JOHANNES BRAHMS
l'harmonie mystérieuse des mondes et la cadence de la vie universelle. « Les Hommes qui sauront retrouver ces harmonies se seront ouvert le chemin des cieux ! » Les anciens n'entendaient peut-être que par métaphore ces harmonies célestes ; la musique moderne les a réalisées, et nous les sentons frémir et retentir en elle. Elle sait trouver les chauts qui bercent le rêve éternel de l'amour, exhalent la plainte éternelle de la mort. Elle fait davantage : par la symphonie, qui est, par excellence, sa forme, elle crée comme un autre monde au delà de celui-ci, un monde devenu pour beaucoup d'entre nous une seconde vie plus intime et plus complète à la fois, et cependant une vie qui nous pénètre par tous nos sens, vibre dans tous nos nerfs et nous emporte émus, tout entiers, corps et âme, dans son vol. Johannes Brahms, que l'Académie des Beaux-Arts avait associé à sa section de musique, se rattachait à la grande école qui réunit Sébastien Bach, Beethoven, Schumann. Gomme eux il s'est inspiré des traditions populaires, chansons et airs de danse, et il a rafraîchi constamment sa technique savante par ces retours à l'expression spontanée de l'âme, à la nature. Il a composé pour la voix humaine et enrichi le trésor des poèmes chantés; il a écrit, avec une abondance surprenante, de la musique de chambre, et il s'y est montré supérieur. Qui ne connaît ces danses dont l'allure allègre et cadencée, le riche dessin, les harmonies éclatantes évoquent la vision des fêtes de Hongrie, aux cortèges somptueux, aux élans enthousiastes? Mais il était avant tout symphoniste : créateur dans le rythme qui donne à la musique l'impulsion de la vie, inventif, prodigue même dans le développement des idées, habile à ordonner les ensembles, à distribuer, à travers les enroule-
ments prolongés, la mélodie qui y porte la lumière, artiste puissant et subtil en cette architecture passionnée des sons.
L'Académie des sciences morales a perdu coup sur coup M. Albert Desjardins et M. Paul de Rémusat. M. Albert Desjardins, professeur de droit, homme politique, était, à la manière des anciens jurisconsultes, un humaniste. Il cultivait l'histoire, et il l'a montré par ses ingénieux écrits sur l'esprit et les mœurs du seizième siècle. M. Paul de Rémusat, à la fois journaliste, député, essayiste dans des genres très divers, amateur des plus distingués en toutes choses intellectuelles, sut se montrer, avant tout, galant homme et homme du monde dans la politique et dans les lettres. Il portait avec discrétion et tact un nom célèbre. Il avait assez écrit par lui-même pour pouvoir, sans fausse modestie, se faire l'éditeur de papiers de famille. Ses amis trouvaient qu'il s'effaçait trop facilement et se tenait trop volontiers dans l'ombre des siens. Il n'y disparaissait point cependant; l'Institut l'obligea d'en sortir et l'invita à s'asseoir à une place qu'il put occuper avec son sourire très doux et légèrement ironique, en s'excusant presque de s'être laissé conduire jusque-là, mais s'y trouvant à l'aise, chez soi, ainsi qu'un homme de sa qualité l'est en toute bonne compagnie.
La même Académie a été privée d'un de ses associés étrangers : M. le chevalier d'Arneth, l'historien autorisé du prince Eugène et de Marie-Thérèse, l'éditeur des lettres de Marie-Antoinette, de Joseph, de Mercy, et l'un des savants qui ont le plus et le mieux contribué à faire entrer dans l'histoire moderne l'érudition, sans laquelle il n'y a pas d'histoire. Sa mort a été bientôt suivie de celle de M. Vacherot, un des doyens de l'In-
stitut, un des vétérans de la philosophie française. Il a laissé à tous ceux qui ont été ses élèves à l'École normale, à tous ceux qui entraient dans la vie il y a quarante ans, de grands souvenirs. Cette génération voyait en lui un maître à penser librement, fortement, maître très respecté et respectable. Il nous apparaissait, au collège, comme une victime de l'intolérance officielle, comme un modèle de dignité philosophique; plus qu'un penseur, un sage, un ancien. Au sortir du collège, c'est à lui que beaucoup d'entre nous allèrent demander des lumières sur les vérités pour lesquelles il avait souffert; ils apprirent de lui à concilier ces deux ordres de connaissances qui répondent à des facultés naturelles , à des besoins impérieux de notre être, et qu'il refusait absolument de sacrifier l'un à l'autre : la science et la métaphysique, le réel et l'idéal, le fini et l'infini, l'univers et Dieu.
