DANS LES UNIVERSITÉS FRANÇAISES
Discours prononcé^ le 3 novembre 1897, à l'ouverture de l'Université de Lille.
Je pense qu'en appelant à présider votre séance de rentrée un ami des Universités nouvelles, mais un ami étranger à votre Université lilloise, alors que vous trouviez auprès de vous, parmi vous, tant d'hommes mieux désignés par leur rôle dans la République, par la connaissance directe qu'ils ont de vos intérêts, de vos ressources, de vos affaires — votre Conseil a désiré, avant tout, que votre président consacrât l'idée fondamentale de votre institution et en définit, une fois de plus, le caractère tout ensemble scientifique et national.
L'Université est constituée à l'image de la science qu'elle sert, qu'elle enseigne, qu'elle propage, qu'elle développe : de la science, multiple comme les faits dont elle vit, les observations qu'elle recueille, les expériences qu'elle tente; une comme la loi — la vérité — où con-
duisent l'observation, l'expérience et la comparaison des faits.
Unité dans l'œuvre finale, diversité clans les éléments, ces caractères se marquent dans toute l'histoire de France, dans tous les monuments de notre génie national. Ils doivent, par conséquent, se réfléchir dans l'enseignement qui a pour objet supérieur de continuer cette histoire, de conserver ces monuments, de perpétuer ce génie en l'adaptant aux conditions nouvelles de la société.
Université, vieux mot français, belle idée française où se confondent l'universel et l'un. Nous ne l'avons pas, ainsi qu'on le répète trop souvent, empruntée au dehors ; nous l'avons retrouvée chez nous. Nous nous efforçons de la rajeunir selon notre génie. Ce n'est pas une momie desséchée que nous tirons des souterrains où elle gisait enfouie, pour la dresser, toute morte, en une vitrine de musée; c'est le charbon, c'est le minerai d'une mine délaissée longtemps que nous tirons, avec les ressources de l'industrie moderne, pour les employer aux besoins de la vie moderne.
La première République, — vous le savez, Messieurs, vous avez tous lu les pages magistrales qu'a consacrées à cette histoire un de vos fondateurs (1), — la première République, s'identifiant et poussant à l'extrême, jusque dans la science et dans l'art, l'esprit d'unité de l'ancien État français, avait concentré toute la vie intellectuelle au centre, dans l'Institut; c'était risquer de tarir les sources du fleuve qui coule magnifiquement entre les palais de notre capitale, mais dont les eaux viennent des montagnes, des forêts, des prairies de nos provinces.
La troisième République a corrigé tout à la fois et
(1) Louis Liaru, ^Enseignement supérieur en France. Paris, 1888.
complété l'ouvrage, en rétablissant les Universités, appelées à entretenir, à* renouveler ces sources, à les maintenir fécondes et fraîches. Cette œuvre est maintenant en vos mains, Messieurs. Elle sera ce que vous la ferez, et, j'en ai la ferme confiance, vous ferez bien.
Votre existence, vos ressources vous viennent de la démocratie française. Ce n'est pas ici que j'aurais besoin d'y insister, dans cette grande, démocratique et libérale cité de Lille qui a su construire à la science et aux lettres des demeures si largement ouvertes à la lumière, si hospitalières à la jeunesse. Mais ici, comme partout, le plus humble des contribuables vous apporte son obole. Les Universités contractent en naissant une dette envers notre peuple. Que lui doivent-elles?
Sans doute, et tout d'abord, des serviteurs utiles de la société et de l'État, légistes, professeurs, médecins, fonctionnaires, industriels; mais ce n'est que satisfaire aux nécessités de la vie quotidienne. Il ne suffit pas de mettre en œuvre les ressources existantes, il faut en créer de nouvelles; il ne suffit pas de marcher par la vitesse acquise, il faut créer de nouveaux foyers de mouvement; pour que la vie continue, il faut qu'elle se tranforme sans cesse; c'est à vous d'y pourvoir.
