‹ Nouveaux essais d'histoire et de critiqueChapitre 5 sur 15 · L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT

DE

L'histoire de la diplomatie, c'est-à-dire l'histoire des rapports entre les nations et les États, n'est qu'une branche de l'histoire générale. Elle est inintelligible sans cette histoire, elle perd son sens et sa portée si on l'en détache. Mais si elle exige, pour être comprise, la notion de l'ensemble, elle exige, pour être apprise, une étude particulière. Elle présente des difficultés qui lui sont propres. ■Ce sont des questions de nuances, mais ces nuances sont assez marquées. Il va sans dire que cette partie de l'histoire réclame les mêmes connaissances et les mêmes aptitudes que les autres parties. On ne peut l'aborder sans être rompu à la méthode et à la critique. Ce sont les conditions nécessaires; elles ne sont pas suffisantes.

Le premier point, comme en toute étude d'histoire, c'est de dégager les causes générales, d'établir le lien des événements et de faire ressortir l'action des hommes. C'est là que les difficultés paraissent. Elles résident toutes dans les sources. Ces sources sont de deux sortes. Il y a, pour employer le mot technique, deux fonds très diffé-

rerrts dans les l)ibliothèques et les archives où nous devons rechercher les choses et retrouver les hommes.

Le premier fonds se compose des documents diplomatiques proprement dits : traités, protocoles, notes, instructions, dépêches, rapports. Ce sont les pièces d'État, les textes qu'il s'agit d'éclairer, les matériaux de l'édifice qu'il s'agit de construire. Le second fonds comprend les documents personnels, les correspondances intimes, les souvenirs des acteurs et des témoins. Dans le premier nous trouvons les pièces delà négociation, dans le second les négociateurs. Le premier nous donne la diplomatie officielle, le second la diplomatie personnelle. Dans le premier nous avons les affaires d'État, dans le second les hommes d'État. Les affaires sans les hommes sont lettres mortes, et notre objet est justement de faire comprendre les affaires en faisant revivre les hommes.

Entrons dans le premier fonds. Tout y est grave, sévère et silencieux : c'est le silence de la mort et la gravité de l'ennui. De cette prodigieuse mêlée du monde, de ce grand conflit des peuples, de ces luttes ardentes des hommes, il ne reste guère en ces pages desséchées que des procès-verbaux arides et des formules stériles. La pensée se dérobe, le langage se délaye, l'homme s'évanouit. Rien que des termes abstraits et des phrases de convention. Là où le monde a connu un Richelieu, un Frédéric, un Napoléon, vous ne trouverez que les Cabinets de Paris ou de Berlin : le roi, le gouvernement, l'ambassadeur, jamais l'homme. Une tragédie de Gampistron diffère moins d'un drame de Shakespeare que ceci ne diffère de la réalité. Ces textes semblent écrits plutôt pour être devinés que pour être compris ; on y a multiplié les sous-entendus } ils ont plus d'intérêt par ce qu'ils cachent que par ce qu'ils montrent. « La poli-

tique, écrivait Fiévée, c'est ce qu'on ne dit pas. » La diplomatie est la quintessence de la politique. L'analyse d'un verre d'eau puisé au bas de la chute du Niagara ne vous donne pas plus l'idée de cet imposant phénomène que la lecture de ces pièces ne vous donne la notion de la vraie diplomatie : vous n'en avez que l'anatomie. L'historien est ici dans la situation d'un moraliste qui, voulant étudier les passions humaines à travers les débats de quelque grand procès, une affaire de séparation de corps, ou de captation, par exemple, serait réduit aux conclusions des avoués et au libellé du jugement. Ces pièces n'éclairent pas l'histoire ; il faut au contraire qu'elles en soient éclairées. Nous cherchons la lumière et nous entrons dans le second fonds.

Ici tout change. Tout à l'heure ie classement était trop méthodique, ici nous ne» trouvons plus de classement. La vie nous échappait à travers les formules trop strictement enchainées de l'algèbre officielle; elle menace de nous échapper encore, mais en se dispersant. D'un brouillard terne, blafard et uniforme qui éteignait les couleurs et noyait les contours, nous tombons dans un foyer d'étincelles qui se brisent et s'éparpillent sur des fragments de miroirs brisés. Le propre de ce fonds est de contenir des pièces dépareillées, des documents incomplets et des titres apocryphes. Nous avons ce qui reste des acteurs et des témoins : beaucoup d'entre eux n'ont rien laissé, et ceux qui ont laissé quelque chose ne se sont point préoccupés de former une collection. Des acteurs, nous avons des lettres et des mémoires. Les lettres sont adressées à des confidents ou à des partenaires. Il était inutile d'instruire les premiers du fond des choses, il était dangereux d'en instruire les seconds. Onécritaux premiers comme à des gens qui savent; aux seconds,

78 VUES SUR L'HISTOTRE.

comme à des gens auxquels on cache son jeu. Une partie de ces lettres nous donne les détails de l'action, une autre partie nous en présente l'apparence. Le fond et la réalité nous échappent presque toujours. Ce n'est pas seulement parce que les auteurs de ces lettres jugent superflu de s'expliquer sur leurs intentions, c'est plus souvent encore parce que ces intentions leur demeurent ignorées à eux-mêmes. Il y a bien peu de politiques dont on puisse dire ce que M. Migneta dit de Richelieu : qu'il eut les intentions de toutes les choses qu'il fît. Très souvent leur pensée se forme et se développe avec le courant qu'ils suivent, et il faut la retrouver à travers des méandres sans nombre. Elle se dissipe, il faut la rassembler; elle se dérobe, il faut la ressaisir. Ajoutez que, confidents ou partenaires, tous les correspondants sont des contemporains, c'est-à-diFe qu'ils sont au fait des choses générales, qu'ils vivent dans le courant, et qu'on se borne à les entretenir de l'affaire présente. On n'a de l'histoire totale que l'incident et le menu. Cependant quelques-uns ont laissé des mémoires, ils ont pris la peine de réunir leur œuvre et de nous la présenter dans son ensemble ; c'est une bonne fortune, mais presque tous ces mémoires sont rédigés à distance, l'auteur s'y présente non tel qu'il a été, mais tel qu'il veut être vu ; il nous donne, en général, non ses intentions réelles, mais celles qu'il prétend se faire attribuer. Ces grands acteurs ne se dégagent jamais de leur rôle. Ils sont toujours sur la scène et devant le public. Ils négocient encore avec la postérité. Si des acteurs nous passons aux témoins, les difficultés se multiplient. Ceux-ci n'ont vu que ce qu'ils ont surpris ou ce qu'on leur a montré. Ils se trompent, ils ont été trompés, et ils trompent très souvent ceux qui se fient à eux. Ils se plaisent aux menus traits, aux anecdotes, aux

scandales, aux petites explications des grandes affaires, Notre premier fonds nous jetait dans l'abstraction, celui-ci nous précipite dans le commérage.

Enfin, correspondances officielles ou correspondances privées, les documents s'entre- croisent, se mêlent, s'enchevêtrent; la diplomatie est ondoyante et diverse à l'infini, elle a tous les masques, tous les fards et tous les déguisements : dépêches, rapports, lettres particulières, lettres confidentielles, billets ; agent public, agent secret, police et contre-police; qui n'est pas expert s'égare en ce dédale, et le plus expert s'y embrouille plus d'une fois. Il y a eu un temps où l'on interceptait les lettres : les gouvernements écrivaient des lettres destinées à être interceptées. Les contemporains s'y perdaient; l'histoire a grand'peine à s'y reconnaître.

Il faut donc rendre la vie aux textes ; il faut retrouver les hommes, reconstituer leur caractère et rétablir la suite de leurs idées. Il faut compléter et critiquer les deux fonds l'un par l'autre. C'est sans doute un travail qui se présente en toute investigation historique; mais voici ce qu'il y a de particulier dans celle-ci. La critique de ces documents est impossible si l'on ne sait pas comment ils ont été faits. Je n'entends pas seulement dire où, par qui, à quelle époque, dans quelles circonstances; cela est indispensable à connaître, mais cela ne suffit pas. Les procédés de la diplomatie, le genre de vie des diplomates, l'organisation des chancelleries et des ambassades, la façon dont on recueille les informations, rédige les correspondances, conduit les conversations, bref la raison et la manière d'être de tous les actes que nous retrouvons traduits ou interprétés dans les formes propres à la diplomatie, voilà ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut avoir vu, senti, vécu, pour que les textes reprennent

leur sens réel, et les témoignages leurs proportions.

Il faut avoir suivi une négociation , connu par soi-même une ambassade et un cabinet, voyagé, vu les étrangers, fréquenté les diplomates et traversé au moins ce petit monde à part, qui est le même dans toute l'Europe, et qui partout ne ressemble à aucun autre, pour appliquer à nos sources cette critique féconde qui vivifie les eaux dormantes et filtre les eaux troublées. Il faut savoir par quelles transformations passe la pensée primitive et vivante de l'homme d'État, avant de se présenter à nous sous les apparences sous lesquelles nous la rencontrons. Il faut savoir démêler les volontés à travers les nuances multiples du style des instructions et des dépêches. Il faut connaître la clef des sous-entendus habituels. Il faut se rendre compte des divers ordres de faits auxquels correspond chaque ordre de documents. Il faut avoir appris comment un protocole résume une conférence, ce qu'on y met, ce qu'on y omet. Ce sont les seuls moyens de remonter des documents aux faits, de la traduction au texte, de la lettre à l'esprit, de l'apparence à la réalité. Qui n'aura point formé et aiguisé sa critique par cette expérience risquera de marcher à tâtons, de trébucher sur les obstacles, ou, ce qui peut-être est plus grave encore, de les côtoyer sans les apercevoir. Toute la science et toute l'habileté du monde n'y suppléeront pas.

Un talent, même très supérieur, ne peut tenir lieu des connaissances acquises et du tact particulier que le frottement des hommes et le spectacle des affaires peuvent seuls nous donner. Un historien sérieux, savant, possédant même à fond les procédés de la critique générale, nous présentera un exposé exact, nourri, consciencieux des faits; il dépouillera soigneusement les pièces de son dossier, il exposera clairement les événements qu'il aura

classés avec méthode ; mais la vie fera défaut, les hommes échapperont ; il aura produit un inventaire plus ou moins complet, il n'aura pas fait de l'histoire. À côté de lui, le lettré, le fouilleur, le curieux se perdra dans les anecdotes et les digressions ; il nous montrera des hommes, mais les affaires lui échapperont. Vous aurez avec le premier l'analyse de la pièce, avec le second, la chronique de la coulisse, mais vous n'assisterez point au drame, et la personne de l'acteur se dérobera toujours^

Voulez-vous des exemples et des noms? Voici un savant allemand très connu, travailleur infatigable, qui a dépouillé toutes les archives d'Europe, fouillé toutes les bibliothèques, qui ne s'arrête jamais, qui recommence sans cesse et complète son œuvre, qui a la passion du détail et discute les faits dans des monographies érudites avant de les classer en leur lieu dans son livre; je parle de M. de Sybel. Son ouvrage, — toutes réserves faites à notre point de vue français sur l'esprit et les jugements, — son ouvrage est un de ceux qui comptent le plus pour l'histoire de l'Europe de 1789 à 1801; il est impossible d'étudier cette histoire sans l'avoir lu et annoté. Après l'avoir lu, vous avez une notion des choses, vous ne connaissez ni ne voyez les hommes. Vous avez des textes, des citations, des dates; vous savez ce qu'ont voulu faire ou ce qu'ont fait le ministère prussien ou le cabinet de Vienne, mais les peuples, leurs passions, leurs caractères restent dans le vague et la pénombre.

Voici, au contraire, un écrivain qui a excellé entre tous à ressaisir la vie et à reconstituer les caractères; il n'a cherché dans ses écrits qu'à retrouver les hommes, et il nous a rendu avec un art merveilleux des physionomies aussi diverses que celles de Pascal, des solitaires de Port-Royal, de Chateaubriand, des femmes du dix-

huitième siècle : c'est le maître en biographie historique, Sainte-Beuve. Il a voulu faire une biographie de Talleyrand; il y a consacré des recherches longues et minutieuses, il a tout vu, tout appris, tout su, sauf un point, et c'était l'essentiel : — il n'a ni pénétré ni rendu dans Talleyrand l'homme d'État et le négociateur. C'est que Sainte-Beuve, qui savait tant de choses et avait traversé tant de mondes, ne savait pas ces choses et n'avait pas connu ce monde-là.

Lisez le récit des négociations dans l'œuvre inachevée de Rulhière, dans le Charles Ier et le Cromwell de Guizot, dans YHistoire de la rivalité de Frédéric 11 et de Marie-Thérèse par M. le duc de Broglie, dans Thiers enfin; je ne prétends pas que la critique n'y ait rien à reprendre, et je fais en particulier d'expresses réserves sur le fond de l'histoire de 1813 et du congrès de Vienne dans le Consulat et i Empire, mais comme ces récits sont clairs et animés, comme on y voit les événements sortir de l'action des hommes et les hommes se mouvoir au milieu des événements ! C'est que ces auteurs ont éprouvé la vie des affaires, que les documents se réveillent entre leurs mains, et qu'ils savent rendre, pour les avoir sentis par l'expérience, les rapports et les proportions des choses et des gens. Si l'on est à la fois un savant, un penseur et un écrivain de premier ordre, on compose, comme l'a fait Mignet, un ouvrage qui est un modèle dans l'art d'exposer les négociations ; puis on résume la raison d'être des événements et le caractère des personnages dans une Introduction qui est un des chefs-d'œuvre de la littérature historique.

