SUR LEUR DESTINÉE
J'ai montré la liberté humaine agissant clans la décision. Il faut aller plus loin et montrer que, même en ce qu'elle a de fatal, la condition de l'homme est encore respectable. Il demeure digne jusque dans les nécessités qu'il subit, car il n'est encore, pour la plus grande part, nécessité que par lui-même. Les forces contre lesquelles il lutte, aussi bien que celles dont il dispose, en son histoire, ne sont pas toutes des forces aveugles. Les obstacles qu'il affronte ne sont pas tous des obstacles matériels. La nature physique n'est que le théâtre, les forces physiques ne seront de plus en plus que l'instrument des combats entre les hommes. Ils bataillent pour la vie, pour la possession de la terre, pour la suprématie du monde, pour l'indépendance des nations, pour la libre conscience des individus. Au fond de toute l'histoire, comme cause permanente, on trouve l'homme; comme condition permanente, les sociétés humaines. La nécessité en histoire
est donc faite d'humanité accumulée, des passions, des traditions, des intérêts, des besoins, des efforts, des guerres, qui forment peu à peu le caractère des peuples. Ce caractère, en se fixant dans les individus, s'imprime à l'ensemble d'une nation et transforme, très lentement, en une sorte de fatalité héréditaire ce qui n'a été, au moment de la formation, qu'une série d'actions isolées et libres.
Mon expérience, les observations que j'ai pu faire sur l'histoire des institutions, sur le développement des lois, la suite des luttes entre les États, des rivalités entre les nations, se rencontrent ici avec la conception supérieure du philosophe qui, contemplant les choses humaines dans leur ensemble, cherche à les ramener à l'ordre de la pensée. C'a été pour moi un singulier réconfort intellectuel que de voir les quelques avenues que je m'étais ouvertes déboucher, en quelque sorte, dans une voie plus large et infiniment prolongée. Je fais allusion, en particulier, au Traité de la contingence des lois de la nature, de M. Emile Boutroux, un des livres les plus lumineux, écrit par un des esprits à la fois les plus nets, les plus étendus, les plus humains aussi et jusqu'à la souffrance, les plus a pascaliens » , en un mot, de notre moderne philosophie. L'activité humaine, nous dit-il, arrive à se déterminer soi-même par la répétition des mêmes actes, et elle dégénère en tendance aveugle, fatale, uniforme, qui engendre des phénomènes dans un ordre constant. Vus du dehors, ces phénomènes semblent n'être que l'expression d'une loi positive. La statistique envahit l'histoire de l'homme, et les conclusions des statisticiens sont sensiblement confirmées quand ils opèrent sur de larges bases, « parce que les hommes qui percent la couche épaisse de l'habitude pour réveiller et déployer
leur libre arbitre sont en nombre insignifiant, en comparaison de ceux que gouverne l'habitude, forme anticipée de la nature. Mais ce sont les premiers qui, en réalité, sont les arbitres du monde : les actions mécaniques du nombre ne sont que les contre-coups de l'impulsion qu'ils ont donnée. »
Qui observerait de très loin, comme d'une autre planète, les mouvements qui s'opèrent à la surface de notre monde et les constaterait sans en plus pénétrer les mobiles intimes que nous ne pénétrons ceux des abeilles ou des fourmis, verrait, périodiquement, des flots d'êtres humains monter vers de vastes demeures, s'y engouffrer, en ressortir, avec la régularité d'un flux et d'un reflux. S'il ignorait les conditions de notre nature, les événements de notre histoire, cet observateur ramènerait à quelque phénomène purement mécanique cette manifestation sociale, la plus élevée, la plus intellectuelle, le culte de la divinité. L'éducation, la tradition l'ont rendu habituel; cependant, pour chacun de ceux qui s'y livrent ainsi habituellement, il y a une impulsion tout intime, toute morale, et, à l'origine, chez ceux qui donnèrent l'impulsion primitive, il y a eu un acte de foi intense, souvent un acte de martyre.
