Caractères des sensations tactiles
La durée des sensations tactiles ne correspond pas exactement à la durée de l'application de l'excitant, elle la dépasse ; il semble que l'action mécanique du corps en contact détermine une vibration qui survit un peu à Texcitalion, comme l'ondulation d'une nappe d'eau survit à la chute de la pierre qui l'a déterminée. C'est pour cela qu'une succession trop rapide d'excitations ou de contacts, comme dans l'expérience de la roue dentée citée ci-dessus, détermine une sensation continue au Ueu d'une sensation intermittente ; dans ce cas, la sensation consécutive à chaque choc d'une dent de la roue dure 1/640^ de seconde.
Un caractère important des sensations tactiles, c'est Y extériorité . La sensation tactile est rapportée par nous à la limite de la surface cutanée. Dans certains cas même, elle est rapportée à l'extérieur; ainsi, lorsque nous touchons le sol avec le bout d'une canne, nous sentons le sol; si le bâton est mobile dans la main, nous avons en même temps deux sensations : celle du bâton à la surface de la peau, celle du sol à l'extérieur. C'est de la même façon que, dans la mastication, nous sentons parfaitement les parcelles alimentaires qui se trouvent entre les dents.
Cette tendance à rapporter les sensations tactiles à la surface du corps explique comment cette projection se produit, même quand les nerfs cutanés sont excités dans leur trajet et non à leurs extrémités, comme dans l'état normal. Elle explique aussi comment les sensations qu'éprouvent les amputés par suite de l'excitation des nerfs sensitifs sont rapportées à la périphérie nerveuse absente, et comment ils croient sentir les doigts et les extrémités des membres qui leur ont été enlevés. De même après la rhinoplastie par transplantation d'un lambeau de la peau du front, l'opéré rapporte au front, c'est-à-dire à la place qu'il occupait primitivement, toutes les sensations qui se produisent dans le nez nouveau.
Un autre caractère essentiel des sensations tactiles, c'est leur localisation. Nous connaissons plus ou moins exactement le point touché ou pressé, et nous le rapportons avec plus ou moins de précision à une région déterminée du corps. Il semble que nous sentions la surface de notre corps comme une sorte de champ tactile dans lequel nous nous orientons, comme l'œil s'oriente dans le champ visuel, et cette locaUsation, qui nous permet
Fig. 531. — Expérience d'Aristote.
de juger de la position des corps par rapport à nous, de leur grandeur, de leur forme, est la résultante d'une série d'actes physiologistes et intellectuels compliqués sur lesquels on reviendra plus loin.
Celte localisation explique certaines illusions tactiles dont la plus connue est l'expérience d'Aristote (lig. 531). Si on croise l'index et le médius et qu'on roule entre les Jeux une pelile boule, on a la sensation de deux boules; c'est qu'en effet, dans la position normale des doigts, l'expérience nous a appris à fusionner, dans la notion d'un seul objet, les sensations localisées dans les parties oorrespondaïUes de deux doigta voisins, et à dédoubler, au contraire, à rapporter à deux objets distincts les sensations localisées dans des parties non correspondantes ; et celte tendance au dédoublement est si forte, que ce dédoublement se produit malgré la conviction que nous avons de tenir entre les mains un seul objet.
Pour apprécier la finesse de localisation de la peau, on emploie le procédé suivant : Le sujet en expérience
a les yeux fermés; la peau est toucbée avec une pointe noircie qui laisse une marque sur la peau, et le sujet indique avec une pointe l'endroit louché; la distance entre les deux points indique l'écart de la sensibilité. Celte localisation s'apprécie aussi en traçant ou en plaçant sur la peau des figures diverses (lettres, figures géométriques) que le sujet doit reconnaître.
Influences qui font varier la sensibilité tactile. — Les causes qui influencent cette sensibilité sont de deux ordres : les unes dépendent de la peau ellemême, les autres de l'état des corps avec lesquels elle est eu contact. L'épaisseur et la dureté de l'épiderme diminuent cette sensibilité, mais sa présence est indispensable. L'hyperhémie et l'anémie de la peau, son refroidissement {ancsihésie localisée), produisent le même résultat. La présence du duvet et des poils accroît la sensibilité à la pression ; il faut un poids plus lourd pour produire la sensation du contact sur les parties rasées que sur les parlies garnies de poils. Les bains d'eau chargée d'acide carbonique augmentent la sensibilité; de très faibles courants d'induction la diminuent.
La température du corps en contact exerce aussi son influence; un poids donné paraît plus lourd qu'un poids égal plus chaud; les deux pointes du compas sont mieux perçues quand leur température est inégale, et on les dislingue encore quand leur distance est plus petite que le minimum d'écart.
