‹ Nouveaux essais d'histoire littéraireChapitre 2 sur 7 · M DCCC XLVI · texte numérisé non relu

M DCCC XLVI

Le succès du volume que j'ai publié il y a quelques années soûs le titre d'Essais d'histoire littéraire m'encourage à tenter une nouvelle épreuve; je m'y crois autorisé par le suffrage de l'Université qui a ouvert ses bibliothèques à mon livre et par l'approbation de l'Académie française, récompenses flatteuses qui ont de beaucoup dépassé mes espérances.

Ce nouveau volume, composé avec le même soin et sur des matières analogues peut, je le crois, prétendre à la même indulgence. Je continue de traiter isolément et avec une certaine étendue quelques points particuliers d'un sujet unique, et, si on réunit ces nouveaux essais aux précédents, on verra que j'ai traversé presque entièrement le vaste champ de notre littérature. Les habiles rattacheront sans peine ces fragments à l'ensemble auquel ils appartiennent et

les novices y trouveront une introduction à l'étude complète de notre histoire littéraire.

Les fonctions que je remplis dans l'enseignement public et qui concentrent toutes mes études sur un même objet, m'ont inspiré l'ambition de resserrer, dans un tableau de moyenne étendue, toute la série de nos fastes littéraires depuis le douzième siècle jusqu'à nos jours. Je m'y prépare depuis bien des années, mais je comprends toutes les difficultés de cette tâche : car, dans un ouvrage de ce genre, la proportion* des parties €tjst la condition du succès, et on ne peut l'atteindre que par l'égalité et la continuité du travail, qui seules donnent la mesure des choses. Ainsi, la menace que je fais est à longue échéance. En attendant» je donne ces études qui, sans avoir de place dans le plan que je me suis tracé, me familiarisent avec le sujet que je dois aborder sous une autre forme.

« J'asjouste icy, comme dit Charron, deux ou trois mots de bonne foy ; l'un que j'ai questé par cy par là, et tiré la pluspart des matériaux de cest ouvrage des meilleurs aulheurs qui ont

— vu

traicté cesle madère. . . C'est le recueil d'une partie de mes estudes ; la forme et Tordre sont à moy... Ce que j'ay pris d'autruy je l'ai mis en leurs propres termes, ne le pouvant dire mieux qu'eux. > Je crains cependant d'avoir un peu abusé de ce procédé, surtout à l'égard de M. Villemain, mais la tentation était bien forte. J'espère que l'illustre écrivain me pardonnera d'y avoir cédé et d'avoir contracté envers lui une dette nouvelle, puisque aussi bien je suis depuis longtemps et de plus en plus insolvable, grâce à une amitié qui ne se décourage pas. c Le second , c'est encore Charron qui parle pour moi , est que j'ai usé icy d'une grande liberté et franchise à dire mes avis. > Cette franchise est bien un droit et c'est même un devoir de la maintenir, s'il est vrai qu'on nous la dispute, en renouvelant des prétentions d'un autre âge.

Les études sur Âbailard, Fénelon, J.-J. Rousseau, Bufibn et Delille, comprises dans ce volume, font partie du Plutarque français^ et je dois ajouter qu'elles ne peuvent être insérées dans aucun autre recueil. Parmi les autres morceaux

il y en a deux, Y Éloquence judiciaire et la Prédication religieuse au moyen âge^ qui m'avaieot été empruntés cavalièrement et que je me reslitue, de peur de méprise.

Je n'ai pas besoin de dire que, dans tous ces écrits, j'ai été fidèle aux doctrines littéraires et au sentiment moral qui ont déterminé l'Académie, dans ses concours de 1840, en faveur de mon livre. Quoique les suffrages qui devaient le protéger n'aient pas détourné d'assez vives attaques en sens précisément contraire, j'aime à rester sur la voie oii je rencontre tant d'hommes de goût, amis sincères et longuement éprouvés de la liberté de penser et de la tolérance.

15 novembre 1846.

Pendant que Pierre TErmite parcourait la France et ritalie en appelant par ses prédications les peuples et les princes à la délivrance de la terre sainte, et provoquait ainsi le grand événement qui , en changeant la face de TEurope, préludait à Tenfantement du monde moderne, un jeune homme parti de Nantes entreprenait de son côté une croisade bien différente. Chevalier errant de la scolastique, il voyageait à travers la France, appelant à des combats de paroles les plus redoutables adversaires, courant les disputes comme d'autres les aventures, et préparant de loin, à son insu sans doute, dans ces luttes de Tesprit, mêlées de succès et de revers, Témancipalion de la pensée et la souveraineté de la raison. Ainsi l'esprit philosophique et Tesprit religieux entraient simultanément en campagne, celui-ci avec Pespérance de faire triompher dans TOrient la foi

des peuples de l'Europe , celui-là avec une audace irréfléchie, sans dessein arrêté, sans conscience de la révolution morale qu'il devait acconiplir; aboutissant tous deux, Tun par le déplacement des forces sociales, Tautre par le divorce de la raison et de la foi, au bouleversement du monde féodal et à Tavénement de la liberté religieuse. Ce jeune missionnaire de la philosophie, c'était Pierre Abailard \

