A MON FILS
ALBERT-ÈMILE
Je dédie ce petit livre
où j'ai rassemblé les quelques vues
que trente années d'observation et d'études
aux affaires étrangères, aux assemblées ,
aux archives ,
m'ont ouvertes sur V histoire.
Nous avons, en histoire, le préjugé du détail; ce préjugé est destructif de l'art et de la science historiques. Qui n'a lu, qui n'a entendu, qui n'a répété ces phrases : « Gomment prétend-on restituer l'histoire du passé, qui est morte et enterrée dans les livres, alors que l'on ne peut savoir celle du présent, qui vit en nous et autour de nous? Il n'y a de vrai que les choses vues et les notes prises sur le vif; or, deux personnes qui assistent au même événement ne le voient point des mêmes yeux et ne le notent point du même crayon. Du plus petit fait divers au plus gros fait politique, réunissez tous les témoignages, compilez tous les récits, entassez les chxo^-
niques des journaux les mieux informés : plus vous accumulerez de documents, moins vous aurez de réalité; si vous êtes prudent, vous conclurez que, s'il s'est passé quelque chose, il est téméraire de vouloir le connaître et impertinent d'essayer de le comprendre. »
Les sceptiques en tirent cette opinion que tout s'en va au hasard, que tout se fait par compère et commère; qu'il faut écouter les anecdotes, parce qu'elles sont amusantes, les raconter, parce qu'elles font de l'effet, mais se garder d'y croire, parce qu'elles sont incertaines; de même, en histoire, il convient de s'en tenir aux mémoires qui divertissent, de négliger les historiens qui ennuient, de ne se point fatiguer l'esprit à chercher des explications où il n'y en a pas, à pénétrer les secrets de la Providence , à deviner les énigmes du destin , à suivre dans leurs spéculations vaines les rêveurs qui ont tâché de former des faits un système enchaîné, d'y démêler les effets et les causes, d'ordonner les événements, de dégager le permanent dans les faits, le dominant dans les caractères et de manifester la raison d'être du passé en le développant sous nos yeux. Tout est confusion dans le présent, tout est brouillard dans le passé; tout s'écoule, tout fuit. L'image qui se dessine dans nos yeux s'y évanouit aussitôt; l'image qu'évoque l'historien n'est qu'un fantôme; il n'y a d'à peu près sûr et d'intéressant que le petit fait personnel, et ce petit fait est insignifiant, car il est, en soi, inintelligible : il n'est l'effet d'aucune cause déterminée, il ne produit aucune conséquence appréciable, il ne nous apprend rien sur l'ensemble des choses. A quoi bon remuer cette poussière d'anecdotes douteuses, sinon pour s'en divertir et ramener à la mesure, c'est-à-dire au néant, les prétendus meneurs et les prétendus juges des hommes? Montaigne
avait raison : « C'est un contrerolle de divers et muables accidents et d'imaginations irrésolues. »
L'objection est spécieuse; la réponse est d'une grande simplicité. Le contemporain ne voit pas plus l'histoire que le nageur ne voit l'océan où il se baigne : de petits flots au milieu desquels il se débat, un courant contre lequel il lutte ou qui l'emporte, rien de plus. L'homme est un passant qui marche avec d'autres et les regarde aller, comme il est regardé d'eux, sans plus savoir où ils vont qu'ils ne savent où il va. Les événements se déroulent autour de nous ; nous en discernons rarement l'origine, nous n'en connaissons jamais la fin ; dans cet enchaînement de causes et d'effets, les causes nous sont cachées, les effets invisibles. Nous sommes réduits à observer les accidents, c'est-à-dire les détails qui nous semblent sans lien; n'apercevant que cela, nous nions qu'il y ait autre chose, éblouis que nous sommes par les figures changeantes et bariolées qui se succèdent en désordre et s'effacent l'une l'autre dans notre chambre noire.
L'extraordinaire seul nous frappe; nous ne notons que l'inattendu : un orage, la grêle, un cyclone, un tremblement de terre; tandis que nous demeurons insensibles au mouvement de rotation du globe. La foule admire un coureur, un acrobate, une machine nouvelle qui roule plus vite que les autres, et elle ne réfléchit pas aux prodigieuses évolutions qui l'emportent avec notre univers. Il faut quelque science et quelque effort de raison pour se rendre à l'hypothèse de la gravitation universelle; il ne faut qu'un peu d'imagination pour croire que, si la terre tourne, c'est que quelque dieu la meut ou, tout bonnement, que le vent la pousse dans l'espace comme il pousse les bateaux sur la mer. C'est
la vision, c'est la conception commune. Celles du savant et de l'historien sont tout autres.
L'historien ne considère que des faits accomplis; ils ont un commencement, un cours, une fin; ils ont leurs rapports avec d'autres faits qui les motivent et les déterminent; parmi ces faits, il en est qui se dégagent audessus des autres, qui ont des origines plus anciennes, un cours plus continu, des suites plus durables. Il y en a qui sont passagers, il y en a qui sont permanents.
L'historien distingue ces faits permanents, il les extrait de la foule des autres; il les compare; il cherche les relations qu'ils ont entre eux, c'est-à-dire leur explication.
Tout ce qui n'est pas ces faits principaux ou ne contribue pas à les expliquer, il le néglige comme inutile. Ce que les contemporains ne pouvaient discerner, la raison d'être des choses, apparaît alors à ses yeux. Il sait qui passe, d'où l'on vient, où l'on va, et il le sait positivement. Si, au lieu de s'attachera ces mouvements d'ensemble, à ces mouvements prolongés et liés, il ne veut tirer des témoignages du passé que des mouvements individuels, des gestes fragmentaires, des paroles détachées, il ne ressuscite que la confusion, et, pour remettre son lecteur dans l'état d'âme des contemporains, il le rejette dans la foule d'autrefois, incohérente et bourdonnante, aveualée et étourdie.