Ainsi chaque manœuvre apporte sa pierre et son mortier à l'édifice qui sans lui ne serait rien et qui, construit de ses mains, lui oppose la masse désormais indestructible de ses murs. L'homme crée incessamment la fatalité qui s'impose aux générations. La route où se déroule la caravane humaine est cimentée de la poussière des hommes. C'est ce qui fait que l'histoire n'est pas, ne saurait être assimilée à une mécanique, et que la dignité de cette science l'élève au-dessus des sciences physiques. Elle est et doit demeurer une science morale.
Cet écho des actions humaines dans toute l'histoire de l'humanité, ces ricochets formidables du passé au présent sont la manifestation de la morale et sa sanction dans les affaires humaines. La fatalité y remplit le rôle de la Némésis des anciens. Elle est la grande justicière qui poursuit à travers les générations la faute des ancêtres ; elle juge les actions par leurs effets et les montre punies par leurs conséquences. Mais ces conséquences, si elles sont inévitables au moment où elles se produisent, ne sont pas irrévocables à tout jamais et, pour avoir été nécessaires, ne sont pas nécessairement éternelles. Le milieu où elles s'opèrent est un milieu humain, produit par les actions successives des hommes; il peut être modifié dans l'avenir, comme il s'est formé dans le passé.
Dans la mesure où l'homme a été libre de ses actes, il se peut racheter des peines que ses actes lui ont encourues. Mais l'acte est d'un moment, le rachat veut des effets infinis et prolongés. Peu importe que le passage soit étroit, le couloir tortueux et bas, si la lumière est au bout avec l'espérance ! Le point est que l'homme se sente, envers soi-même et envers l'humanité, une responsabilité dans le présent, un devoir possible pour l'avenir, et qu'il arrive à les connaître.
Un homme, même du plus prodigieux génie, un Pierre le Grand, un Napoléon, est impuissant à changer d'un coup le milieu humain; mais il peut, par des lois bien
faites, en préparer les transformations. Ce qu'un homme, même très grand, ne peut faire, une génération d'hommes, même très humbles, l'accomplit. Il n'y a point de fatalité historique qui tienne contre l'action d'un peuple. De petites volontés, de petits efforts réunis, accumulés, accordés ensemble, défont et refont, comme elle s'est faite, ce qu'on nomme la fatalité de l'histoire. C'est ainsi et dans cette mesure que l'homme se peut dire maître de la destinée humaine, u La puissance des hommes n'est rien comparée à celle de l'océan, dit le maître que je citais tout à l'heure; mais elle est intelligente et organisée, elle s'exerce à propos. Il n'est pas nécessaire que les libertés (d'un être) bouleversent les choses pour que celles-ci leur prêtent un concours efficace. Le monde est ainsi disposé qu'une intervention insensible, mais appropriée, peut tourner en auxiliaires les forces les plus ennemies... Et ceux-là mêmes qui se bornent à suivre le courant sentent vaguement, au fond de leur âme, une puissance de changement. Qu'ils essayent de l'exercer... et elle se fortifiera au point de produire des changements qui déconcerteront le calcul. » La même volonté qui crée une habitude peut la modifier. Tout l'art social est là.
On ne peut atteindre l'humanité que par les infiniment petits qui la composent. Les foules, qui mènent le monde et le mèneront de plus en plus, trahissent en leurs sursauts soudains le secret de l'histoire des peuples ; mais elles n'ont des forces inconscientes de la nature que la puissance irrésistible et l'apparence. Cette mer a ses flux, ses reflux, ses tempêtes; mais c'est une mer où chaque goutte est une âme, une conscience, une volonté, par suite un être accessible et perfectible. L'histoire, sous ce rapport, me semble consolante aux démocraties ;
elle y révèle le secret de vie aux nations qui ne veulent pas mourir.
La prépondérance et le prestige des grands hommes en sont diminués. Les grands hommes s'évanouissent dans l'histoire, comme s'est évanoui l'Olympe des anciens; c'est le Paradis perdu de l'orgueil humain. L'humanité personnifiait, en ses maîtres, ses forces et ses œuvres, comme elle personnifiait en des êtres imaginaires les forces et les œuvres de la nature. Au fond, les grands hommes n'ont jamais été que les conducteurs des peuples, et ils ne les ont jamais conduits que là où le génie de ces peuples les poussait, et selon la pente des terres où ils cherchaient leur destinée.