Je n'ai point cité les classiques du genre, les Bougeant, les Flassan et le premier d'entre eux, le plus fécond et le plus savant, Le Dran. C'est que ces bénédictins de la

diplomatie sont des érudits plutôt que des historiens. Ils ont écrit pour les hommes d'État et pour les diplomates, c'est-à-dire pour des lecteurs avertis. Ils ne se sont donc nullement préoccupés de leur expliquer ce qu'ils savaient par eux-mêmes et de leur faire voir ce qu'ils se figuraient aisément en lisant les mots. Ils ont écrit dans les archives, pour les chancelleries. Ils ont laissé des documents pour l'histoire, et non des histoires. Leurs travaux rappellent les récits que les états-majors font des grandes campagnes. Le lecteur qui n'est pas du métier n'y trouve ni la guerre ni les guerriers. Pour les lui rendre et les lui faire voir, il faut les avoir vus soi-même, il faut de plus savoir choisir, peindre et raconter comme l'a fait Jomini.

Telles sont les dificultés particulières de ce grand sujet de l'histoire diplomatique. Je les connais pour les subir, et si j'y insiste tant, c'est que, pour moi, le plus clair résultat de trente années d'études, de voyages et d'enseignement, est de me les avoir fait apercevoir. Je crois que cette expérience est nécessaire aux autres comme elle me l'a été à moi-même, que tous ceux qui entreprennent d'étudier la diplomatie dans l'histoire doivent acquérir une expérience analogue, et que ceux qui la possèdent font bien de l'enseigner aux autres. Je crois donc qu'il est bon d'avoir un enseignement de l'histoire diplomatique. Si parmi nos jeunes historiens il s'en trouve qui aient le goût et l'aptitude de ce genre d'études, il faut leur donner ces notions indispensables que les livres et les recherches d'archives ne donnent point; il faut suppléer à l'expérience personnelle qui leur manque, et leur montrer la nécessité de voir, de voyager et de se frotter au monde avant de toucher à cette partie de l'histoire, qui, plus qu'aucune autre, se fait dans le

monde et par le monde. Si parmi nos jeunes diplomates il en est qui, plus tentés par le spectacle des choses que par l'action, se sentent la vocation historique, il faut leur montrer la distance qui sépare l'historien du politique, la méthode de l'habileté, l'histoire de la chronique et des mémoires.

Enfin, cet enseignement a une raison d'être nationale. Cette science est par excellence une science d'Etat. L'enseignement de l'histoire diplomatique fournit aux futurs diplomates une série d'expériences bien déterminées et une série de notions qui leur sont indispensables. Les études ne peuvent leur donner les qualités personnelles qui sont nécessaires au négociateur ; elles ne peuvent remplacer l'expérience, qui ne s'acquiert que par le long usage des hommes, et l'éducation toute particulière qui ne se fait que dans ce monde particulier. Mais elle leur apprend les faits, elle leur démêle les idées. L'histoire qui se fait pour l'avenir ne vit pas d'autres éléments que celle qui s'est faite dans le passé. Ici, plus qu'ailleurs encore, l'histoire vit de traditions. S'il y a une éducation que rien ne remplace et qui ne s'acquiert que dans la carrière, il y a une instruction méthodique à laquelle tout le tact du monde ne supplée pas et qui ne s'acquiert que dans les livres et les écoles. Un grand historien, qui avait vu la diplomatie de près et la jugeait de haut, Tocqueville, écrivait à un jeune attaché d'ambassade : « L'histoire en général, et en particulier celle des principaux traités, c'est le bréviaire d'un diplomate. Tu ne connaîtrais que cela très à fond et imperturbablement, que tu serais déjà plus capable de ton nouveau métier que beaucoup de ceux qui le font depuis longtemps ou ont l'air de le faire. »

Qu'est-ce que l'individu? — Tout, répondent ceux que l'on qualifie d'individualistes; car, sans les individus, il n'y aurait ni la société, qui est la collection des individus, ni l'État, qui est la forme organisée de cette société. — Que doit être l'individu? — Rien, répondent à l'unisson les socialistes et des doctrinaires que l'école, en son jargon barbare, appelle étatistes ; car la société est la cause finale des individus, et l'État la cause finale de la société. Les docteurs se donnent pour mission de déterminer cette cause finale, quand ils écrivent, et d'y subordonner les individus, quand ils exercent le pouvoir. Les individus se refusent, naturellement, à la démonstration; et comme il s'est trouvé un nombre considérable de docteurs pour assigner à l'individu, à la société, à

(1) Vidée de V Etat, essai critique sur l'histoire des théories sociales et politiques en France depuis la Révolution, par M. Henry Michel, 1 vol. in-8°. Paris, Hachette, 1896. — Th. Funck-Brentano, la Poli' tique, 1 vol. Paris, Rousseau, 1893. Voir, en particulier, les premiers chapitres : L'État et le peuple; la Constitution réelle et la Constitution écrite de l'État.

l'État les causes finales les plus diverses, la rébellion des individus aux docteurs et la querelle des docteurs entre eux ne sont pas près de finir.

Le conflit s'est suspendu parfois lorsque quelque docteur est arrivé au pouvoir et a établi le gouvernement, sinon de la raison, au moins du raisonneur. L'affaire s'est alors trop souvent réduite à l'exploitation de la grande masse des petits moi humbles, dispersés, tumultueux, incohérents dans leurs idées, confus dans leurs passions, par un moi plus intelligent, plus volontaire, plus adroit et, par occasion même, plus vertueux. Tout, en ce cercle vicieux, part du moi et s'y ramène; tout part de l'égoïsme avide de satisfactions, pour arriver à l'orgueil de l'égoïsme satisfait ; convoitise chez les grossiers, amour-propre chez les délicats, c'est, chez tous et entre tous, la lutte pour la vie, brutale ou rusée, toujours féroce et implacable. Faut-il donc renoncer à mettre un peu plus d'ordre dans les sociétés humaines et à faire régner un peu plus de justice entre les hommes? Non ; mais à l'image des lois de la nature, les lois sociales paraissent aussi simples, quand on les formule, que compliquées quand on les applique. « Aimez- vous les uns les autres; fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit à toi-même » , voilà tout le lien des individus dans l'humanité, le devoir qu'ils ont à rendre à autrui, le droit qu'ils ont à réclamer d'autrui. Mais ils sont, par nature, aussi âpres à réclamer leur droit que répugnants à accomplir leur devoir. a II est faux, a dit Pascal, que nous soyons dignes que les autres nous aiment; nous naissons injustes, car tout tend à soi. Gela est contre tout ordre : il faut tendre au général; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie... » Pour mettre l'ordre dans la u police » , c'est-à-dire dans

les institutions politiques, les hommes ont fait l'État, et c'en est tout le fondement.

Je ne vois pas qu'ils aient trouvé d'autres principes, ni dans la morale, ni dans la politique ; mais ils ont prodigieusement spéculé et raffiné sur ceux-là, depuis la preuve jusqu'à l'application. S'ils ont découvert peu de chose, ils l'ont cherché avec de grands efforts, et ils l'ont exprimé avec une remarquable confusion. Il en est sorti une bibliothèque féconde en œuvres vaines et prodigieusement riche en contradictions.

Un écrivain qui s'est fait, par son talent, par la variété de ses aptitudes, l'étendue de ses connaissances, sa sagacité, ses ressources d'esprit, la plus enviable réputation, politique ferme et avisé, critique d'un goût fin et dialecticien habile, M. Henry Michel, a entrepris de dresser l'inventaire analytique et raisonné de cette bibliothèque. Il a composé ainsi l'histoire de deux idées : celle des droits de l'individu et celle des droits de l'État en France depuis la Révolution. Il s'est attaché aies concilier dans la notion supérieure des devoirs de l'individu envers la société et des devoirs de la société envers l'individu. Le conflit lui apparaît beaucoup moins entre ces deux faits connexes, l'individu et la société, qu'entre les théories des auteurs qui ont traité de l'un et de l'autre. En cela, il a grandement raison; il le prouve avec abondance.

Je dirais presque avec surabondance. Il s'est fait trop de scrupule de dépouiller, résumer, discuter nombre d'œuvres obscures et fastidieuses auxquelles il a prêté, par reflet, la clarté de sa pensée et la logique de son raisonnement. C'est, je le sais, une tradition; j'oserai dire que c'est une superstition pure, et je ne puis m'empêcher de plaindre un homme aussi intelligent d'avoir autant

peiné à « dégager » les vues de publicistes consacrés et insignifiants. Peul-être, au contraire, en pratiquant des coupes sombres, M. Michel eût-il aperçu, hors de leurs rangs, dans quelque clairière, quelques libres chasseurs d'idées, discutés, je le sais, discutables, dans les rencontres, j'en conviens, mais à la vue singulièrement perçante, aux entreprises vigoureusement originales, comme M. Funck-Brentano, par exemple.

Je ferai à M. Henry Michel un grand et rare éloge. Si la partie historique et critique de son livre est d'une fermeté, d'une plénitude parfaites, la partie des conclusions , la partie personnelle à l'auteur , celle où , en général, l'écrivain s'efface ou défaille, est supérieure, et elle suffirait à classer l'ouvrage. La première instruit et éclaire, celle-là persuade et édifie.

M. Henry Michel part de cette idée que, la société n'existant que par les individus, elle doit leur garantir à tous leurs droits; mais que tout droit impliquant un devoir, la société doit en assurer l'accomplissement; que le premier et le plus beau des droits de l'homme c'est de se sacrifier au bien de ses semblables, et il faut l'y aider; que le penchant primitif et naturel de l'homme étant l'égoïsme, il faut le combattre; que les individus étant portés sans cesse à usurper les uns sur les autres, il faut, au-dessus de tous, mi modérateur des passions communes, un gardien des droits respectifs, un protecteur du faible contre le fort et le brutal, de l'isolé contre la foule, un défenseur de la conscience libre contre le despotisme et le fanatisme des doctrines, des sectes, des Églises établies, un juge enfin des droits de tous; qu'audessus du droit des particuliers, qui passent, il y a le droit de la société, qui est permanente; qu'au-dessus de l'égoïsme, qui est la réalité sociale, il y a l'humanité,

qui est l'idéal social ; que la représention de ces intérêts généraux et permanents, l'expression de cet idéal, la distribution de cette justice sont la raison d'être de l'État. Il est l'humanité gouvernant les intérêts humains et réglant les passions des hommes.

Reste l'application, c'est-à-dire les institutions, qui sont affaire de temps, de lieu, de mœurs, de traditions.

Les hommes qui prétendent instruire et gouverner leurs semblables sont, selon les circonstances et selon leur génie, plus au moins portés à protéger l'individu contre les autres individus et contre l'État même, ou à subordonner les individus à la communauté. M. Henry Michel tient décidément pour la liberté; il est un individualiste très généreux et très humain; il demeure un individualiste convaincu. Je loue fort les belles propositions de concorde et de réforme sur lesquelles il ferme son livre; je les signale au lecteur comme de nobles exhortations sociales et comme des conseils excellents, non seulement de bonté, mais de sagesse. Il faut les lire. En analysant j'affaiblirais; pour être juste, je devrais tout copier, et, si j'essayais de discuter, je craindrais de manquer de critique et de compétence. Il y a d'autres pages, moins importantes à la vérité, qui me ramènent à mes objets habituels d'étude. C'est une question de méthode, et je demande au lecteur de nous y arrêter.

J'ai dit que M. Henry Michel avait dépouillé ses catalogues et ses auteurs avec une conscience scrupuleuse;

je dois ajouter qu'il n'est pas tendre, en général, aux gens qu'il dépouille si consciencieusement. Théocrates, socialistes, historiens, positivistes, économistes, adeptes de la « Science intégrale » et dévots de la « Liberté » , tous défilent dans l'arène, et la plupart y font piteuse figure. Je plains surtout les économistes, les savants et les libéraux. M. Henry Michel les traite à peu près avec les égards et l'indulgence que Taine, en sa jeunesse, professait pour les éclectiques, mais ce n'est pas pour aboutir à la méthode de Taine. Bien loin de là. « Quand j'ai commencé mon travail, dit M. Henry Michel, j'étais, comme tant d'autres, sous la vive impression de cette méthode dite «. scientifique » et de ce réalisme métaphysique qui font un si singulier ménage dans beaucoup d'ouvrages récents. Je croyais en « l'organisme social » et à l'ensemble des notions que l'on joint d'ordinaire à celle-là. L'individualisme m'apparaissait comme une doctrine vieillie; l'à-priorisme moral et politique des philosophes du dix-huitième siècle, comme une méthode décevante et justement discréditée. J^' étude et la réflexion modifièrent cette opinion. »

J'abandonne bien aisément 1' « organisme social » ; je n'ai, à aucun degré, le fétichisme des mots, qui occupent tant de place dans des théories où les faits sont encore mal déterminés. La sociologie sera peut-être un jour une chimie sociale ; elle tient encore beaucoup de l'alchimie; mais, pour l'en faire sortir, je ne crois pas que la route préférée par M. Michel soit la plus sure. L'a priori, l'étude d'après des données antérieures à l'expérience me paraît, en matière d'État, un redoutable transmutateur, un fabricant prodigue de pierres philosophales. L'étude de l'histoire dans ses monuments réels, le spectacle de la politique dans ses réalités

vivantes, m'ont conduit, en tout ce qui concerne la vie sociale des hommes et la conduite des affaires humaines, à des conclusions fort opposées. Je tiens avec notre vieux et grand Domat, qui n'était ni socialiste, nisociologiste, ni économiste, ni u scientifique » , ni libéral, ni même historien, mais qui était un grand penseur français dans la science du droit, science sociale de son temps : « Connaître la fin d'une chose, c'est simplement savoir pourquoi elle est faite; et on connaît pourquoi une chose est faite si, voyant comment elle est faite, on découvre à quoi sa structure peut se rapporter. »

Nous voulons connaître la fin de Y Etat; considérons donc les différents États qui ont existé, examinons-en la structure, cherchons à quelles conditions d'existence imposées par la nature, à quelles mœurs établies par les traditions nationales, à quels caractères nationaux cette structure se rapporte; dégageons les erreurs, c'est-àdire les rapports mal perçus entre des objets mal observés; éliminons les monstres, c'est-à-dire les créations fantasques et arbitraires; ne gardons que les œuvres saines, durables, qui ont produit les sociétés prospères, et de ce qu'ont été les différents États dans ces différentes sociétés induisons les caractères essentiels de tout État.