Vexercice modifie considérablement la sensibilité tactile, et cette modification s'etîectue même très rapidement; en quelques heures, la sensibilité de la face palmaire peut être quadruplée ; les progrès sont d'abord très rapides, puis plus lents ; il est vrai que la sensibilité ainsi acquise se perd très vite et revient en quelques heures au degré normal; cependant, par un exercice régulier et réitéré, les progrès deviennent permanents. On sait à quelle finesse de toucher arrivent les aveugles. Un fait singulier, c'est que l'exercice d'une partie modifie en même temps et augmente la sensibihté de la partie symétrique non exercée, fait qui
prouve que les modificalions anatoniiques amenées par l'exercice ont lieu, non dans les organes périphériques, mais dans les centres nerveux eux-mêmes.
L'exercice augmente aussi bien la sensibilité à la pression que la sensibilité à la distance ou la faculté de localisation. Pour juger la sensibilité à la pression, on place deux poids inégaux, soit simultanément sur des points symétriques de la peau, soit successivement sur le même point, et le sujet apprécie, sans le secours de lœil, la différence des deux poids. D'après Weber, on peut distinguer des différences de 1/40", pourvu que les poids ne soient ni trop légers ni trop lourds. Les augmentations de poids sont plus facilement perçues que les diminulions.
La palpation rectifie et perfectionne les sensations tactiles, et comme la main en est l'agent principal, on a voulu localiser dans cet organe le sens du toucher, sens répandu sur toute la surface de la peau. La palpation est un phénomène complexe dans lequel interviennent non seulement les sensations tacliles, mais l'action musculaire, et auquel des actes cérébraux très compliqués donnent un caractère essentiellement intellectuel (1).
Vhabitudc émousse non la sensibilité, mais la sensation tactile : une impression prolongée finit par ne plus déterminer de sensation; nous ne sentons plus nos vêtements qui sont journellement en contact avec la peau; il suffit même d'un temps très court pour que la sensation disparaisse quand le contact se prolonge, surtout si le corps en contact éveille en nous une sensation déjà connue.
L'influence de la fatigue sur les sensations tactiles a été peu étudiée.
Les sensations tactiles sont souvent le point de départ de réflexes qui varient suivant les régions excitées et le mode d'excitation. Tout le monde connaît les réflexes (rires, convulsions) produits par le chatouillement; il en est de même pour les muqueuses; tels sont l'éiernuement par le contact de la piluitaire avec certains corps, la toux par la titillation du conduit auditif externe, etc.
Le rôle du toucher dans les phénomènes intellectuels sera étudié dans le chapitre de la psychologie physiologique.
Analyse théorique des sensations tactiles. — L'analyse des sensations tactiles est encore très incomplète et on en est réduit, sur ce sujet, à des hypothèses. 11 me paraît cependant utile de donner une idée de la façon dont ces phénomènes peuvent être interprétés.
On serait porté à admettre qu'à chaque sensation simple de contact ou de pression correspond l'excitation d'une seule fibre nerveuse primitive et que l'excitation simultanée de deux fibres nerveuses distinctes donnera une sensation double. En réalité, il n'en est pas tout à fait ainsi; quelque aigus que soient les corps en contact avec la peau, ils exciteront toujours plus d'une fibre nerveuse primitive sans donner pour cela une sensation double. C'est qu'ici intervient une opération intellectuelle déjà étudiée à propos des autres sensations, c'est la tendance qu'a l'esprit à fusionner en une seule sensation les impressions qui atteignent des fibres nerveuses voisines. Pour qu'il y ait deux sensations distinctes, il faut qu'il y ait une ou plusieurs fibres inexcitées (ou peut-être moins excitées?) entre les deux points touchés.
Pour faciliter l'interprétation des phénomènes tacliles, on peut comparer la peau à une sorte de damier dont chaque case [cercle de sensation de Weber) serait innervée par un filet nerveux distinct; dans les régions les plus sensibles, les cases seront plus petites, et le nombre des terminaisons nerveuses plus considérable.
(I) Blasohko a appelé l'attention sur le rôle de? poils dans la sensibilité tactile et divise l'organe du toucher en partie papillaire servant à la palpation et au toucher direct et partie ciliaire servant au toucher indirect.
Ainsi, la région cutanée A, par exemple (fig. 532), sera innervée par 9 nerfs et comprendra 9 cases, tandis que la région B, quoique de même étendue, comprendra 36 cases et recevra 36 fibres nerveuses.
Si, dans la figure A, on place les branches du compas sur a et c, dans la première case, il n'y aura qu'une sensation simple ; il en sera de même si on place la seconde branche du compas sur une des cases voisines; par contre, si on place une des pointes en c et l'autre en e, il y aura sensation double parce qu'entre les deux pointes il y a une case inexcitée. Si, au lieu de la région cutanée A, nous prenons la région cutanée B, où les cases sont moitié moins larges, la distance minimum des deux branches du compas devra être moitié moins grande qu'en A pour avoir une sensation double. Cette hypothèse explique assez bien, au premier abord, la différence de sensibilité des diverses régions de la peau, mais elle ne suffit pas pour tous les cas. En etïet, la môme distance de deux pointes du compas
Fig. 532. — Schéma de l'innervation tactile.
