‹ Nouveaux essais d'histoire et de critiqueChapitre 13 sur 15 · UNE SOIREE EN · texte numérisé non relu

UNE SOIREE EN

ministre de la guerre le voit pansant les blessés au milieu du feu; il le remarque, demande son nom et lui envoie la croix d'honneur.

L'Anglais était un officier de la milice ; on l'appelait le Capitaine. Il avait rempli la mission souvent périlleuse de conduire à l'armée de la Loire des convois d'ambulance. Après la guerre, il fut délégué par les sociétés agricoles d'Angleterre, qui envoyaient à nos compatriotes des semences pour leurs champs. Il s'était établi à Paris; la guerre civile éclata, et il reprit à Versailles son service d'ambulancier.

Des deux Français, l'un était un jeune médecin qui s'était distingué au Mexique et venait de déployer, pendant la dernière campagne, un infatigable dévouement. Le second appartenait à une des plus nobles familles de notre pays normand. Il avait toutes les qualités primitives de sa race : le courage calme, la résolution patiente, l'esprit entreprenant, avec la douceur du caractère et un tour d'imagination mélancolique. C'était, de plus, un lettré et un artiste. Lié avec le Capitaine, il l'avait suivi dans toutes ses pérégrinations. En ce moment, il représentait aux avant- postes la Société de secours aux blessés. Les deux médecins l'accompagnaient au champ de bataille, et le Capitaine lui servait de second.

Les présentations achevées, le médecin français, qui remplissait les fonctions de maîtresse de maison, s'informa du diner.

« Il n'est pas encore sept heures, dit une vieille paysanne qui faisait le ménage des quatre amis ; l'obus n'est pas arrivé. »

Ces mots demandaient une explication ; le vicomte nous la donna.

« Vous voyez ce petit camp de nos troupes, de

l'autre côté de la vallée. Tous les jours, à midi et à sept heures, les gardes nationaux y envoient un obus. Il est inoffensif et ne blesse jamais personne ; les soldats l'attendent au passage, et il sert d'horloge aux gens du pays. Tenez, le voici »

Un sifflement se fit entendre ; c'était comme l'approche d'un serpent invisible à travers l'espace. Un bruit sourd éclata : nous vîmes un petit nuage de fumée s'élever entre les tentes.

« Le dîner est servi »•, dit la paysanne.

Le menu était modeste; on causa pour l'assaisonner. La nuit vint; on alluma des chandelles fichées dans des obus et la conversation reprit son cours. Aucun de ces hommes ne parlait de soi; c'était le dévouement sans phrases et le patriotisme sans déclamation.

Le médecin français était de la jeune école scientifique, réaliste et positive. Il se flattait de posséder des explications nettes et des solutions précises pour tous les problèmes. 11 était de ce temps et de cette terre : il ne cherchait ni à s'élever plus haut ni à se pousser plus loin.

Le docteur luxembourgeois, avec son esprit encyclopédique, nourri de la moelle d'Aristote et du suc de saint Thomas, planait au-dessus des questions, des hommes et des peuples. Les crises auxquelles il assistait, et dans lesquelles il jouait sa vie avec un détachement absolu, n'étaient pour lui que des accidents transitoires ; il en cherchait la cause profonde, la loi générale, et se demandait ce qu'en aurait pensé Pascal.

Le vicomte, catholique et gentilhomme, montrait plus de tristesse et moins d'ardeur confiante ; il ne sentait pas les blessures plus vivement que ses amis, mais il ne croyait point aux solutions du premier et ne suivait pas

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