Je conviens que cette méthode est pénible, longue, qu'elle expose aux digressions, qu'elle oblige à des fouilles souvent stériles, qu'elle conduit en nombre d'impasses. Je conviens aussi que la méthode à priori est infiniment plus flatteuse à l'esprit humain, moins féconde en désagréments et mauvaises rencontres, plus élégaute, surtout, comme on dit en mathématiques. L' « esprit de géométrie » s'y ébat avec magnificence, et « l'esprit de finesse » , qui d'ailleurs n'est pas nécessairement l'esprit des historiens, ne risque pas de s'y égarer.

L'à-priorisme est absolu, par définition; il ne comporte pas de nuances. C'est le penseur isolé du monde, enfermé dans une tour construite en pierres réfractaires à toute chaleur, imperméables à toute lumière du dehors. Il crée la Société en soi, l'État en soi; il les crée à l'état de concepts purs, c'est-à-dire indépendamment de la nature des choses qui auraient existé avant qu'il créât son concept, et de la nature des choses dans laquelle ce concept pourrait se réaliser. Mais ce penseurlà n'est lui-même qu'un être de raison, ou, pour parler plus clairement, un personnage de pure convention. Il n'a jamais existé : il n'existera jamais.

Je conçois la raison pure, mais je ne la conçois que dans la métaphysique. Je ne connais pas, dans le monde réel, de raisonneur pur, c'est-à-dire d'homme qui raisonne sur les choses humaines sans tenir compte de la vie humaine et de ses nécessités; qui raisonne de la société sans savoir s'il en existe quelqu'une et comment elle est faite ; qui raisonne sur l'État sans penser à aucun État ayant existé quelque part ; qui soit dépourvu de passions, même d'opinions politiques; qui non seulement n'ait ni affections, ni foyer, ni patrie, ni amour, ni haine, mais qui n'ait rien vu, rien ressenti, rien lu : ni souvenirs, ni impressions, ni livres surtout. Le livre est l'imposteur et l'importun en sociologie pure; il trouble le grand œuvre.

Prenez garde, encore une fois, que nous combinons dans l'absolu. Si notre à-prioriste emploie quelque grain de réalité, s'il regarde par la fenêtre, s'il se représente quelque figure, il triche, et, en trichant, il a perdu. S'il fait une concession, la plus infime, à l'observation et à l'expérience, il se condamne à en faire d'autres et, dès lors, à les faire complètes. Si l'à-priorisme n'est qu'une

spéculation arbitraire sur des notions superficielles, sur des faits hâtivement observés ou même sur des notes collectionnées, pour les besoins de l'opération, dans les livres des autres, il n'est plus qu'une composition intellectuelle et ne vaut que par l'imagination de Fauteur. Si, au contraire, il admet des faits, il faut qu*il les connaisse, les critique, les détermine, les ordonne, en dégage les rapports, et ce n'est plus Va priori. Dans le premier cas, je vois un peintre qui prétend trouver l'idéal et la beauté humaine en dehors de la nature, et improvise, tout bonnement de chic, des corps humains avec les images qui flottent dans sa mémoire ou, ce qui est plus aisé, avec les croquis d'autres peintres ; dans le second cas, je vois l'artiste qui cherche la beauté où elle est et la découvre dans la nature vue, comprise, traduite en sa vérité.

Ne soyons pas dupes des mots. L'à-prioriste, en matière d'État, ne se rencontre ni parmi les plus médiocres auteurs qu'a cités M. Henry Michel, ni surtout parmi les plus grands. Je n'alléguerai ni Aristote, ni Montesquieu, suspects d'avoir observé les choses dont ils traitaient; mais les plus grands spéculatifs, mais Kant, mais Hegel eussent-ils été ce qu'ils sont en dehors de l'Allemagne et de l'Allemagne de leur temps? Mais Platon sans Athènes? Mais Rousseau sans Genève? Et notre auteur lui-même aurait-il pu, avec cette précision, exprimer des autres la part de vérité et d'erreur, exprimer surtout de sa propre conscience les belles propositions de liberté humaine qui sont l'honneur de son livre si, en spéculant sur l'État, il n'avait pas constamment pensé à la France; s'il n'était pas un Français, et un Français de ce temps-ci ; s'il n'avait pas vécu notre vie sociale, senti battre en lui le cœur de toute une nation

vaillante, éprise de justice, ardente à la civilisation; s'il n'avait pas observé, lutté, souffert avec ses contemporains? Et cette part de réalité vue et ressentie est précisément, pour lui comme pour tous ses grands prédécesseurs, la part de vérité effective, efficace et bienfaisante dans son œuvre.

C'est en ce sens et dans cette mesure que les spéculatifs servent la civilisation ; et, pour les rattacher au monde, je ne crois pas les diminuer. Tout progrès dans la condition des hommes est venu des grands idéalistes, de ceux qui, ayant connu le monde comme il était, dans ses contradictions et sa misère, rampant et douloureux, s'en sont détournés pour le concevoir et le montrer meilleur, plus juste et plus heureux. Sans eux l'homme serait encore esclave et enchaîné. Par eux la notion du droit est sortie du spectacle de l'injustice, et la notion maîtresse de toute dignité humaine, la conscience, s'est élevée, pure et souveraine, du chaos des fanatismes et des superstitions. Il faut des étoiles à tout navigateur. Les grands spéculatifs les ont découvertes et leur ont donné des noms ; mais, pour les découvrir, ils ont ouvert les yeux et regardé le ciel.

Je ne prétends point mesurer l'excellence des doctrines à leur application prochaine. L'Évangile, prêché depuis dix-neuf siècles, est loin d'être entré dans les- mœurs; il n'en demeure pas moins la grande lumière morale de l'humanité. Je dis simplement que le bienfait des idées sociales est en proportion de ce qu'elles contiennent de réalité humaine, de leur rapport avec un état social donné, de leur force de persuasion dans les esprits, de leur force d'impulsion vers le cœur des hommes. Quand on veut traduire en actes, malgré la nature des choses, malgré les mœurs et le génie d'une nation, les conceptions d'un

penseur étranger à cette nation, hostile à ses mœurs et contraire à son génie, on fait comme Robespierre avec Jean-Jacques et le règne de sa vertu, on procède par prisons et par échafauds.

in

Il faut donc tenir compte de l'histoire*. Elle est l'étude, la description, l'explication et l'enchaînement des choses humaines dans le passé de l'humanité. Elle est l'investigation désintéressée de ce passé, elle travaille à en dégager les conditions permanentes du développement de ces sociétés humaines, sans lesquelles toutes les plus belles conceptions des penseurs sur l'État et sur l'individu demeureraient chimériques. Certes, M. Henry Michel ne confond pas l'histoire, ainsi entendue, avec ce qu'il appelle Y école historique en matière de droit public. Cette école qui a fleuri au commencement du siècle, en France, et surtout en Allemagne, est sortie d'une réaction contre la Révolution française. Elle a prétendu opposer aux droits de C homme, tirés par la raison humaine de méditations sur la nature des choses, les droits des Etats, tirés des annales des empires par des politiques spéculant sur les intérêts de leurs gouvernements; extorquant, pour ainsi dire, des abus invétérés le principe de la perpétuité des abus; transformant, par le plus inexplicable des miracles, en légitimité l'usurpation très ancienne; distillant subtilement l'injustice accumulée pour en extraire un prétendu droit historique, et refaisant à l'ancien régime une façade de palais de justice, avec de belles enseignes

romantiques pour attirer les passants. C'est de cette école que le maître vénérable de M. Henry Michel, M. Renouvier, dit qu'elle a « réveillé et stimulé le goût dangereux du passé... concluant à l'évolution fatale, universelle, à la suprématie de l'histoire sur la raison, du fait sur le droit, de la force sur la justice » .

IJ ne le dit précisément que de cette école; mais, en suivant le cours du livre, on s'aperçoit que toute histoire esta peu près comme refoulée clans cette école-là; et j'éprouve, malgré moi, à tort peut-être, mais irrésistiblement, un besoin de protester. Distinguons, dirais-je donc. Il m'importe peu que les systèmes soient formés par des spéculatifs à force d'abstractions, ou par des empiriques à coups de faits dépareillés et déformés. Je récuse les uns et les autres, et pour les mêmes motifs . Mais reconnaissons que l'étude des États qui ont existé, les manières différentes dont les nations humaines ont essayé de pourvoir aux nécessités de la vie sociale dans le passé, sont le seul fondement de la science des sociétés, le seul moyen de discerner, dans le présent, ce qui est permanent d'avec ce qui est passager, et de proposer7 pour l'avenir, les seules réformes profitables, c'est-à-dire celles qui sont applicables à notre état social; et concluons que, si l'histoire n'est peut-être pas, comme le voulait Fustel de Goulanges, la sociologie même, elle est le grand musée, le grand laboratoire de la sociologie. Le passé seul offre des expériences complètes qui peuvent devenir un élément de science. Les faits présents se déroulent sous nos yeux, nous en apercevons quelquefois les causes, nous en apercevons rarement les effets et nous ne les vérifions presque jamais.

Mais l'histoire, ainsi entendue, enchaîne des faits ; elle ne crée pas de droits. Elle est une science envoie de

formation: le prétendu « droit historique », droit de force et de conquête, souvent de dol et de ruse, est un sophisme en voie de réfutation, — et c'est l'histoire qui le réfute. En exposant les faits, elle ne les justifie pas; au contraire, elle les condamne le plus souvent par le spectacle de leurs conséquences. Elle est une réclamation constante pour les droits des hommes, une longue clameur contre l'usurpation des hommes les uns sur les autres et, pour qui sait la lire, la grande leçon de l'humanité. Elle a son idéal. Le penseur s'élance directement aux sommets par les escarpements et les raccourcis ; il escalade les rochers à pic; l'historien suit les chemins caillouteux, ardus, sinueux, au bord des abîmes, par où s'élève lentement la lourde caravane humaine ; mais l'un et l'autre tendent aux mêmes sommets et s'y doivent rencontrer.

Deux faits dominent et déterminent l'histoire du dix-neuvième siècle : le progrès de la démocratie, dans la constitution intérieure des États; le développement des nationalités, dans la constitution générale de l'Europe. Ces deux faits sont corrélatifs. Ils procèdent ensemble de la Révolution française; ils expriment sous deux formes un même principe, celui de la souveraineté nationale. La France, qui a proclamé ce principe et qui l'a fait prévaloir dans le monde moderne, l'entendit avec magnanimité. J'aime, donc je suis, voilà, dans le véritable esprit de la Révolution française, l'axiome fondamental de la nationalité. En ce sens, le principe de nationalité se confond avec un principe de justice.

Mais les principes, quand ils se réalisent, ne valent que par les hommes qui les appliquent et les circonstances où ils sont appliqués. Chaque peuple a concilie nouveau droit public selon son caractère, ses mœurs, ses besoins, ses prétentions, ses traditions, c'est-à-dire selon ses passions nationales et ses raisons d'État. Quand on lui a

parlé de limites naturelles, il a entendu la nature selon ses connaissances, ses intérêts ou ses ambitions, et il y a dressé la géographie ; quand on lui a parlé de souveraineté, il a entendu la sienne propre, et il a prétendu l'étendre dans ces mêmes limites, prescrites par la seule nature qu'il reconnût, sa nature à lui. C'est ainsi que les conflits séculaires des dynasties se sont perpétués entre les peuples et que le progrès de la démocratie a répandu dans des nations entières les passions des monarques.

Ce revirement des choses a été particulièrement douloureux pour la France. Elle a vu sa propre révolution refluer sur elle-même, et les nations, suscitées par ses principes et par son exemple, l'inonder de leurs armées. Trois fois, en cinquante-six ans, des guerres nationales se sont terminées en Europe par l'invasion et le démembrement de la patrie française. Si notre siècle a donné ce grand spectacle de peuples rappelés à la vie et à la conscience nationales, — les Hellènes, les Italiens, les Roumains, les Serbes, les Bulgares, les Tchèques, — si les institutions libres, qui étaient l'exception en 1815, sont devenues la règle en 1897, que de contrastes humiliants à notre orgueil et décevants à notre présomption ! Et cela non plus par le calcul de quelques despotes, mais par l'ouvrage même des nations rassemblées !

a Si les princes ont leurs ambitions, dit très bien un historien de l'Europe moderne (1), les peuples ont leurs convoitises et leurs injustices... Sans parler de l'étroit orgueil avec lequel, malgré les efforts de son homme d'État le plus illustre, la nation anglaise dénie encore aux Irlandais l'autonomie qu'ils revendiquent et justement, est-il rien de plus affligeant que l'acharnement

(1) Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe, 181-4-1878. 2 vol. Paris, Alcan, 1891.

âpre et farouche dont le peuple russe fait preuve depuis trois quarts de siècle contre la malheureuse Pologne?...

u Les Allemands de Berlin, dans leurs efforts pour dénationaliser la Posnanie, ne se montrent guère plus équitables que leurs voisins du Nord. L'ont-ils été en soumettant à leur joug de fer ces populations d'Alsace- Lorraine, françaises par le cœur et encore aujourd'hui si réfractaires à leur domination? » L'Allemand de Cisleithanie prétend dominer le Tchèque; le Polonais de Galicie, le Ruthène. Le Magyar fait la loi au Croate. Le Roumain, le Bulgare, le Serbe, le Monténégrin, le Grec, se jalousent, se menacent, se contestent leurs frontières.

Et de même que les peuples retournent ainsi le droit contre le droit, la nationalité contre la nation, on les voit employer, pour détruire chez autrui les idées dont ils vivent eux-mêmes, les instruments de leur propre régénération, l'école et l'université. Ils ont leurs savants qui établissent leurs prétendus droits par l'archéologie, la philologie, l'anthropologie, la sociologie, la physiologie, la psychologie même ! comme les rois avaient leurs légistes et leurs archivistes qui établissaient ces mêmes droits par les contrats, les testaments et les généalogies.