Messieurs, je n'ai point encore prononcé le nom qui est sur toutes vos lèvres, ni parlé du coup qui a frappé, en même temps, trois de nos académies et mis en deuil l'Institut tout entier. Qui de nous oubliera jamais cet épisode, le plus significatif peut-être des fêtes du Centenaire, cette matinée où Chantilly nous fut ouvert; où M. le duc d'Aumale, souffrant, mais souriant, affable, vit, de son fauteuil, passer devant lui ceux qu'il était heureux d'appeler ses confrères, des artistes, des savants venus de toute l'Europe; où le descendant de saint Louis et de Henri IV réunit, dans la demeure du grand Condé, les représentants de ces compagnies qui rappellent à la fois l'ancienne monarchie et la première République, Richelieu et Bonaparte? Ce fut un spectacle rare, et nous ne pouvons lui comparer que celui de la
cérémonie qui, il y a quelques mois, nous rassembla à Saint -Germain des Prés : par la majesté simple du culte, par l'élévation de l'éloquence pénétrante et sereine, l'hommage fut digne, et du grand corps qui le rendait, et de l'homme auquel il était rendu.
Il a été parlé, ce jour-là, de M. le duc d'Aumale du haut de la chaire chrétienne; il sera parlé de lui ici, dans nos compagnies, et ceux qui rempliront cette tâche sauront, comme il convient, louer en lui l'artiste, l'historien, le militaire, le lettré qui aimait notre langue française et la vénérait presque à l'égal d'une seconde mère, qui n'en voulait, pour ainsi dire, pas laisser perdre une syllabe, et pour qui arracher un vieux mot du dictionnaire de cette langue c'était secouer la cendre d'un ancêtre. On montrera cette supériorité de race, cet art parfait de vivre, cette étendue d'esprit et de connaissances qui, au temps de la monarchie, eussent de ce prince, le plus accompli de l'Europe, fait le plus a honnête homme » du royaume de France ; on montrera ce mélange de traditions et de sentiments modernes qui faisait de lui, en notre temps, un citoyen unique dans une nation libre.
Je ne dois toucher à cette grande mémoire que par les endroits où elle tient à l'Institut. Quelques hommes y ont été rattachés par des liens aussi nombreux, aucun ne s'y est donné à ce point. Il a voulu s'y survivre, et il nous a, par une libéralité magnifique, confié, avec la garde de sa mémoire, la garde du trésor d'art qui était à la fois son œuvre de prédilection et son chef-d'œuvre. Nous ne pouvons, Messieurs, laisser passer cette séance plénière, la première après la mort de M. le duc d'Aumale, sans parler de Chantilly.
S'il nous en a nommés les conservateurs à perpétuité,
c'est que M. le duc d'Aumale en avait fait une chose éminemment française, qu'il le destinait à la France et qu'il jugeait avoir trouvé dans nos compagnies ce qui, avec le plus de racines dans le passé, offre encore le plus de chances de durée dans l'avenir. Il aimait Chantilly comme un monument de sa race et comme sa création propre. Il en aimait les forêts profondes, où s'ouvrent des avenues infinies, et, à côté de cette nature sauvage, toujours rajeunie de sa propre sève, les charmilles, les parterres au dessin large et léger de Le Nôtre et de la Quintinie; il en aimait les eaux vives au milieu desquelles l'édifice exquis du connétable semble comme un cygne endormi (1). Il aimait toute cette renaissance qu'il y avait apportée et qui se marque, dès le seuil, par la statue d'Anne de Montmorecy : bronze nouveau qui, du premier coup d'œil, indique au visiteur que ce Versailles plus intime est consacré, ainsi que l'autre, à toutes les gloires de la France. Il aimait, comme Monsieur le Prince, à y goûter a la plus grande douceur de vivre » ; il aimait à faire goûter à ceux qu'il y conviait « l'air libre de cette maison hospitalière (2) » . Un jour qu'à Bruxelles quelqu'un lui rappelait les grands travaux entrepris au château par le duc de Bourbon, qui s'y trouvait alors en retraite forcée, par ordre du roi : « Ils étaient bien heureux, dit-il, en ce temps-là : on les exilait à Chantilly. »
Voilà, Messieurs, en cet amour du pays natal, la pensée dominante, l'expression même de sa vie. Et cette vie est un grand témoignage en faveur de notre nation. Voulez-vous en juger avec équité et mesurer la distance? Arrêtez- vous à Chantilly, dans la galerie fameuse « où
(1) Histoire des princes du Condé, t. VII, p. 707.
