II. — NOTIONS FOURNIES PAR LA VUE
Grandeur des objets. — Le champ visuel n'a, pour notre intelligence, aucune grandeur délerminée. Nos notions sur la grandeur des objels reposent sur les dimensions de l'image rétinienne (angle visuel] et sur l'appréciation de la distance. Le jugement joue, du reste, un très grand rôle dans l'appréciation de la grandeur, et il en est de même de l'exercice et de l'habitude. Dans beaucoup de cas, les mouvements du globe oculaire interviennent et nous fournissent, avec plus de précision encore, cette notion de grandeur, surtout s'il s'agit de comparer deux grandeurs ou deux distances difîérenles.
Illusions de la grandeur. — Il est souvent très difficile d'apprécier exactement les différences de longueur de deux lignes, et la comparaison est beaucoup plus difficile, à cause de l'astigmatisme, si on compare une ligne verticale à une ligne horizontale; en général, les lignes verticales nous paraissent plus longues que des lignes horizontales de même longueur; quand on veut tracer un carré, le côté vertical est trop court et la différence des deux côtés est, en moyenne, de 1/40^
La dislance cd (fig. 525) nous paraît plus petite que la distance ah qui est séparée
Fig. 525. — Illusion de la grandeur.
par des points intermédiaires. La lune, qui se lève à l'horizon, nous paraît plus grande parce que l'horizon, à cause des objels situés devant nous, nous semble plus éloigné que le zénith, dans la direction duquel l'œil ne rencontre aucun objet qui puisse servir de point de comparaison. Aussi la voûte céleste n'a-t-elle pas une forme hémisphérique, mais celle d'une voiite surbaissée.
Distance des objets à l'œil. — La distance des objets à l'œil peut s'apprécier par la vision monoculaire seule. Dans ce cas, cette appréciation se base, en premier lieu, sur la grandeur apparente de l'objet (angle visuel), et la comparaison de cette grandeur avec celle d'autres objets voisins ou intermédiaires déjà connus; un autre élément intervient aussi, ce sont les caractères mêmes de l'image, sa netteté, son éclat, les détails plus ou moins nombreux qu'il nous est permis de distinguer. Aussi, dans les pays montagneux, où l'air est plus pur et plus transparent, les habitants des plaines se trompent-ils facilement sur la distance des montagnes qu'ils aperçoivent à l'horizon et qui leur paraissent plus rapprochées qu'elles ne le sont en réalité, à cause de la netteté de leurs contours. L'accommodation, même
PHYSIOLOGIE DE L'INNERVATION. ^^'^ seule et en l'absence de toute autre condition, peut nous servir pour l'appréciation de la distance, mais seulement pour le passage de la vision éloignée à la vision rapprochée.
Dans la vision binoculaire, nous sommes renseignés sur la distance d un objepar le sentiment que nous avons du degré de convergence des deux lignes de regard, autrement dit, par une sensation musculaire. Cependant l'appréciation de la distance absolue est souvent très difficile et expose, comme l'ont montré Wundt et Helmholtz, à des illusions assez considérables. Si, les yeux étant fermés, on tient un crayon à une certaine distance du visage et qu'on cherche à amener les yeux dans une position telle qu'on le fixe au moment où on ouvre les yeux, la plupart du temps la convergence est insuffisante et le crayon paraît double.
Direction. — Comme la rétine est sensiblement sphérique, les lignes droites, quand elles ont une certaine longueur, présentent toujours une courbure appréciable. Si nous tenons une règle horizontalement au-dessus de l'œil, son arcte offre une concavité supérieure. L'appréciation de la direction des lignes ne se fait pas exactement de la même façon pour les deux yeux. Si on trace deux lignes se coupant à angle droit, l'une horizontale, l'autre verticale, pour la plupart des individus, pour l'œil droit, les angles situés à droite et en haut, en bas et à gauche, paraissent obtus, les autres aigus, et c'est l'inverse pour l'œil gauche.
Dans la vision indirecte, l'estimation de la direction est encore plus incertaine; si on se penche au-dessus d'une grande table, de façon à n'avoir plus, dans le champ visuel, de ligne droite qui puisse servir de point de repère, et que, fixant un point de la table, on cherche à placer trois pains à cacheter en ligne droite, à une certaine distance du point de fixation, on s'apercevra qu'on les dispose toujours suivant un arc dont la convexité est tournée vers le point de fixation.