Cette grande révolution du dix-neuvième siècle est donc loin d'être achevée. Elle s'opère comme toutes les autres, au milieu des contradictions et des tourmentes. Cependant, malgré tant de dénis de justice qui subsistent encore, la justice tend à prévaloir. Les œuvres de réparation qui restent à accomplir seraient en même temps des œuvres de paix. Quand s'accompliront-elles? La révolution des nationalités s'achèvera Dieu sait quand. « Ce sera toujours l'honneur du dix-neuvième siècle de l'avoir commencée. » C'est pour n'avoir pas pris en temps utile et définitivement son parti de cette transforma-

tion inévitable de l'Europe, pour n'avoir pas su mesurer les conséquences de son propre exemple et les applications de ses propres idées, pour n'avoir pas su, en un mot, se faire de ses principes des maximes d'État et tirer sa politique des nécessités qu'elle avait crées en partie, que la France a éprouvé de si cruelles déconvenues dans une révolution qui sortait de son génie, qui semblait destinée à se réaliser pour sa gloire et qui s'est faite à son détriment.

L'idée des « frontières naturelles •» a longtemps agité l'esprit de ceux qui rêvaient encore de lancer la France dans de grandes aventures européennes. Idée royale devenue populaire par l'enseignement classique et par la Révolution. Elle procède de César, qui a, le premier, pour les besoins de son gouvernement, dessiné la frontière des Gaules ; elle entre dans la légende avec Charlemagne et revient à la raison d'État avec la Renaissance Lés publicistes de la Révolution en étaient pénétrés malgré eux. Comme ils ne voulaient rien tenir de César, rien des légendes et même de la raison d'État, comme ils prétendaient déclarer partout des droits et poser des principes, ils rattachèrent à la nature cette vieille et glorieuse conception politique. Ils en firent un corollaire des Droits de l'homme, un chapitre de la Constitution et comme un symbole de la République. Elle s'est transmise ainsi aux générations suivantes, complexe en ses données, incertaine en sa raison d'être, mais merveil-

leusement simple et séduisante en son expression ; flattant à la fois l'imagination et le raisonnement, conciliant la tradition monarchique avec la tradition révolutionnaire, mêlant la théorie de l'équilibre des États avec celle de l'affranchissement des peuples, la gloire et les conquêtes françaises avec le système des nationalités.

Cette confusion s'explique aisément à l'époque où elle s'est faite dans les esprits, vers 1795. L'équilibre des États, tel qu'il s'était formé après les traités d'Utrecht, avait été rompu par les partages de la Pologne, et, d'après la doctrine même de l'ancienne Europe, la France était fondée à réclamer des compensations. Les populations allemandes de la rive gauche du Rhin n'avaient ni traditions ni gouvernement national ; les peuples de la Belgique avaient surtout des traditions d'indépendance locale. En portant aux uns et aux autres la liberté, la France pouvait, sans manquer à ses principes, les lier, par une libre adhésion, à ses destinées et les fondre dans sa grande unité nationale. L'intérêt et la justice n'étaient point divisés, et les antiques raisons d'État de la France n'avaient point à souffrir des nouveaux principes français.

La séparation commença de s'opérer par l'extension même de ces principes, lorsque les idées de nationalité et d'indépendance nationale se propagèrent en Europe : ces idées replièrent les Belges sur eux-mêmes et poussèrent les Allemands des provinces rhénanes vers leurs compatriotes de la rive droite. Cependant, de 1815 à 1830, ces Belges et ces Allemands de la rive gauche se seraient encore prêtés à une réunion. Le gouvernement impolitique de la Prusse sur le Rhin, celui de la Hollande en Belgique, la suprématie protestante imposée lourdement à des populations très catholiques, le souvenir du gouvernement plus intelligent et plus bienfaisant de la

France, le spectacle de la Restauration qui, en conservant le Gode civil, avait refait du catholicisme la religion de l'État et qui, en même temps, introduisait sur le continent le régime représentatif, — étaient alors pour ces peuples autant d'éléments d'attrait et d'assimilation.

Ajoutons cette considération que le gouvernement des Bourbons, ne reconnaissant point le principe de la souveraineté nationale, n'aurait éprouvé aucun embarras, ni devant la France, ni devant l'Europe, à réunir par le seul motif de la raison d'État, tous les peuples qui lui eussent paru bons à incorporer et dont les circonstances lui eussent permis l'incorporation. Accepter très nettement les traités de 1815 et en poursuivre la revision selon la coutume et. la politique des monarchies européennes n'avait rien de contradictoire : la Russie, l'Autriche, la Prusse n'ont pas fait autre chose. C'était, pour la France, dans l'Europe de ce temps-là, le moyen d'empêcher que ces traités ne fussent modifiés à son détriment et d'arriver à ce qu'ils le fussent à son avantage. La Restauration l'essaya. Les grandes occasions parurent proches, en 1829 : elles échappèrent, elles auraient pu renaître. C'est ce que l'opinion ne voyait point, et la politique extérieure du gouvernement restauré, les « fourgons de l'étranger » et la « Sainte-Alliance » contribuèrent à sa chute, au moins autant que la Congrégation et le milliard des émigrés .

La Révolution de 1830 se fit à la fois contre la branche aînée, les ordonnances, le clergé, les traités de 1815 et les alliances monarchiques. Cette révolution se donna pour programme, à l'extérieur, le rétablissement des limites naturelles par l'affranchissement des peuples. Elle coalisa contre la France, par son programme et par l'exemple même qu'elle propageait, des rois jaloux de

maintenir leur autorité et des peuples jaloux d'établir leur indépendance.

C'est alors que se produisirent les grands malentendus. On continua de rêver, en France, une combinaison tout ensemble d'équilibre et de nationalité ; on continua de confondre l'extension de la frontière avec le groupement libre des peuples; on parla d'équilibre à des gouvernements qui ne voulaient modifier les traités qu'à leur profit, et d'affranchissement à des peuples qui, loin de vouloir se donner à l'étranger, ne songeaient qu'à réclamer de prétendus héritages de leurs ancêtres. A partir de 1840, l'antagonisme fut complet, du côté de l'Allemagne, entre la conception de la frontière de la Gaule et le système des nationalités. Chaque progrès que firent en Europe les idées d'unité nationale et de démocratie tendit à rapprocher davantage les Allemands des provinces rhénanes à l'Allemagne.

Il restait à la France des accommodements plus faciles à tenter du côté de la Belgique, du Luxembourg, de la Savoie et de Nice. Le gouvernement de la Restauration, qui savait mal la France, mais qui savait mieux l'Europe, en avait eu le pressentiment lorsqu'en 1829 il détourna ses ambitions du Rhin pour les porter sur la Meuse. C'était l'issue et la véritable raison d'être de la politique de Napoléon III en 1859 et en 1866. En dehors de ces combinaisons, auxquelles le seul Piémont, en 1859, la seule Prusse, en 1866, furent, un moment et par nécessité, disposés à s'associer, qui eussent entraîné peut-être de redoutables luttes et présenté de sérieuses difficultés d'exécution, il n'y avait qu'inconséquence dans les desseins et que déceptions possibles dans les entreprises.

Dénoncer bruyamment et maudire en public les traités

de 1815, prétendre les conserver pour autrui là où ils entraient dans nos convenances : en Allemagne et en Italie, et les modifier ailleurs, à notre profit, sur le Rhin ou sur la Meuse, voilà, si l'on a le courage d'y regarder au clair, le fond commun des projets de ceux de nos politiques qui, depuis 1830, se sont piqués d'entreprise, de gloire et de grandeur. C'est la politique même de Thiers, et le lien de ses discours de 1840 avec ceux de 1864-1867. Mais si Thiers en eut le dessein, il n'en trouva ni les occasions en Europe, ni l'étoffe en luimême. 11 faut à des opérations de ce genre, où les principes ne servent que de mots d'ordre, les révolutions que de prétexte et les peuples que d'instrument, des hommes d'acier, souples, froids et tranchants : un Canning, un Palmerston, un Bismarck, un Cavour. La France n'a point rencontré, pour la conduire dans les crises de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, des hommes de cette trempe. En 1840, en 1848, en 1859, en 1866, elle a eu, non les gouvernants qu'il fallait pour qu'elle profitât des événements, mais ceux qu'il fallait, au contraire, pour que ses rivaux profitassent des imprudences que l'on commettait en son nom et saisissent les occasions qu'on laissait échapper de ses mains.

Elle n'a pas été, d'ailleurs, la seule qui ait appris à ses dépens, en ce siècle, qu'on ne poursuit pas impunément des combinaisons d'État au moyen de révolutions nationales à l'étranger, et qu'on ne peut prétendre, sans s'exposer à de funestes déconvenues, joindre les avantages réels de la politique d'intérêt : des territoires et de la suprématie, avec le prestige de la politique de désintéressement. Qui prétend conquérir ne doit point prétendre à la reconnaissance, et qui se vante de délivrer ne doit point viser à la domination. C'était vrai des rois, ce

l'est davantage des peuples, où chacun, sous ce rapport, se sent roi en sa patrie. Gorstchakof Fa appris, après son vieil ami Thiers, et plus cruellement, car il a poussé jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au congrès de Berlin, la leçon que Thiers a, pour son bonheur et pour notre repos, arrêtée en 1840, aux préliminaires. Alexandre II l'a éprouvé plus durement encore : la presqu'île des Balkans a été son Italie.

Ces réflexions sont austères, mais instructives. Notre démocratie républicaine en paraît pénétrée : l'expérience lui a appris à ne chercher sa grandeur que dans son propre progrès, c'est-à-dire dans le travail et dans la paix, conditions nécessaires de son existence. La conclusion à tirer pour nous du passé est qu'il faut toujours savoir ce que l'on veut et ne vouloir que le possible. Or, dans ce siècle, il n'y a eu rien de possible, et il n'y aura désormais rien de durable en dehors de ces deux principes de la vie des peuples modernes : la démocratie et la nationalité. Le remède aux maux qu'ont causés les applications abusives de l'un et de l'autre de ces principes ne se peut trouver que dans une intelligence plus élevée et une application plus intelligente et équitable de l'un et de l'autre, plus de respect de la liberté de l'homme dans le gouvernement des démocraties, plus de respect du sentiment national des hommes dans la constitution des nationalités (1).

(1) Voir : Question du temps présent : La paroie soit à l'Alsace; la Question d'Alsace; Droit de conquête et plébiscite, par Jeau Heimweh. Paris, Colin, in-18. — V Alsace-Lorraine devant l'Europe, par Patiess, Paris, Ollendorf, 1894.

Discours prononcé le 20 juin 1897, à l'occasion de la distribution des prix aux orphelines d'Alsace-Lorraine, au Vésinet.

Mes ENFANTS,

C'est une belle et touchante pensée qu'a eue le président de la Société de protection des Alsaciens-Lorrains d'appeler, presque chaque année, un de ses confrères de l'Académie à cette distribution des prix.

Il ne l'a pas fait seulement pour perpétuer parmi vous le souvenir de son père, Lorrain par la naissance, historien, par vocation, de la réunion de la Lorraine à la France, l'une des âmes de Français les plus nobles, les plus ardentes à l'amour du pays, et qui fut, en son temps, l'honneur de l'Académie. Je vois, en cette coutume, quelque chose qui vient de plus loin encore et se rattache à l'idée même d'où est sortie l'œuvre de M. le comte d'Haussonville.

Notre Compagnie a reçu le nom illustre d'Académie française dans le même temps où se préparait l'union de vos provinces à la France.

Ce sont deux ouvrages de la même main, et le même grand homme qui vous appelait à former une seule nation avec les Fiançais, destinait l'Académie à conserver le trésor de la langue française. Il voulait une France puissante et honorée parmi les États de l'Europe ; il lui voulait élever, du côté de l'Est, un rempart plus ferme que ceux que construisent les ingénieurs : celui qui s'édifie dans les cœurs d'une population valeureuse et fidèle, à la fois industrieuse et militaire. Il vouait l'Alsace et la Lorraine à la garde de la paix et de la civilisation françaises. Mais il savait que les plus glorieuses et les plus utiles actions de la politique ne demeurent dans la mémoire des hommes et ne s'imposent à leur admiration que si le génie des lettres les retient et les consacre. 11 cherchait dans l'éclat des lettres la splendeur continue de l'Etat. C'eût été peu de chose de conquérir à la France de nouvelles âmes, si l'âme française ne se conservait, à travers les siècles, vaillante, conquérante et aimable. L'Académie n'a point reçu pour mission de renouveler et de perpétuer le génie des lettres françaises : un homme donnerait vainement cette mission à d'autres hommes. L'éclosion du génie, non moins que le retour du printemps, n'est d'institution humaine. Mais la culture de la terre a été le premier travail et demeure la tâche constante de l'humanité.

Il nous appartient de tenir sain et prospère le champ défriché et ensemencé par nos aïeux; d'aider la terre nourricière et généreuse à mûrir ses fruits; d'extirper les mauvaises herbes, les plantes parasites qui pullulent ; de soigner les plantes fécondes qui veulent l'air libre et le ciel pur; de distribuer les eaux claires et courantes, les eaux laborieuses; d'écouler les paresseuses qui dorment et se pourrissent; de conserver, enfin, dans ce champ

sacré, la belle proportion entre le blé, ce peuple de la terre que la nature pare aux jours de l'été de sa couronne tricolore, — bleuets, marguerites, coquelicots, — et les grands arbres séculaires qui donneront la fraîcheur aux ouvriers fatigués, abriteront de leur ombre les méditatifs et les poètes, témoins des générations passées, protecteurs des générations nouvelles.

Du champ labouré chaque année, à la cathédrale de pierre construite pour les siècles, aucun travail ne s'accomplit que par l'entente commune entre les hommes. Il faut que les hommes s'aiment et se comprennent pour contribuer chacun à cette tâche de dévouement qui fait la famille, à cette tâche d'abnégation qui fait la cité. Tout dans la vie des peuples est tradition de pensées et d'affection. L'espérance même n'y est qu'un reflet idéalisé du souvenir.