(2) Id., ibid., p. 177, 194.
sont peintes les actions de Monsieur le Prince » , devant le médaillon de Goysevox, qui s'abrite sous des trophées. Considérez le visage du vainqueur de Rocroy, ce profil découpé comme à coups de ciseau, ces cheveux en broussailles sous les lauriers, cette bouche serrée, mordante, ce nez d'aigle, cet œil surtout, bombé, saillant, fier, œil d'oiseau de proie, œil de conquérant, qui a connu la gloire, mais connu aussi l'appétit de la vengeance, et reportez-vous à l'image du dernier habitant de cette demeure; évoquez ce visage au teint clair sous les cheveux d'argent, cette moustache de général français soulevée par le sourire, cet œil bleu, bleu de France,, que l'émotion voilait si doucement, qui n'avait d'éclairs que pour l'honneur, de menace que pour la félonie ; rappelez-vous cette dignité dans la courtoisie, cette grandeur faite de fidélité, vous apprécierez ce que, dans ses héros mêmes, la France a gagné à ses épreuves et ce que nos temps troublés ont enfanté d'excellent. M. le duc d'Aumale a subi l'exil, et l'exil n'a été à personne plus amer qu'à lui; mais il a voulu que son exil fût encore un sacrifice à sa patrie; il n'a voulu que l'exil soumis, l'exil d'abnégation, non l'exil de rébellion et d'orgueil. S'il a eu ses heures d'angoisse, il n'a jamais traversé « l'agonie militaire» de Monsieur le Prince; il n'y a point, dans sa vie, de page « qu'il faudrait détacher » , de ces pages où « l'on voudrait crier à la renommée : Sileatl et lui arracher sa trompette (1) » . Il a détesté les complots, abhorré la guerre civile. C'est à la patrie qu'il a remis son épée, en 1848; c'est à la patrie qu'il l'a redemandée, en 1870; c'est de la patrie qu'il fut heureux de la tenir lorsqu'il reçut le commandement
(1) Histoire des princes de Condè, t. VI, p. 459.
d'un de nos premiers corps d'armée, celui de la frontière sacrée, celui avec lequel, il en avait la confiance, il aurait su retrouver les chemins qui mènent à Valmy.
Le culte de la France, auquel il a dédié ce sanctuaire splendide, unit, en une communion patriotique, les plus humbles et les plus puissants d'entre nous. L'image de la patrie, que le petit soldat entrevoit flottante et naïve, ainsi que les apparitions des saintes dans les dessins merveilleux des vieux livres et les verrières des vieilles églises, 5e réfléchissait, nette, lumineuse, sereine, comme en une eau profonde et unie, dans la conscience de ce Bourbon. Il nous laisse pour dernier mot d'ordre le mot même de la patrie, le mot deTrianon, mot authentique celui-là et que nul ne pourra disputer à l'histoire : « La France existait toujours! » Ces mots-là, Messieurs, on ne les cherche pas, on ne les trouve pas; ils se découvrent d'eux-mêmes dans la tempête; mais, pour qu'ils surgissent de toute l'histoire d'un peuple, il faut que cette histoire vive et palpite en un homme qui en a fait son âme.