Il y a une nature des choses humaines, des courants, des récifs; il y a des coups de vent qui passent; il y a des forces muettes et latentes. Les habiles les discernent, les forts les exploitent, et ils en sont poussés; les brouillons, les faibles, les indécis, les infatués en sont emportés et anéantis. Les premiers hâtent les progrès de leur peuple, les seconds en précipitent la ruine ; mais tous ne travaillent et n'agissent jamais que dans le mouvement de l'histoire, et ceux qui frappent les plus grands coups, les plus inattendus en apparenee et de la portée la plus lointaine, comme Napoléon, ne le font encore qu'enjoignant à l'impulsion séculaire du peuple l'impulsion identique de leur génie. On peut barrer le cours du fleuve, en accumuler, en décupler la force; on peut creuser le lit et régler le cours des eaux ; on peut le dériver enfin, mais ce ne saurait être que dans la direction de sa chute, et non en remontant le flot. Les grands hommes sortent des événements et ils les suscitent; ils ne sont grands que dans la mesure où ils expriment les sentiments, passions, intérêts, traditions de leur
peuple; ils ne sont forts que clans la mesure où ils s'en servent ; ils ne sont bienfaisants que dans la mesure où ils les servent. Leur génie consiste à deviner les tournants de l'humanité et à y diriger les hommes ; à réunir les fils flottants et à former le nœud. C'est ainsi que, par leur action supérieure, raisonnée et libre, ils retardent ou hâtent les événements. Quant aux joueurs qui s'en fient au hasard, ils ne sont et ne peuvent être que les jouets aveugles d'une fatalité qu'ils ne comprennent pas. L'histoire est comme cette table du temps de Rabelais, en laquelle « a dextreestoit exquisitementinsculpé, en lettres latines antiquaires, ce vers iambique senaire :
Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.
Les destinées mènent celuy qui consent, tirent celuy qui refuse » .
Ainsi « toutes choses se meuvent à leur fin » . Ainsi l'homme sème, l'humanité féconde et fait germer. Ainsi se partage dans l'histoire le rôle des individus et celui des nations; ainsi y apparaît, aux grands passages, la liberté, et dans le cours général des choses, la nécessité; mais, pour la dignité de l'homme, pour la justice du monde, pour la consolation et le progrès de l'humanité, cette nécessité même est œuvre humaine.
Les personnes qui n'aiment pas l'histoire parce que les historiens les ennuient ou les gênent, l'accusent volontiers d'être immorale, d'engendrer le scepticisme, de ne conclure à rien ou, ce qui est pire, de conclure contre la justice, le devoir et la pitié. Les censeurs de profession la frappent des mêmes anathèmes que l'art, le roman et le théâtre. Le fait est que l'histoire n'est pas une école de vertu, non plus que le théâtre n'est une école de bonnes mœurs et que les musées ne sont une école de pudeur.
L'historien n'a même pas la ressource du poète qui apaise par un dénouement honnête les inquiétudes éveillées par une action qui l'était peu. Il ne dispose ni du dieu vengeur, machiniste du drame antique, ni du gendarme, machiniste du drame moderne...
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude...
Si Tartuffe a surpris quelque lettre de cachet, si Orgon est emmené à la Bastille et Dorine enfermée à la Salpê-
(1) Voir, dans le beau livre de M. Th. Funck-Brentano : l'Homme et sa destinée (1 vol. Paris, Pion, 1895), le liv. Ier : « La science et la morale » ; ch. Ier : « Fatalité et liberté » ; ch. iv : « La responsabilité et la liberté » ; ch. vu : « Le connu et l'inconnu en morale. »
trière, l'historien est tenu de le dire. L'histoire n'est pas une morale en action.
S'ensuit-il qu'elle soit une action sans morale? un jeu de l'esprit, plus que frivole, corrupteur, un amusement pervers de la curiosité ; qu'elle ne présente que le tableau désolant d'une lutte sans merci, où l'égoïsme, l'avarice, l'orgueil, la perfidie l'emportent toujours, parce qu'ils ne rencontrent ni scrupules dans les consciences, ni frein dans la société, où la force enfin fait seule le succès et où le succès fait seul la loi? L'homme n'a guère, aux déceptions de la vie, d'autre distraction que le spectacle de la vie, et ce spectacle ne ferait que lui rendre la vie plus amère! Misérable condition des hommes, divertissement plus misérable encore !