Cependant, nous sommes tous de la foule, et, en tout temps, la foule est avide des bruits qui courent, des
nouvelles qui se murmurent à l'oreille. Elle est insatiable de confidences; elle a la passion du mystère dans les événements et de l'extraordinaire dans les explications. Il n'est point d'anecdote folle qui ne trouve un badaud pour la croire, pourvu que le badaud s'imagine être le premier à la recueillir ou le seul à la connaître. D'où le prestige des mémoires, qui est celui du théâtre et du roman : l'illusion que le drame se joue pour nous seul et que nous sommes dans le secret alors que les acteurs eux-mêmes n'y sont pas. On sait bien qu'il y a des machines, des dessous et des coulisses où l'on ne pénètre pas, un auteur qui a tout arrangé; mais qu'importe si l'on n'en voit rien, si les décors et les trucs sont bien ménagés, si l'aventure est amusante, si l'intrigue est bien filée, si les péripéties surprennent, si les héros sont sympathiques, si les traîtres sont de la race, delà figure, de la profession que l'on n'aime pas, si, enfin, la scène à faire est faite à notre goût?
Ainsi procèdent, en général, l'auteur de mémoires et le chroniqueur : ils ne s'embarrassent pas de réflexions importunes ; ils n'exigent de leur lecteur aucune attention incommode. Ils ne lui demandent point de juger l'ensemble des affaires, jugement scabreux et difficile. D'ailleurs, tous ceux qui en ont jugé avant notre auteur se sont trompés. Ils ignoraient le fin des choses. Notre auteur le révèle, et tel que toute l'histoire en est bouleversée. Il n'a qu'une philosophie rudimentaire; elle est accessible aux cerveaux les plus frivoles : il rapporte tout à une cause finale qui est sa personne. Gomme il met le lecteur de compte à demi dans ses intérêts et dans son aventure, le lecteur le laisse volontiers se vanter à l'infini : il se trouve flatté d'être le confident d'un homme qui a tout vu, tout su, tout deviné, tout combiné
et qui aurait tout conduit le mieux du monde si quelque fâcheux hasard, l'intervention de quelque sot ou de quelque scélérat, n'avaient inopinément dérangé les choses. Le si est le premier et le dernier mot de l'histoire anecdo tique et la grande recette de fabrication des mémoires à succès. Si Louis XVI avait eu le génie de Frédéric IL la Révolution française eût été évitée; et nous voilà débarrassés des principes de 1789, de la Terreur, de l'émigration, de Mirabeau, de Robespierre, de Danton, de Mme Roland, de la guerre, de Napoléon. Si Napoléon avait eu le bon sens et la prudence de Louis-Philippe, il n'aurait pas fatigué l'Europe par ses victoires, il aurait ménagé l'Autriche, gagné le cœur des Anglais, supprimé la Prusse, conclu l'alliance avec la Russie, fait le bonheur de l'Allemagne, assuré à tout jamais la suprématie de la France, et ne serait pas mort à Sainte-Hélène. Si Louis-Philippe avait eu le génie guerrier de Bonaparte, il ne se serait pas exposé à l'affront de 1840, et les banquets de 1848 ne se seraient pas terminés par une révolution. L'auteur de mémoires nous montre que rien n'était plus simple : il en est sûr, il a donné le conseil décisif au moment opportun ; il nous décrit la scène, il rapporte les paroles; il produit, au besoin, l'inventaire du mobilier. Il était là pour nous raconter l'aventure, comme nous sommes là pour le croire. Point de général battu qui n'eût disposé de la victoire si l'ennemi l'avait laissé manœuvrer. Point de diplomate dupé qui n'eût déconcerté ses adversaires si..., ces adversaires ne s'étaient pas mêlés mal à propos de brouiller son jeu. C'est, en histoire, l'esprit de l'escalier; c'est, en politique, l'esprit du fumoir; mais c'est de cet esprit-là que s'approvisionnent les nouvellistes et dont se délectent les curieux.
N'en concluez pas que je dédaigne les mémoires et que j'en méconnaisse la valeur : j'en fais mes délices, et je m'en sers constamment; mais je tache de ne pas me laisser piper à l'apologie personnelle; je me méfie du prestidigitateur qui, par l'attention qu'il attire sur luimême, s'efforce d'escamoter l'événement et, pour en présenter une version nouvelle, toute à son avantage, arrive à le supprimer. Je contrôle l'histoire ainsi refaite, après coup, parles intéressés, avec les documents immédiats, directs, contemporains, qui ont date certaine et fixent le fait brutal, indiscutable, qui est arrivé, que rien ne changera plus. Austerlitz a été une victoire, Waterloo une défaite : toutes les révélations du monde n'y feront rien, et c'est sur l'événement qu'il faut en juger. Les nouveautés, en histoire, ne portent jamais que sur l'explication du fait; si elles tendent à dénaturer le fait, elles sont illusoires ; si elles le rendent invraisemblable, il faut les mettre en doute; si elles le rendent impossible, il faut les écarter des livres et, tout au plus, les reléguer dans les appendices, au cabinet des curiosités.
Et pourtant, sans les mémoires qui y réveillent les échos de la vie, l'histoire est comme sourde et muette; sans les détails et les anecdotes, elle demeure terne et décolorée. Il n'y a de notion de l'ensemble que par l'étude des faits particuliers; il n'y a de restitution intelligible de cet ensemble que par la résurrection de quelques-uns de ces faits. Ils ne sont pas l'histoire, mais ils sont les éléments de l'histoire. Il faut les recueillir, les critiquer, les trier, les grouper, en prendre comme une moyenne supérieure; puis, pour en former un tableau, choisir les plus caractéristiques et les reproduire, non à titre de preuve, mais à titre d'illustration. Gardons-nous de confondre avec la méthode d'investigation ce qui
n'est qu'un procédé de style. Personne n'a vu de plus haut et plus en grand que Michelet, en ses premiers livres d'histoire de France, et personne n'a exposé ses vues en images plus précises, en traits plus particuliers. Taine a parfois prodigué les exemples, mais il n'a jamais entendu présenter que des exemples, et personne n'a plus remué, plus fouillé le sol avant d'en extraire ces petits faits, probants, « bien choisis, comme il disait, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés, spécimens instructifs, têtes de ligne, exemplaires saillants, types nets auxquels se ramène toute une file de nos analyses » .