C'est ce qui fait l'importance et la grandeur du langage. Chaque phrase que nous prononçons, plus courte, plus pressée, plus alerte, ou plus lente, plus patiente, plus robuste aussi, exprime notre caractère. Ce caractère nous vient de ceux qui, avant nous, ont parlé cette langue et nous en ont transmis l'héritage. En apprenant, tout enfant, à bégayer, puis à ordonner les mots, nous apprenons à revivre la vie de nos ancêtres. Nous évoquons leurs âmes, nous nous imprégnons de leur génie; ils nous parlent, pour ainsi dire, à l'oreille les idées que nous exprimons tout haut. Chaque mot est une image ou un signe des choses comme nos ancêtres les ont vues, ressenties, et, sur ce miroir merveilleux qui garde les couleurs, chaque génération d'hommes a ajouté sa vision du monde.

Les mots portent en eux le cœur et l'esprit de nos pères; par les mofs nous est conservé le trésor d'expé-

112 VU ES SU It l. il iSTOIIl E.

rience, le trésor d'humanité *|<j<- nos pères ont amassé dans la sueur et dans l'angoisse, qu'ils ont défendu contre l'étranger pillard, le voisin avide, et aussi contre l'héritier indifférent, frivole, dissolu. Les mots? 'Mais c'est la plus respectable de nos institutions. Les anciens en auraient fait des dieux : les dieux delà «•il.»';! Hélas! pauvres (lieux d'œuvre humaine! ils sont, comme nous, sujets à la maladie, à l'infirmité, à la mort. Si on ne les maintient constamment en leur honneur et dignité naturelle, si chaque génération ne les rafraîchit et ne les renouvelle incessamment par un appoi i. de pensée originale, ne les recrée, pour ainsi dire, ils se décolorent, se dessèchent, se durcissent. Us deviennent comme les pierres stériles que le laboureur écarte du pied et rejette loin

du sillon.

Ce sont alors des mois que l'on ne prononce plus que des lèvres, que l'on ne lit plus que des yeux. Ils sont, ces cadavres de mois, ce que sont les petits caractères d'imprimerie, morceaux de métal, durs et noirs, dont on compose le mol patrie, aux images que ce moi évoque dans l'âme : la grande ville aux monuments glorieux, aux avenues magnifiques, fourmillantes de peuple, traversées de régiments allègres aux clairons d'or, <|ui vibrent dans l'air, aux enseignes qui ondulent dans le soleil • celle grande ville qu'on est fier d'avoir visitée, fier de «lire la capitale; mais surtout l'image proche et intime de la maison ou l'on est né, l'église ou l'on s'esl marie, où l'on a, pour la dernière fois, accompagné les siens, le tertre sous lequel ils reposent, l'allée ombreuse où Ton a, étant

petit, joue avec ses Irères et regardé les vieillards qui devisaient sur les banCS, OÙ Ton a, devenu vieux soimême, assis sur ce même banc, vu jouer les enfants de ses enfants : visions chères qui font mouler les larmes

aux yeux et mous révèlent ce qu'il y a d'inséparable entre noire être et la terre qui nous a portés.

Or, rie toutes les langues que les hommes ont parlées, il n'y en a point eu de plus pénétrante au cœur, de plus lumineuse à l'esprit que la nôtre. Il n'y en a pas aussi de plus constante, de plus probe, de plus franche; assez souple pour se pi ici a tous les besoins de son peuple, pour l'accompagner en toutes ses découvertes, aventures, transformations, et assez forte cependant et résistante pour lui rappeler toujours ee qu'il est, d'où il vient; lui dire, à toute heure, par chacun de ses serbes, chacune de ses syllabes : Reste toi-même, reste Français, reste loyal, reste généreux, reste juste. C'était donc le dessein très patriotique d'un grand créateur d'État d'assurer la tradition de la langue en môme temps qu'il tondait la puissance du pays. C'était une admirable précaution d'avenir fie, vouloir conserver, toujours intelligible et persuasive, cette langue destiné a devenir l'instrument de communication et le lien intellectuel entre tant de Français, appelés de points opposés, parlant encore des idiomes différents, mais aspirant a la même vie et disposés à se faire une âme commune en commu iant dans la vieille âme française.

Voila, mes enfants, comment vous, petites et faibles, oiseaux chassés du nid, battant de l'aile, et tombées sur notre sol ou vous ont recueillies des mains pieuses, et moi qui ai l'honneur insigne de siéger dans cette grande compagnie, nous nous trouvons ici aujourd'hui, parlant des choses d'autrefois, pensant aux choses de l'avenir et nous sentant unis parla même attache secrète qui fit que, tout à coup, il y a. deux siècles et demi, nos ancêtres, des qu'ils se rencontrèrent, se, reconnurent, pour ainsi dire, et, une Fois pour toutes, se donnèrent la foi.

Nous gardons cette foi, et elle nous fait amis.

J'aime votre pays d'Alsace. Je m'y suis senti porté, tout naturellement, par l'attrait qu'ont Vos vallées rafraîchissantes et reposantes, vos montagnes aux cimes veloutées pour un frère né près des mers de l'Ouest, agitées et troubles, dans un ciel balayé de tempêtes.

J'ai senti pour vos provinces, nées plus tard à notre famille, l'affection tendre d'un fils de cette vieille Neustrie, cimentée, si j'ose le dire, de la tradition, de la passion de l'unité française. Mais j'ai aimé surtout votre pays par l'amitié qui m'unissait à plusieurs de ses enfants. Je ne l'ai visité qu'au temps du deuil, où, pour y entrer, il fallait franchir une frontière.

Cette épreuve ne me faisait que plus profondément ressentir la familiarité des choses, l'hospitalité des familles, et à quel point je me trouvais « chez nous » à vos foyers.

Pourquoi faut-il que parmi ceux qui m'accueillaient alors tant aient disparu, que je serais heureux de voir ici ! Et parmi eux, avant tous, cet Alsacien, ce Français dans l'âme, mon ancien dans la carrière que j'avais d'abord embrassée, Gustave Rothan, d'une bienveillance si éclairée pour moi quand j'étais jeune, d'une amitié si constante, d'un commerce si réconfortant dans mon âge mûr. Quand je me reporte à ces vallées où j'ai connu de si douces heures de repos et de causerie, je vois trop de demeures désertes, j'aperçois trop de tombes récentes. Il faut bien que je parle encore une fois de ce désastre d'hier dont le coup a été si terrifiant, dont les retentissements sont infinis, dans ce pays que l'on dit si divisé, qui le répète, qui le croit peut-être lui-même, et où, cependant, plus qu'en aucun pays du monde, ni le dévouement ne connaît de classes, ni la pitié ne demande aux malheureux quel nom ils portent avant de les plaindre.

Comme pour symboliser, en toutes nos infortunes, l'union indissoluble de nos cœurs, vous avez payé, mes enfants, votre Alsace, votre Lorraine ont payé une part plus que large dans le deuil de la société parisienne et le sacrifice de la charité française.

Je garde envers les vôtres une grande reconnaissance ; je suis toujours revenu de votre pays le cœur plus ferme, l'àme plus chaude, et, si je puis dire, plus humaine. 11 m'a semblé que j'aimais mieux, admirais davantage, comprenais plus intimement ma patrie, envoyant comme elle avait su se faire admirer, comprendre, aimer. Mon culte s'est ravivé à la communion de cette piété simple et silencieuse, toute en esprit et en vérité. Ceux de là-bas m'ont fait voir, vivante et lumineuse, cette vertu rare des hommes, cette vertu plus rare des peuples et, cependant, cette vertu fondamentale des familles et des nations : la fidélité.

Puis, et je les en remercie encore, ils ont vivifié en moi le respect du droit. Ce respect, je l'avais appris, car on l'a toujours enseigné en France, et c'est notre honneur. Je le trouvais dans ma conscience comme une vérité naturelle. Toute l'histoire de France me semblait faite pour le commander. Mais l'homme ne sait vraiment que ce qu'il a éprouvé par soi-même ; il ne garde des enseignements de la vie que ceux qui n'ont pénétré en lui que par déchirement de son être. Toute ma raison, toute ma pitié pour les injustices d'autrui, toute ma sympathie pour les peuples opprimés qui n'étaient pas mon peuple, ne m'avaient pas indiqué, avec la force et avec la clarté qu'il fallait, la nécessité sociale de ce droit qu'a tout homme, par cela seul qu'il naît en ce monde et qu'il est homme, de former, par élection libre, avec d'autres hommes une société humaine, afin de pratiquer ensem-

ble, en toute liberté de leur conscience et de leur cœur, la maxime sociale par excellence : « Aimez-vous les uns les autres ! »

Mes enfants, ces enseignements de notre cœur, ces traditions de notre patrie, tout vous en imprègne ici dans cet asile, et vous les recevez comme il faut que vous les gardiez vous-mêmes et les transmettiez à votre tour en paroles simples, en ces exemples familiers dont est faite la chronique de chaque famille, de chaque village. C'est grand'chose, sans doute, de lire dans les livres : « Tel peuple fut conquis, telle capitale fut détruite, trente mille hommes périrent dans cette bataille. » Ces mots consternent, mais ils ne nous attendrissent point. Les peuples, dans l'histoire, nous apparaissent comme la foule, où l'on ne discerne personne. Tout y est plus ou moins lointain ou étranger pour nous. Mais le récit de la catastrophe intime, l'incendie de la maison paternelle, l'aïeul tué en défendant les passages de la patrie, la légende éplorée de l'exil, la chaumière vendue, les meubles emportés par le chariot, le dernier regard, au dernier tournant du chemin, sur le toit béni, sur les tombeaux. . . Voilà les attaches douloureuses, voilà par où l'on est pris et étreint; c'est l'histoire vécue, et c'est ainsi qu'il se la faut figurer pour que ses écrits perpétuent, de génération en génération, l'amour du pays, pour que l'image la plus grande nous devienne en même temps la plus familière : la patrie.

Je vous ai parlé trop sérieusement. Pourquoi votre aimable président a-t-il choisi pour vous haranguer en ce jour de fête un homme sérieux par profession, un historien qui, malgré lui, parle partout de choses auxquelles il pense toujours, et qui ne pouvait s'adresser à vous sans penser à tout ce que vous avez perdu, à tout

ce que nous avons perdu avec vous, à tout ce que vous représentez pour nous?

Gardez au moins de ces propos trop austères cette impression que l'histoire n'est pas le registre des injustices, et que les historiens ne sont pas tous, au moins les nôtres, les annalistes des outrages faits par la force à la conscience et au cœur des hommes. Non ! l'histoire montre que rien ne se fonde dans les empires, les royaumes, les républiques, les familles, que par la libre donation que les hommes font d'eux-mêmes; que, la patrie exigeant le sacrifice, il n'y a de patrie véritable que là où le sacrifice est dans l'âme des citoyens, et que les hommes ne doivent jamais désespérer de la patrie tant qu'ils n'ont pas désespéré d'eux-mêmes.

HIPPOLYÏE TAINE

Discours de réception prononcé à l 'Académie française le 1 février 1895

Messieurs,

En me recevant dans votre Compagnie vous avez comblé toute mon ambition. S'il était possible d'ajouter quelque chose à cet honneur, vous l'auriez fait en m'appelant à parler devant vous d'un homme que j'admirais beaucoup, lorsque je ne connaissais encore de lui que ses écrits, et que j'ai admiré bien davantage lorsque j'ai eu le rare privilège d'être admis à son amitié.

Hippolyte Taine a été l'un des plus puissants originaux de ce siècle. Aucune carrière n'a été plus directe, aucune œuvre plus homogène, aucun caractère plus constant que le sien. Cependant cette œuvre et ce caractère semblent pleins de contrastes. Systématique, jusqu'à la symétrie, dans son architecture, il se plaît, dans la décoration, aux saillies éclatantes, aux peintures passionnées. Le plus réservé et le plus tolérant des hommes dans le commerce de la vie, il est rude et cassant dans

ses expressions : il éblouit, il heurte, il renverse, il écrase. Il établit le déterminisme absolu dans la conception de l'univers ; il conclut à la justice et à la liberté dans le gouvernement des choses humaines. Or, tout se tient dans cette tissure, et les écrits de Taine s'engendrent les uns les autres. Il a consacré sa vie — et quelle vie de travail fécond et acharné — à vérifier et à prouver les idées qu'il avait conçues spontanément dans sa jeunesse. Sa méthode fait l'unité et la magnificence intellectuelle de son œuvre.

Cette méthode, chez lui, c'est l'homme même. Elle opère eu lui avant qu'il la connaisse, et lorsqu'il l'expose, il ne fait qu'analyser l'opération naturelle de son esprit. « Chacun, a-t-il dit, prescrit à la science les habitudes de sa pensée... » « Ma forme d'esprit est française et latine : classer les idées en files régulières, avec progression, à la façon des naturalistes. »

Au service de cette forme d'esprit, une extraordinaire puissance d'attention et d'adaptation. Il accumule, il triture, il dissout les faits récoltés et les notions acquises, Il laisse la dissolution déposer, se clarifier, se prendre et s'accroître, en structures précises et rigides, selon une loi d'affinité qui est la loi même de son intelligence. Sa pensée se forme comme se forme le cristal.

Et ce cristal est diaphane : merveilleusement doux aux surfaces, glissant et résistant à qui veut l'entamer, froid à qui le touche, perçant en ses pointes, coupant en ses angles, mais nettement, sans déchirure ni plaie envenimée ; si la lumière tombe sur ses arêtes, elle s'y disperse en gerbes irisées; si elle traverse ses prismes, elle se répand en nappes splendides de couleurs. Taine est un savant qui voit la nature avec les yeux d'un peintre, un dialecticien qui écrit comme un poète.