Âbailard naquit, en >! 079, au Palet, village situé entre Nantes et Clisson, de parents nobles, Bérenger et Lucie. Il était Tainé de sa famille ; sa naissance le vouait à la carrière des armes, dans laquelle il aurait suivi les traces de ses ancêtres. Mais doué de plus d'audace dans l'esprit que d'intrépidité dans le caractère, entraîné d'ailleurs parla passion de la science et de la dispute, il préféra les luttes de la parole à celles de la guerre. Minerve à Mars, pour parler son langage ; et, comme il le dit encore, prenant ses armes dans l'arsenal de la dialectique, il mit les trophées de la philosophie au-dessus de la gloire militaire. Sa vie n'en fut pas moins un long et périlleux combat. A seize ans, ses études achevées avec éclat (car il montra de bonne heure la supériorité de son esprit), renonçant en faveur de ses frères à l'héritage paternel et à tous les avantages qu'il tenait du hasard

* Je reproduis, sans aucun changement, ce morceau publié en 1840 dans le Plutarque français. J'aurais craint d'abuser de l'emprunt si j'avais cédé à la tentation de mettre à contribution le beau livre de M. de ttémûsat sur Abailard.

de la naissance, ii se mit en route pour satisfaire la passion de disputes scolastiques qui s'était emparée de lui comme de ses contemporains. Les occasions de combattre ne lui manquaient pas à une époque où Ton agitait partout, aussi bien sur les places publiques et dans les carrefours que dans l'enceinte des écoles, une foule de questions de logique et déjà même de théologie* Ces deux sciences étaient la politique du moyen âge^ tout le monde en discourait. L'esprit humain à son réveil, et sortant à peine des ténèbres de la seconde barbarie qui suivit le règne de Charlemagne, se prenait naturellement à disserter sur la dialectique et la religion, à défaut d'autres problèmes et d'autres intérêts capables de l'émouvoir.

Cette campagne dialectique dura cinq ans : Âbai* lard, déjà préparé par les leçons de Roscelin, son premier maître, s'y était formé à l'art de la parole; et lorsqu'il arriva à Paris, en >l 100, c'était un athlète exercé et redoutable. La querelle des réalistes et des nominaux , naguère soulevée par Roscelin de Compiègne, divisait alors les esprits. Cependant le réalisme dominait par l'ascendant de Guillaume de Champeaux sur les écoles. Âbailard devint le disciple de ce maître célèbre, et capta sa bienveillance : docile d'abord pour pénétrer les principes de son enseignenient, il ne tarda pas à le harceler de ses doutes jusqu'à ce qu'il le fatiguât de son opposition. La jeunesse est comme Tenfance, sans pitié. Le disciple, transformé en adversaire, usa orgueilleusement de

4 NOCVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.

ses avantages. Guillaume de Champeaux et Abailard étaient devenus d'irréconciliables ennemis, lorsque celui-ci alla ouvrir une école à Melun, ville importante alors et résidence royale. De nombreux élèves y affluèrent de toutes parts. L'école de Melun envoyait souvent des défis aux écoles de Paris, et la supériorité des élèves d'Abailard éclatait dans ces rencontres. Le rival de Cbampeaux ne tarda pas à rapprocher son camp ; il le transporta à Corbeil^ les yeux toujours tournés vers Paris, seul théâtre qui lui parût digne de son génie. Cependant sa santé, altérée par les fatigues de renseignement, le força d'aller respirer Fair natal. Après une interruption convenablement ménagée, Abailard, reprenant un moment le rôle d'élève, revient de nouveau harceler Guillaume de Champeaux, qui avait ouvert une école publique à Tabbaye de Saint-Victor et abandonné son ancienne chaire à un de ses élèves. Abailard obtint un double triomphe: il battit d'abord le vieil athlète sur la question des universaux^ et le força d'avouer sa défaite; puis il amena le successeur de Champeaux à lui céder le terrain et à se confondre parmi ses élèves. Guillaume, poussé à bout par sa propre défaite et par la trahison de son lieutenant, fit destituer celui-ci et contraignit Abailard à la retraite. Notre héros alla de nouveau s^établir à Melun; puis, mettant à profit Téloignement de Guillaume, qui n'était pas sorti de l'abbaye de Saint- Victor, et la faiblesse du nouveau successeur qu'il s'était donné, Abailard vint camper aux portes mêmes