C'est s'arrêter à l'écorce des choses, prendre l'horizon pour une frontière et s'imaginer que le soleil diparaît de la nature, parce qu'il s'évanouit à nos yeux. Si nous mesurons l'histoire à notre mesure, c'est-à-dire aux proportions et aux incidents d'une vie humaine, la morale y parait peu ou n'y paraît pas. Si nous nous élevons à la mesure de l'histoire, qui est celle de la vie d'un peuple, la suite des affaires se dessine; les événements dégagent leurs rapports; l'importance des hommes diminue, la valeur des idées grandit; les petits détails, toujours incertains, s'effacent; les grands faits permanents, seuls sûrs et évidents, se découvrent, et l'on apprécie chaque homme et chaque événement par ses relations avec l'ensemble. On voit alors que dans cette suite rien n'est vain et sans conséquence : tout porte ses effets et rien ne vaut que que par ses effets. Un bien et un mal se manifestent, on reconnaît des récompenses et des châtiments. L'historien le déclare, le prouve et en tire la leçon : en cela il fait œuvre de moraliste.
Il ne s'attache pas à la figure passagère des hommes : il considère les peuples qui subsistent, se survivant sans cesse à eux-mêmes, seul objet réel de la science des sociétés humaines. Dans ces sociétés, la succession des ancêtres ne reste jamais en déshérence. Les descendants ne sont pas libres de l'accepter ou de la refuser. Ils la subissent. Toute erreur se paye, tout excès se compense, tout crime s'expie. Les annales des nations sont les comptes séculaires d'une rançon. Peu d'hommes vivent assez longtemps pour en faire l'expérience par eux-mêmes ou en donner l'exemple; mais les dynasties témoignent pour les rois; les peuples libres témoignent pour eux-mêmes, et l'histoire des uns et des autres étale incessamment « ces revers équitables » dont parle notre poète et par où sont confondus tous les grands de la terre, les peuples comme les rois.
Montesquieu a défini cette juste et nécessaire évolution des choses, et montré que les gouvernements se ruinent par la corruption de leur principe. Bossuet y discernait le conseil même de la Providence. « Vous verrez, disait-il à son élève, l'enchaînement des affaires humaines, et par là vous connaîtrez avec combien de prévoyance et de réflexion elles doivent être gouvernées. »
Et c'est tout ! diront nos sceptiques, apôtres très intolérants de principes auxquels ils ne croient pas, fort intéressés d'ailleurs à faire les difficiles sur l'article de la justice et à n'admettre de vertus que des vertus impraticables. Morale de convention, reprennent-ils, morale toute littéraire ; morale non de l'histoire, mais des historiens, gens de peu ou gens de parti pris, pleins de préventions et de partialités, qui concluent pour leurs maîtres ou moralisent pour leur patrie : ils ne tirent point cette morale de l'histoire, ils l'y mettent. Morale très limitée
et qui s'arrête aux lignes de douane, article d'exportation que le monde entier fabrique pour l'étranger et que personne ne veut recevoir chez soi ; parfaitement inutile d'ailleurs, car, si les historiens rendent des arrêts, ni les peuples ne s'y soumettent, ni les princes ne les respectent, ni aucune force armée n'en assure l'exécution.
Prenez garde : l'objection porte trop loin, et, pour ruiner la morale de l'histoire, elle tendrait à ruiner toute morale. Les leçons des historiens n'empêchent, en effet, ni les violents d'abuser de leur force, ni les intelligents d'abuser de leur esprit, ni les volontaires décommander, ni les débiles de se soumettre, ni les perfides de tendre leurs filets, ni les sots d'y tomber, ni les impudents de mentir, ni les niais de les croire; mais quelle morale les en a jamais empêchés ? La religion chrétienne place au delà de cette vie la sanction de ses préceptes, et des philosophes tirent précisément des injustices de ce monde leur argument le plus plausible en faveur d'une vie à venir. L'histoire discerne dans les révolutions des sociétés humaines comme les tâtonnements d'une éternelle justice, et elle montre dans la survivance des peuples comme une image raccourcie de la survivance des âmes.