S'il renverse son appareil, s'il considère les choses par Je gros bout de la lorgnette, s'il prend le reflet pour le rayon, l'historien tourne au chroniqueur et se noie, comme se noie le ministre qui se pique de gouverner sur des commérages. Il n'est pas plus d'histoire par les anecdotes qu'il n'est de politique par les notes de police. Bien loin que, par ces notes, on doive juger des affaires., c'est par leur rapport avec l'ensemble des affaires qu'il faut apprécier la valeur de ces notes. « Les petits faits, disait Voltaire, ne doivent entrer dans le plan que lorsqu'ils ont produit des événements considérables. » C'est qu'alors ils ne sont point les causes de l'événement; ils n'en ont été, dans le temps, que l'occasion, que la circonstance; ils n'en sont, dans l'histoire, que la représentation et le symbole, et ils ne sont intéressants qu'à ce titre.
Si nos explications détruisent la proportion entre les faits, c'est que nous prenons le moyen pour la cause, et que nous nous trompons. De grandes causes expliquent seules que de petits moyens ou de petites gens aient produit de grands événements.
Je cite volontiers Voltaire parce qu'il n'est pas suspect de complaisance aux spéculatifs de l'histoire : « Les faits principaux, écrit-il, peuvent être vrais et les détails très faux .. Il faut voir les choses en grand par cela même que l'esprit humain est petit et qu'il s'affaisse sous le poids des minuties. »
C'est tout l'objet de la science de l'historien et tout le secret de son art. Les documents contemporains nous présentent la vérité réduite à la mesure de chacun, l'historien reprend et restitue cette vérité dans son étendue. Il nettoie la cathédrale des masures qui l'offusquent, il la dégage dans la majesté de sa masse, dans la netteté de ses dentelures et la détache sur le ciel. Il considère enfin la foule mouvante aux portes de l'église et dans la nef; il descend dans cette foule, il interroge, il regarde; il tâche de discerner les grands mouvements qui l'agitent, les besoins, les passions qui la mènent. Ces mouvements ont leur ordre , ces passions leurs motifs, et prétendre qu'on ne peut ni les connaître, ni les comprendre, ni les peindre, sous prétexte que la foule est faite d'individus et que ces individus ne savent le plus souvent ni ce qu'ils font , ni ce qu'ils disent, serait aussi paradoxal que de conclure à l'impossibilité de peindre la mer parce qu'elle est faite de vagues incessamment mobiles, dont il n'y a jamais deux semblables entre elles, et dont aucune n'est, une seconde de temps, identique à soimême.
L'histoire est-elle une science, est-elle un art? Question mal posée et d'ailleurs assez vaine. L'histoire tend à devenir une science, la science des sociétés; elle a toujours été, elle sera toujours un art, l'art de démêler les passions des hommes et de les peindre. L'historien n'existe pas, s'il n'est un savant pour observer la réalité, critiquer les témoignages, analyser et réunir les faits selon leurs rapports de dépendance, comparer, composer, enchaîner, comprendre, juger; s'il n'est un artiste pour rendre ses connaissances intelligibles, traduire, expliquer, décrire; si, en un mot, il ne sait pas retrouver la vie dans le passé et montrer ce passé vivant à ses contemporains.
La science a ses méthodes, l'art a ses règles, et elles sont ici les mêmes. S'il n'est d'observation que des faits particuliers et passagers, il n'est de science que des faits permanents et des faits généraux; il n'est d'art que par l'étude directe de la nature et par la représentation des caractères dominants, dans les hommes et dans les choses .
L'œuvre d'investigation a donc le même objet que l'œuvre d'exposition : chercher ces faits, dégager ces caractères et les représenter.
La mémoire de l'homme est naturellement méthodique, historique, artiste. Toute la méthode, tout l'art de l'historien consistent à exercer, à perfectionner cette faculté naturelle de retenir l'image des objets, de réunir les images, de les grouper, d'en former une image totale et persistante. L'homme compose l'histoire comme il compose les souvenirs de sa propre vie. A mesure que le recul s'opère, les grands faits dominants subsistent seuls, massifs, à la fois points de repère et fond de tableau ; puis, sur ce fond se détachent, sorte d'illustration de la vie passée, les détails significatifs et suggestifs qui réveillent, par leur trait aigu, les impressions endormies de cette vie passée. Considérez Paris vu de Montmartre, de Saint- Gloud ou dans l'incomparable encadrement des hauteurs de Bicêtre : ce sont, au fond, des collines perdues dans la brume, des dômes, des clochers, un immense panorama fuyant qui se déroule; il ne ressemble à aucun autre, ni à Rome, ni à Moscou, ni à Londres; c'est Paris, mais comme mort et pétrifié, arrêté dans votre perspective, comme sur le tableau ou la gravure. Cependant un son de musique , un cri qui passe , et tout à coup votre imagination, perçant le rideau des monuments, vous représente tel coin de rue, un arbre se dressant sur le mur d'un vieil hôtel; et, de vision en vision, à l'image totale du Paris de tout le inonde s'ajoute celle de votre Paris à vous. Tandis que l'image d'ensemble et de loin semblait morte, celle-là vit et ressuscite dans le grand décor, avec les couleurs, les sons, les figures que vous avez connus. Ainsi dans l'histoire : les grandes lignes de l'événement, qui font que Valmy, Fleurus, Austerlitz,
Iéna ne se confondent pas et qui en fixent la notion ; puis, pour chaque journée, l'épisode particulier, le détail vivant, qui donnent la scène des premiers plans et vivifient l'ouvrage.
Cette composition instinctive de la vision et de la mémoire humaines, l'historien doit s'y conformer ainsi que le peintre s'y conforme.