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de Paris, sur les hauteurs de la montagne Sainlc- Geneviève. Le vîeaîre de Guillaume de Champeaux n'était pas de force à soutenir la lutte, de sorte que le vieil athlète fut obligé de sortir de la retraite pour rendre de nouveaux combats. Le réalisme n^était pas le seul adversaire qu'Abailard eut à combattre; le nominalisme entrait quelquefois en lice, et, s'il faut en croire un témoignage contemporain , le jeune Goswîn, depuis abbé d'4nchin, eut un jour l'avantage sur Abailard lui-même.

D'où vient qu'Âbailard recevait ainsi les traits lancés de différents côtés? C'est qu'il s'était placé comme médiateur entre les deux camps. Mais son orgueilleuse médiation tendait à un double triomphe. Abailard professait que les idées générales n'étaient ni de simples mots ni des choses. H était d'accord avec les uns contre les autres, de sorte que les uns et les autres étaient d'accord contre lui. Il avait beau dire aux nominaux : « Je suis de votre avis, l'idée générale n'est pas une entité, » et aux réalistes : « Vous avez parfaitement raison, l'idée générale n'est pas un simple souffle de la voix, flaius vocisy » réalistes et nominaux se liguaient contre le novateur, parce qu'en admettant avec lui que l'idée générale n'était qu'une coiiceptiort de l'esprit, c'est-à-dire plus qu'un mot et moins qu'une chose, ils se seraient donné tort au profit d'un médiateur qui serait devenu leur maître, et, du caractère dont il était, leur tyran. Au reste, le conceptualisme qu'Abailard substituait aux

6 NOUTEÀUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.

affirmations exclasives du nominalisme et du réalisme est plutôt une négation qu'un système ; il ne va pas au fond des choses, il n'explique rien ; il appelle une doclrine plus élevée, plus profonde : car enfin, d'où vient h rinteliigenee humaine cette faculté de concevoir ce que les sens ne lui montrent pas, cette puissance de former des types, si elle ne se rattache pas par quelque lien mystérieux à la pensée infinie au sein de laquelle les idées sont des choses? Ainsi donc, Âbailard n'avait pas le droit d'être si fier de sa découverte, si dédaigneux à l'encontre de ses maîtres. Toutefois, la nouveauté du langage, l'apparente profondeur des idées, la faconde et I aplomb du maître fascinant les esprits, entraînèrent la jeunesse, charmée de pouvoir railler, a l'aide d^un vocabulaire nouveau, les vieilles renommées qui avaient fait leur temps.

Un nouveau voyage d'Àhailard en Bretagne interrompit cette lutte complexe contre les réalistes et les nominaux. Âbailard obéissait aux désirs de sa mère, qui voulait le revoir avant d'embrasser, à l'exemple de Bérenger, qui l'avait précédée dans le cloître, la vie monastique. Pendant cette absence de son jeune rival, Guillaume de Champeaux était devenu évéque de Châlons, de sorte qu'Abailard aurait pu régner sans partage sur les écoles de Paris ; il aima mieux se soumettre à un second noviciat, et compléter ses études par un cours de théologie. L'école de Laon, dirigée par Anselme, jouissait alors d'une grande célébrité. Il y avait de ce côté de nouvelles connais-

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sances à acquérir et une vieille réputation à ébranler. Âbailard n^hésita pas; il se fit le disciple d'Anselme. Celui-ci ne fut pas plus heureux que Guillaume. Son redoutable disciple ne tarda pas à manifester son dédain par Tirooie et Tabsence. Enfin, provoqué par un défi d'écoliers, il se fit fort d'improviser des leçons de théologie, et il choisit pour texte la prophétie d'Ézéchiel, renommée pour son obscurité. Sa témérité fut couronnée d'un plein succès, mais elle souleva de violentes inimitiés. Albéric de Reims et Lotulphe de Novare gardèrent contre Fimprudent novateur 7 qui avait bravé leur maître, un profond ressentiment dont Abailard éprouva les suites quelques années plus tard au synode de Boissons. Le temps des revers n'était pas arrivé pour lui, et il savoura avec orgueil la joie de ce nouveau triomphe» Abailard avait mis à ses pieds le représentant de la philosophie, Guillaume de Ghampeaux, et le représentant de la théologie, Anselme de Laon; il était passé maUre en ces deux sciences, et il revint à Paris reprendre son enseignement, dont le cercle s'était étendu avec ses connaissances. Les disciples affluèrent autour de lui de toutes les parties de la France, de l'Angleterre, de l'Italie et de l'Allemagne : sa popularité était au comble. Écoutons sur ce point le témoignage d'un contemporain^ : a Alors la gloire mondaine t'enivrait de toutes ses caresses, et on ne com-