Elle dit à ceux qui prétendent mener les autres hommes : « Votre pensée vous appartient, vos paroles ne vous appartiennent plus. Elles vont où le vent les porte, et elles sèment la révolte, l'enthousiasme, la folie, l'obéissance, le dévouement, selon les oreilles où elles tombent, et les âmes qui les recueillent. Le canon est entre vos mains; l'obus n'obéit qu'aux lois de la mécanique; il éclate en l'air, il s'enfonce dans les terres molles, il atteint l'ennemi, il ricoche sur vos soldats. Vous pouvez prévoir les conséquences de vos paroles et de vos actes, vous taire ou vous abstenir; la parole proférée, l'acte accompli, les
conséquences sont fatales, et vous ne les pourrez plus retenir. Soyez donc justes, clairvoyants, réfléchis, sages : soyez vrais, car tout manque de franchise, de justice ou de sagacité, votre peuple le payera et le contre-coup frappera des générations. »
Elle dit aux peuples : « Vos maîtres et vos chefs passent ; vous demeurez ; la politique se fait par vous et à cause de vous; si elle ne se fait pas pour vous elle se fait contre vous; quels que soient vos prête-noms, c'est vous qui payerez. Mais le passé ne déploie pas que des catastrophes. Le mal qu'un homme a commis, un homme meilleur le corrige ; le détriment qu'une génération a causé, une génération plus attentive et plus dévouée le répare. L'avenir demeure aux hommes de bonne volonté. Les peuples n'ont jamais paru plus grands que dans leurs épreuves et dans leurs relèvements. »
Cette conception est la première que les hommes se soient formée de leur destinée. La civilisation n'a fait que la dégager etla préciser, en l'humanisant davantage. Les poètes en avaient fait un mythe ; les religions en ont fait un dogme; l'histoire en a fait une loi. Et cette loi n'est pas muette : elle anime les hommes contre le découragement; elle soutient les longues espérances; elle imprime dans les esprits, au-dessus des prétentions de la force qui s'épuise de son propre ouvrage, la notion d'un droit qui dure et qui, s'il ne prévaut pas toujours, se venge tôt ou tard ; elle enseigne que tout triomphe est vain, qui ne se justifie pas. L'homme se sent d'autant plus relevé devant lui-même et vaillant devant sa destinée, qu'il prend plus d'humanité, c'est-à-dire qu'il prend une conscience plus claire de ses devoirs.
D'où vient que ces enseignements sont contestés par tant d'hommes, et que si peu en profitent? C'est qu'ils
sont à longue portée; c'est que chacun s'imagine qu'il suffit de nier la loi pour s'en affranchir; c'est que le scepticisme est trop commode aux chefs d'Etat, l'insouciance trop facile aux peuples, et que les nations, maîtresses d'elles-mêmes, n'usent souvent de leur liberté que pour s'aveugler sur leur destinée.
« Rappelez-vous, dit Rémonin à V Etrangère, ce que vous dit un vieux philosophe : Vous serez vaincue, le bien est plus fort que le mal.
« — Pourquoi voit-on alors si souvent le mal l'emporter sur le bien?
« — Parce qu'on ne regarde pas assez longtemps. »
C'est la morale delà comédie; c'est aussi- celle de l'histoire, et c'est une morale.
Discours adressé à M. Boutmy, le 13 mai 1896, à l'occasion du vingt- cinquième anniversaire de la fondation de l'Ecole libre des sciences politiques.
Mon cher directeur,
Je dois à ma qualité de doyen l'honneur et la joie de porter la parole en cette belle solennité des noces d'argent de l'École. Nous les célébrons dans cette demeure construite par vous, au milieu de générations d'élèves formées par vous. Vous vivez en votre œuvre; elle est vivante autour de vous ; chaque année qui nous courbe un peu plus sur notre tâche rajeunit au contraire cette école et lui apporte un sang plus frais. Elle ne périra pas; elle sera notre témoin, elle sera surtout le vôtre, et c'est pourquoi le premier sentiment qui me presse aujourd'hui, c'est de vous dire à quel point, nous, vos collaborateurs, nous demeurons vos obligés. A l'heure où toutes les bonnes volontés cherchaient leur emploi et risquaient de s'égarer en tentatives isolées, vous nous avez devinés, trouvés, appelés de toutes parts. A plusieurs vous avez révélé leur véritable vocation, à d'autres vous avez
ouvert une voie nouvelle; si quelques-uns, dont je suis, vous doivent d'être devenus ce qu'ils sont, il n'en est aucun parmi nous qui puisse dire que, sans vous, il serait devenu tout ce qu'il est. Sans l'École une part de nous-mêmes, la meilleure peut-être et la plus intimement dévouée au pays, serait restée stérile.