L'expérience suivante, due à Zœllner, est un exemple curieux des illusions de direction. On trace, à la dislance de 5 à 8 millimètres les unes des autres, une série de bandes verticales, et par conséquent parallèles ; puis, sur chacune de ces bandes verticales, on trace des lignes parallèles égales et équidistantes qui les croisent obliquement, en les disposant de façon que leur obliquité soit de sens inverse pour deux bandes verticales voisines; dans une figure ainsi disposée, les bandes noires, au lieu de rester parallèles, paraissent convergentes ou divergentes, et semblent prendre une direction inverse de celle des lignes obliques qui les coupent.
Solidité des corps; stéréoscopie. — La perception de la profondeur a déjà été étudiée dans les paragraphes précédents, et c'est à cette perception de la profondeur que nous devons la notion de la solidité des corps. Celle notion est liée essentiellement à la vision binoculaire; elle est la conséquence de la projection stéréométrique des deux images rétiniennes, et, pour les objets vus en profondeur, ces deux images sont toujours différentes. C'est ce que prouvent, d'une façon indubitable, les phénomènes de la stdréoscopie.
Le stéréoscope a été imaginé par Wheatstone en 1833. Son principe est le suivant : Lorsque nous regardons un objet, un solide quelconque, par exemple, nos deux yeux le voient sous des points de vue un peu différents; ainsi soit un livre placé verticalement au-devant des yeux, dans le plan médian, et présentant son dos au regard; si les deux yeux sont ouverts, on voit à la fois le dos et les deux côtés du livre; si on ferme l'œil droit, on ne voit plus que le dos et le côté droit; si on ferme l'œil gauche, c'est le dos et le côté gauche. Chaque œil reçoit donc une image perspective différente du livre. Si alors vous représentez séparément sur un plan chacune de ces deux images et que vous les fassiez arriver simultanément sur des
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Fig. ô2G. — Stéréoscope de Brewster.
points correspondants des deux rétines, vous aurez d'une façon saisissante la notion corporelle de Tobjet comme si vous regardiez l'objet lui-même.
Les images stéréoscopiques doivent donc répondre à deux perspeclives différentes du même objet, prises à des points de vue différents, et le stéréoscope a simplement pour but de permettre à l'observateur la recherche et le maintien de la position convenable des yeux pour faire coïncider ces images. Le stéréoscope de
Wbeatstone se composait de deux miroirs qui réfléchissaient les images de façon à les faire coïncider comme si elles se trouvaient dans le même endroit. Le stéréoscope à prismes, de Brewster, est plus usité. Il se compose (fig. o26) de deux prismes p et r. dont les sommets se regardent; il en résulte que les points c 7 des dessins ab et aP paraissent situés au même point q; il en est de même des points a et a, qui paraissent en f, et des points c et 7 qui paraissent en o; les deux images ab et se superposent donc pour donner une image résultante /'ç>, ce qui procure la sensation de relief.
On peut, du reste, faire coïncider les images stéréoscopiques sans se servir d'aucun instrument ; il suffit, pour cela, de disposer les lignes visuelles en parallélisme, c'est-à-dire de fixer le point c avec l'œil r et le point -y avec l'œil p; on voit alors trois images, dont les deux extrêmes sont vues chacune par un seul œil, tandis que l'image intermédiaire, vue simultanément par les deux yeux, donne la sensation du relief; pour les personnes peu exercées à ce mode d'expérimentation, l'interposition d'un écran médian, placé comme l'écran g du stéréoscope, facilite la réussite en supprimant les deux images extrêmes. On peut encore y arriver en louchant de façon à amener un certain degré de diplopie et en superposant les deux images intermédiaires. Seulement, dans ce cas, il faut placer à gauche l'image destinée à l'œil droit et réciproquement ; sans cela on obtiendrait un relief renversé.
La comparaison des deux images rétiniennes, telle qu'elle se manifeste par la perception de la troisième dimension, est, comme le fait remarquer Helmhollz, d'une exactitude extraordinaire, et les différences qu'elle accuse seraient imperceptibles sans cela. Ainsi, si l'on combine au stéréoscope deux médailles frappées au au même coin, mais composées de métaux différents, l'image résultante paraît convexe et oblique au lieu d'être plane; cela tient à ce que les médailles n'ont pas la même dimension, à cause des différences de dilatation des métaux après le coup de balancier. Si, en typographie, on compose deux fois la même phrase, quelque soin qu'on prenne, les deux épreuves ne sont jamais semblables, et, examinées au stéréoscope, on voit certaines lettres se placer sur un plan différent des autres. Ce procédé permet de distinguer deux éditions différentes d'un même texte et de reconnaître les billets de banque faux.
