune, les images de tous les points de ces contours. Mais Dove a montré qu'on peut fusionner les images doubles et stéréoscopiques à l'éclairage instantané de l'étincelle électrique.
Héring fait intervenir une condition nouvelle et considère la perception de la profondeur non comme un acte de jugement et d'expérience, mais comme un attribut inné de la sensation rétinienne. « Il admet qu'à l'état d'excitation les dilTérents points de la rétine provoquent trois sortes de sentiments d'étendue. La première répond à la position en hauteur de la portion de la rétine correspondante, la seconde à sa position en largeur. Les sentiments de hauteur et de largeur, dont la Beaunis. — Physiologie, 3» édit. II. — .-^g
réunion donne la notion de direction relativement à la position de l'objet dans le champ de la vision, sont égaux pour les points rétiniens correspondants. 11 existe, de plus, un troisième sentiment d'étendue d'une nature particulière, c'est le sentiment de profondeur qui doit avoir des valeurs égales, mais de signe contraire, pour des points rétiniens identiques, et des valeurs égales et de même signe pour les points situés symétriquement. Le sentiment de profondeur des moitiés externes des rétines est positif, c'est-à-dire qu'il répond à une profondeur plus grande ; celui des moitiés internes est négatif, il répond à une dislance moindre. (Helmhollz, Optique physiolpgique, page 1016.) On voit que pour Héring, et c'est une objection capitale contre sa théorie, une simple excitation rétinienne, à elle seule et sans expérience préalable, pourrait donner lieu aune représentation d'espace complète.
Dans la théorie de la projection, on admet que chaque point de l'image rétinienne est projeté dans l'espace dans la direction de la ligne visuelle, direction dont nous avons conscience par les sensations musculaires qui accompagnent la position que nous donnons à nos yeux. L'image, ainsi projetée, se localise dans le point de l'espace déterminé par les lignes de direction (lignes visuelles) des deux yeux, c'est-àdire à l'intersection de ces deux lignes. Cependant la théorie de la projection, ainsi conçue, n'explique pas tous les phénomènes. Si, par exemple, on place sur une surface blanche deux points noirs à la distance des deux points nodaux des yeux, et si on regarde le papier de façon que le point droit se trouve dans la ligne visuelle de l'œil droit, le gauche dans celle de l'œil gauche, on voit un seul point situé sur le milieu de la distance des deux points ; donc, dans ce cas, il n'y a pas eu projection de l'image suivant les lignes de direction ; du reste, Helmhollz, qui adopte la théorie de la projection, reconnaît lui-même que les partisans de cette théorie ont exagéré l'importance de la projection suivant les lignes de direction, et se borne à admettre que nous projetons dans l'espace, par un acte psychique, les réprésentations que nous nous faisons des objets.
La théorie de l'identité a été appelée aussi théorie nativistique, parce que ses partisans croient, en général, à un mécanisme inné en vertu duquel la notion de l'espace dérive de l'excitation de certaines fibres nerveuses. Cependant la plupart d'entre eux ne vont pas si loin qu'Héring et reconnaissent l'influence de l'expérience, au moins pour les phénomènes de la vision monoculaire.
La théorie des projections est aussi appelée théorie einpiris tique, parce que, d'après le plus grand nombre de ses adhérents, la notion d'espace et en particulier la notion de la profondeur nous sont fournies par l'expérience seule. Cependant quelques auteurs, comme Giraud-Teulon, Serres (d'Uzès), regardent l'appréciation de la position relative d'un point lumineux dans l'espace et de sa direction comme une faculté innée de la rétine.
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^6. — Perceptions irisuelles. — IVotioiis fournies par la Tue.
l. — CARACTÈRES DES PERCEPTIONS VISUELLES.