Mais il ne suffit pas encore à l'homme d'entretenir la vie; l'homme y veut la dignité. Il ne la trouve que dans la pensée, il ne l'atteint que par la réflexion sur soi-même, la haute culture intellectuelle. Autrefois, on disait du temps que l'on passait au collège : faire ses humanités. Je crains — et je souhaite ardemment que l'avenir me démente — que, malgré nos efforts, cette belle expression ne perde de plus en plus sa signification profonde et son exactitude. Je crains que notre société de plus en plus impatiente, hâtive, encombrée, pensant court, par-
lant bref, en style télégraphique, ne lisant que les dernières nouvelles dans la dernière édition du dernier journal, ne voyageant que de nuit afin de gagner du temps, mais ne trouvant plus ni le loisir ni l'occasion de rêver, de considérer le paysage, de laisser la nature humaine se reposer en nous et la nature des choses nous pénétrer de son fécond recueillement, je crains que notre société ne néglige de plus en plus, pour les connaissances immédiatement pratiques, ce commerce de langage et de pensée avec les grands morts qui ont exprimé de l'être humain, confus et grossier, ces choses sublimes : l'âme, la conscience humaine. Je crains que l'instruction donnée dans les collèges se précipitant, s'essoufflantvers les concours, n'ôte des études toute grâce, tout épanouissement de pensée, ne se renferme dans des formules de plus en plus abstraites et condensées, des étiquettes de choses mortes, des graines desséchées, des produits chimiques, des dates, des noms, un répertoire mnémotechnique de réponses à des questions commandées, administrativement.
C'est à vous de défendre les humanités, de les recueillir, de les conserver. Plus l'éducation du collège s'encombre et se dessèche, plus nous devons donner, dans nos Universités, d'air et de clarté, appeler à nous les esprits curieux, aspirant à une intelligence plus directe, plus large du spectacle du monde; plus nous devons proclamer, montrer que rien ne finit avec le collège, que tout, au contraire, commence après le collège : la vraie éducation humaine, celle qui apprend à l'étudiant à être à la fois soi-même et citoyen ; à être homme dans l'humanité et pour elle ; à devenir meilleur Français en France, à y maintenir la tradition de haute pensée, de pensée libre et de libre recherche. Il vous appartient de garder en honneur le travail désintéressé.
C'est calomnier notre démocratie que de la croire dépouillée d'aspiration vers l'idéal. Cet idéal couve en elle, elle en est agitée, elle l'attend; le péril même pour elle est de le chercher avec trop d'impatience, de donner trop vite créance à ses désirs et corps à ses imaginations. Mais elle le veut, elle en possède tous les éléments. Le génie du peuple français se dénaturerait s'il cessait d'être humain, universel; notre démocratie n'a qu'à être soimême, c'est-à-dire la France consciente, pour s'approprier ce génie. A vous encore, Messieurs, de le dégager en fouillant la terre de nos vieilles provinces, la terre nourricière d'où est sortie la plante exquise et robuste qui fait notre admiration et notre gloire.
Nous ne diminuons ni la science ni le savant en rattachant la science au génie national, en fixant, pour ainsi dire, le savant sur la terre natale, et par les laboratoires que nous édifions à ses recherches et par les monuments mêmes que nous élevons à sa mémoire. Qui a plus agi, qui agit plus encore, après plus de deux siècles, sur la pensée française que le physicien Pascal? Qui peut dire les influences que, par contre-coup, par analogie, les méthodes, les exemples, les découvertes d'un Pasteur, transportées de l'étude des organismes vivants à l'étude des sociétés humaines , ont exercé sur nos sciences historiques et sur nos sciences sociales?
On décore ces sciences du beau nom de sciences morales; elles considèrent l'homme dans ses rapports avec ses semblables ; elles sont par excellence les sciences de la cité. C'est ici qu'il importe au savant d'être de son temps et de son pays. Ce sont les sciences de la vie; il faut qu'elles entrent vivantes dans l'Université.
La vie! la vie! observée, aimée, recueillie de partout, répandue avec largesse, abondante, ardente, mais aussi
réfléchie et consciente, pleine de lumière et pleine de devoirs, voilà ce que nous devons apporter, avant tout, dans l'enseignement de ces sciences, et ce qui en doit principalement ressortir pour nos élèves. Ce sont des sciences qui se forment. Leur reprocher de n'avoir point de doctrine fixe, c'est leur reprocher de n'être point achevées. Critiquer la contradiction, la mobilité des systèmes, c'est constater que l'on en est encore aux tâtonnements, aux hypothèses. La tâche serait trop aisée — et elle serait, soyez-en sûrs, depuis longtemps accomplie — si les problèmes humains se pouvaient résoudre en forme géométrique, par déduction de quelques axiomes. Mais ici la vérité ne se découvre que par échappées ; elle est à la fin et non au commencement de l'étude.
Donc nous chercherons. Que trouverons-nous? Je n'ai point l'impertinence de le prédire. En matière scientifique, qui prétend faire des prophéties ne compose que des programmes ; il ne dévoile point l'avenir, il met tout simplement le passé en prescriptions. Mais si nous ne pouvons préjuger les découvertes, nous en pouvons connaître et déterminer les conditions et les moyens. Je l'essaye avec vous, Messieurs, puisque vous m'avez convié à vous dire ce que je pense des affaires qui nous intéressent le plus.