On a imaginé plusieurs instruments dans lesquels le principe du stéréoscope se trouve plus ou moins modifié, et on a ainsi obtenu des résultats très curieux ; tels sont le tclestéréoscope, d'Helmholtz, qui exagère le relief des objets; le pseudoscopc qui renverse le relief des objets, fait paraître concaves les corps convexes; Viconos- (ope, de Javal, qui donne du relief aux images planes examinées avec les deux yeux, etc.
Le relief peut aussi se produire dans la yision monoculaire, mais alors l'interpré-
PHYSIOLOGIE DE L'INNERVATION. -^^^ talion est plus sujette à erreur; ainsi, si on regarde le moule creux d'une médaille, éclairé fortement sous une incidence oblique des rayons lumineux, il arrive souvent qu'on croit voir un modèle en relief de la médaille ; en même temps la lumière paraît venir de la partie non éclairée de l'appartement, ce qui donne cà l'image une apparence étrange ; quand on regarde binoculairemenl, l'illusion cesse le plus souvent. Si on regarde le dessin de la ligure ;i27, soit avec un seul œil, soit avec les deux yeux, on peut le voir tantôt comme si les cubes dont il est composé étaient creux, tantôt comme s'ils présentaient leurs angles saillants.
Fig. 527.
Illusion (le relief.
Fig. 528. — Projeclion de deux pyramides.
La combinaison des images stéréoscopiques produit encore, dans certaines conditions, ce qu'on appelle lustre st&réoscopiqiie. Si l'une des images est blanche et l'autre noire, ou si on leur donne des couleurs différentes, l'image résultante prend un aspect brillant remarquable. Aussi, si on regarde avec le stéréoscope de Wheaststone les projections de deux pyramides, l'une blanche à arêtes noires (fig. 528), l'autre noire à arêtes blanches, on voit une pyramide à arêtes noires et blanches et à faces grises, mais qui brillent comme si toute la pyramide était taillée dans le graphite.
Mouvement des corps. — Nous avons deux façons de juger du mouvement (les corps dans le champ visuel: tantôt l'œil est immobile, tantôt l'œil se meut dans le champ du regard.
Quand l'œil est immobile, nous jugeons qu'un corps est 'en mouvement quand l'image de ce corps (soit une source lumineuse) vient impressionner successivement des points différents de la rétine et qu'en même temps nous avons la conscience que les muscles de l'œil ne se sont pas contractés pour le déplacer. La coïncidence de ces deux phénomènes, excitation de points rétiniens différents et absence de contraction des muscles oculaires, se lie si invinciblement en nous par l'habitude à l'idée du mouvement des objets extérieurs, qu'elle entraîne avec elle beaucoup d'illusions qui s'expliquent ainsi facilement. Quand nous tournons rapidement la tète, les objets semblent se mouvoir en sens opposé; il en est de même quand nous sommes eu chemin de fer ou en bateau à vapeur. Si nous fixons un objet, et qu'avec le doigt nous déplacions l'œil, l'objet parait se déplacer en sens, inverse. L'illusion contraire peut aussi se produire lorsque, conservant l'œil immobile, nous regardons pendant longtemps l'eau d'une rivière du haut d'un pont; cette succession rapide d'impressions sur la rétine nous fait croire que la rivière est immobile et que c'est nous qui sommes entraînés avec le pont dans une direction opposée à celle du courant.
Quand V œil se meut^ nous jugeons qu'un objet extérieur est en mouvement, par le sentiment des contractions musculaires que nous excitons pour déplacer l'œil de façon à suivre du regard l'objet qui se meut et dont l'image se fait alors sur le même point de la rétine. Il en est de même quand, au lieu de l'œil, c'est la tête qui se déplace; mais, dans ce cas, la notion du mouvement, de sa vitesse, de sa
direction, est beaucoup moins précise que quand les muscles de l'œil entrent en jeu.
Biblioffraphie. — J. Ouc.hton : The second ary nature of binocular relief {Lamcet, 1884 et 188Ô!. — BuDDE : Ueber metakinetische Scheiiibewegungen, etc. (Arch. fur Physiol., 188i). — A. Leroy : De la perception monoculaire des grandeurs (Arch. d'Opht., V, 188Ô). — Tii. Lipps : Physiol. Stud., 1885. — H. Aubeht : Die Beivegunrjsempfindung (Arch. f. Ophth., t. XXXll). — J. Loeh : Ueber die optische Inversion ebener Linearzeichnungen bei einâugiger Betrachtung (A. de Pli., t. XL, 1887). — J. Hoppe : Beitrag zur ErkUirung des Erhaben-und Vertieftsehens (id.). — J. Loeb : Dioptinsche Fehler des Auges als Hiilfsmittel der monocularen Tiefenwahrnehmung (id., XLI, 1887).
§ 7. — Physiolog^ie «les partieH accessoires de l'œil.