C e, qui, dans la position de la figure 532, A, donne une sensation double, donnerait une sensation simple si on les place sur deux cases voisines, ce qui n'est pas; en outre, elle ne peut expliquer le perfectionnement de cette sensibilité par l'exercice. On est alors forcé d'admettre que les circonscriptions nerveuses cutanées (cercles de sensation des auteurs) empiètent les unes sur les autres, autrement dit qu'un même point de la peau reçoit des filets nerveux provenant de plusieurs nerfs et que, par suite, un corps quelconque en contact avec la peau excite en môme temps plusieurs fibres nerveuses. On représente alors les départements nerveux par des cercles enchevêtrés les uns dans les autres.
La figure 533 représente ce mode d'innervation. Soit une coupe transversale schématique d'une région cutanée ; cette étendue cutanée recevra un certain nombre de fibres nerveuses, et chaque fibre nerveuse fournira plusieurs filets empiétant sur les filets des nerfs voisins. Soit maintenant un corps, une pointe de compas, par exemple, venant au contact de cette surface en a, il excitera dans celte étendue de peau toutes les (îbres nerveuses de 2 à 6, mais l'excitation n'aura pas sur toutes la même intensité, elle sera au maximum pour la fibre, 4, plus faible pour les fibres 3 et 5; au minimum pour les fibres 2 et 6 ; on pourra donc représenter l'intensité de l'excitation de la peau sur cette surface par une courbe A dont la hauteur correspondra à l'intensité de l'excitation. La sensation éveillée par ce corps sera simple, quoiqu'il y ait plusieurs fibres excitées, parce qu'il n'y aura pas de lacune dans l'excitation. Soit maintenant une autre pointe du compas
oOO LIVRE QUATRIÈME. — PHYSIOLOGIE SPÉCIALE.
en b, les fibres 0 à 13 seront excitées dans les mêmes conditions que tout à l'heure les fibres 2 à 6, et entre ces deux régions il y aura une région intermédiaire dans laquelle les fibres nerveuses 7 et 8 seront absolument inexcitées; on aura donc là les conditions nécessaires pour une sensalion double, c'est-à-dire une lacune dans l'excitation nerveuse. Si, au lieu de placer la deuxième pointe du compas en b, je la place en c, les fibres nerveuses 7, 8, 9, 10 et H sont excitées et il ne reste entre les deux pointes aucun élément nerveux absolument inexcité; mais l'excitationdes G et 7 est excessivement faible et il devient possible, par l'attention et l'exercice, de faire abstraction de cette excitation légère pour ne sentir que les deux maxinia correspondant aux autres fibres et rendre la sensation double ; l'exercice et l'attention pourront encore aller plus loin, et on conçoit que dans certaines condi-
Fig. 533. — Schéma de Vinnervation tactile.
lions (aveugles) deux excitations 5 et c puissent encore donner une sensation double; il suffit alors qu'il y ait simultanéité de deux sensations fortes, séparées par une sensation plus faible, sans avoir besoin de recourir à une lacune complète dans l'excitation sensitive.
Le nombre d'éléments inexcités ou moins excités nous permet de juger de la dislance qui sépare les deux corps en contact avec la peau; aussi comprend-on facilement que, sur les régions plus pauvres en nerfs, les deux pointes ne donneront qu'une sensation simple pour le même écart des deux branches.
Quel est maintenant l'élément de la sensation tactile, l'unité tactile, si on peut s'exprimer ainsi? C'est probablement une sensation simple, analogue aux sensations qui constituent le fourmillement, ou à celles qu'on éprouve par la compression légère d'un nerf, le nerf cubital, par exemple, mais atténuée par l'épiderme. Il y aurait donc là, comme élément spécial, une fulguration légère, une sorte d'étincelle sensitive correspondante à l'excitation d'une fibre nerveuse isolée. La sensation tactile que, jusqu'ici, nous avons considérée comme simple, ne serait donc, dans ce cas, qu'une sensation composée d'un certain nombre d'unités, de même qu'un son qui nous paraît simple est, en réalité, composé de plusieurs sons et de plusieurs excitations nerveuses. Quand, d'un autre côté, l'excitation devient trop
intense, les fulgurations partielles se fusionnent en une sensation que nous appelons douleur.
Blix et Goldscheider, dans leur recherches sur les nerfs de température (voir plus loin) ont reconnu qu'il existe dans la peau certains points spéciaux, points de pression, qui sont spécialement sensibles à la pression quand on les touche avec une pointe mousse, tandis que les points voisins ne déterminent pas celte sensation spéciale. Goldscheider la compare à la sensation d'un petit grain dans la peau {sensation de granulation).
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Article IT. — Sensations de température.