Je ne prétends pas parler de choses que je sais. Que sais-je ? Mais je parlerai du moins de choses que j'ai tenté d'apprendre et de comprendre, que j'ai étudiées par moi-même, vues de mes yeux, vécues en un mot.
J'enseigne depuis vingt-cinq ans l'histoire des relations de la France moderne avec l'Europe, et avant de rechercher cette histoire dans le passé, j'ai a7u, dans une des crises les plus terribles que la France ait jamais traversées,
comment cette histoire se fait dans le présent. J'ai appris à lire les documents diplomatiques en voyant comment on les écrit, et j'ai appris à traduire les mots abstraits et ternes en réalités menaçantes et redoutables, lorsque j'ai éprouvé tout ce que la rhétorique glacée des chancelleries masque trop souvent de passions, de haines, de convoitises et de perfidies. Depuis vingt et un ans, je suis témoin, collaborateur de l'œuvre législative. J'ai vécu la vie des assemblées, et, sans me croire capable défaire des lois, j'ai été le spectateur très attentif, très intéressé de la façon dont elles se font. Si j'ai pu dans mon enseignement prononcer quelques paroles utiles, si j'ai écrit dans mes livres quelques lignes profitables, je le dois à cette expérience d'une vie, permettez-moi de le dire, tout imprégnée de réalité.
C'est l'excellence et la dignité de l'histoire de tirer de la vie scrutée, ressentie, l'intelligence, le sentiment, la vision de la vie passée ; de tirer de cette vie passée, de tirer de la poussière humaine, de tirer de la mort même, je ne dis pas le mot de la vie, mais le mot de passe de la vie d'hier à la vie de demain et, sinon le secret de l'avenir, au moins le viatique de l'espérance. Labeur austère, labeur étrangement complexe et difficile et qui le deviendra de plus en plus ; mais il n'y en a point qui ait plus glorieusement manifesté notre esprit national, constitué et transformé notre science française.
Nous avons nos maitres et nos modèles, historiens qui comptent parmi les plus grands du monde, et de plus très français. Nous avons Guizot, organisateur des études historiques, en ce pays, qui a jeté les fondements, dressé le plan et construit quelques-unes des plus larges galeries de l'édifice ; Michelet, qui a décoré avec splendeur cet édifice, Michelet, qui a percé les nuées, recueilli
les rayons du soleil et ressuscité des morts; nous avons Tocqueville, Taine, Fustel, qui ont dressé la grande voie, la grande chaussée continue où nous faisons, après eux., notre étape.
La route est longue, l'haleine est courte et la charge pesante. Point d'histoire sans érudition, point d'érudition sans critique ; mais à mesure que l'on avance vers les temps modernes, l'érudition devient plus ardue, la critique plus compliquée. Il faut plus de maîtrise de soimême pour se dégager des passions contemporaines qu'il ne fallait de perspicacité pour deviner les passions d'autrefois. Il faut plus de patience pour trier les documents qui encombrent les archives modernes que d'adresse pour ranger et classer les monuments mutilés de l'histoire ancienne; une portée d'intuition plus puissante pour ordonner le chaos des matériaux contemporains, qu'il ne fallait de divination pour relier les fragments dispersés du passé. Cependant ces choix, ce groupement, ce ne sont que les préliminaires de l'ouvrage. Ils ne nous mènent qu'au seuil et au vestibule. 11 faut comprendre et expliquer; il faut non seulement exposer les objets, mais en rendre le caractère et la suite intelligibles. On l'attend de nous, et on en a le droit.
Or, comprendre le passé c'est le revivre; l'expliquer, c'est le ranimer. L'histoire réelle ne s'est pas accomplie en vue des musées, des archives, des bibliothèques; elle ne s'est pas écrite : elle s'est vécue comme se vit l'histoire qui se fait autour de nous, avec nous, en nousmêmes . Ces documents desséchés sont la dépouille d'êtres incertains, agités, ballottés comme nous. Nous voulons nous les rendre proches; je ne vois de moyen de les rappeler à la vie qu'en leur transfusant quelque chose de notre sang. L'historien prend la vie où elle est,
dans le présent, et il vivifie du souffle de son âme les âmes évanouies. Remonter ainsi le cours des générations c'est revenir au naturel des événements passés, en ajoutant à la réalité eette belle lumière que l'éloignement seul apporte, que les artistes sentent, perçoivent et rendent, qui dorme aux choses leurs perspectives et leurs proportions, éclaire et met en relief les lignes principales, laisse les accessoires se dégrader dans l'ombre.