Qu'est le peintre? Un homme qui voit mieux que les autres, plus à fond, plus en grand; qui arrête la vision fugitive chez les autres, la retient, la concentre, la complète, la fixe en sa perspective.
Qu'est l'historien? Une intelligence plus curieuse et plus pénétrante, une mémoire plus étendue et plus durable : il a vu plus de gens, plus de choses, en a retenu davantage ; il a comparé plus d'objets et saisi plus de rapports entre les hommes et les affaires. Réduire l'historien à accumuler les petits' faits, à entasser les documents sans les trier, les assembler, les classer; prétendre qu'en s'essayant à composer il sort de son rôle, tombe dans la spéculation, s'écarte de la vérité, c'est ramener toute peinture à la photographie instantanée, car du moment qu'il y a pose, il y a choix, arrêt et, par suite, une sorte de composition. Une étude de peintre, la moindre, la plus « impressionniste » , est encore, quoi qu'on fasse, un effort d'art humain. Pourquoi condamner l'historien à ramper sur les poussières de la vie, quand tout art n'existe, quand tout artiste ne se manifeste que par les grands traits, les caractères et les ensembles?
Une feuille isolée, desséchée en un herbier, appliquée devant un appareil et projetée sur un panneau blanc, ne donne pas plus l'idée de l'arbre que le document tout sec et tout nu, l'anecdote arrachée et servie toute crue, ne donnent l'idée d'un événement, d'un homme, d'une
négociation, d'une bataille. Vous aurez beau visiter minutieusement et manier la plus précieuse collection d'uniformes, équipements et harnachements de cavalerie du premier empire, vous ne verrez jamais le cavalier. Allez au Louvre, arrêtez-vous devant les tableaux de Géricault : l'homme, son caractère, ses passions, son allure vous apparaîtront, et quand vous lirez quelque récit des prouesses d'un Lasalle, d'un Franceschi, d'un Marbot, vous imaginerez le guerrier et le cheval. Vous verrez.
L'historien peint la foule des hommes de même que le peintre la forêt. Les écoles et les procédés ont varié avec le génie, les temps; le caractère de l'œuvre est demeuré le même. Il n'y a qu'une méthode, mais les applications diffèrent à l'infini. Chaque époque a sa conception de l'histoire comme elle a sa conception du portrait, du paysage, du drame et du roman (1). L'homme exprime la réalité du passé comme il tire la fiction du présent. L'histoire de Bossuet est sœur jumelle de la tragédie de Racine : il n'y a point de foule; le peuple en est absent ou bien il y est relégué au fond de la scène, sous les espèces de quelques coryphées; les hommes ne s'y meuvent qu'en char ou en carrosse, sur la voie romaine, droite, unie, cimentée, et les drames ont toujours pour
(1) Voir les Notes sur les historiens français au dix-neuvième siècle, placées en tête des Extraits des ouvrages de ces historiens, par M. Camille Jullian. Paris, Hachette, 1897. Cette étude comparée des maîtres, des idées, des écoles, des méthodes, des procédés, manquait à notre littérature historique. Camille Jullian l'a faite avec une compétence, une fermeté, une largeur de vues, une délicatesse de goût que l'on ne saurait trop louer. C'est une introduction magistrale à un choix excellent de morceaux de Chateaubriand, Augustin Thierry, Barante, Guizot, Thiers, Mignet, Michelet, Tocqueville, Ouiiiet," Dtiruy, Renan, Tame, Fustel de Coulanges : le tout forme un admirable petit recueil (pie tout bon Français peut lire avec fruit et considérer avec fierté.
théâtre un palais. La chronique de Dangeauest le squelette des Mémoires de Saint-Simon, et Saint-Simon se ramène à un commentaire luxuriant et touffu de La Bruyère.
Comparez l'histoire de la République romaine dans Bossuet et Montesquieu avec ce qu'elle est dans Fustel et dans Mommsen. Ces historiens diffèrent moins encore par l'érudition, sommaire chez les premiers, débordante chez nos modernes, que par la vue même et la notion qu'ils se font de la société romaine. Les grandes crises des nations ont leur retentissement dans le passé. La Révolution française a apporté dans la conception de l'histoire des sociétés disparues une modification presque aussi profonde et universelle que celle qu'elle a produite dans l'organisation des sociétés vivantes. Voltaire nous semble aussi loin de Michelet et de Macaulay que la monarchie de Louis XIV l'est de l'empire napoléonien et de la démocratie qui inonde aujourd'hui toute l'Europe.
Tout est peuple dans cette Europe où les nations régnent et gouvernent; tout se meut par masses; les crises sociales remplacent les révolutions de palais. Il faut remanier même les métaphores : les fleuves au cours majestueux, les canaux magnifiques doivent être renvoyés au conservatoire des vieux décors. Cène sont plus que flux et reflux, courants, tempêtes, et parfois calme morne et plat de la vie humaine. Autres spectacles, autres yeux, autres artistes, et cependant c'est toujours l'art; bien aveugle qui ne l'apercevrait pas dans les descriptions de Tolstoï, et confondrait le peuple de Rembrandt ou celui de Delacroix avec les fantoches ataxiques du cinématographe.
Comme le peintre analyse et fixe en lignes les formes, décompose et fixe en taches immobiles les couleurs que nous voyons passer, frémir et fuir devant nos yeux, l'historien dégage en leur suite et enchaîne en leurs rapports les événements que les contemporains accomplissent sans les connaître ou considèrent sans les comprendre. Il leur donne les proportions, il les place en leur recul; ce faisant, il nous les rend intelligibles et mémorables. Il les ramène aux conditions de l'esprit humain. Le spectacle des choses humaines a son optique qui est sa règle de vérité. C'est ainsi, et ainsi seulement, que nous voyons et comprenons la nature; l'humanité n'apparaît pas, ne se dessine pas, ne se laisse pas autrement observer et comprendre.