^ LeUre de Foulques, prieur de ï>e^ï\, à Abailard.

prenait pas que tu pusses être en butte aux coups de la fortune. Rome t^envoyait ses enfants pour les

instruire Les peuples émus par Péclat de ton

génie, par le charme de ton éloquence, par la prodigieuse facilité de ton langage, non moins que par la subtilité de ton savoir, se précipitaient comme pour s^abreuver à la source la plus limpide de la philosophie. » Abailard triomphait sans rival, sa gloire était immense et incontestée ; mais bientôt ses disciples remarquèrent moins d'ardeur dans son enseignement, moins de nouveauté dans ses idées, et d'étranges distractions. D^où venait ce relâchement? La cause en fut bientôt connue, et la révélation de ce mystère fut un scandale universel.

Jusqu'alors Abailard, tout entier aux luttes de la parole , aux conquêtes de la science , n'avait pas cherché d'autres triomphes; mais l'enivrement de Torgueil, le relâchement qu'amène l'ambition satisfaite ouvrirent son âme au démon de i'impureté. Abailard était dans la force de l'âge , d'une remarquable beauté, d'un grand esprit; à la renommée de la science, il joignait les agréments qui séduisent; poète et musicien, rien ne lui manquait pour charmer le cœur de celle qu'il aurait choisie : ajoutons que le produit de ses leçons avait procuré au philosophe une opulence passagère. De quelque côté qu'il tournât les yeux, il n'avait, nous dit-il, aucun refus à redouter. Dédaignant les amours faciles et mercenaires, craignant de trop longs efforts et quelques

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périls s'il portait trop haut ses hommages, il avisa dans le voisinage des écoles la nièce d'un chanoine, jeune fille dont on remarquait la heauté, dont on vantait le précoce savoir. Le choix d'Abailard fut bientôt fixé; il sonda le terrain, et il reconnut que, pour arriver à ses fins, il lui suffirait de pénétrer dans la maison du chanoine. Il attaqua Fulbert par ses deux côtés faibles, Tavarice et sa tendresse pour sa nièce. Charmé de rencontrer tout ensemble un hôte qui payait largement et un précepteur qui offrait gratuitement ses leçons, Iç vieillard méconnut ou brava le danger. L'effet suivit la cause avec une prodigieuse rapidité. Cette intrigue, coupable dans son principe, scandaleuse dans le succès, funeste dans ses résultats, était devenue la fable de la ville, lorsque Fulbert en fut averti par la clameur publique. Saisi d'indignation, il expulsa son perfide commensal et châtia vertement sa complice. Les deux amants s'entendirent bientôt pour concerter leur fuite. Abailard emmena Héloïse en Bretagne; puis, malgré les remontrances de sa maitresse qui prévoyait les implacables ressentiments de Fulbert, il se laissa attirer à Paris pour y conclure un mariage secret, qui, du moins, réparait leur faute commune devant Dieu*. La clandestinité

^ Le fruit de ces amours futun fils auquel Abailard donna orgueilleusement le nom d'Astrolabe. Cet enfant fut élevé par son père, qui composa pour Tinstruire des vers techniques qui nous sont parvenus. On pense qu'il mourut jeune, après être entré dans les ordres ; au moins n'a-t-il laissé aucune trace dans l'histoire.

de ce mariage ne faisait pas le compte de Fulbert et des siens; ils le divulguèrent pendant qu'Héloise, lière de son déshonneur, s'obstinait à le nier. Pour donner plus d'autorité à ces dénégations, Âbailard envoya Héloïse au couvent d'Argenteuil où elle prit le costume religieux, à Fexception du voile. Cette détermination fut le signal d'une affreuse vengeance. Fulbert, aidé de quelques amis, surprit Abailard pendant son sommeil. On sait en quel état le laissèrent ses bourreaux.

Bayle a sévèrement jugé la conduite et les sentiments d' Abailard dans cette intrigue avec la nièce de Fulbert. On a essayé de nos jours de rappeler sur lui une partie de Tinlérét qui s'était concentré sur Héloïse. L'examen des faits, le propre récit d'Abailard portent témoignage contre lui. La séduction préméditée, avec circonstance aggravante de F hospitalité violée, est acquise à l'histoire; il faut y ajouter, à sa charge, le rapt, puis Téloignement d'une épouse pour dissimuler la réparation d'un outrage, et enfin sa réclusion avec des vœux éternels pour dérober au monde un bien qui lui est ravi par la vengeance de ses ennemis ^ Convoitise de Thomme ^, vanité du philosophe, jalousie de l'époux, voilà les mobiles

^ Priiis me sacris vestibus et profeêsione monattica quam teipsum Deo mancipasH, In quo, faieor, tino minus de me te eonfidere vehementer dolui atqtie erubui. (Hel. EpUt. I.)