Je voudrais, Messieurs, avec nos maîtres, que cette conception de l'J histoire ne s'appliquât point seulement à ce que, très à tort et très mal à propos, on renferme sous ce nom : les guerres, les négociations, les révolutions politiques, les intrigues des cours, les biographies ; je voudrais qu'elle s'étendit de plus en plus à l'étude de toutes les institutions que les hommes se sont données, de tout ce qui a été, dans tous les temps, la substance même de l'histoire, à l'étude de la vie sociale dans l'humanité.
Elle s'y impose. Nos révolutions ont jeté, par reflet, une clarté soudaine sur les profondeurs des révolutions passées. On y a découvert, par delà les cabales et les complots de quelques factieux, des crises économiques générales, des crises du travail et de la circulation des richesses, qui mettaient tout en branle dans la société et dont les conjurations n'étaient que le spectacle, dont les séditieux n'étaient que les acteurs. La définition fameuse des lois par Montesquieu a reçu alors tout son sens et pris toute sa portée. Les lois sont nées de ces grandes crises, elles ont amené souvent des crises nouvelles. L'histoire des institutions, l'histoire du droit, l'histoire des lois est devenue pour nous, sinon comme l'a déclaré un grand historien, la sociologie même, au moins la grande école, le laboratoire de la sociologie.
Un code de lois, au premier coup d'oeil, ne présente qu'un recueil de définitions abstraites et de prescriptions sèches. C'est le dernier mot de l'esprit classique, au sens où le prenait Taine. Les hommes n'y paraissent point, pas même leurs ombres. L'homme, même tout abstrait de l'humanité, s'y échappe encore et s'y découpe en sous-abstractions de soi-même, aussi éloignées, aussi épurées si vous le voulez, de la réalité humaine, que la ligne et le point géométriques le sont des choses très concrètes que nous désignons de ce nom dans le langage de tous les jours : le point où je suis, la ligne de cette corniche, de ces montagnes. Ici c'est le mineur, l'époux, l'épouse, le tuteur, l'ascendant, le collatéral, le commerçant, le prévenu, l'accusé, le condamné. Mais sous ces termes généraux, sous cette épure de l'édifice, c'est pourtant de la société humaine, des hommes qui nous ont précédés, de ceux que nous coudoyons, de ceux qui viendront après nous, de leurs intérêts, de leurs affections, de leurs passions, de leurs besoins, de leurs travaux, de leurs droits, de vous et de moi, qu'il s'agit. C'est une société, c'est une civilisation qui s'est distillée, réduite à ses éléments simples et s'est analysée en ces articles de loi.
Voulez-vous remonter de l'analyse à l'objet réel, du rapport abstrait à la nature des choses dont il dérive ; voulez-vous rendre les lois intelligibles dans toute leur ampleur, dans toute leur efficacité, montrez-nous-en les origines ; traduisezles termes abstraits en choses vivantes, restituez en ces termes l'humanité complexe, ondoyante, mais familière, mais passionnée, que les rédacteurs, par nécessité de leur art, pour définir, classer et simplifier, en ont ôtée. Les juriconsultes savaient la vie: ils ont légiféré pour des hommes qui la savent. Nous avons à l'enseigner à des jeunes gens qui l'ignorent.
Et quel plus fécond enseignement leur proposer que celui-là : l'homme créant son droit, édifiant sa civilisation? On s'extasie, dans les annexes des expositions, devant les petits décors en toile peinte et les figures de cire qui représentent l'histoire du travail humain; on s'arrête à contempler l'homme des cavernes aiguisant des silex, tirant du choc de deux pierres la première étincelle, et l'on admire le génie humain, partant de ce premier coup de main sur la nature pour arriver aux immenses machines pacifiques qui nourrissent des millions d'hommes et aux instruments de guerre qui, dans quelques minutes, fauchent la récolte humaine de plusieurs générations.