Extériorité des sensations visuelles. — Nous rapportons nos sensations visuelles au monde extérieur, par conséquent en dehors de nous, ou plutôt en dehors
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du globe oculaire, car ce sentiment d'extériorité existe aussi pour les parties de notre propre corps que nous regardons. Mais ce sentiment d'extériorité me parait une chose acquise par l'exercice et l'habitude, et non innée, comme le croient beaucoup de physiologistes. Si on détermine un phosphène oculaire par la pression, l'image phosphénienne nous semble, non pas extérieure au globe oculaire, mais localisée à la périphérie même de ce globe, au point diamétralement opposé au point comprimé. En effet, si, conservant les yeux fermés, nous voulons atteindre avec le doigt le lieu de l'espace où se produit le phosphène, le doigt vient se heurter invariablement à la paupière. Il est difficile de savoir quelles sont les sensations d'un nouveau-né ; mais ce qui est certain, c'est que dès que l'enfant commence à regarder, il croit que tous les objets qu'il voit sont à sa portée, et avance la main pour les saisir. Un aveugle-né, opéré par Cheselden, s'imaginait, dans les premiers temps, que tous les objets qu'il voyait touchaient ses yeux, de même que les objets sentis sont au contact de la peau.
Vision droite. — Les images rétiniennes sont, comme on l'a vu, renversées, et cette disposition a beaucoup embarrassé les physiologistes et les philosophes qui ont cherché à la concilier avec la vision droite. Je me bornerai à rappeler les théories les plus importantes, et à donner ensuite l'explication qui me paraît la plus acceptable.
Lecat croit que nous voyons les objets renversés, mais que l'esprit, grâce à l'expérience acquise par le sens du toucher, a appris à rectifier la fausse notion fournie par la sensation visuelle. Pour J. Mûller, quoique nous voyions les objets renversés, nous ne pouvons en acquérir la conscience que par des recherches d'optique, et comme nous voyons tout de la même manière, l'ordre des objets ne s'en trouve nullement altéré ; nous voyons tout à l'envers, même les parties de notre corps, et chaque chose conserve par conséquent sa position relative ; rien ne peut être renversé quand rien n'est droit, dit aussi Volkmann, car les deux idées n'existent que par opposition. Mais les observations sur les aveugles-nés qu'on vient d'opérer prouvent, contrairement à ces différentes opinions, que nous voyons toujours et immédiatement les objets droits et jamais renversés.
Dans la théorie de la projection, la vision des objets est droite, parce que nous voyons chacun de leurs points suivant la projection des rayons lumineux qui impressionnent la rétine ; la rétine transmet au sensorium non seulement l'excitation nerveuse qui constitue la sensation lumineuse, mais la direction du rayon lumineux excitateur, et, comme le fait remarquer Béclard, l'excitation n'a pas lieu sur une surface mathématique, mais suivant une ligne, suivant l'axe du cône ou du bâtonnet, et cette ligne nous indique la direction linéaire du rayon lumineux. Il me semble, en effet, qu'il y a là itn des éléments de la solution du problème. La rétine n'est pas seulement une surface, elle a une épaisseur appréciable, et de même que les excitations successives de points contigus de cette membrane situés en série transversale nous donnent la sensation d'une ligne transversale, de même les excitations successives de points contigus disposés en série, suivant l'axe d'un cône ou d'un bâtonnet, nous donneraient la sensation d'une ligne dirigée dans l'espace suivant la prolongation de l'axe de ce cône, c'est-à-dire de la direction du rayon lumineux. Les impressions rétiniennes pourraient donc, dans ce cas, être localisées suivant les trois directions de l'espace : en longueur, en largeur et en profondeur. On pourrait objecter à cette hypothèse que dans le cas d'une ligne transversale les points contigus de la réline impressionnés sont distincts, tandis que, dans l'autre cas, les points impressionnés appartiennent au même élément, cône ou bâtonnet, et ne peuvent donner qu'une sensation unique ; mais si on a égard à
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la structure lamellaire de l'article externe, on peut considérer chaque cône comme constitué par la réunion d'un certain nombre d'éléments distincts et impressionnables, et on voit que la disposition analomique des cônes et des bâtonnets n'exclut en rien cette hypothèse.
