‹ Nouveaux éléments de physiologie humaineChapitre 235 sur 377 · OLFACTION · texte numérisé non relu

OLFACTION

Corps odorants. — Il est difficile, dans l'état actuel de la science, de préciser ce qu'on doit entendre par co?ys odorant, et nous ignorons absolument à quel caractère de ces corps correspond la sensation d'odeur. Tout ce que nous savons, c'est que ces corps doivent être volatils et que des particules infiniment petites suffisent pour déterminer une excitation des nerfs olfactifs; ainsi, de l'air contenant un millionième d'acide sulfh}'drique est encore perceptible à l'odorat, et des fragments de musc ou

{l) A consulter : Helmholtz : Optique physiologique (1856-1860; trad. franc., 18G7). — ' Giraud-Teuloii : l'hys. et pat. fonctionnelles de la vision binoculaire, 1861. — Kaiser Compend. der physiologischen Optik, 1871.

d'ambre conservent leur odeur pendant des années sans perdre sensiblement de leur poids.

Les caractères des corps odorants ont été étudiés par Venturi, B. Prévost et Liégeois. Si on dépose à la surface de l'eau du camphre, de l'acide succinique, etc., ces corps se meuvent sur l'eau avec une rapidité extrême; de même toute substance odorante, concrète ou fluide, mise sur une glace mouillée, fait écarter surle-champ l'eau qu'elle touche, de sorte qu'ils se forme tout autour du corps un espace de quelques pouces. On pourrait, d'après ces caractères, distinguer les corps odorants de ceux qui ne le sont pas {odoroscopie de Prévost). A ces caractères Liégeois en ajoute deux autres : en premier lieu, quand les corps odorants sont en poudre, si on les projette à la surface de l'eau, ils s'étalent avec une rapidité extrême, chaque particule s'éloignant l'une de l'autre (poudre de cumin, de benjoin, etc.); en outre, les mouvements du camphre et de l'acide succinique s'arrêtent quand un corps odorant touche l'eau sur laquelle ces corps se meuvent. Si on verse sur de l'eau un peu d'huile essenlielle ou d'huile fixe, cette huile s'étale sur toute la surface de l'eau et forme une pellicule mince constituée par des granulations huileuses d'une finesse extrême, 0""»,001 à 0,003, granulations qui sont entraînées avec la vapeur d'eau qui s'échappe des couches superficielles. Cette division extrême des substances huileuses au contact de l'eau facilite leur dissémination dans l'atmosphère et, par suite, leur transport jusqu'au nerf olfactif ; aussi certaines substances qui, comme les huiles fixes, n'ont pas d'odeur à l'état pur, deviennentelles odorantes au contact de l'eau (Liégeois), et on sait depuis longtemps que les odeurs des fleurs sont bien plus sensiblesle matin à la rosée ou quand l'atmosphère est chargée de vapeur d'eau, comme après la pluie. Ces considérations ne peuvent s'appliquer aux odeurs minérales. Voir Liégeois, Sur les mouvements de certains corps organiques à la surface de l'eau {Archives de physiologie, 1868).

Une expérience de Berthollet démontre bien que la propriété odorante est due au dégagement de particules volatiles. Il place dans le vide barométrique un morceau de camphre et observe au bout de peu de temps une dépression de la colonne mercurielle.

En présence de ces faits il est difficile d'admettre la théorie dynamique et de comparer la transmission des odeurs à celle de la lumière, du son ou de la chaleur.

Tyndall a remarqué que la plupart des substances volatiles odorantes ont un notable pouvoir d'absorption pour la chaleur.

Transport des particules odorantes jusqu'à la muqueuse olfactive. — Les particules odorantes sont transportées mécaniquement par l'air jusqu'à la muqueuse olfactive ; l'air est le véhicule ordinaire des odeurs. Weber admettait même qu'on ne pouvait odorer quand les fosses nasales étaient remplies de liquide odorant, par exemple d'eau chargée d'eau de Cologne. Mais Aronsohn a montré que si l'on remplace l'eau par la solution physiologique de chlorure de sodium à 0,07 p. 100, l'olfaction se faisait parfaitement et que, dans l'expérience de Weber, l'insuccès tenait à l'altération par l'eau pure des cellules olfactives. Du reste les animaux qui vivent dans l eau ont en général une sensibilité olfactive très développée.

Pour que la sensation olfactive ait toute son intensité il faut que l'air qui transporte les particules odorantes soit en mouvement et que ce mouvement ait une

certaine direction. Quand on retient sa respiration ou* quand la respiration est très superficielle, la sensation olfactive est presque nulle. Le courant d'air inspiré doit avoir une certaine force comme dans l'action de flairer. Dans ces conditions il suit un trajet ascendant en avant, descendant en arrière en frôlant surtout la surface supérieure de la cloison et la partie antérieure du cornet moyen (1). Des inspirations successives et répétées facilitent l'olfaction.