Combien plus noble et plus dramatique est le spectacle de l'homme tirant de son instinct social, obscur, inconscient encore, les lois qui font les sociétés civilisées ; déployant, pour se dépouiller de sa quasi-animalité primitive, plus de constance et plus de génie qu'il n'en a fallu pour arracher de la mine le fer dont se construit la locomotive et le charbon dont elle s'alimente; luttant opiniâtrement contre soi-même afin de devenir soi-même; réprimant en son être confus, farouche, la faim, la convoitise, la luxure ; domptant sa propre force, contenant celle d'autrui, fondant le respect de la faiblesse, le respect de la femme, du vieillard, de l'enfant, le respect du travail et de la propriété, la dignité de la vie, le droit enfin ! Par quels combats, par quels chemins escarpés, l'humanité sanglante, exténuée, a-t-elle passé, traînant après soi le bloc de marbre brut dont l'artiste a tiré l'image pure de la loi! Que de sacrifices, que d'épreuves et de réflexions pour amener l'âme égoïste, avide, orgueilleuse, à chercher ses fins dans cet idéal arraché pour ainsi dire de ses entrailles par un enfantement plus labo-
rieux encore que celui des mères : la pitié, la justice !
L'histoire des lois nous fait, en quelques heures, parcourir les chemins où l'homme a rampé pendant des siècles, et nous le suivons à la peine, comme le voyageur, de la route qui s'élève en courbes lentes et savantes sur les flancs de la montagne, découvre les sentiers rocailleux dessinés au bord des précipices et le long des torrents par les pieds nus et les sandales des hommes qui, les premiers, se sont ouvert les passages.
La loi s'est élaborée dans le passé comme elle s'élabore dans le présent. Les législateurs d'autrefois ont été des hommes, comme ceux d'aujourd'hui, mêlés à la vie de leur temps, et législateurs d'autant plus clairvoyants et bienfaisants qu'ils étaient mieux pénétrés de la vie contemporaine. C'est ainsi que je cherche à me les représenter, si je veux me rendre compte de leurs œuvres : non en toge, en rabat et perruque, immobilisés en portraits de galerie ou figés en statues de péristyle, mais à leur table de travail, près des fenêtres qui s'ouvrent sur la rue où passe la foule des hommes.
C'est toute la tragédie, toute la comédie humaine que met en scène sous nos yeux l'histoire de nos lois. Ne craignons point de le dire et de le montrer. La loi nait du conflit des passions humaines, et nous l'enseignons à des hommes qui la retrouveront, tout animée de ces conflits, dans les études de notaire, dans les études d'avoué, dans les tribunaux. Elle nous vient de la vie, elle retourne à la vie, ne la desséchons pas au passage.
Ne laissons pas aux seuls avocats le privilège de vivifier le droit. Ne laissons pas aux moralistes, aux romanciers, aux dramaturges le privilège de poser, dans leur réalité poignante, les questions qui touchent du plus près l'être humain, puisqu'elles l'atteignent dans son travail, dans
son bien, dans sa liberté, dans ses affections, ses convictions, sa famille. Un Balzac, un Dumas fils, — je ne parle que des morts, — ont tiré de ces conflits des intérêts et des passions leurs ouvrages les plus pathétiques, et s'ils ont soulevé tour à tour tant de discussions et tant d'applaudissements, c'est qu'ils traduisaient en récits, en spectacles, des problèmes qui agitaient tous les esprits, et qu'ils les mettaient, par cette traduction palpitante en langue vulgaire, à la portée de toutes les intelligences et de tous les cœurs. Notre littérature vit de ces problèmes, elle en vivra de plus en plus. Si elle doit se rajeunir et prendre une figure propre au temps que nous traversons, c'est qu'elle saura retrouver dans nos crises sociales une forme nouvelle des drames éternels de la passion et de la misère humaine.
Osons, Messieurs, dans les rencontres, nous inspirer de ces exemples : notre temps veut apprendre comme il veut vivre; il faut, pour l'enseigner, lui parler son langage ; ce n'est pas introduire le drame et le roman dans nos salles de cours, c'est y amener l'histoire et la réalité.
Prenons y garde d'ailleurs. Si nous ne savons point appeler l'intérêt et le captiver, si nous n'arrivons pas à vivifier nos méthodes, les esprits jeunes nous échapperont.
Je vois nos jeunes philosophes, nos jeunes jurisconsultes incliner, par une curiosité naturelle et un sentiment juste des besoins de notre temps, vers l'observation des sociétés humaines, les modernes surtout, et l'étude de l'art social appliqué aux crises de l'industrie et du travail. Nous ne devons point les laisser s'engager seuls dans ces voies encore obscures et périlleuses, qui côtoient des abîmes. J'aperçois là, avec un pli du temps présent, une indication importante pour nos Universités.