Il naquit à Vouziers, dans les Ardennes, le 21 avril 1828. Sa mère était la tendresse et la raison mêmes; son père, esprit très fin et très cultivé, lui donna les rudiments du latin. Taine reçut ainsi, et à mesure que naissait sa pensée, l'empreinte de cette langue qu'il considérait comme « l'art vivant d'écrire et de penser » . Un oncle, qui avait beaucoup voyagé, lui enseigna l'anglais. L'âme anglaise devint, dès son enfance, sa seconde âme. Shakespeare, plus tard, lui découvrit la figure mouvante et passionnée du monde. Il lui révéla le génie delà Renaissance. Taine s'en éprit ardemment, et pour toujours.

La première impression de la nature, u celle que le reste de la vie achève et ne dissipe plus » , lui vint de la forêt voisine, humide, silencieuse, pleine de rêves étranges. La forêt demeura la grande berceuse de sa vie. De très bonne heure, il y cherchait à leur naissance et dans leur mystère, sous les mousses et sous les rochers, « les grandes sources dont notre petite existence n'est qu'un flot » . Il y développa une disposition singulière à découvrir, dans leur genèse, les mythes primitifs; à deviner, « derrière la légende humaine, la majesté des choses naturelles » et le chœur universel des arbres, des fleuves et des mers. Ce fut là son trait d'union avec Gœthe; c'est par ce détour qu'il atteignit l'âme antique, et ce n'est pas sans intention qu'il a réuni, dans l'une des études où il a le plus livré de lui-même, la vision de la forêt des Vosges et l'évocation de la piété païenne : Sainte Odile et Iphigénie.

Enfin, de l'existence laborieuse et honorée, dans un intérieur de province, il garda le respect du bon sens, l'amour de l'ordre et de ce qu'il appelait les « choses salutaires ou nécessaires » : la famille et le mariage ; le culte

de la liberté individuelle, le vœu d'un gouvernement tempéré, aux mains d'hommes compétents et sages.

En 1848, il fut reçu à l'École normale, le premier d'une promotion fameuse. Tl trouva dans l'école tout le feu de l'intelligence et toutes les joies de l'amitié. Il lisait tout, mais déjà le « pli primitif et permanent » de son esprit s'accusait. « \J Histoire de la civilisation de M. Guizot, disait-il plus tard, m'a donné la première grande satisfaction de plaisir littéraire, à cause des classifications progressives. »

Une amitié de collège lui procura l'occasion d'être présenté à l'illustre historien. M. Guizot était indulgent et encourageant à la jeunesse. Tant de force dans l'essor du génie et tant de candeur d'âme l'attachèrent àTaine. Il lui voua une estime qui, l'Académie le sait, ne se démentit jamais. J'ai eu le bonheur, au même âge, sans mériter le même intérêt, d'obtenir la même bienveillance; j'ai connu cette hospitalité de la pensée, plus précieuse et plus libérale encore que l'hospitalité du foyer; et, aujourd'hui, disciple suivant de loin la trace de ces grands maîtres, il m'est doux de les associer dans ma reconnaissance.

La génération de Taine arrivait à un tournant inquiétant de l'histoire. Ces recrues vaillantes commençaient leur campagne au lendemain d'une déroute. « La démocratie instituée excitait leurs ambitions sans les satisfaire, la philosophie proclamée allumait leur curiosité sans la contenter. » Puis venait la question, poignante à cet âge, où l'homme est encore plus impatient de bonheur qu'il n'est avide de gloire : que sera pour nous la vie? S'ils interrogeaient les poètes, de Chateaubriand à Lamartine, de Biron à Heine, ils n'entendaient qu'un concert de lamentations : « le bonheur déclaré impos-

sible, la vérité inaccessible, la société mal faite, l'homme avorté » . Taine se détourna, l'amertume au cœur. Il maudit l'enthousiasme, il réprouva l'éloquence, tous les prestiges qui font de la raison la dupe éternelle des passions. Faute de pouvoir tenter l'épreuve de la vie, il en demanda le secret au roman, et le roman lui sembla d'autant plus véridique qu'il était plus desséchant ou plus flétrissant pour l'humanité. C'est le moment où Stendhal, qu'il proclamera « le plus grand psychologue du siècle et des siècles précédents » , va s'emparer de Taine; c'est le moment où Balzac lui apparaît comme « le Shakespeare vivant et moderne » et lui ouvre « le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine » . Sa notion de l'homme procède de cette terrible pathologie, de même que sa notion de la politique procède de l'écroulement d'hommes et d'idées qui se donnait alors en spectacle à Paris. D'où son pessimisme fondamental, et ces formules qui sont la clef de son optique sociale : — l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature; la perception est une hallucination vraie ; la santé de notre esprit, comme la santé de nos organes, n'est qu'un bel accident; le bon gouvernement n'est qu'une exception et qu'un répit dans le cours des choses humaines.

Il descendit alors « au fond du scepticisme » . Mais il était toute volonté et toute intelligence. Le néant ne pouvait le retenir longtemps, et il se releva très fort. Spinoza le rendit à lui-même. Il s'exalta d'une sorte de piété sombre pour un Dieu qui se confond avec l'Univers et se démontre par raisonnement géométrique. Il n'y eut plus de vérité pour lui que dans l'ordre universel; toute sa tâche fut de le comprendre, tout son devoir de s'y conformer. En cette persuasion seulement,

se dit-il, on trouve « le repos absolu de l'âme, qui exclut tout doute et qui enchaîne l'esprit comme avec des nœuds d'airain » . Il avait vingt et un ans quand il écrivait ces lignes. Les nœuds d'airain ne se desserrèrent plus. Il s'enferma dans sa tour de granit ; il n'y laissa vers le ciel qu'une ouverture étroite et voilée, et par échappées seulement, durant quelque nuit d'été très pure et très claire, il se laissa encore aller à soulever le voile et à contempler, au delà du temps et de l'espace, la formule créatrice, « l'indifférente, l'immuable, l'éternelle, la toute-puissance » , devant laquelle, lorsqu'il la découvre dans sa sérénité sublime, l'esprit de l'homme se ploie u consterné d'admiration et d'horreur » . Spinoza lui commandait l'obéissance; Marc-Aurèle lui enseigna la résignation. « Je lis Musset et Marc-Aurèle, écrivait-il à un ami. Je trouve dans l'un tous les ennuis, dans l'autre le remède universel... C'est mon catéchisme, c'est nousmêmes... La lumière de l'esprit produit la sérénité du cœur. »

Une telle conception de la vie conduit à consacrer la vie à la science. Etudier l'âme en elle-même, dans l'œuvre des hommes de génie, dans l'histoire des sociétés humaines; voir l'homme tel qu'il est, ni avorton, ni monstre, qu'on ne vante ni ne diffame; le remettre à sa place dans la nature ; montrer que tout en lui et autour de lui se ramène à un faisceau de lois, et que l'idéal auquel se suspendent toutes ses aspirations est aussi la fin à laquelle concourent toutes les forces de l'univers, telle est la tâche que Taine se proposait dès sa sortie de l'École.

Mais il fallait vivre, et pour ceux qui voulaient penser librement, c'était, en ces années-là, une chose difficile que de vivre dans l'Université. Taine l'éprouva à tous

les degrés : un refus à l'agrégation, qui fit scandale, un envoi en province, qui n'était que l'apprentissage de la disgrâce. Il connut la sottise dans l'injustice, la persécution hypocrite, « ces premiers crève-cœur de la jeunesse » qui assombrissent à tout jamais la vie, et ce qu'il apprit alors à nommer la « dureté ordinaire du commerce des hommes » . En moins d'une année il tomba d'une suppléance de philosophie à Toulon à une suppléance de sixième à Besançon. Il se révolta et partit pour Paris, sans autre ressource que sa plume.

Ce Paris studieux de 1853, qui, dans une sorte d'effervescence sourde de mine et de laboratoire, couvait une révolution dans la science et dans les lettres françaises, était fait pour développer, mais aussi pour pousser aux extrêmes, du côté où il penchait, l'esprit d'Hippolyte Taine. On y travaillait, on y pensait, sans autre objet que la vérité, sans souci des conséquences pratiques; que dis-jeî avec le mépris de ces conséquences.

, C'est alors que Taine se lia avec Wœpke, qui compléta ses connaissances mathématiques et l'initia à la philologie; avec Doré, qui l'introduisait dans le monde des artistes, tandis que Marcelin, son ami d'enfance, lui apprenait à démêler l'histoire dans les estampes. Il faisait de la chimie et de la physiologie ; il fréquentait la Salpêtrière, tâchant de découvrir, à travers les grossissements et les déformations de l'intelligence malade, le passage mystérieux de la sensation à l'image, et de l'image à la perception. Entre temps, il commençait d'écrire à la Revue de l'instruction publique, aux Débats, à la Revue des Deux Mondes. Et, partout, entier à son étude présente, il allait, interrogeant les hommes spéciaux, les témoins vivants ; choisissant de préférence ceux auxquels il attribuait à la fois un sens très aigu et

un parti pris très sceptique ; poursuivant, sous la forme la plus concise, l'opinion la mieux prouvée, u les impressions personnelles, exactes et crues » , les mots caractéristiques des hommes illustres, les petits détails significatifs des grands événements. Cependant il avait hâte de rentrer dans sa retraite de l'île Saint-Louis. Aux hommes récalcitrants ou importuns il préférait les livres, moins lourds et moins longs à feuilleter. La vie réelle, la vie brutale même l'attirait à titre d'expérience et de clinique sociale. Mais il n'aimait à l'étudier que dans Saint-Simon ou dans Balzac, comme les monstres, les fauves et les oiseaux de proie, au Muséum, derrière les grilles, le matin, quand les arbres sont encore frais de la rosée et que les allées sont encore vides d'oisifs. Il redoutait de perdre son temps et d'encombrer sa mémoire. Enfin, il ne savait pas s'ennuyer. S'il voulait le secret des choses, il ne se résignait point à le guetter longtemps, aux seuls endroits peut-être où ce secret se décèle, entre les propos interrompus, les anecdotes rabâchées, les confidences fallacieuses, le bavardage des hommes obsédés d'eux-mêmes, qui cherchent à tuer le temps, à tromper l'attente, à se tenir en scène les uns devant les autres, se méfiant des questions, mais laissant parfois échapper, par surprise de vanité, ou de passion, le mot révélateur : les antichambres des hommes d'État, les bureaux de rédaction des journaux, les couloirs des assemblées, les foyers des théâtres, toutes les salles de Pas perdus.

Et comme il compulse, dépouille, regarde, analyse et note à Paris, il voyage en Angleterre, en Italie, dans les Pays-Bas, en France, assidu aux archives, chez les savants et chez les hommes techniques, commentant les musées par les bibliothèques.

Il s'exerce et s'anime à la science nouvelle. Ici, en historien, à coups de pioche et de mines, rudes et durs, dans le sol résistant, la chaussée cimentée, les massifs monuments de l'histoire romaine : c'est Y Essai sur Tite-Live. Ailleurs, en psychologue, s'efforçant de dégager les traces de Gondillac, ensevelies sous les programmes d'État : c'est le livre des Philosophes. Ce livre fut sa prise de la Bastille. Taine n'a rien produit, pas même les notes de Thomas Graindorge, ce La Bruyère positiviste de la Vie parisienne, où il ait déployé plus de fantaisie avec plus d'abandon : une verve endiablée, un mélange d'irrévérence sarcastique et de flamme à la Diderot; un talent, encore inconnu dans nos lettres, pour rendre les abstractions vivantes, l'analyse colorée, la dialectique pittoresque, le sophisme ridicule, l'évidence spirituelle ; pour glisser des croquis délicieux de paysages dans des encadrements noirs de tableaux de mathématiques; toute une psychologie qui s'affirme, toute une philosophie de l'histoire qui se déborde, toute une métaphysique qui s'envole; par-dessus tout l'exubérance, les ailes de la jeunesse. Il projette en ces ouvrages, conçus en même temps, publiés coup sur coup, les idées directrices de ses œuvres capitales. Il les lance à brûle-pourpoint, assaillant le lecteur par la thèse, l'empoignant par la démonstration. Il aimait, il aima toujours, les débuts impérieux, à la Beethoven.

Au cours de ses études sur Racine, Saint-Simon, La Bruyère, La Fontaine, Mme de La Fayette, il se fait une notion du caractère français, qu'il reprendra sans cesse, l'étendant et la complétant, et qui exerce sur le rythme de son œuvre autant d'influence que sa notion primordiale de l'homme infirme par naissance et de la société malade par nature. C'est l'esprit classique; il en déduira

sa théorie de la Révolution française, et cette idée deviendra l'idée maîtresse des Origines de la France contemporaine.

On s'explique, dès l'abord, ce qu'il comprendra dans ce livre et ce qu'il en exclura. On voit venir de la même allure, et se supposer les uns les autres, la tragédie classique et les Droits de l'homme, la monarchie absolue et la démocratie. C'est la grande route royale et nationale de l'histoire, à travers les plaines et les vignobles de la France moyenne; mais cette route s'arrête au pied des montagnes couvertes de neiges éternelles; aux grèves où l'Océan, qui se perd dans l'infini, étale ses nappes mouvantes sur le sable morne; aux rochers où les vagues perpétuellement troublées se brisent en écume, sous un ciel lourd de tempêtes. La France est le pays des contrastes. Sa Chanson de Geste abonde en merveilles; et n'est-ce point découper d'une main trop tranchante en son histoire que d'en écarter, à titre de digressions, tant de glorieuses aventures et d'héroïques épreuves, cet appétit de l'impossible et ces longs abattements coupés de fièvres, la folie de la croix et la folie de la liberté, la voie épique qui va de Jérusalem à Fleurus, du cycle de Charlemagne à celui de Napoléon? Ce sont pour Taine des rayons divergents. Il s'interdit de les suivre, comme il s'interdit l'élévation vers le mystère et l'ascension vers la métaphysique.

Il avait entrepris d'appliquer en grand sa méthode, d'écrire l'histoire d'une littérature, et d'y chercher la psychologie d'un peuple. Il avait choisi l'Angleterre, parce qu'il retrouvait dans la littérature anglaise, à tous les âges, l'homme passionné, concentré, intérieur, qui est l'Anglais d'aujourd'hui. Taine, dans ce livre, donna sa mesure. Par ce coup de maître, il ne se plaça pas

seulement au premier rang de nos écrivains, il fit grand honneur, en Europe, à la littérature française.