Regardez les montagnes de loin : devant vous, aux premiers plans, le sol se gonfle, s'amoncelle; puis, audessus des étages de forêts veloutées de gazon, de rochers bruns, les cimes se détachent nettes, blanches, dominatrices. Chaque sommet semble fait pour encadrer à la fois et relier les autres; et tous, sur le ciel, forment une suite, un ensemble, une chaîne, infinie dans la variété de ses lignes, imposante dans son harmonieuse unité.
Mais il ne vous suffit pas de contempler de loin : la montagne vous attire. Vous la voulez plus proche, plus intime. Vous pressentez derrière ces remparts de pierre un monde mystérieux qui vous tente. Vous pénétrez entre les replis des monts, et, tout d'un coup, la chaîne
a disparu, les sommets se dérobent. Vous montez : les vallées succèdent aux vallées : ce sont des aperçus tour à tour sinistres et délicieux; précipices, prairies vertes coupées d'eaux limpides, torrents au fond des abîmes, forêts profondes et moussues, rochers arides, sources vertes et fraîches, fleurs à cueillir, coins d'ombre exquis, tout vous arrête et vous charme. Cependant vous cherchez en vain la montagne : vous y passez, vous y rampez, vous y grimpez, vous ne la voyez plus.
Il en va de la sorte jusqu'au moment où, parvenu à un tournant, la perspective se reforme, la chaîne se reconstitue et se déroule à vos pieds. Alors, du sommet où vous êtes, les chemins par où vous avez passé s'évanouissent à leur tour; les éboulements hérissés que vous avez escaladés avec tant de peine se fondent en une muraille de rochers, les arbres se perdent dans la forêt; les torrents ne paraissent plus qu'une ligne argentée sur les grandes pentes vertes ou brunes, où les cascades se détachent étincelantes au soleil.
Vous avez retrouvé la montagne, la vraie, celle que vous aviez aperçue de loin, celle qui a un nom, celle qui laisse l'image définitive; quant aux incidents du chemin, il ne vous en reste que des visions incertaines qui se confondent entre elles et s'évanouiront tout à l'heure de votre mémoire. Quelques-unes seulement émergent et subsistent, associés à la grande image totale : c'est la source où vous vous êtes désaltéré, le coin d'ombre où vous vous êtes assis, mieux encore le tournant où vous vous êtes arrêté, saisi de quelques souvenirs, éclairé tout à coup de quelque rayon inattendu.
Le chroniqueur note tous les incidents de la course, décrit tous les détours, analyse ses impressions au passage et s'y délecte, cause, rêve, relève des croquis, se
peint et se décrit lui-même sous tous les aspects et no us dit : Voilà la montagne ! Ce n'est qu'une ascension. L'historien cherche le point de vue d'ensemble, pousse au sommet dominant et décrit la chaîne. Plus il la voit de haut, plus il la voit vraie. C'est qu'avec nos instruments grossiers, notre esprit mobile et troublé sans cesse, ne fût- ce que par l'inquiétude de savoir et le scrupule obsédant de l'exactitude, nous n'avons de chance de connaître avec quelque sûreté que les choses que nous connaissons de loin, par masses et par ensemble.
De toutes les sciences de la nature, aucune n'approche autant de la certitude que la science des astres.
Toute science a ses étoiles, vers lesquelles il faut percer et regarder sans cesse afin de relever le point, comme disent les marins, et de discerner la route. Pour l'historien, ce sont les grands faits immuables, les grands mouvements suivis des masses, les longues traces sillonnées de la caravane humaine. Son instrument de prédilection et d'étude peut être la lorgnette de théâtre de Saint-Simon, la loupe mobile de Sainte-Beuve, le microscope de Stendhal; mais il n'y a qu'un instrument de contrôle et de direction, le télescope. Si l'histoire devient une science, elle le deviendra de la sorte, et c'est par ce chemin seulement qu'elle en approchera de plus en plus. En attendant elle demeure un art : elle vit d'observation, elle procède par récits et tableaux. Qui dit observation dit étude érudite et scrupuleuse des choses; qui dit récit dit choix, composition; qui dit tableau dit groupement et vue d'ensemble. Il n'y a pas plus d'observation sans critique que de récit sans ordre, de peinture sans perspective, de paysage sans ciel et sans horizon.
L'historien raconte ce qui est arrivé; mais, dit-on, l'événement accompli et l'événement recueilli ne sont que l'écume et l'épave des événements possibles; ils émergent sur un océan toujours mouvant de faits inconnus dont l'origine nous échappe, dont les conséquences nous sont cachées. L'historien supprime l'imprévu de l'histoire, qui devient en partie une création de son esprit. Il ne se contente pas de noter les événements; il les raconte, c'est-à-dire qu'il les ordonne, les développe et en montre la raison d'être; mais, ce faisant, il les dénature; car ils se sont produits en tumulte, sans explication, incohérents, fragmentaires, passagers et insaisissables ; l'ordre qu'il leur imprime après coup est artificiel; l'explication qu'il en propose est toute personnelle.
Enfin, ajoute-t-on, l'historien ôte de l'histoire les deux principales causes par lesquelles on se plaît, en général, à se l'expliquer et qui l'une et l'autre suppriment, en réalité, toute explication : l'une métaphysique,
la Providence ; l'autre terrestre et subalterne, le hasard. a Hasard, hasard, disait Sainte-Beuve, on ne fera jamais ta part assez grande, ni l'on ne donnera jamais des coups de canif assez profonds dans toute philosophie de l'histoire! » Sceptiques et croyants, joueurs et mystiques, croyants de la Providence et superstitieux du hasard, se coalisent de la sorte pour ramener l'histoire à la chronique et rabattre, dans la personne des historiens, l'effort orgueilleux de l'homme pour comprendre sa destinée.