> Concupiscentia te mihi potius quam amicitia sociavit, libidinis ardorpotius quam amor, (Hel. ib.)

d^Abailard. Du côté d'Héloise, nous voyons une irrésistible passion marquée du sceau de la fatalité, une véritable idolâtrie qui lui fait trouver dans son amant tout un monde et le ciel même, une abnégation fabuleuse dont le prisme lui montre la gloire dans Téclat même du déshonneur, la soumission absolue aux volontés du maître, enfin les transports, les délicatesses, et comme Fascétisme de Tamour divin dans une passion charnelle et profane. Il ne faut pas être casuiste bien sévère pour trouver h reprendre des deux côtés; mais Tindulgence naturelle du cœur humain pour les aberrations de Vamour attaché un intérêt durable à la destinée de cette jeune fille, parée de toutes les grâces de Tesprit et du corps, qui passe sans transition de Fénervement des sens et de Tâme à toutes les austérités de la vie religieuse, et qui mérite enfin, par un retour sincère, la tendre affection, l'admiration des apôtres les plus zélés de la morale parmi ses contemporains, saint Bernard et Pierre le Vénérable.

Après cette catastrophe, Âbailard, doublement déchu, se retira à l'abbaye de Saint-Denis. Hélo'ise, par ses ordres, avait pris le voile et prononcé ses vœux au couvent d'Ârgenteuil. Dans sa retraite, Âbailard suscita de nouvelles inimitiés en attaquant la scandaleuse immoralité de ses compagnons de cloitre, qui dans leurs désordres suivaient fidèlement les exemples de leur chef. L^animosité redoubla lorsqu'il se fui avisé de contester T identité de saint Denis^ patron

de Tabbaye, avec Tévèque d'Athènes, saint Denys FAréopagite. Le couvent tenait d^autant plus à se couvrir des vertus de cet illustre fondateur qu^il lesf imitait moins. En punition de sa témérité irrévérencieuse, Âbailard fut enfermé par mesure de discipline. L^avénement de Suger, ou plutôt la volonté du roi, lui rendit la liberté : il en profita pour ouvrir une école dans une maison voisine et dépendante de Pabbaye. Les élèves y affluèrent; ce fut alors que le philosophe, cédant aux suggestions de ses disciples qui demandaient, avant de croire, la démonstration des vérités les plus obscures de la théologie, entreprit l'explication rationaliste des mystères de la religion. Cette tentative hardie, qui changeait les rapports de la foi et du raisonnement, donna à Âlbéric de Reims et à Lotulphe de Novare Toccasion de faire éclater leurs ressentiments. Par là, en paraissant s'occuper exclusivement des intérêts de la foi, ils vengeaient les outrages d'Anselme, leur maître, et leur propre vanité, car renseignement d'Abailard avait fait déserter leurs écoles. A l'instigation de ces deux théologiens, Abailard fut cité devant un synode assemblé à Soissons, en \\2^y pour y répondre de la nouveauté de ses doctrines. De fortes préventions s'élevaient contre lui dans cette contrée : au premier abord, l'animosité populaire faillit lui être funeste ainsi qu'à ses partisans; mais des leçons publiques faites à Soissons à côté de ses juges, Thositotion des prélats assemblés qui ajournaient toute discussion, changèrent

leô rôles. L'accusé, devenu menaçant, paraissait assiéger ses accusateurs. La partie modérée de l'assemblée, pour éviter une discussion qui aurait constaté la supériorité d\4bailard et une décision entachée d'iniquité, proposait d'en référer à Tabbé de Saint- Denis, supérieur d'Abailard; mais ce compromis aurait passé pour une défaite. Les ennemis personnels d'Abailard montrèrent qu'il y allait de l'honneur des prélats ; ils intimidèrent l'évêque de Chartres, Geoffroi, qui s'était prononcé pour l'indulgence; ils firent taire les scrupules du légat. Abailard ne fut pas entendu, mais dûment condamné. Il fit amende honO'rable, livra lui-même aux flammes son traité de Ylnlroduclion à la Théologie^ et fut enfermé dans le couvent de Saint-Médard, où il devait passer le reste de ses jours.