La méthode avait fait ses preuves ; Taine en présenta, dans l'introduction de la Littérature anglaise, un exposé magistral. Elle se ramène, en réalité, à quelques données simples : toutes les choses humaines, que ce soit le génie d'un artiste ou le génie d'un homme d'État, la littérature d'un peuple ou ses institutions, ont leurs causes, leurs conditions et leurs dépendances. Pour l'homme et pour le peuple, il y a une disposition initiale, maîtresse et supérieure, qui dirige toutes les idées et tous les actes. Elle procède de trois forces primordiales : la race, le milieu, le moment.

Taine devait heaucoup à Saint-Beuve, et il aimait aie proclamer. Toutefois, pour cette conception fondamentale, il relevait d'un autre maître. « Mon idée, disait-il, traîne par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout. »

Nous reconnaissons les fameux « rapports nécessaires qui dérivent delà nature des choses » ; mais, en les constatant, n'oublions pas que la nature des choses, ici, c'est la nature humaine. En histoire, c'est l'homme qu'il faut rechercher partout et partout remettre en son rang, car partout on le reconnaît. Qu'est-ce, en effet, que la race, dans le développement de la civilisation, si ce n'est l'ensemble des caractères héréditaires imprimés par la famille aux générations? Qu'est-ce que le milieu, si ce n'est l'humanité accumulée depuis les origines, les traditions, les croyances religieuses, les chants populaires, les lois, tout ce qui façonne les individus, lie le passé à l'avenir, supprime la mort dans les nations et fait que l'homme tient à sa patrie comme la plante tient au sol d'où elle tire sa sève, sa fleur et sa semence ? La destinée

d'un peuple, ainsi considérée, se réduit aux faits permanents de son histoire. Les peuples demeurent, dans les conditions naturelles imposées à la vie humaine, les artisans de leur destinée. Les formules que nous en donnons sont de pures créations de nôtre esprit, et elles ne mènent pas plus les affaires du monde que les formules des astronomes ne mènent le cours des astres. Mais dans le spectacle de l'humanité errante, souffrante, et travaillant toujours à mieux voir, à mieux penser, à mieux agir, à diminuer l'infirmité de l'être humain, à apaiser l'inquiétude de son cœur, la science découvre une direction et un progrès : elle ajoute, à l'intérêt émouvant du drame, l'idée d'une harmonie supérieure dont ce drame est l'expression.

Pour expliquer les faits, Taine les lie; pour les montrer, il les arrête. Son histoire, ainsi enchaînée et groupée, est immobile; mais il supplée, par l'animation du style, au mouvement du récit qu'il supprime. Il n'eut jamais d'hésitations sur la méthode; il en eut sur le style, et aussi des retours. 11 tenait que la faculté de représenter les choses est la puissance même de penser. 11 s'y appliqua, mais sans parti pris ni efforts dans les premiers temps; plus tard, par procédé et avec tension. Entre sa première manière, les métaphores tout intellectuelles,, les aquarelles aux teintes claires du La Fontaine et des Philosophes, et l'imagination véhémente du Voyage en Italie, il y a plus qu'une différence de degré. On passe d'une école à une autre. Dans Paris, tel que l'a fait la vie moderne, Stendhal est cité sans être lu, Gondillac n'est ni lu ni cité, Montesquieu est relégué au cabinet des médailles. Taine se déclare pour les coloristes. Il fixe sur ses carnets, en notes aiguës et parfois frémissantes jusques â la douleur, les « taches que font les objets sur sa

rétine » . Mais il se reprocherait de chercher l'impression pour l'impression même. Il veut que la représentation de l'idée, tout intense qu'elle est, demeure une idée éclairée et approfondie; plus signifiante, plus pénétrante à l'esprit, parce qu'elle frappe plus fortement les sens ; mais toujours démonstrative, jamais fantasque, encore moins inexacte. Il fit plus d'une fois sur cet article, troublant pour lui, son examen de conscience. « Depuis dix ans, écrivait-il en 1862, mon idée fondamentale a été : Il faut peindre l'homme à la façon des artistes, et, en même temps, le construire à la façon des raisonneurs : l'idée est vraie, elle produit des effets puissants, je lui dois mon succès, mais elle démonte le cerveau... Je lutte entre les deux tendances, celle d'autrefois et celle d'aujourd'hui. » Il se partagea : la traduction « littérale et spontanée des sensations » pour les notes de voyage en Angleterre et les notes sur Paris, la classification colorée pour la philosophie et pour l'histoire. C'est en cette dernière manière qu'il écrit son Essai sur la sculpture en Grèce, d'une verve si légère, d'une lumière si transparente; son Traité de l'idéal dans l'art, si sain, par l'élévation perpétuelle vers le vrai et la belle doctrine de la bienfaisance des caractères; son Traité de l'intelligence, où il complète et mène à ses fins la psychologie esquissée dans les Philosophes. C'est son œuvre la plus méditée, et peut-être est-ce son œuvre la plus parfaite. Ce livre marque l'apogée de son talent et aussi de son influence. Il est désormais à côté de Renan, son ami, l'un des chefs reconnus de la génération nouvelle. Taine avait été un précurseur. Son public était venu. Les jeunes gens, qui avaient alors de vingt à trente ans, très Français en leur évolution même, las des mots creux, de la philosophie de commande et de la philosophie importée,

des ballons captifs et des ballons dégonflés, avides de science à défaut de l'action qui leur était interdite, exigeaient, dans la pensée et dans l'art, la vue positive des choses, la précision nourrie de réalité. Élèves de Pasteur à l'École normale, de Quicherat à l'École des chartes, de Claude Bernard, de Berthelot, de Havet au Collège de France; lecteurs de Y Ancien Régime de Tocqueville, et de la Cité antique de Fustel de Coulanges, Leconte de Lisle leur révélait les âmes barbares et la poésie des races disparues; ils allaient, avec le roman, de Balzac à Flaubert; au théâtre, ils applaudissaient le Demi-Monde et les Effrontés; puis, rentrés au logis, ils sentaient leur cœur battre et leur âme s'élever avec les Stances de Sully Prudhomme. Il y avait, entre tous ces hommes et toutes ces œuvres, des liens et des rapports que ces jeunes gens devinaient et qu'ils ne s'expliquaient pas. Taineles leur fit comprendre. Il fut leur conscience intellectuelle, leur maître à penser et leur maître à écrire. 11 leur apprit à voir et à vouloir, à fouiller et à construire. Influence austère en ses horizons fermés, mais virile et fortifiante en ses nobles exhortations au labeur désintéressé de la civilisation.

Les professionnels disputaient encore entre eux s'il convenait de le classer parmi les panthéistes ou parmi les positivistes, s'il fallait le rattacher à Comte ou à Spinoza, sous quel nom il était opportun de le consacrer, ou sur quel chef il convenait de l'excommunier, que déjà, ne fût-ce même que par l'écho ou le choc en retour des « Avertissements » et des réfutations, sa méthode avait gagné le grand public. Ses formules : milieu, race, moment, idée maîtresse, série de groupes, états d'âme, hallucination vraie, souvent incomprises et détorquées, couraient les écoles, les revues, les ateliers, les journaux.

C'est à cette sorte d'étiage que se mesure l'alluvion des grands penseurs. Psycliologie, histoire, critique d'art et critique littéraire, études de la nature et paysages écrits ; le roman consulté à titre de documents, et se construisant désormais à coups de documents; l'investigation minutieuse de l'homme dans sa naissance, dans ses habitudes, dans ses entours; la description, l'inventaire même du mobilier et des accessoires de la vie humaine, on peut dire que partout, de la chaire magistrale des Universités à la presse mondaine et anecdotique, l'influence de Taine se fit ressentir : dans aucune branche de l'activité intellectuelle il n'a laissé les choses au point où il les avait prises.

Son œuvre, telle qu'il l'avait conçue, comportait encore des études religieuses et des études politiques. Il était déjà loin du temps où il n'apercevait, dans la religion, a qu'un beau poème tenu pour vrai » , relevant de la seule littérature. Depuis son voyage en Angleterre, il entrevoyait dans un christianisme très large, tout imprégné de l'esprit moderne, une conciliation possible entre l'esprit scientifique et une discipline morale qui lui paraissait la meilleure de toutes pour développer dans l'homme, par un appel direct à la conscience, « la réforme volontaire et l'empire de soi-même » . Il y songeait souvent, mais il se trouvait, sur ce chapitre, trop loin de compte avec la majorité de ses concitoyens. « J'ai bien un idéal en politique et en religion, écrivait-il en 1862; mais je le sais impossible en France, c'est pourquoi je ne puis avoir qu'une vie spéculative, point politique. Si, ajoutaitil, le protestantisme libre, comme en Allemagne sous Schleiermacher, ou à peu près comme aujourd'hui en Angleterre ; si les libertés locales, comme aujourd'hui en Belgique, en Hollande, en Angleterre, aboutissaient à

une représentation centrale... » Toutefois, il avait crayonné le Projet dun livre sur ta religion et la société en France. Il voulait l'écrire « à la manière de Machiavel, sans incliner dans un sens ou dans un autre , traitant la chose comme un état physiologique » . Il avait ajourné ce dessein. Quand il le reprit, les temps étaient changés, et ces temps d'épreuves tragiques avaient amené Taine à un état d'esprit bien éloigné de celui de Machiavel.

Il vit ce que, sauf quelques hommes avertis du secret des affaires en Europe, notre génération considérait comme la chose impossible. Nous étions nourris de ce qu'on nomme au dehors la grande illusion française. Les étrangers la raillent, mais nous n'en parlons, nous, que les larmes aux yeux, parce que cette illusion-là est la loi de notre histoire, le lien de notre société, notre principe et notre mission dans le monde. Dans ce siècle des nationalités, la France, qui avait payé de son sang la résurrection des peuples, a été frappée dans sa conscience nationale. Ramenée à ses limites traditionnelles, elle nous y paraissait doublement sacrée, par le droit et par l'histoire ; car ceux qui vivaient dans cette frontière d'élection s'étaient unis en légitime mariage, par leur consentement libre, pour la bonne et pour la mauvaise fortune, contre la maladie et contre la mort ; car la France avait pris pour sa maxime d'État cette déclaration, qui semblait la mettre au-dessus des querelles : « J'aime, donc je suis! » faisant ainsi de la nation une âme qui se survit toujours et qui ne se divise pas.

11 ne suffit point à Taine de protester contre les conditions de la paix et d'opposer à la France selon les Allemands, la France véritable, il sentit que désormais le savant ne pouvait plus, comme naguère, répondre au

politique, qui lui reprochait d'établir la révolution ouïe désespoir dans l'esprit des Français : « Est-ce qu'il y a des Français? » Il y en avait, et ils étaient malheureux, et ils étaient troublés. Chacun se devait à tous. Tout, dans notre démocratie, dépend du mouvement des masses, et les masses ne sont mues que par les déplacements sourds des infiniment petits. C'est dans ces profondeurs seulement que se peuvent opérer les réformes efficaces, les actions élémentaires qui, par leur poussée lente et continue, arrivent à modifier les conditions générales de l'histoire : le milieu social et les dispositions héréditaires delà race. Dans ce dessein, pour défricher d'abord les avenues et former les pionniers, Taine aida de toute son ardeur son ami M. Boutmy, grand éducateur d'hommes, à fonder l'École des sciences politiques.

« Pour voter, écrivait Taine en 1849, il me faudrait connaître l'état de la France, ses idées, ses mœurs, ses opinions, son avenir. » Cette idée, reprise vingt-cinq ans après, a produit les Origines de la France contemporaine. Estimant que les périls de la France provenaient d'une grande aberration : la conception abstraite des droits de l'homme, et d'une constitution funeste : les institutions de l'an VIII ; que l'une et l'autre provenaient d'un pli héréditaire imprimé par l'ancien régime, Taine résolut de les attaquer par la réfutation de leurs principes et par le spectacle des maux qu'elles avaient causés.

Il pose d'abord et très fortement les bornes de son ouvrage. Il ne prétend pas expliquer l'ensemble des affaires françaises pendant la Révolution. Il exclut les finances, l'Église, les négociations, les armées, le contrecoup des menaces et des convoitises de l'Europe, les nécessités et les entraînements de la guerre, qui emportent les Français, de la lutte pour l'indépendance, à la

propagande et à la conquête. Il laissait à d'autres le soin d'en faire l'histoire.

Je suis de ceux qui se sont hasardés dans une des parties de ce vaste champ, que Taine s'était fermé. Mes recherches m'ont conduit, sur des points mêmes que Taine avait traités, à des jugements très sensiblement différents des siens. Vous le saviez, Messieurs, lorsque vous avez accordé à mon livre celui de vos prix qu'un historien français est le plus fier de recevoir. Taine était alors des vôtres, et nul n'entrait avec plus de liberté d'esprit dans votre large façon d'envisager les choses. Je manquerais étrangement de mémoire, si je ne le rappelais pas aujourd'hui ; mais, à y insister davantage, je manquerais assu renient de discrétion.

Taine n'a qu'un objet : montrer, à travers l'histoire de l'esprit publie et des pouvoirs publics, comment le Français de L'ancien régime est devenu le Français d'aujourd'hui. Celui-là, à ses yeux, est un malade par dispositions héréditaires, malade aussi de ses médecins, qui, par leurs saignées, leur antimoine, leur régime d'hôpital militaire, l'ont énervé et détraque. Taine dénonce cette thérapeutique déplorable; il cherche l'hygiène future, et, selon sa méthode, il la cherche dans l'étude du malade. Il va au club des Jacobins, comme il allait autrefois à la Salpêtrière. Il ne s'occupe pas de ce qui a fait vivre les Français durant cette crise; il s'inquiète de ce qui aurait pu les tuer. Il n'écrit pas l'histoire de la Révolution française, il fait la pathologie mentale du Français pendant la Révolution.