Cette intelligence de sa destinée, les déterministes ne la lui refusent point, mais ils la réduisent à une formule de mécanique : l'homme ne fait point sa vie, il la subit; il n'explique point sa destinée, il l'enregistre; il ne la juge point, il la décrit et la résume. Ne sachant ni d'où il vienl:, ni ce qu'il est, ni où il va, il se doit contenter de noter au passage des actes, nécessités par des causes inconnues, dans lesquels il n'est pour rien, sur lesquels il ne peut rien.
La Providence a ses ultras, qui sont les grands de ce monde, s'estiment préposés par Dieu à l'exécution de ses desseins et, en conséquence, s'en attribuent le secret et le monopole, s'en réservent l'interprétation, s'en font les oracles, les fractionnent et les découpent en pièces selon leurs passions et leurs calculs. La Providence « est particulièrement invitée au congrès de Vérone. Pourvu qu'elle y fasse son devoir! » disait certain abbé, en 1822. Le hasard a ses fanatiques, et ils sont légion : c'est l'armée des brouillons, des myopes, des boiteux, des trébucheurs , des aventureux, des paresseux d'esprit, des infirmes de volonté. Le déterminisme a ses radicaux, auxquels il importe peu que leurs propres pensées soient nécessitées ou non, pourvu que leur moi nécessite le moi des autres, qu'ils gouvernent la foule fatale-
ment assujettie aux lois dont ils ont la formule. Mais pour l'immense majorité des hommes, la Providence est un dogme, le hasard un mot, le déterminisme une théorie. Les croyants laissent au clergé le soin de commenter le dogme ; les adeptes laissent aux savants le soin de prouver la théorie. Tous se réclament du hasard, qui est la chose de tout le monde, l'expédient universel des esprits à court et des spéculateurs aux ahois, qui sert à tous parce qu'il ne signifie rien, et ouvre la porte à toutes les illusions parce qu'il l'ouvre sur un miroir à facettes où chacun voit se refléter à l'infini ses propres désirs.
Cependant ces hommes vivent, ils s'intéressent à la vie humaine, aux spectacles qu'elle a donnés et qu'elle donne. Depuis qu'elle existe, l'humanité s'est plu à se raconter à soi-même ses misères, ses épreuves, ses aspirations. C'est l'origine de l'histoire, c'en est encore le grand intérêt. Et tout le monde la lit : le puhlic pour se distraire des fatigues et des ennuis du présent; les politiques pour s'instruire; les spéculatifs pour y découvrir soit les desseins d'un Dieu, soit le jeu du hasard, soit la liaison nécessaire des effets et des causes.
Je ne discuterai point du hasard, ce serait contradiction : le hasard n'est pour ceux qui n'y croient pas que l'inexpliqué, et pour ceux qui y croient, que l'inintelligible. Je ne discuterai point sur la Providence : ce serait irrévérence autant que vanité. A tous, aux plus prétentieux des docteurs, aux plus humbles des croyants, aux pharisiens et aux pauvres d'esprit, aux princes qui s'en font une raison d'État pour écraser les peuples, aux peuples qui s'en font une exhortation divine à la patience, tout a été dit, et à tout jamais, par saint Paul : u Ses jugements sont impénétrables et ses voies sont incompréhensibles. » Historien, c'est-à-dire cherchant
à raconter, à expliquer à des hommes vivants la vie d'hommes qui ont vécu avant eux, je m'en tiens sur ces mystères à la mesure courante de la vie, et je n'ai point l'ambition de lire au livre du destin.
... Ce livre qu'Homère et les siens ont chanté, Qu'est-ce que le hasard, parmi 1 antiquité,
Et parmi nous la Providence?
Or, du hasard il n'est point de science;
S'il en était, on aurait tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort,
Toutes choses très incertaines.
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout et rien qu'avec dessein, Qui les sait que lui seul? Gomment lire en son sein?
Soit; mais si vous écartez le hasard, c'est que vous estimez que tout est explicable ; si vous écartez les causes premières, c'est pour vous attacher aux causes secondes ; pour expliquer vous enchaînez ; le mot même vous trahit : vous enlevez la liberté du cours des choses humaines; avec la liberté, vous détruisez la conscience, la responsabilité, la morale : vous êtes fataliste. Permettez. De ce que je retrace les faits accomplis et que je les motive, que je montre comment ils sont arrivés et en donne la raison d'être, s'ensuit-il qu'ils devaient fatalement arriver et arriver de la sorte? Parce que je décris et explique un phénomène que j'ai pu observer, dont j'ai pu suivre le cours, mesurer les effets, je ne prétends pas que ce soit le seul phénomène possible. Je raconte
les événements qui sont arrivés , les seuls connaissablés. Les autres m'échappent. Mais sous prétexte que les choses auraient pu se produire autrement, devonsnous renoncer à les connaître? Sommes-nous réduits à considérer l'humanité dans l'histoire comme des prisonniers qui, de la lucarne de leur tour, verraient passer la foule des hommes libres sans entendre ce qu'ils disent, sans connaître ce qui les meut et où ils vont? à voir dans les événements humains un spectacle où nous ne sommes guère admis que durant les entr 'actes et dont le sujet nous demeure caché, une anarchie irréductible à l'ordre de la pensée?
Je voudrais m'en expliquer en toute franchise, mais aussi en toute humilité. Je n'ai aucune prétention à résoudre, à poser même les éternelles énigmes. Je m'arrête sur le seuil, devant la porte à tout jamais fermée. Je ne soulève point le heurtoir inutile. Je me retourne vers le chemin que j'ai parcouru, que parcourent les hommes, mes semblables. Je m'interroge, je les questionne, je me reconnais en eux. Quand je parle de liberté humaine, j'en parle au sens commun du mot, celui où, dans la vie de tous les jours, le prennent les hommes.
Si j'essayais de percer au delà, je perdrais toute certitude, « parce qu'il faudrait, pour en juger, connaître tout ce qui se passe dans le plus intérieur de l'homme, que l'homme même ne connaît presque jamais » .