La justice du légat mit bientôt un terme à cette captivité. Abailard , découragé par la persécution , humilié par ses revers, résolut de chercher le repos dans la solitude. Il se retira donc sur les bords de l'Arduzon, dans un vallon désert, non loin de Nogent-sur-Seine; et là, couvert du vêtement des anachorètes, il se bâtit de ses propres mains un ermitage avec du limon et des joncs entrelacés, modeste asile qu'il couvrit de chaume. Mais une lumière si brillante ne pouvait se dérober longtemps. La retraite d'Abailard fut bientôt connue et aussitôt envahie par une nombreuse colonie de jeunes gens qui désertèrent les écoles de Reims et de Paris, et contrai-

ne plus être soupçonné, on osa contester la complète spiritualité du commerce des deux époux, et Abailard , le cœur navré , reprit le chemin de la Basse-Bretagne, où il retrouva le même spectacle pour Taffliger, les mêmes périls pour Tépouvanter. Ce fut alors, vers 1434, qu'il écrivit à un ami, dont le nom est demeuré inconnu, le mémorable et triste récit de ses malheurs. Cette lettre tomba sous les yeux d'Héloîse et fut Foccasion de cette correspondance célèbre qui a plus fait pour le renom d'Abailard que ses travaux philosophiques. Ces lettres, longtemps enfouies, firent peu de sensation pendant le moyen âge. Jean de Meung y fait allusion dans le roman de la Rose; Etienne Pasquier les avait lues; mais elles ne reçurent une publicité réelle que lorsqu'elles furent exhumées au commencement du dixseptième siècle par le conseiller d'Âmboise, éditeur médiocrement intelligent de quelques-unes des œuvres d' Abailard. Leur popularité date seulement du dix-huitième siècle, où Pope et ses imitateurs français firent des plaintes éloquentes d'Héloïse un argument poétique contre la vie monastique. Une époque religieuse aurait accueilli froidement, sinon sans répugnance, cette révolte des sens au milieu des austérités du cloitre; mais le sensualisme de la philosophie moderne devait la réhabiliter. Quelque sympathie qu'on éprouve pour les douleurs d'Héloïse, pour la sincérité de sa passion, on ne peut se défendre de je ne sais quel sentiment de tristesse et de malaise à ta

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lecture de ces lettres, où revivent les souvenirs d'une intrigue coupable et d'un double châtiment qui a placé tant de barrières entre les deux époux. Toutefois, la peinture naïve, animée, de ce cœur si généreux dans son exaltation romanesque, de cette âme si noblement trempée que se disputent les espérances du ciel et les regrets de la terre, en contraste avec la sévérité d'Abailard, tristement résigné et armé par sa froideur même d'un courage sloîque, conserve un charme indéfinissable de pitié sévère et d'attendrissement mélancolique. Ces deux grandes intelligences que le malheur a sillonnées sans les abattre, et qui gardent parmi les ruines l'empreinte de leur dignité première, saisissent et attachent l'âme par un sentiment où le respect se mêle à la réprobation. La double flamme de Sapho et de sainte Thérèse consume Héloise, dont l'ardeur est toute concentrée sur son époux mortel, jusqu'à ce qu'en s'épurant elle puisse se reposer dans l'amour de l'époux divin auquel le malheur Ta violemment consacrée. Abailard, qui se compare à Origène, a du moins tiré de sa disgrâce des enseignements salutaires, puisqu'il voit dans le coup qui Ta frappé une iaveur de la bonté divine qu'il doit mettre à profit pour son salut. L'abbé de Saint-Gildas dut trouver dans cette correspondance avec Héloîse, si pleine de dévouement et d'affection d'un côté, et de sa part si féconde en sages conseils, en instructions religieuses, quelque adoucissement à ses misères ; mais il ne put supporter longtemps le

18 HOUYBACX ESSAIS d'aISTOIRE LITTÉRAIRE.

séjour de son abbaye, ou son esprit et ses yeux étaient également blessés par Tignorance et la débauche obstinée, où ses jours étaient sans eesse menaeés par de criminelles tentatives. Il s'enfuit.