Nulle part, plus qu'en ces études sociales, l'isolement n'est redoutable ; nulle part nous ne devons tenir la jeunesse plus en garde contre ces deux défauts flatteurs à l'orgueil, flatteurs à l'impatience, et, avouons-le, très insidieux à notre race : Va priori et l'a peu près, l'un qui fausse la conception, l'autre qui dénature la recherche; tous deux qui vicient la méthode en plaçant au commencement ce qui doit être à la fin ; en transformant nos aspirations, nos désirs, nos passions en principes absolus ; en substituant l'illusion à l'induction ; en abaissant notre art à prouver, par des faits expressément choisis, une doctrine préconçue, alors que la seule doctrine vraie, la seule scientifique est celle qui ressort des faits patiemment, librement observés.
C'est ici que le voisinage de nos cours devient aussi fécond qu'il semble nécessaire. Il faut que, s'il veut faire de la sociologie, le jeune historien fréquente l'école de droit et s'y pénètre de la substance sociale de l'histoire; il faut que le jeune jurisconsulte fréquente les cours d'histoire et y apprenne à démêler l'humanité vivante sous la lettre des lois; il faut que le jeune philosophe sache du droit et de l'histoire, s'imprègne de réalité humaine, et apprenne à connaître, par les conditions mêmes de la vie des sociétés, les conditions possibles des réformes sociales.
Tout est lié dans les choses humaines, et il n'y a qu'une méthode pour en acquérir la connaissance. L'art social ne se forme point autrement que la médecine ou l'histoire. S'il doit y avoir un jour une science sociale proprement dite, ce sera par l'application, aux faits sociaux, des procédés des sciences exactes, des sciences de la nature.
En premier lieu, l'observation. Nous avons trop sou-
vent le spectacle d'une théorie qui, flottante et superbe, s'en va d'un côté, comme un ballon poussé par le vent qui passe, et d'une société qui continue, dans une direction différente, sa marche terre à terre, courbée sur le sol où Tonnait, où l'on vit, où l'on meurt. Suivons-la, Messieurs, entrons dans la caravane. — Ce sont ici des mouvements qui ne découvrent leurs lois qu'à ceux qui marchent, et des contrées que l'on n'explore point à vol d'oiseau.
Si brèves ou si prolongées que doivent être les crises de ces sciences futures, elles n'en sortiront que par les voies qu'ont suivies les autres sciences ; elles ne se dégageront que par l'œuvre de vrais savants, ceux qui ne promettent rien, qui donnent beaucoup; qui doutent souvent — surtout d'eux-mêmes; — qui ne laissent rien à l'arbitraire; qui ont la patience de scruter les infiniment petits, ces artisans anonymes de la vie et de la mort, mais qui ne les détachent point de la vie universelle, qui cherchent au contraire dans leurs évolutions imperceptibles une concordance avec les mouvements de la nature entière, découvrent dans la goutte d'eau l'image du monde et lèvent les yeux de leur microscope pour regarder aux astres. Ceux-là, qui poursuivent la vérité pour elle-même, n'arrivent à servir l'humanité qu'à force de désintéressement dans l'étude de la nature. La nature ne livre son secret, la loi qui permet d'exploiter ses forces cachées, qu'à ceux qui sont à la fois subtils et minutieux dans les recherches, larges dans la comparaison, hardis dans l'induction maîtresse qui dégage les rapports souverains des phénomènes. L'intelligence n'a pas d'autre voie pour atteindre à la vérité. Il n'est d'observation et d'expérience que du particulier; il n'est de science que du général.
Mais si la méthode est la même pour les sciences sociales que pour les autres, l'application aux phénomènes sociaux en est infiniment plus laborieuse. Personne ne l'a mieux montré que le penseur puissant et original jui, récemment, inaugurait par un cours de méthode appliquée à la sociologie un collège libre où les différents systèmes devaient être exposés concurremment, chacun par ses adeptes (1).
Le premier objet de l'étude, c'est un état social considéré dans tous ses éléments.
« Or un état social est le produit de siècles d'efforts : il ressort de la nature même des hommes. » Il succède à des états sociaux antérieurs, dans la même nation, et il faut voir par où il s'y rattache, par où il s'en sépare, ce qu'ils ont de commun ; il confine à des états sociaux contemporains dans des nations étrangères, et il faut voir par où il en diffère, par quoi il y ressemble, ce qu'ils ont d'identique. Il faut avoir des vues exactes et lointaines, dans le temps, dans l'espace, sur toute l'histoire du passé, sur toute l'économie du présent. C'est le seul moyen d'éviter l'erreur fondamentale, l'erreur sans remède ; attribuer à une cause passagère et mobile, que l'on peut modifier par un acte arbitraire, des phénomènes très anciens, très continus, très généraux, qui tiennent aux conditions permanentes de l'histoire d'un peuple, aux conditions générales du travail et de la diffusion dea richesses dans toutes les nations, à une époque donnée. u Pour connaître la nature, a dit un grand naturaliste, il ne faut que la comparer avec elle-même. On attribue certaines fonctions à de certains organes, sans s'être informé si dans d'autres êtres, quoique privés de ces
(1) Th. Funck-Brentano , La science sociale. Paris, 1897. Premièrepartie : Méthode et principes.