L'air expiré qui arrive d'arrière en avant par l'orifice postérieur des fosses nasales détermine aussi, contrairement à l'opinion de beaucoup de physiologistes, des sensations olfactives très appréciables. 11 en est de même quand on projette directement le courant d'air odorant sur la muqueuse olfactive, à moins que le tube ne soit enfoncé en arrière dans les fosses nasales.

Excitation des nerfs olfactifs. — Les nerfs olfactifs sont les nerfs de l'odorat. 11 ne peut y avoir aujourd'hui sur ce sujet le moindre doute, malgré les faits contraires cités par Magendie. Si, après la destruclion des nerfs olfactifs, les animaux sont encore sensibles à l'ammoniaque, à l'acide acétique, c'est que ces substances agissent sur la sensibilité tactile de la pituitaire. Pour que l'olfaction se produise, il faut que la muqueuse se trouve dans certaines conditions ; quand elle est trop sèche ou trop humide, la sensation est abolie : c'est ce qui arrive dans le coryza par exemple.

Le mécanisme de l'excitation du nerf olfactif par les corps odorants est encore très obscur. Cependant il y a là probablement une action mécanique, un ébranlement d'une nature particulière, et cette probabilité ressort de la structure même des organes et des conditions physiques des corps odorants. D'après les recherches de Scbultze, les cellules nerveuses olfactives se termineraient, au moins chez beaucoup d'animaux, par des prolongements en forme de cils qui dépassent la surface de l'épithélium; on trouve donc là les conditions favorables à un ébranlement mécanique. Cependant en général on admet [plutôt que les particules odorantes se dissolvent dans le liquide qui humecte la pituitaire. J.-B. Wolff admet même, comme condition de l'excitation olfactive, une combinaison chimique de la substance volatile avec ce liquide.

L'excitation électrique de la muqueuse de l'odorat détermine des sensations olfactives. Si on remplit les fosses nasales d'une solution salée à 38° et qu'on fasse passer un courant à travers le front, on a une sensation olfactive au cathode à la fermeture du courant, à l'anode à la rupture (Aronsohn).

Sensations olfactives. — L'intensité des sensations olfactives dépend, d'une part, de la quantité des particules odorantes, de l'autre, du nombre d'éléments nerveux impressionnés, ou, ce qui revient au même, de l'étendue de la région olfactive. Cette sensation est, en général, très fugace et, pour qu'elle se maintienne, il faut que de nouvelles particules odorantes soient continuellement apportées aux extrémités nerveuses.

La finesse de l'odorat présente des différences individuelles considérables et peut, du reste, être accrue d'une façon remarquable par l'exercice. Chez

(1) Paulscn a étudié la marche du courant d'air inspiré sur des têtes dont les fosses nasales étaient tapissées en différents points de morceaux de papier de tournesol rouge. L'air inspiré à l'aide d'un mécanisme imitant le jeu des poumons était imprégné de vapeurs ammoniacales.

certains animaux, le chien, par exemple, ce sens est excessivement développé et a autant d'importance que la vue.

Quand on a fait arrivera chaque narine une odeur différente, il n'y a pas mélange des deux sensations; elles se succèdent alternativement, mais il n'y en a toujours qu'une seule à la fois.

La sensibilité olfactive s'émousse rapidement, et cet affaiblissement de la sensation se produit non seulement pour une même substance, mais encore pour des substances différentes.

Il y a en général inégalité de la sensibilité olfactive entre les deux côtés.

Dans l'ignorance oii nous sommes de la nature des odeurs, nous ne pouvons les classer que d'après le caractère même de la sensation olfactive, sans pouvoir rattacher ce caractère à une condition physique, comme on le fait, par exemple, pour le son, pour la hauteur ou le timhre. A ce point de vue, la meilleure classification est peut-être encore celle de Linné, qui classe les odeurs en : aromatiques (laurier), fragrantes (lis), ambrosiaques (ambre), alliacées (ail), fétides (valériane), vireuses (solanées), nauséeuses (courge). On trouvera ci-dessous en note une classification que je propose (1).

Les sensations olfactives consécutives ont été peu étudiées et sont mises en

(1) Daus mes Recherches sur le temps de réaction des sensations olfactives j'ai observé un certain nombre de faits dont je donnerai ici le résumé. La description de l'appareil employé se trouvera au paragraphe de ce livre qui traite du temps de réaction des sensations (Voir Psychologie physiologique). J'ai constaté dans mes expériences qu'il était impossible, pour certaines substances, le musc par exemple, de préciser avec netteté le moment où la sensation olfactive se produisait. Il y a donc, pour les différentes odeurs, une puissance de pénétration différente, puissance de pénétration qui est au maximum pour les substances comme l'ammoniaque, au minimum ou nulle pour le musc et les odeurs analogues. Cette puissance de pénétration parait être en raison inverse de la divisibilité de la substance odorante. On pourrait donc, à ce point de vue, diviser les odeurs en deux catégories, les odeurs pures, comme le musc, l'ambre, etc., et les odeurs mixtes daus lesquelles à l'élément odeur semble se joindre quelque chose de piquant qui les rapproche jusqu'à un certain point des sensations tactiles de la pituitaire. Dans cette catégorie rentreraient le chloroforme, la menthe, la valériane, etc., en un mot la plupart des substances qu'on désigne ordinairement sous le nom (X'odeurs. Je proposerais pour les distinguer, de leur donner des appellations différentes, et de désigner les premières par les noms de parfums ou de senteurs eu réservant le nom à'odeurs pour les secondes.

