UNE SOIREE EN
le second dans ses élans métaphysiques : le fantôme de la patrie déchirée restait toujours devant ses yeux.
L'Anglais, loyaliste et religieux, s'étonnait de nos discordes, de nos aspirations confuses, de nos volontés chancelantes ; il indiquait le remède appliqué par ses compatriotes; il ne comprenait pas que l'on n'y recourût point.
Tous les quatre s'entendaient pourtant; c'est qu'ils avaient un même amour pour le blessé, un même désir de le sauver.
« Il faut élever le peuple à la science, disait le médecin français.
— Il faut apprendre à penser et dégager les rapports des choses, disait le Luxembourgeois.
— Il faut revenir à la foi, disait le vicomte.
— Il faut rentrer dans la tradition » , disait l'Anglais.
Ils s'encourageaient et se consolaient l'un l'autre. Ils se rapportaient tant d'exemples de courage et d'abnégation dont ils avaient été les témoins ! Ils avaient suivi l'armée dans toutes les étapes de sa voie douloureuse, et ils venaient de retrouver, l'un ses blessés de Sedan, l'autre ses mobiles de la Loire, accourant avec leurs capotes en lambeaux et leurs fusils rouilles, prêts à de nouveaux sacrifices pour la patrie. Ils avaient vu se dégager de la conscience du peuple de nos provinces un sentiment simple et vrai des nécessités sociales, et cela leur faisait oublier tant de discordes misérables, de prétentions égoïstes et de sophismes impertinents. Tous, enfin, étaient d'accord sur le remède : le travail à tous les degrés et l'exemple surtout, seule morale efficace, seule discipline profitable aux nations.
« Que les classes qui s'intitulent dirigeantes diri-
gent, que les classes qui se prétendent instruites s'instruisent, que ceux qui parlent de science deviennent savants, que ceux qui se parent du titre de travailleurs travaillent, que ceux qui se plaignent des convoitises d'en bas cessent de convoiter au-dessus d'eux, que ceux qui veulent une religion pour le peuple la pratiquent, que ceux qui veulent un peuple moral, patient, résigné, sans passions, sans vices, soient eux-mêmes vertueux, respectueux, sans caprice, sans préjugés et sans vanité.
« La liberté, pour être bienfaisante, ne doit être que le pouvoir de mieux faire. Nos guerres sociales ne sont que le résultat de notre impuissance à nous connaître les uns les autres, à nous convaincre, à nous aider. Nous sommes condamnés à devenir meilleurs ou à périr.
« Dès qu'un peuple s'arrête dans son essor, qu'il cesse de s'élever à des mœurs plus pures, à des découvertes plus étendues, à des sciences plus parfaites, tous les efforts de la vie sociale se concentrent dans le raffinement des idées acquises et des jouissances présentes ; les arts se corrompent, les mœurs se relâchent, les convoitises surgissent; au lieu de continuer l'œuvre des ancêtres, le peuple emploie son activité à la détruire ; il raille ses héros, sape ses monuments, renie son passé, ruine tout ce qui faisait jusqu'alors la grandeur de la patrie. A mesure que le fonds moral et intellectuel de la nation s'appauvrit, les luttes des partis deviennent plus ardentes, la pensée se rapetisse et se corrompt à ce point que les mots tiennent lieu des choses, que l'on se bat pour des formules, que l'on croit vaincre avec des discours et fonder avec des phrases. C'est le règne des rhéteurs et des sophistes. Malheur aux peuples qui le supportent !
« La question est posée pour nous : ou nous profi-
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terons de nos malheurs pour apprendre à mieux penser et à mieux agir, ou nous userons l'énergie qui nous reste à rêver un retour de fortune politique impossible au millieu de nos luttes intestines; — et, dans la dissociation des idées et le conflit des convoitises, ces luttes se multiplieront et hâteront la déchéance. »
Ainsi moralisait le philosophe de Luxembourg. La nuit était venue. Le vicomte nous conduisit au premier étage ; les lumières étaient éteintes : il ne fallait pas désigner la maison aux canonniers delà Commune. Nous nous assîmes sur le balcon et nous regardâmes.
Le ciel était d'un bleu foncé, avec des myriades d'étoiles. Au-dessous de nous, la vallée s'élargissait jusqu'à la Seine, qui coulait comme un ruban de métal miroitant dans la nuit. Au loin dans la plaine, Paris s'étendait : des lumières indiquaient le rempart; on voyait se dessiner dans l'ombre le profil romain du viaduc d'Auteuil; au-dessus de la ville, une nuée opaque planait; dans les ombres d'en bas, un dôme doré se détachait comme un reflet d'étoile.
Nous songions à tout ce que cette ville renfermait de misères et de passions, à l'effroyable épidémie sociale qui s'était abattue sur elle, à tout ce qu'il y avait là, pour un peuple consciencieux de son histoire, de fautes accumulées et d'erreurs à réparer.
Cependant un pétillement se fît entendre ; dans le lointain confus de la plaine, des étincelles se détachaient ; elles allaient, venaient, comme sur un papier brûlé qui se tord et se calcine : c'était la fusillade qui commençait aux avant-postes. Tout à coup une lumière rouge se détacha du rempart ; on entendit une détonation, suivie d'un sifflement sinistre : un obus était parti de Paris. Un coup de tonnerre éclata sous nos pieds, un nuage
blanc s'éleva au-dessus des masses sombres des bois de Bellevue : nos batteries avaient répondu.
Gela dura près d'une heure, puis la canonnade cessa. Alors ce fut toute la douceur d'une nuit de mai : le parfum des fleurs rafraîchies, les murmures charmants du soir; à nos pieds, des enfants jouaient en riant dans les jardins, et, dans le bosquet voisin, les rossignols chantaient.
Chacun de nous se sentait ému jusqu'aux larmes. Ces étoiles au ciel, ce calme de la nuit, ces rires d'enfants, ces chants dans l'air, il nous sembla que c'était l'avenir : nous nous reprîmes à espérer.