organes, les mêmes fonctions ne s'exercent pas (1). » En outre, les éléments dont un état social est formé sont humains, c'est-à-dire complexes, passionnés, envahissants, comme l'appétit, fantasques comme l'imagination, inconscients comme l'instinct. Ce qu'on nomme ailleurs les impondérables — cette réserve de l'erreur — et que l'on néglige, est ici ce qui compte le plus. On opère en flottant, pour ainsi dire, sur un élément plus mobile que la mer, une mer qui a ses tempêtes et ses débordements, mais qui ne règle point ses marées sur la gravitation immuable des mondes. C'est l'honneur de ces études, c'en est aussi la difficulté d'avoir pour objet essentiel d'observation et d'expérience l'être humain souffrant, libre et conscient. Les phénomènes de la nature se laissent enchaîner, décomposer : ils laissent pour ainsi dire extirper d'eux-mêmes les forces dont ils procèdent et qu'ils ne connaissent pas. Ces phénomènes n'ont point de conscience, ils n'ont pas besoin de justice; ils n'ont ni affections, ni haines, ni besoins, ni charité, ni souvenirs, ni espérances, ni enfants, ni femmes, ni vieillards, ni tombeaux. L'homme est la cause constante des phénomènes sociaux ; il le sait, il le saura de plus en plus.
Je m'adresse à vous, jeunes gens, que ces études attirent et que tente cette œuvre virile, et je vous dis : Ne vous usez pas à la besogne subalterne et vaine de recueillir çà et là des faits isolés pour confirmer, après coup, des lois prétendues, que vous croyez avoir découvertes, a priori, dans votre cerveau; ne cherchez pas, davantage d'autres faits isolés pour infirmer des propositions d'autrui qui vous déplaisent, parce qu'elles
(1) BlJFFON.
dérangent vos combinaisons préférées. Apprenez à sortir de vous-mêmes, avoir de vos yeux, avec attention, avec suite, avec ensemble. Considérez avant tout la société vivante, telle qu'elle est. N'essayez pas plus de créer en vous une nature humaine selon vos rêves que vous ne créez dans vos laboratoires de physiologie un corps humain, par imagination. Il ne s'agit pas de ce que vous êtes, de ce que vous désirez ; il s'agit de ce que sont les autres et de ce dont ils ont besoin. Si vous êtes des hommes comme eux, si vous possédez en votre intelligence un merveilleux miroir qui ne reproduit pas seulement la forme des choses, mais en recueille la vie même palpitante, ce n'est pas pour refléter sur la foule votre propre image, c'est pour recevoir en vous les battements du cœur des hommes.
Vous voulez soulager leurs souffrances, ressentez-les avec eux; vous voulez les aider à gouverner leurs passions, c'est par leur raison et non par la vôtre que vous y arriverez; vous voulez connaître et comprendre les choses sociales : ouvrez les yeux !
Ouvrez-les largement, d'un regard qui porte jusqu'aux profondeurs et traverse les ombres. Ouvrez-les sur les ateliers, sur les demeures. Ouvrez-les sur les âmes. C'est le premier chapitre de l'ouvrage. Si pesantes que soient ici les causes matérielles, les causes morales sont plus actives encore. C'est le corps qui est frappé le plus souvent; c'est toujours l'âme qui souffre. Il n'y a pas, même quand le soleil brûle, quand la terre se dessèche, quand l'eau manque, que la peste sévit, il n'y a pas de questions sociales pour les troupeaux de bêtes; il n'y en a pas plus pour la république des fourmis que pour l'anarchie des monstres marins. Ils succombent terrassés, stupides. L'homme proteste, s'insurge, se débat contre le mal et
contre la mort. C'est pourquoi observer et comprendre ne suffit pas. Il faut aimer. Ouvrez les cœurs!
Vous aurez fait peu de chose si vous n'avez observé l'homme que dans son travail et dans ses besoins matériel, et si, distrayant de cet être vivant ce qui est son être même, vous le découpez en figures géométriques, sans chair, sans couleur, vous ne considérez plus en lui que le consommateur, le producteur, fantômes que vous pourrez plier impunément à vos combinaisons, mais où nul d'entre nous ne saura voir un homme qu'il ait connu, où nul homme ne saura se reconnaître. L'homme de la science sociale, c'est l'homme tout entier; c'est surtout l'homme secret, l'homme intime qui se refuse au curieux, qui ne s'ouvre qu'à l'ami. Il faut que l'observation se double de fraternité.