On pourrait alors dresser ainsi la classification des substances qui peuvent agir d'une façon ou d'une autre sur la pituitaire :

1° Odeurs n'agissant que sur les nerfs olfactifs :

a. Senteui's ou parfums. — Ex. : musc.

/j. Odeurs. — Ex. : menthe.

2° Substances agissarit à la fois sur les nerfs olfactifs et sur les nerfs du tact. — Ex. : acide acétique;

3" Substances n agissant que sur les nerfs tactiles. — Ex. : acide carbonique.

Dans les cas iVanosinie, l'odorat est tout à fait aboli. J'ai eu occasion d'en observer un cas-type dont j'ai donné les détails dans mun travail sur les sensations olfactives. Les substances odorantes (musc, éther, essence de girolle, assa fœtida, etc.) ne déterminent aucune sensation olfactive. Le tact de la pituitaire est conservé ; le sujet sent bien le contact d'une pointe mousse. L'ammoniaque et l'acide acétiques ont sentis, mais pas distingués l'un de l'autre. Le goût est intact; il roconnait les saveurs sucrées, salées, acides, anières. Mais tout ce qui, dans la gustation, dépend de l'odorat, lui échappe; il ne reconnaît pas le beurre frais du beurre rauce; il ne perçoit pas le bouquet des vins. 11 fume mais ne distingue pas les bons cigares des mauvais; la nicotine ne détermine chez lui aucune sensation olfactive. 11 reconnaît très bien le goût de brûlé et est très sensible aux mets poivrés. Eu somme toutes les sensations tactiles de la pituitaire, les sensations tactiles et gustatives de la muqueuse buccale sont conservées; l'odorat seul est aboli et aboli complètement.

doute par beaucoup de physiologistes; elles seraient dues à des particules odorantes restées dans les sinus et reprises par le courant d'air. Elles paraissent plus fréquentes pour les odeurs désagréables (odeur cadavéreuse).

Des sensations subjectives existent souvent chez les aliénés.

La distinction des sensations d'odeur et des sensations tactiles de la pituitaire (ammoniaque, acide acétique) est souvent difficile à faire, et dans le langage usuel on les confond sous la dénomination générale d'odeurs; cependant ce sont là de véritables sensations tactiles analogues à celles que ces substances déterminent quand elles sont mises en contact avec la muqueuse oculaire, par exemple (Voir : Gustation).

Usages de Todorat. — L'odorat, appelé par Kant un goût à distance, nous fait connaître certains caractères de nos aliments et de nos boissons et nous guide, par conséquent, dans le choix que nous en faisons ; les indications qu'il nous fournit, rudimentaires chez l'homme, très développées chez l'animal, concernent non seulement leur pureté, mais leurs qualités nuisibles ou favorables à l'alimentation. C'est ainsi que l'animal choisit certains aliments et en rejette d'autres sans autre guide que l'odorat. La pureté de l'air que nous inspirons nous est connue par le même moyen, et l'odorat nous révèle dans l'air atmosphérique des substances que les réactifs sont impuissants à déceler. Enfin le sens de l'olfaction a des rapports intimes avec les phénomènes d'innervation et en particulier avec l'innervation génitale; l'odorat est, chez les animaux surtout, l'excitateur principal des désirs vénériens.

Bibliog^raphie. — Fkançois-Franck : Art. Olfaction, du Dict. encyclopédique. — E. PaulsEi\ : Exp. Unt. ub. die Stromung der Luft in der Nasenhôhle (Wien. Acad., LXXXV, 1882). — A. Valentin : Uebe?' die Beschaffenheit der riechbaren Stoffe und die Ursachen des Riechens (Naturf. Ges. Bern, 1884). — E. Argnsohn : Beitr. zur PhysioL des Geruchs (Arch. f. PhysioL, 1884). — Id. : Ueber electrische Geruchsempfindung (id.). — H. Beaunis : Rech. sur le temps de réaction des sensations olfactives (dans : Rech. expér. sur les conditions de /'activité cérébrale, I, 1884). — S. Exner : Bemerk. iib. die Bedeutung der feucliten Schnauze der mit feinem G eriichssinne ausg estait eten Suuger (Zeitsch. f. wiss.Zool., 1884). — E. Kaufmann : Ueber die Bedeutung der Rieck-und Epithelialzellen der Regio olfactoria (Wien. med. Jahrb., 1885). — E. Argnsohn : Exp. Unt. zur PhysioL des Geruchs (Arch. f. PhysioL, 1885). — E. Fischer et Fr. Penzoldt : Ueber die Empfindlichkeii des Geruchssinns (Biol. Cbl., 1885) (1).

Page 1