Vous avez été frappé de ce qu'il y avait de vain dans l'enseignement oratoire, de desséchant dans l'enseignement livresque et d'engourdissant pour l'esprit dans l'enseignement dogmatique et déductif, leçons mornes de choses mortes. On n'enseigne bien, c'est-à-dire on n'exprime de soi-même et on ne transmet aux autres, en paroles animées, que les pensées directement recueillies de la vie, les choses vues et éprouvées, les préceptes tirés de l'expérience des faits. Je ne veux point médire de l'enseignement que l'on distribuait dans ma jeunesse : j'ai rencontré, après le collège, où j'avais eu des éducateurs parfaits et qui ne seront pas dépassés (1), j'ai rencontré, dis-je, des maîtres, — un entre autres : Quicherat, à qui je demandais des notions sur l'art du moyen âge et qui m'a révélé la grande méthode d'exposition historique, montré comment on suit le développement de la pensée et de la vie humaine à travers les monuments de l'humanité. J'entrevoyais dès lors une étude des choses sociales qui ne fut point un manuel de géométrie politique, aussi différent de la vie que la libre course le long des grèves, dans les forêts, la montée vers les sommets où se découvrent les grands horizons, et ces conversations à l'infini où l'homme se donne la joie de
(1) Avant tous, mou premier maître, mon vieil et cher ami Auguste Himly, dont les leçons, les conseils, les exemples m'ont été une initiation à l'histoire et une direction, et près de qui j'ai l'honneur de siéger à l'Institut.
penser, en même temps qu'il éprouve la joie de vivre, dans le grand air, — différent de la promenade du collège, à pas comptés, trois à trois, sous l'œil du maître, monotone et assujettie, traversant, le long des mêmes rues, la foule des hommes qui passent, travaillent, souffrent, et que l'on ne connaît pas.
Quelle surprise et quel intérêt lorsque j'entendais un banquier parler de finances, un commerçant de protection et de libre-échange, un avocat traiter une question de droit, un ingénieur expliquer ses constructions, un diplomate raconter les négociations et les hommes : je sortais des formules, je voyais la vie humaine, le travail humain, la lutte intelligente; je comprenais, je me sentais vivre moi-même, et, m'échappant de la cage des programmes, je devinais la réalité au delà de l'examen et au-dessus des diplômes. Je ne mécontentais plus de forger ma pensée en la forme voulue, pour donner à la question banale la réponse commandée, je voulais travailler à mon tour par moi-même, agir, et je me disais : Il faut être, un jour, quelqu'un comme ces hommes-là.
Vous l'avez ressenti, et vous en avez conclu — c'est là votre supériorité et ce qui vous a fait notre Directeur — qu'il y avait, — au moins pour cette partie de l'éducation nationale qui concerne la vie publique, le bon exercice des droits du citoyen, le sain emploi de la liberté et le bon service de l'Etat, — il y avait une sorte de révolution» à faire dans l'enseignement, et que le vrai professeur dans l'École que vous rêviez d'instituer serait celui qui, ayant commencé par apprendre à pratiquer par lui-même les choses de la vie, apprendrait ensuite à les enseigner à autrui.
Vous avez cherché ces professeurs-là ; vous en avez trouvé d'illustres qui vous donnaient plus que leur con-
cours, leur exemple : tel notre cher et tant regretté Léon Say, qui, remontant la route consacrée, se faisait professeur de politique après avoir été homme d'État : il était, en l'une et l'autre tâche, un maître pour les maîtres.