Dans les luttes qu^Âbailard soutint partout où il Técut, faotr4l mettre tous les torts à la charge de ses adversaires? Sans doute il est bien de provoquer la réforme en présence du désordre, mais le succès dépend de Tesprit de charité; on ramène les hommes par les exemples et les conseils, par la fermeté et les ménagements de la prudence. Saint Norbert, du temps même d'Abailard, a réformé la discipline des chanoines réguliers; saint Bernard a introduit la réforme dans la règle monastique; ils ont soulevé des résistances, mais point de complots. Pourquoi cela? c'est que leur zèle était échauffé et réglé par la charité. L^âme d'Abailard était aigrie parla disgrâce; pendant sa prospérité, il avait Torgueil sans pitié des âmes vulgaires enflées par le succès, et qui abusent volontiers de la supériorité de Tesprit; lorsqu^il fut déchu aux yeux des hommes , le fiel se mêla à la vanité : c^est pour cela qu'il irrita au lieu de réformer. Les hommes ne se méprennent pas sur le cœur de ceux qui les gourmandent : ils voient si Ton veut les relever, en esprit de charité, de leur abaissement moral, ou si Ton prétend les abaisser dans leur amour-propre et jouir de leur humiliation. Mettez Norbert ou Bernard è Saint-Denis, même à Saint- Gildas, et je m'assure qu'ils n'y seront pas traités

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comme Abailard : leurs paroles ne seront pas moins sévères, mais moins amères ; elles ne révolteront pas, elles domineront les esprits et guériront les plaies de Fâme. Abailard réussit mieux au Paraclet, parce que la soumission des sœurs assouplit son orgueil en le satisfaisant et laisse place anx sentiments d'affection véritable et de charité.

Au sortir de Saint-Gildas, Abailard échappa pen* dant quelques années à tous les regards, et le lieu de sa retraite, eomme l'emploi de ses loisirs, est demeuré dans Tobscurité. Nous le retrouvons, en 4156, sur le théâtre de son ancienne gloire, sur cette montagne Sainte^eneviève , où de nombreux disciples admirent de nouveau son éloquence et la subtilité de sa dialectique. On a contesté cette reprise d'ensei* gnement ; mais, outre qu^elle repose sur le témoignage irrécusable de Jean de Salisbury, on est autorisé à Tadmettre par les UQuvelies poursuites dont Abailard fut Tobjet, poursuites qui attestent les progrès de sa renommée. Comment supposer, en effet, que les simples écrits d^un solitaire, volontairement séparé du monde, et déjà sous le coup de la sentence d'un concile, auraient semé Teffroi parmi les docteurs de TÉglise et provoqué de nouvelles rigueurs? Le retentissement du nom d'Abailard après tant d'échecs, son autorité sur les esprits, prouvent qu'il avait reparu sur la scène avec éclat» et que la parole du professeur était venue en aide aux écrits du théologien et du philosophe. Sa présence donna

aux écoles de Paris une splendeur inouïe ; les disciples se pressèrent autour de lui , accourus de toutes les contrées deVEurope. Paris présentait alors un speclacle qui frappa d'admiration un jeune homme venu d'Angleterre pour entendre Foracle de la scolastique : « A la vue de cette abondance de toutes choses, s'écrie-t-il, de Tallégresse du peuple, de la dignité des clercs et de la majesté de TÉglise, de cette ardeur des philosophes et de leurs disciples, saisi d'admiration, il me sembla que je voyois cette échelle de Jacob qui touchoit le ciel, chargée d'auges qui descendoient et qui montoient. » On ignore si ces leçons si brillantes se continuèrent jusqu^à l'époque où le concile de Sens vint clore la carrière publique et presque la vie d'Abailard.

Quoi qu'il en soit, Âbailard, à Tâge de soixante ans, rencontra sur son chemin le plus rude adversaire contre lequel il ait jamais eu à lutter. Saint Bernard, retiré à Clairvaux après avoir terminé le schisme qui avait longtemps désolé l'Église^ fut averti par Guillaume de Saint-Tbierry des dangers dont le dogme catholique était menacé par les témérités d'Abailard ^ Après avoir hésité à se charger de cette mission laborieuse, saint Bernard se décida à provoquer les censures de TÉglise contre des doctrines qui

* L'abté de Saint-Thierry dénonçait, outre la Théologie chrétienne qa' Abailard venait de publier, ce recueil fameux sous le titre de Sic et JVon, répertoire des antinomies théologiques qui vient de reparaître avec éclat aprôs avoir été longtemps inhumé.

lui paraissaient entachées d'hérésie; il éveilla par des lettres nonibreuses la sollicitude du pape^ etdes prélats français. Abailard lui porta un défi et voulut repousser en plein concile les accusations de son adversaire. Au jour fixé, il comparut devant rassemblée des prélats réunis à Sens. Le roi Louis le Jeune y assistait. Ce tournoi théologique, annoncé depuis longtemps, tenait les esprits dans une singulière attente. Abailard avait porté le défi, et se préparait à le soutenir, pensant quMl trouverait le libre usage des armes du raisonnement qu'il savait si bien manier. Mais saint Bernard n'entendait pas que la foi fût discutée^ il ne