Avec quelle patience et quelle conscience il poursuit son énorme enquête, ceux-là seuls qui l'ont vu travailler, ceux d'entre vous qui lui ont ouvert leur trésor, peuvent le dire, et nul ne le saurait dire sans témoigner de son

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estime. Mais plus Taine s'enfonce dans cette réalité démente et sinistre, plus il s'émeut, s'emporte, se livre. Il dépouille le détachement superbe du savant; il entre en bataille pour lui-même, comme au temps de sa lutte contre les éclectiques; plus sombre toutefois, plus impétueux, muni de tous les projectiles et de tous les explosifs modernes. Par moments on se croirait à la Cour d'assises, que dis-je? au Tribunal révolutionnaire, le lendemain des journées de proscriptions. Toutes les factions se poussent dans ce prétoire et s'y étouffent les unes les autres. Taine instruit le procès, interroge les témoins, requiert, juge et condamne toujours. La splendeur du style décuple l'effet des tableaux : les métaphores surgissent, grossissantes et lumineuses comme les projections des physiciens, mais en même temps furieuses et emportées. « L'artiste, disait-il, est une machine électrique chargée de foudre; sa grandeur consiste dans la grandeur de sa charge; plus ses nerfs peuvent porter, plus il peut faire. »

L'Ancien Piégime, où l'explosion couve, est, avec la Littérature anglaise et Y Intelligence, sa troisième œuvre maîtresse : l'Académie la salua par une élection, que ratifia toute l'Europe lettrée. Les volumes de la Révolution, où lamine éclate, soulevèrent autant d'admirations, mais beaucoup plus de critiques. Le livre était plein de passions, les passions s'en emparèrent. Il se produisit dans le public, entre chacune des parties de l'ouvrage, une série d'évolutions, analogues à celle du chœur dans les tragédies grecques. Avec sa conscience de penseur sincère et d'écrivain lucide, Taine s'étonnait d'être si méconnu dans ce qu'il avait dit et si fort attaqué pour ce qu'il ne disait pas.

Lorsqu'on lui reprochait de négliger les grands côtés

de l'époque, il n'aurait eu qu'à ouvrir son livre aux pages où se déploie l'essor de la nation en 1792, sorte démarche héroïque et sacrée, d'une'magifique envolée de cloches, de chants et de clairons. Il n'aurait eu encore qu'à reprendre, dans sa Littérature anglaise? cette apostrophe jetée à un détracteur illustre de notre génie national : « Ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires. Ils sont dévoués à la vérité abstraite, comme vos Puritains à la vérité divine ; ils ont combattu le mal dans la société, comme vos"Puritains dans l'âme; ils ont eu, comme eux, un héroïsme, mais sympathique, sociable, prompt à la propagande, et qui a reformé l'Europe, pendant que le vôtre ne servait qu'à vous. » Il se contentait de dire : « Ce n'est pas mon sujet. » Quant aux admirateurs nouveaux et, parfois un peu trop zélés, que lui valaient ses coups de bélier contre les Droits de l'homme et ses coups de massue aux Jacobins : « Je les attends » , disait-il, avec son sourire fin et résolu, et cette manière qu'il avait de conclure, d'un ton doux et péremptoire, ponctuant la phrase, scandant les mots : « Je les attends à Napoléon. »

Il n'attendit pas longtemps, et l'effet dépassa son attente. Jusque-là, lorsqu'il était aux prises avec un penseur, un poète, un artiste, et qu'il arrivait à l'élément irréductible, au passage de la formule à la vie, Taine, penseur et poète lui-même, suppléait l'impuissance de l'analyse par la divination de son propre génie. Mais ici cette divination lui faisait défaut. Il l'avait dit à propos de Guizot et de Cromwell : « Pour écrire l'histoire politique, il faut avoir manié les affaires d'État. Un littérateur, un psychologue, un artiste se trouve hors de chez lui. » L'État était pour Taine le dernier

des monstres scolastiques, qu'il avait résolu d'anéantir : il était absolument réfractaire à la raison d'État. C'est pourquoi, comme naguère le Comité de salut public, Napoléon lui demeura étranger. Il eut beau remplir le creuset, broyer et chauffer à outrance ; la flambée eut des éclats suprenants, mais l'affinité manquait, et le bronze ne se forma point.

Avec le Régime moderne, Taine revient à son objet direct. Il a fait la part de la fatalité héréditaire; il fait maintenant celle de la justice. Justice sociale, pour lui, est synonyme de liberté civile et politique, et il n'y a de liberté féconde que celle qui garantit les droits de l'individu. Liberté, justice, ces mots, ainsi entendus, impliquent l'action volontaire et l'agent responsable. « La persuasion que l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu seul, dans sa conscience et devant Dieu, la règle de sa conduite, il doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui, absolument, obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi » , voilà, disait Taine, u la grande idée anglaise » . Disons : la grande idée de tout peuple qui prétend vivre et qui ne veut ni se dessécher dans le désert, ni sombrer dans les basfonds. Sans cette donnée, sans ce que Taine appelle les deux idées maîtresses de la civilisation moderne, l'honneur, par où l'homme s'attribue des droits dont rien ne le peut priver; la conscience, par où il conçoit la justice absolue, le livre des Origines ne serait qu'une apocalypse de notre décadence et le livre du Régime moderne qu'une stérile lamentation. Ni l'une ni l'autre.

Le plus délicat des hommes sur l'article de l'honneur, le plus scrupuleux sur l'article de la conscience, Taine a

vécu en homme responsable et libre, il a écrit pour des hommes responsables et libres, capables de le comprendre et de profiter de ses enseignements. À ceux qui l'accusent de dissoudre l'âme humaine en une série plus ou moins flottante d'états d'âme, on peut répondre, et par sa doctrine de la faculté maîtresse, qui concentre et gouverne toute l'âme durant toute la vie, et par l'exemple de son âme, la plus identique à soi-même qui ait jamais été. Il a mieux fait que d'écrire ce traité de la Volonté qui devait former le complément de son livre sur l'Intelligence; il a montré, par ses actes, ce que valait, contre les épreuves du dehors et pour la saine activité humaine, une volonté tenace et réfléchie.

Parmi les soutiens que, dans cette lutte de tous les jours, exige l'infirmité de l'homme, il inclinait de plus en plus, dans les dernières années de sa vie, à placer la religion chrétienne. L'expérience et l'histoire l'avaient conduit, envers le christianisme, de l'intelligence à la sympathie et au respect. Il ne disait pas, avec les libertins d'État : Il faut une religion pour le peuple. Il n'admettait point cette nuance de mépris dans une affaire qui est l'affaire la plus intime du cœur humain. Il savait que tout le monde est peuple devant la souffrance, l'énigme de la destinée, les contrariétés delà justice, le déchirement de la mort et l'inquiétude de l'espérance. Toutefois, s'il réclama pour les croyants la liberté de conscience la plus large, avec toutes ses conséquences et toutes ses conditions; s'il reconnut dans l'Évangile « le meilleur auxiliaire de l'instinct social » ; s'il en vint à admirer la foi, comme un au-delà de l'intelligence et de la raison, nul ne peut dire qu'il rompit les nœuds d'airain qu'il s'était librement forgés. Franchit- il jamais cet abîme, que le croyant franchit d'un coup d'aile, et qui

sépare la soumission à des lois nécessaires et universelles, de la confiance en la bonté infinie d'un Père? S'il resta, pour son compte, un stoïcien, il le fit de dessein prémédité, mais aussi par modestie. On doit savoir se borner, disait-il, « être content d'avoir pu contempler et penser le Monde, croire que cela vaut la peine de vivre » . Mais, ce qu'il s'interdisait à lui-même, il ne se défendait point de l'attendre d'autrui. « Chaque génération, écrit-il, lira quelques pages du grand livre qui ne finit pas... » « Si je m'arrête, c'est par sentiment de mon insuffisance ; je vois les limites de ma pensée, je ne vois pas celles de l'esprit humain. »

C'est le moment où un grand artiste, qui sait peindre les hommes comme Taine savait les comprendre (1), l'a représenté, vieillissant déjà, mais dans la plénitude de son être moral : imposant, comme il apparaissait à ceux qui l'apercevaient du dehors; vénérable, comme il l'était à ceux qui l'approchaient, et parfaitement aimable, comme il savait l'être pour ceux qu'il recevait à son foyer. Très clair, sur un fond très sombre, il se détache et semble venir à nous de son pas mesuré. Le front découvert, bombé, comme trop plein et pesant sur le corps; le visage creusé et pâli; toute l'aspiration, tout le flux de la vie montant vers ce front souverain et insatiable; la bouche droite, volontiers silencieuse, s'ouvrant aux questions directes, aux réponses nettes, mais plus volontiers encore souriante à l'amitié, bienveillante à la jeunesse, dure seulement au mensonge et impitoyable à la présomption. Les yeux se tiennent à demi baissés, sous les verres qui les couvrent. Le regard, quand il se lève, est perçant comme un éclair qui passe

(1) Bonnat.

sur une lame aiguë; mais, plus habituellement, il se voile. On sent que Taine, malgré sa passion pour la couleur, préférait encore à la vision éblouissante du monde la vue intérieure, celle qu'il avait dirigée, une fois pour toutes, vers les grandes idées simples, par les grandes lignes précises et continues.

Il avait restreint sa tâche ; il avait encore trop présumé de ses forces. Il ne passait, dans les dernières années, que quelques mois à Paris, impatient de retourner à sa maison du lac d'Annecy, près de laquelle il avait décidé de reposer toujours : il y avait trouvé le seul bonheur véritable, le bonheur tel qu'il l'avait conçu, tel qu'il le méritait. Il marcha tant qu'il put marcher : là-bas, sur les rives incessamment rafraîchies par les grands courants d'air des montagnes; à Paris, sur les bords de la Seine, où sa jeunesse avait connu l'angoisse de vivre et « le ravissement de penser » ; de préférence à son cher Jardin des plantes. Il y ressentait comme une impression vivifiante de ses matinées d'autrefois, au mois de mai, quand il avait vingt ans : « Le soleil brillait au travers des herbes, et je voyais cette vie intérieure qui circule dans les minces tissus et les dresse en tiges drues et fortes; le vent soufflait et agitait toute cette moisson de brins serrés, d'une transparence merveilleuse; j'ai senti mon cœur battre et toute mon âme trembler d'amour pour cet être si beau, si calme, si étrange, qu'on appelle nature; je l'aimais, je l'aime; je le sentais partout, dans ce ciel lumineux, dans l'air pur, dans cette forêt de plantes vivantes et animées, et surtout dans le souffle vif et inégal de ce vent de printemps. »

Mais chaque saison la vie devenait plus lourde, la marche plus pénible; les étapes étaient plus courtes, les

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haltes plus prolongées. Jamais, cependant, sa pensée n'avait été plus alerte, son imagination plus féconde. « Cette pensée, dont tu es si fier, lui disait autrefois Prévost-Paradol, que tu la veux d'une nature unique et supérieure à l'Univers » , cette pensée l'épuisait de sa création prodigue et incessante. Au lieu de la suivre avec allégresse, il devait désormais rompre la chaîne des idées et dissiper les fantômes des images. Il connut ce supplice, le plus cruel pour un homme de son génie, refréner ce génie même et le bâillonner. Mais il ne le maudit point et ne murmura jamais. Dans cette misère delà condition humaine, ce grand et douloureux penseur se relevait encore par sa souffrance : « Toute la dignité de l'homme est dans la pensée. »

Puis vint le jour où il ne sortit plus, et ne reçut plus que quelques intimes, pour quelques instants : toujours affable, toujours intéressé à leurs travaux, soucieux de leurs espérances, ne parlant que de leurs affaires, jamais des siennes et de la plus poignante de toutes. On le voyait s'amincir et se courber, mais il semblait que l'homme intérieur grandissait toujours; et lorsque la main pieuse qui veillait sur ses forces défaillantes indiquait que le temps était venu de le quitter ; que l'on partait en se demandant si le lendemain on le retrouverait encore ; que l'on songeait avec désespoir à cette grande lumière jetée sur le monde et dont la source allait disparaître, on se réconfortait en considérant que l'on assistait à un grand spectacle, et qu'il n'y avait vraiment plus ni proportions ni commune mesure entre cette pensée, qui s'élançait toujours plus forte, plus sereine, plus dégagée yers l'idéal, et ce corps qui s'en allait toujours plus débile, s'évanouissant vers la terre.

Illisait, il lut jusqu'à la fin : du César ou du Salluste,

revenant au latin, comme l'homme épuisé revient au lait qui a nourri son enfance, reposant sa pensée indocile sur les mots nets et pleins, dans l'avenue des idées alignées. Il se faisait lire Sainte-Beuve, qui lui donnait l'illusion de la vie dans ce qu'il avait le plus goûté au monde : la libre conversation sur les choses de l'intelligence avec les gens d'esprit. Enfin il méditait Marc- Aurèle, resté son livre de chevet. De ces sentences, « cris étouffés d'un enthousiasme contenu... paroles brisées qu'on prononce à voix basse » , il s'était fait une sorte de liturgie. Au commerce de cette âme, selon lui, « la plus noble qui ait vécu » , il s'exhortait à la résignation : u Consolez-vous donc, pauvres hommes, à cause de votre faiblesse et à cause de votre grandeur, par la vue de l'infini d'où vous êtes exclus et par la vue de l'infini où vous êtes compris. »

Ainsi mourut Hippolyte Taine. Il est un des rares hommes qui ont contribué à changer la figure et à modifier l'allure intellectuelle de leur siècle. Il a fait avancer, par sa méthode, l'étude, et par ses livres la connaissance des choses humaines; il a jeté un éclat incomparable sur nos lettres, et, après avoir fondu quelques-unes des plus belles statues de l'art français, il en laisse à ses successeurs le moule profond, solide et délicat; enfin il a donné, par l'admirable tenue de son existence, un modèle de l'art de vivre, à qui se propose de vivre pour la science et pour la vérité.

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