Donc, n'observez pas en professionnels. Ne soyez pas fiers de vos connaissances ; vous auriez tort, et, croyezmoi, le sujet que vous aborderez sera toujours plus fier que vous. Vous étudiez les questions sociales, il les éprouve; vous les raisonnez, il les souffre. Vous touchez à la vie humaine dans ce qu'elle a de plus poignant et de plus douloureux, il vous faut d'autres instruments que les scalpels, les balances et les microscopes. Le rayon , qui perce les murailles, c'est ici le rayon qui, partant , du cœur, atteint le cœur, c'est le désir ressenti, le désir communicatif de bien faire et de voir vrai, c'est l'intelligence éclairée par la bonté.
Ce n'est pas seulement notre méthode, c'est notre devoir. Comprenons que parle progrès même des connaissances, par la diffusion que nous avons donnée à l'instruction publique, nous avons provoqué un terrible éveil de l'intelligence et de la conscience populaires. Les solutions que nous devons nous refuser à nous-mêmes, aussi long-
temps que nous ne les jugeons pas scientifiquement prouvées, le peuple, qui simplifie nos méthodes comme il simplifie toutes les choses, les exige, les préjuge, et, comme les faits n'y répondent point, sa déception est immense et il nous accuse de l'avoir trompé. Il y a plus. Tout progrès dans nos connaissances développe plus de désirs et engendre plus de besoins qu'il n'en satisfait. Tout progrès dans la réflexion éclaire plus 1 homme sur la misère de sa condition qu'il ne l'aide à s'y résigner 11 faut, oserai-je vous dire, que non seulement la société corrige les maux qu'elle a causés par nécessite de vivre, il faut qu'elle se fasse pardonner jusqu a ses
bienfaits. „
De toutes les misères de l'humanité, celle dont elle souffre le plus, celle qui reste, pour notre grandeur et notre infirmité, comme l'aiguillon impérieux de la civilisation, c'est le besoin de justice. Il subsisterait encore dans l'homme, exigeant et insatiable, alors même que le besoin de bien-être y serait, par prodige, entièrement satisfait. La mort demeure indomptable, et 1 homme demeure indomptablement révolté contre la mort. N'ayant rien de plus fort à lui opposer, il veut au moins quelque chose de plus juste à mettre au-dessus, au delà d'elle Notre âme tend au bien comme notre corps respire Nous ne pouvons réaliser le bien absolu, ne nous décourageons pas de chercher le mieux. Le voudrionsnous que nous ne le pourrions pas. Je vois bien un heu où il n'y a ni anxiété, ni problèmes; c'est l'astre mort qui tourne autour de nous et jette, par reflet, sa lumière froide sur le sommeil des hommes. Mais ici, ou 1 on vit, où l'on veille, nous sommes condamnés à nous interroger sans fin sur le secret du monde, à interroger sans fin l'univers sur le secret de notre destinée. Si c'est la con-
dition naturelle, c'est aussi ie commandement supérieur de la vie.
Sans doute, et bien des fois, j'ai dit en moi-même, avec le grand penseur qui, dans le siècle de la science, a écrit le poème douloureux et sublime du savoir humain, notre cher Sully Prudhomme :
Hélas ! à qui d'entre eux faut-il que je me fie? À ceux qui, terrassant toute sublime envie, Marquent à la pensée un poste humble, mais sûr, Et l'arment d'un regard d'exacte sentinelle, Ou bien à ceux qui font de l'espérance une aile Pour aller toucher Dieu sous son rideau d'azur?
Écoutons ces deux voix, Messieurs ; toutes deux sont humaines, et chacune, en son langage, nous exhorte à accomplir notre destinée. Elles nous appellent où nous devons agir, où nous devons aspirer. L'homme est lié à la terre : il faut qu'il la connaisse, il faut qu'il la maîtrise; mais l'homme n'est jamais plus complètement humain, plus soi-même, que quand il réclame une vérité qui ne passe point et qui, tout à la fois, illumine son intelligence et apaise -son cœur. N'étouffons pas cette réclamation sacrée. Si l'âme a rompu la voûte de cristal glacé où les anciens enfermaient notre univers, c'est pour s'élancer d'un plus libre essor dans la sphère infinie que projette autour de nous la pensée.