Vous en aviez, vous en avez encore autour de vous, collaborateurs précieux, patrons et garants de notre École naissante, qui nous arrivaient avec le prestige des grandes chaires magistrales du Collège de France, de l'École de droit, de la Sorbonne, mettant la tradition au service d'une science renouvelée par l'originalité des vues et du talent. Mais pour les autres, les jeunes de ce temps-là, les inconnus, vous aviez à leur apprendre leur art, — car cet art, s'il exige la vocation, a ses méthodes et ses exercices, et il obéit à la règle commune des arts, où l'excellence n'appartient qu'à ceux qui y apportent l'expression réfléchie mais personnelle, spontanée de la nature vivante, de la réalité. Quel conseiller vous avez été pour ces professeurs improvisés, prévenant, insinuant, encourageant surtout, ne corrigeant qu'avec des délicatesses infinies et préoccupé, non d'établir votre supériorité et de faire prévaloir votre système, mais d'amener doucement chacun à se révéler à soi-même et à tirer de soi-même toutes ses ressources !
Vous nous avez ainsi pénétrés de ce souffle qui est l'âme de cette École. Sans rien sacrifier de l'exactitude minutieuse dans l'exposé des faits, de la critique exigeante des documents et des idées, de l'exposition précise, de l'enchaînement rigoureux, nous avons reconnu avec vous que cette part de l'enseignement n'en est cependant que le corps : il y a un esprit qui l'anime, qui le mène, et c'est l'essence même delà méthode. Dans tout commerce d'âmes, depuis celui du cœur, l'amitié, où tout est confiance, jusqu'à celui des assemblées, des
foules, où tout est entraînement, ce qui ne s'exprime pas avec des paroles est toujours ce qui porte le plus. C'est ce qu'on appelle V influence : elle a son secret, et c'est peutêtre le dernier mot de l'enseignement. C'est la communication mystérieuse entre le professeur et l'élève, l'appel réciproque des intelligences, l'impulsion continue d'une idée maîtresse qui domine toutes les parties d'un cours et s'imprime, de toutes parts, dans l'esprit de l'élève, parce qu'elle est toujours présente à l'esprit du professeur. Ce sont ces paroles suggestives, et comme nourries de pensées, qui échappent au maître, qu'il n'a pas préparées, qu'il ne retrouvera plus, que l'élève saisit au vol et qui sont pour lui le trait de lumière dont tout le reste est éclairé; c'est la phrase, quelquefois une digression, qui va s'isoler dans la mémoire de l'auditeur, y fermenter pour ainsi dire, et d'où sortira un travail original, — que dis-je? une carrière.
Ainsi le vent emporte les semences ; elles germent où le vent les porte; mais il n'est de graines fécondes que du tronc robuste et de la branche saine.
Nous ne sommes pas les jardiniers d'une exposition de fleurs. Notre objet n'est pas de distribuer des diplômes et de peupler de nos diplômés les bureaux des administrations. Il est plus haut : il est de répandre dans le pays des hommes, des citoyens. Et il ne suffit pas pour cela de dérouler devant les jeunes gens les expériences du passé, d'en tirer les leçons et le conseil, d'y dégager l'accidentel et le permanent, de façon que, dans la confusion des affaires présentes, l'œil s'habitue à discerner ce qui passe et qu'il faut négliger, de ce qui demeure et sur quoi seul on fonde.
Nous aurions fait, en vérité, peu de chose, si nous avions simplement adapté aux examens administratifs les
procédés célèbres de la grande industrie pédagogique qui pousse chaque été, vers les salles d'examen, des flots de plus en plus serrés de candidats de plus en plus bourrés de formules. L'examen n'est que le premier chapitre, le vestibule : c'est en vue du lendemain que nous travaillons. Notre enseignement ne donnera sa mesure et ne portera ses fruits que plus tard, quand nos élèves, jetés aux affaires, n'ayant plus à répondre à des questions, mais à résoudre des questions, forcés de juger par eux-mêmes et de décider, devront trouver dans leur mémoire les notions, dans leur esprit les ressources, dans leur caractère le ressort qui font l'homme d'action. Nous ne pratiquons pas la culture intensive, la culture de laboratoire ou de ferme modèle; nous préparons, à la bonne terre de France, des cultivateurs qui travaillent au dehors, résolument, sous le ciel incertain, et que ne déconcertent ni les sautes du vent, ni les tempêtes.