Restons sur terre. Toutes les relations entre les hommes, toutes les lois et les polices des sociétés humaines reposent sur ce postulat que l'homme est libre en sa conscience et responsable de ses actes. Toutes nos libertés publiques ne sont que l'exercice de cette liberté fondamentale, et plus nous élargissons notre régime démocratique, plus nous parlons, écrivons, agissons,
jugeons, acclamons, condamnons, comme si nous étions libres, et comme si les autres l'étaient. L'histoire étant le récit des choses humaines, cette liberté-là s'y retrouve à chaque page ; je ne me charge point d'en découvrir une plus raffinée. Je la vois dans le passé, comme je la vois dans le présent; comme je la vois, je la montre et j'en fais la règle de mes jugements. Je n'en discute point en métaphysicien. J'en parle en homme qui a vécu parmi les hommes, a vu de près quelques événements, a observé les autres hommes, s'est analysé soi-même et a porté, dans l'étude du passé, les mêmes procédés d'observation et d'analyse.
Je crois donc que l'homme est auteur en même temps que spectateur et acteur du grand spectacle de l'humanité. Je crois que les peuples, c'est-à-dire les hommes collectifs, sont, dans les conditions naturelles imposées à la vie humaine, les artisans de leur destinée, et que chaque homme, dans les conditions imposées à sa vie, demeure responsable de ses actes. Mais je crois aussi qu'il y a des conditions permanentes qui s'imposent à la vie des sociétés humaines et à la vie de chaque homme ; qu'il y a un lien et un rapport entre la vie des générations, un enchaînement dans les choses humaines, une raison d'être dans le développement des sociétés; que le présent procède du passé et qu'il est gros -de l'avenir; que le passé est ce qu'il est, et, par suite, nécessaire, car nous n'y pouvons rien changer; que tout élément que nous y introduirions par hypothèse en bouleverserait toutes les conditions; que, par suite, les conjectures rétrospectives sont non seulement hasardeuses, mais impertinentes et vaines; que le présent, au contraire, étant, dans une certaine mesure, ce que nous le faisons, il nous appartient dans cette même mesure; que, s'il s'y
trouve des conditions permanentes imposées, il y a des conditions temporaires qui peuvent être modifiées; que, si le passé est entièrement fatal, l'avenir demeure en partie contingent; que cet avenir enfin, étant conjectural, peut être un objet d'effort et d'espérance. Changer les choses humaines dans le passé est une absurdité; les modifier dans l'avenir n'est, pas une utopie. L'histoire, en dégageant les conditions des faits accomplis, enseigne à la politique les conditions des faits à accomplir. C'est dans ces conditions, les unes immuables et les autres mobiles, que s'exerce la liberté humaine et que s'engage la responsabilité des hommes.
Mais entendons-nous bien sur les mots. Il ne faut pas se montrer plus exigeant pour la liberté humaine dans l'histoire que pour le libre arbitre en psychologie et en métaphysique. Les partisans les plus fermes, les plus convaincus du libre arbitre n'ont pas soutenu que, même dans sa conscience, l'homme fut partout, toujours, absolument libre. Ils ont, dit l'un des plus pénétrants parmi les contemporains qui agitent ce grave problème, « toujours admis un domaine de la nécessité à côté du domaine de la liberté... Il se dégage peu à peu des flux et des reflux, des tendances et des désirs, une direction générale de l'être, une manière à peu près stable de se conduire dans les circonstances ordinaires de la vie, un caractère... qui tend à devenir de plus en plus fixe par la répétition des mêmes actes, mais qui peut aussi se
dissoudre et changer... C'est un organisme vivant qui évolue et subit sans cesse des variations... Ainsi se fait la continuité de notre existence; rien sans doute n'y change absolument et tout à coup, mais rien non plus n'y est immobile, assuré, irrévocable. » L'instant delà conscience, le passage du passé inéluctable à l'avenir encore libre, de ce qui dépend de nous, et de nous seul, à ce qui ne dépendra plus de nous, mais dépendra uniquement des conditions de notre existence, c'est l'instant de la décision et de l'action : u la décision, par laquelle nous terminons la délibération en disant que tel parti est préférable à l'autre; l'action, par laquelle les conséquences de la décision se déroulent en séries mécaniques dans le monde intime (1). »
Ainsi dans la vie intérieure de chaque homme, dans la vie collective des hommes et dans leur histoire. Le point est donc de distinguer ce fonds commun de la vie humaine, qui est la part de la destinée et de la nécessité; ces moments de délibération, de décision et d'action, qui sont la part de la liberté ; le rapport de l'un et de l'autre et leur action respective.
Dire que la liberté a ses conditions, ce n'est ni la nier, ni la diminuer, c'est la définir. Il y a une atmosphère en dehors de laquelle l'homme ne peut vivre, et c'est dans cette atmosphère seulement qu'il est libre de se mouvoir. Plus haut, plus bas, dans l'air qui est trop fluide, dans l'eau qui est trop dense, il suffoque. Il est libre de se jeter à l'eau et de s'élancer, en ballon, dans l'air, mais, passé la limite, il meurt. Les sociétés humaines ont ainsi leur atmosphère, et l'histoire la décrit; elle y suit et elle y montre le retentissement des
(1) Fonseguive, Essai sur le libre arbitre, 2e édition. Paris, Alcan, 1896, p. 380, 407, 421, i52.
actions des hommes. Elle isole et manifeste ces grands coups dont parle Bossuet et dont les contre-coups portent si loin. C'est le passage qu'il faut dégager.
Je prends un exemple incomplet et grossier, mais qui, par comparaison, marque bien le joint. Un homme est au sommet d'une montagne rocheuse; il a un pic, une cartouche de dynamite; il creuse un trou de mine, il dispose la cartouche : tous ces actes se sont faits librement, et aucun n'emporte encore de conséquence. L'homme est maître de s'en tenir là. Il ne s'y tient pas, il pousse plus loin, il fait le mouvement définitif, et l'explosion se produit. Dès lors il n'est plus maître de rien. La pierre s'ébranle, selon la force de l'explosif, et roule, selon sa masse, selon les formes de la montagne et la résistance du sol; elle roule sur des pentes désertes et s'y arrête inoffensive; ou bien elle roule sur des vallons habités, elle ricoche, elle se précipite, elle écrase, elle tue, elle anéantit le travail humain, détruit des hommes, porte la ruine et la douleur; et tout cela est nécessaire, à partir du moment où l'explosion s'est produite.