Mais il faut, en outre, faire intervenir un autre élément dans le problème. Quand nous parlons d'objets droits et d'objets renversés, de haut et de bas, nous rapportons toujours les objets extérieurs à notre corps et à la position de ses parties. Un objet sera situé en haut quand il sera du côté de notre tête, que pour le saisir nous serons obligés de porter la main dans la direction de la tête, et que pour le voir nous ferons un mouvement déterminé des yeux (que nous appelons élévation) ou un déplacement correspondant de la tête (renversement en arrière). Il en est de même pour ce qui est en bas, à droite, à gauche, et ces mots n'ont de sens pour nous que par les relations qu'ils expriment avec les différentes parties de notre corps.
L'erreur de la plupart de ceux qui ont cherché à expliquer la vision droite, c'est cette idée que le sujet est censé observer sa propre rétine et qu'il a une connaissance innée de la forme de cette membrane et de la position qu'y occupent les différentes extrémités nerveuses ; en réalité, nous ne connaissons pas plus l'image rétinienne que nous ne connaissons les muscles qui entrent dans un mouvement donné ; nous connaissons uniquement des sensations qui sont en relation de coexistence et de succession avec d'autres sensations soit de même nature, soit de nature différente, et à ce point de vue on pourrait dire, avec Helmhollz, qu'il n'y a même pas lieu de poser la question de la vue droite avec les images renversées. Nos perceptions, en effet, ne sont pas des images des objets, mais des actions des objets sur nos organes; elles ne sont pas objectives, mais subjectives (1).
Localisation des perceptions visuelles. — La question de la localisation 'des perceptions visuelles dans l'espace a déjà été traitée incidemment dans le paragraphe précédent, à propos des théories de la vision droite; cepeiidant le sujet demande quelques éclaircissements.
Soit d'abord la vision monoculaire. Une première remarque générale à faire, c'est que la localisation d'une perception visuelle ne peut se faire que par comparaison avec d'autres perceptions visuelles et par leur relation avec la position même de l'œil et de la tête. Supposons l'œil plongé dans l'obscurité la plus profonde, qu'on fasse apparaître subitement un point lumineux, nous aurons, en fixant ce point, la notion de sa position par rapport à la position de l'œil et de la tête, mais nous n'aurons aucune notion de sa position dans l'espace. Qu'on fasse alors apparaître un deuxième point lumineux, nous pourrons alors localiser le deuxième point lumineux par rapport au premier, et nous saurons s'il est situé audessus, au-dessous, en dehors ou en dedans. La localisation des perceptions visuelles exige donc la coexistence ou la succession de plusieurs impressions visuelles que nous projetons dans l'espace, dans des positions réciproques en rapport avec la position réciproque des points rétiniens excités.
Nous pouvons considérer trois directions principales correspondant aux trois dimensions de l'espace : la direction transversale (largeur), la direction verticale (hauteur), la direction sagittale (profondeur). D'après ce qui a été dit plus haut, la localisation de points lumineux suivant une direction transversale ou verticale (sur une ligne transversale ou verticale), ou autrement dit la localisation en surface, ne présente aucune difficulté, et nous voyons, soit simultanément (quand l'œil est im-
(1) Dans la théorie de Rouget, les rayons lumineux n'agissant sur les bâtonnets et les cônes qu'après leur réflexion sur la choroïde, l'image renversée par les conditions optiques de l'œil se trouve redressée naturellement, et le renversement physique est compensé et annulé (Note dans la thèse de M. Duval sur la rétine, p. 107).
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mobile), soit successivement (quand l'œil se déplace), tous les points d'une ligne transversale ou verticale, en môme lemps que la série des impressions simullanees (rétiniennes) ou successives (musculaires) nous donne la notion de la direction de celte ligne. Mais pour la direction sagittale il n'en est plus de même; nous ne pouvons voir qu'un seul point de cette ligne à la fois ; soit, en eiïet (fig. 524), une
Fig. 554. — Localisation des perceplions visuelle.'^.
série transversale d'éléments rétiniens AB, et chacun de ces éléments constitué par un certain nombre d'éléments plus petits, 1, 2, 3, 4, situés dans l'axe de chaque élément principal; soit, d'autre part, la ligne transversale ab, située dans l'espace et constituée par une série de points juxtaposés, chacun de ces points impressionnera un des éléments rétiniens et on aura la perception d'une ligne transversale, les points rétiniens impressionnés étant juxtaposés eux-mêmes en série continue, suivant une direction transversale ; mais il n'en sera plus de même pour les points c, d, e^f, g, situés dans l'espace en série linéaire, suivant la direction sagittale; un seul des points, le point c, impressionnera l'élément rétinien correspondant et nous ne pourrons donc voir à la fois qu'un seul point de la ligne cg. Mais nous aurons, malgré cela, la notion de la direction de cette ligne si nous supposons chaque élément rétinien formé par la série de petites particules impressionnables, 1, 2, 3, 4, 5, situées l'une derrière l'autre; cette notion de direction sera encore plus nette et il viendra s'y adjoindre la notion réelle de la profondeur de l'espace si nous accommodons successivement, pour les différentes distances de la ligne cg, de façon que les divers points de cette ligne viennent exciter successivement le même élément rétinien. Il se passe là le même acte musculaire que quand nous déplaçons l'œil horizontalement le long d'une ligne transversale, de façon que chacun des points de cette ligne fasse successivement son image sur le même élément rétinien. Seulement, cette notion de la profondeur est bien moins nette que les notions des deux autres dimensions de l'espace, et c'est précisément le but principal de la vision binoculaire de donner à cette perception de la profondeur toute sa puissance et toute sa netteté.
Continuité des perceptions Tisuelles. — T.es excitations lumineuses simultanées excitent des éléments distinctes de la rétine; ainsi, une ligne transversale excitera cent cônes, je suppose, en série transversale; mais, chaque élément impressionné donnant une sensation distincte, il devrait y avoir, comme résultat final, perception de cent pointsjuxtaposés en série linéaire transversale, et non perception d'une \\q,ne continue. En résumé, nous devrions voir une sorte de mosaïque analogue à certains dessins pointillés. Il faut très probablement faire intervenir ici l'influence de l'habitude et cette tendance au fusionnement des images, déj.à mentionnée plusieurs fois dans le courant du chapitre. Il n'y a qu'à se reporter au mécanisme par lequel se comble la lacune du punctim cœcum (page 520) pour comprendre facilement comment nous arrivons ainsi à combler toutes ces petites lacunes que l'in-
dépendance des éléments rétiniens produit dans le champ visuel. Ce qui semble parler en faveur de cette hypothèse, c'est que, dans certains cas, ces lacunes sont visibles et perceptibles. Ainsi, le matin surtout, au moment du réveil, il survient quelquefois, soit par des actions mécaniques, soit sous l'influence d'une impression lumineuse vive, soit sans cause appréciable, des phénomènes enloptiques consistant en points colorés (ordinairement bleuâtres ou violets) disposés avec une régularité admirable qui rappelle tout à fait la disposition des cônes sur la tache jaune, et séparés par des intervalles obscurs; la figure est trop régulière pour que l'excitation ait porté seulement sur quelques-uns de ces éléments en respectant les autres, et on ne peut guère admettre autre chose qu'une excitation d'une région localisée de la tache jaune; seulement, comme elle se fait d'une façon inaccoutumée, l'habitude n'intervient pas et nous percevons chaque excitation élémentaire comme distincte et indépendante; la mosaïque ne s'uniformise pas.