Comprendre et savoir est beaucoup. Vouloir est davantage, et c'est le degré supérieur de toute éducation politique, la condition sans laquelle le reste est inutile. Veuton encore, en France? Oh! sans doute, on veut arriver, tout le monde, partout, très vite, par tous les moyens, non à la fois, ce qui est impossible, mais au moins, en se pressant, se chassant, se culbutant les uns les autres. Arriver, pourquoi? Pour être là, rien de plus, la plupart du temps. De ceux qui se poussent ainsi, sans autre valeur et sans autre dessein, le présent s'en soucie trop, la postérité s'en vengera et ne s'en souciera plus. Le flux de la mer apporte à chaque marée sur la grève des coquilles et des algues ; le reflux les y laisse, elles s'y dessèchent, et il n'en reste ensuite qu'un peu de sable dont les enfants construisent leurs forteresses.
Le vrai vouloir, le grand vouloir humain, celui sans
lequel il n'y a ni peuples forts, ni peuples prospères, ni peuples gouvernables, ni homme de gouvernement, ne connaît point cet égoïsme et cette âpreté. C'est à celui-là qu'il faut s'exercer.
Après avoir appris à connaître le Bien de son pays, il faut apprendre à vouloir ce bien et à y contribuer. Le corps social n'est point un être ayant une vie propre, indépendante de la vie des hommes qui le composent; il ne vit que par le concours des volontés individuelles. C'est pourquoi la science politique est une branche des sciences morales et se confond souvent avec la science des bonnes mœurs.
C'est la grandeur de l'homme, mais aussi sa responsabilité lourde, d'être condamné à vouloir son propre bien.
Rien ne peut le dispenser de cet effort. Toute défaillance de la volonté n'est pas seulement coupable, chez l'individu, elle est funeste à tout le peuple. J'aperçois de ce côté le principal péril de demain et, par suite, pour nous, le principal devoir d'aujourd'hui.
La science n'est qu'une lumière. Qu'importe qu'elle éclaire mon chemin, si je n'y veux pas marcher? Qu'importe que les lois me donnent la liberté d'action, si je ne veux pas agir? Je n'aurais à m'en prendre de ma propre défaillance, ni à une science que je n'aurais point su comprendre, ni à une liberté dontje n'aurais point su profiter. Et si, lassé de mon inertie, désespéré de moi-même, je me fais de mon infirmité une sorte de loi de salut public et me réfugie, comme on dit, dans le principe d'autorité, c'est-à-dire que, de ma volonté débile, j'en appelle aveuglément à la volonté d'un autre homme, je n'échapperai point encore par cet expédient à ma condition humaine, car ce qu'on appelle autorité n'est, en soi, qu'un mot vide, il n'est rien et ne peut rien. Il n'y
a d'autorité efficace que celle que crée la volonté commune et que soutient cette volonté. L'autre, qui procède de l'abdication de tous, n'est qu'un fantôme, un épouvantail, une armure qui sonne creux quand on la touche, qui chancelle, se disloque et s'écroule quand on la frappe. S'il y a une science politique, j'oserais dire que c'en est le principal précepte, et pour revenir à vous, mon cher Directeur, c'est ce que vous avez appris à enseigner dans les commencements critiques de cette École, ce que nous devons continuer d'enseigner encore dans les jours heureux, car la vie sociale n'est qu'une alerte continuelle, et le sommeil y porte la mort. Si donc nous avons fait quelque chose, nous l'avons fait par là, et si, après nous, un jour, dans la France apaisée, prospère, donnant au monde de beaux exemples de liberté et de justice, continuant de peupler la terre de chefs-d'œuvre, quelque historien des temps difficiles cherche la trace des bons ouvriers qui, sans jamais désespérer de l'intelligence et du cœur de la jeunesse française, ont obscurément, modestement, creusé le sillon et ensemencé le champ, il trouvera une médaille commémora tive de cette journée, il y lira votre nom et il personnifiera en vous toute votre École (1) ; nous aurons ainsi notre part collective dans l'honneur qui vous sera rendu; mais vous aurez la première, la plus belle, et ce sera justice.
(1) Au revers de cette médaille, œuvre exquise de Roty, on voit une figure de la France, debout, tenant le drapeau d'une main, et de l'autre déposant une palme sur la chaire du professeur, avec cette légende :
Scholœ in luctu publico ope indernnita conditœ Virorum civlumquè nutrici Patria memor.