Traduisons en actions humaines et transportons-nous dans le milieu où se meut la politique et où se fait l'histoire. Un chef d'Etat, un ministre, un conseil souverain délibèrent, décident, agissent. Ils prononcent la parole irrévocable qui déchaîne la guerre; jusque-là ils ont été maîtres de leur action, comme ils l'étaient de leur pensée; mais la parole qu'ils ont prononcée leur échappe aussitôt, et les conséquences qu'elle produit dépendent non plus de leur volonté, mais des passions, des intérêts, des traditions, du caractère, en un mot, de l'histoire des peuples auxquels cette parole s'adresse et qu'elle va mettre aux prises.
Les quelques lignes d'écriture qui, en 1870, entrai-
lièrent la mort de tant de milliers d'hommes et modifièrent, par leurs conséquences, toutes les conditions de la vie politique, de la vie économique, de la vie sociale en Europe, — ce télégramme du 13 juillet par lequel M. de Bismarck lança dans le monde la double invention d'un roi provoqué et d'un ambassadeur insulté, — ces lignes d'écriture auraient pu n'être pas tracées, d'autres lignes auraient pu être écrites ce jour-là, dans un tout autre esprit ; mais une fois jetées au télégraphe, celui qui les écrivit ne pouvait pas plus les arrêter qu'il ne pouvait en régler les effets. Ces effets étaient nécessités par l'état des âmes où retentissaient les paroles désormais inéluctables, c'est-à-dire les passions héréditaires, les intérêts engagés, les forces, les infirmités qui faisaient que la France, l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, la Russie, l'Angleterre étaient, à ce moment-là, par les conséquences lointaines de toute leur histoire, des nations, des États, des gouvernements d'un caractère particulier et qui ne pouvaient être changés (1).
(1) « D'accord avec le ministre de la guerre, M. de Roon, M. de Moltke déclara que jamais la Prusse n'avait été mieux en mesure d'entreprendre la guerre. Le roi, cependant, n'y semblait pas encore entièrement résolu : il n'avait pas brisé avec M. Benedetti, il s'était borué à lui faire dire qu'il considérait l'affaire comme terminée. L'apparence modérée de cette déclaration, jointe à la courtoisie du souverain, ne donnait point à l'incident d'Ems le caractère évident d'une rupture : il y aurait eu moyen peut-être de reprendre la négociation sous une autre forme : or, à partir du 13, M. de Bismarck jugeait la guerre utile et n'entendait plus la laisser échapper. Il ne s'agissait que de forcer la main au roi et de précipiter les événements. A neuf heures du soir, des crieurs se répandirent dans Berlin; ils distribuaient gratuitement un supplément de la Gazette de l'Allemagne du Nord; on y lisait en gros caractères le télégramme suivant, daté d'Ems dans la journée... ...Cette légende devait enflammer à la fois les esprits en Allemagne et en France... La même fable trompa les populations des deux pays. » Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande. Paris, Pion, 1875, t. Lr, p. 158-160.
Autre exemple, plus étendu : le jour où, en 1795, les chefs de la République, obéissant aux illusions les plus magnanimes, aux ambitions les plus généreuses, cédant à un enthousiasme qui était tout le génie expansif de la France dans la Révolution, et suivant, du même coup, des calculs politiques qui étaient la tradition et une des grandes raisons d'État de l'ancienne France, décidèrent, après des délibérations nombreuses, traversées d'incertitude, prises et reprises durant des semaines, que la République française aurait pour limites les limites de l'ancienne Gaule romaine et que la Révolution ne serait finie, du côté de l'Europe, que le jour où ces limites seraient imposées à l'Europe, reconnues et respectées par elle, ils firent un acte libre et concerté, si jamais il y eut en histoire des actes de ce genre. On peut suivre les vicissitudes de leurs conseils ; on sait ce qui les décida, quels motifs l'emportèrent et firent pencher la balance. La France était dans un de ces rares moments où une nation dispose de ses destinées et où ses chefs sont en mesure de lui imprimer, sciemment et volontairement, telles ou telles directions (1).
Des desseins différents furent proposés pour régler la paix. Le dessein qui prévalut emportait des conséquences qui pouvaient être prévues et qui le furent; il impliquait des moyens d'exécution qui furent discernés et discutés, au moment de la décision, mais les unes et les autres dépendaient du génie de la France, de son caractère national, du caractère de son histoire, en même temps que du génie, du caractère national, de l'histoire de tous les peuples de l'Europe avec lesquels cette résolution mettait la France aux prises. Les
(1) L'Europe et la Révolution, t. IV, ch. iv : •< Les conditions de la paix générale »; ch. vi : « La France et l'Europe en 1795. »
membres du Comité de Salut publie avaient à tenir compte de ces conditions qui s'imposaient à eux ; ils n'en disposaient pas. Ils les examinèrent, ils les jugèrent, ils ne les modifièrent point. La guerre à outrance avec l'Angleterre, la guerre prolongée avec l'Autriche, la transformation, le bouleversement de l'Allemagne, la suppression des petits États, la suprématie des armées dans la République, la transformation de la dictature civile en dictature militaire, furent la conséquence de la décision qui fut prise, et ces conséquences en emportèrent d'autres qui se développèrent à l'infini.
C'est vers ces tournants décisifs que l'historien doit diriger son regard ; c'est là qu'il doit s'arrêter, scruter minutieusement les âmes des hommes qui décident, développer à grands traits les lignes du pays où ils opèrent et où leurs coups vont porter. C'est là qu'il faut se donner « le spectacle des choses humaines » ; c'est là que nous côtoyons ces abîmes où, selon Pascal, « le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours » .