‹ Nouveaux essais d'histoire et de critiqueChapitre 7 sur 15 · CHALLEMEL-LACOUR · texte numérisé non relu

CHALLEMEL-LACOUR

d'un souvenir plus intime, ceux des confrères qu'il a eu personnellement la fortune de connaître.

11 y a un an, au lendemain de la réunion de l'Institut, nous apprenions la mort de M. Ghallemel-Lacour. Nul de ceux qui l'ont vu, parmi nous, à la tribune, à la présidence des assemblées, n'oubliera cette physionomie fine et imposante, cette expression des traits et du regard, froide au premier abord, douloureuse à qui savait considérer de plus près les hommes. 11 était, à l'Académie française, un des plus brillants représentants d'un art qui a toujours été, qui est toujours parmi nous brillamment représenté, l'éloquence politique. Il y apportait un caractère personnel, ajoutant aux traditions oratoires des grandes époques de la Révolution je ne sais quoi de plus ressenti, de plus concentré, de plus stoïque dans la pensée, de plus contenu dans la forme, de plus rigoureux dans le raisonnement, de moins illusionné enfin, qui était propre à notre temps. Homme de courage, homme de principes et de foi en ses principes, il n'était point l'homme du rêve, ni de ces esprits qui se plaisent à flotter sur les mots. Par sa large culture intellectuelle, son commerce constamment entretenu avec les anciens, sa connaissance des modernes, son intimité des philosophes; par la haute tenue de ses idées, le choix de ses images, l'allure parfois un peu fière de son style, la note profonde d'humanité qui y dominait toujours, il rattachait notre éloquence moderne à la grande école du dix-septième siècle. Il s'était vu, pendant sa jeunesse, contraint de passer en exil, dans la lutte pour la vie, ces années d'apprentissage dont l'épreuve n'est adoucie que par l'air de la patrie. Il avait, selon l'expression poignante de Taine, connu alors la dureté du commerce des hommes. Il l'avait éprouvée à l'âge

où l'âme est encore docile aux empreintes de la vie, et il en avait gardé une amertume que ni le triomphe de ses principes, ni les honneurs décernés à sa personne n'effacèrent jamais.

Par un de ces contrastes qu'offrent souvent les annales de l'Académie française, Ja mort rapproche ici de M. Challemel-Laeour un confrère, presque son contemporain, mais l'homme qui, par son caractère, sa carrière, son œuvre, lui ressemble certainement le moins, Henri Meilhac. Doux, facile, ironique avec raffinement, aimable toujours, ici par bonhomie, là par scepticisme, il a obtenu et goûté le succès le plus riant, dans le monde Je plus séducteur. Qui n'a pas vécu à Paris en 1867, au temps de l'Exposition universelle, n'a pas connu la gaieté exquise et comme le rêve de vivre; l'illusion enchanteresse du feu d'artifice, un soir de fête, sous le ciel de mai. Pour les hommes de ma génération, Meilhac a représenté le monde de ce temps-là, comme Marivaux, au dernier siècle, celui de la vieille France, qui s'en allait en souriant et en parlant d'amour. La Grande- Duchesse, la Vie parisienne, Froufrou, ce théâtre qui s'ouvre avec des éclats de rire et finit dans les larmes, est bien l'image de Paris en ces années fragiles et étourdies. Meilhac a été, à sa façon subtile et délicate, et certes sans l'avoir cherché, un symboliste. Le mot, j'en ai peur, eût offusqué son esprit si français; symboliste, pourtant, ne Test pas qui veut, et qui le veut ne Test guère. Ce trouble-fête moqueur du vieil Olympe, ce Parisien qui fut, en sa jeunesse, un terrible balayeur de héros fabuleux et pourfendeur d'idoles creuses, m'aurait, je l'espère, sinon passé le mot, au moins tenu compte de l'intention. J'en appellerais, au besoin, à l'indulgence de l'ami en lequel Meilhac se survit parmi

MEILHAG . — LEON GAUTIER. 149

nous. Car, vous le savez, Messieurs, par un mystère qui n'est pas sans exemple, mais que Ton admire toujours, Meilhac a vécu d'une double vie, et cet homme heureux autant qu'aimable ne pouvait mourir qu'à demi.

L'Académie des Inscriptions a perdu en M. de Mas- Latrie et en M. Edmond Le Blant deux vétérans de l'érudition française. Ils s'étaient consacrés, M. Edmond Le Blant à l'archéologie chrétienne de la Gaule, M. de Mas-Latrie à l'Orient chrétien et chevaleresque. Us avaient, tous les deux, rempli par des travaux variés et étendus une longue vie. Nous pouvions espérer garder bien des années parmi nous M. Léon Gautier, qui semblait le plus robuste, qui était, en tout cas, le plus jeune de cœur, le plus chaleureux des savants. Il revivait de toute son imagination, de toute son intelligence, la vie de ce moyen âge qu'il faisait aimer, et l'érudit qui enseignait à lire les textes, se complétait en lui d'un interprète enthousiaste qui les faisait comprendre. Il n'a pas traduit les épopées françaises en mots secs et froids, en images décolorées; il les a transportées, pour ainsi dire, de l'àme de nos ancêtres dans notre âme, en mots évocateurs, émus, communicatifs. C'est ainsi qu'il a eu cette gloire, la plus enviable à ses yeux, de rendre populaire, parmi nos jeunes générations, cette Chanson de Roland qui était pour lui V Iliade et Y Enéide, quelque chose même de plus : la chanson de la vieille Fiance.

Je devrais, je voudrais consacrer ici plus que quelques lignes à nos confrères défunts de l'Académie des Sciences. Mais je n'ose. Je m'arrête sur ce seuil redoutable, le seul endroit, peut-être, où l'on ne puisse impunément parler par à peu près des choses qu'on ne connaît pas. Je me borne donc à rappeler simplement les

pertes de cette compagnie en la personne de MM. d'Abbadie, voyageur, astronome, géomètre, numismate; Legrand des Gloizeaux, maître dans la minéralogie; Schùtzenberger, chimiste éminent, venu de ces pays de l'Est qui ont donné à la France tant de savants et tant d'artistes.

Nous avons vu disparaître de l'Académie des Beaux- Arts deux confrères, un compatriote et un étranger, un grand peintre et un grand musicien.

Élève de Corot, émule de Théodore Rousseau et de Jules Dupré, Français était un des derniers survivants de cette grande école de paysagistes. Il ne se contentait pas de reproduire les formes et les couleurs; il voulait pénétrer l'être intime des choses vues et en révéler le caractère. C'est, en dehors même du talent de l'exécution, le grand intérêt de ses paysages qui nous promènent de la campagne romaine aux bords parisiens de la Seine et aux rives vertes et brumeuses de la mer de Normandie. Cet interprète original, probe et profond, de la nature vivante, savait aussi exprimer et peindre la nature imaginée. Nous lui apportons, en particulier, notre couronne, nous tous qui cherchons dans les lettres antiques ce rajeunissement de la pensée et de l'image que le peintre demandait chaque année au renouveau de la terre. Il semble qu'il nous ait destiné par prédilection ces deux toiles, illustrations exquises de l'idylle et de l'élégie, Daphnis et Chtoé en leur forêt de fleurs, Orphée en sa nuit funèbre. Nous lui devons d'avoir vu luire, sous le ciel limpide, cette lumière qui fait les contours déliés, les ombres sereines, les lointains infinis, la divine lumière de Virgile et de Dante.

C'est sous cette lumière, dans le recueillement de la nuit, que les anciens philosophes croyaient entendre

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