^ La lettre de saint Bernard an pape Innocent II, et qni se trouve dans ses œuvres sous le titre de Tractatus de erroribus Ahœlardi, est un chef-rd'œuvre de dialectique et d'éloquence. J'en ai cité quelques passages dans un essai sur saint Bernard [Essais d* histoire littéraire^ 1839, p. 31 et 56). Voici en quels termes l'abbé de Glairvaux signale, au début de sa lettre, la témérité d' Abailard voulant pénétrer par la raison dans le domaine de la foi : « Pendant que de toutes les choses qui sont en haut dans le ciel et en bas sur la terre il ne daigne en ignorer qu'une seule : « Je ne sais pasi » solum nescio, le visage tourné vers le ciel, il sonde les profondeurs de Dieu et nous rapporte de cet abîme des paroles que la bouche de l'homme ne doit pas proférer; et se trouvant prêt à rendre raison de tout par la raison, même de ce qui dépasse la raison, sa présomption attaque en même temps la raison et la foi : Qu'y a-t-il, en effet, de plus déraisonnable que de s'efforcer d'aller au-delà de la raison à l'aide de la raison P quoi de plus contraire à la foi que de refuser de croire tout ce que la raison n'atteint pas? > (Gap. 1, p. 1442, I*** vol., édit. des frères Gaume, Paris, 1839). On reconnaît ici la pensée que Pascal a exprimée presque dans les mêmes termes : « La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle est bien faible si elle ne va jusque-là. — Il n'.y a rien de si conforme à la raison que le désaveu. de la raison dansf les cho?es de foi. » .

Toulait pas la livrer aux chances douteuses d'une controverse. Il désigna, dans les écrits du philosophe, les passages contraires à la foi catholique, donnant à Abailard le choix, ou de désavouer les livres qui renfermaient ces passages, ou, s^il les reconnaissait comme siens, de rétracter les erreurs signalées, ou de répondre aux preuves tirées des saintes Écritures qu^on lui opposerait. Ainsi, on lui proposait, soit le désaveu de livres dont il était notoirement Fauteur, soit la rétractation de doctrines qu'il jugeait véritables, puisqu'il les avait professées, soit une discussion dans laquelle on ne reconnaissait d'autre autorité que celles des Pères et des livres saints. Abailard refusa le combat sur un terrain où la défaite était inévitable ; il ne voulut pas se laisser enfermer dans le cercle tracé par Tinflexible orthodoxie de son accusateur. Il laissa donc le champ libre à ses adversaires et se retira, annonçant qu'il allait soumettre sa cause au sakit-siége : le concile passa outre; lecture fut faite à haute voix des passages incriminés, et la sentence prononcée par défaut.

L^animosité des prélats juges d^ Abailard et Tardeur passionnée que Tabbé deClairvaux avait laissé éclater furent Toccasion d'un libelle outrageux, écrit de verve par un disciple fougueux d'Abailard, le jeune Bérenger de Poitiers. On trouve dans ce pamphlet du douzième siècle comme un prélude à nos satires contemporaines, où les délibérations des assemblées politiques sont travesties, avec plus d^esprit que de

bonne foi. Il est probable que les membres du concile, dont le parti était pris d'avance, se dispensèrent d'apporter à cette controverse une scrupuleuse attention; mais il n^est pas possible que, sous les yeux du roi et de saint Bernard, ils aient donné le spectacle d'intempérance et de brutalité décrit par le partisan d'Âbailard. Citons cependant quelques traits de cette parodie :

« Le dîner terminé, on apporta le livre de Pierre et on chargea le secrétaire d'en donner lecture à haute voix. Le lecteur, ennemi personnel d'Abailard, et copieusement arrosé du jus de la vigne, non de celle dont il est dit : « Je suis la Vigne véritable, » mais de celle qui joua un si méchant tour au patriarche, donna à sa voix, naturellement sonore, un éclat inaccoutumé. Après quelques mots, vous auriez vu les prélats bondir sur leurs sièges, frapper du pied, rire à gorge déployée et s'ébaudir, de manière à faire voir qu'ils n'étaient pas au service du Christ, mais de Bacchus. Cependant, on entrechoque les verres, les coupes circulent, on fait l'éloge des vins, et les gosiers de nos prélats s'humectent à l'envi. C^ était bien le cas d'appliquer, par plaisanterie, le vers d'Horace :

2Vullam, F are, sacra vite prius severis arborent^ ;

car alors on mettait en action ces autres vers du même poète :

* « Varus, tu devras avant tout planter la sainte vigne ! »

24 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIRE.

Nunc est bibendum, nunc pede libero Pultanda tellu$ ^.

Le pamphlétaire est en verve et ne s'arrête pas dans ses sarcasmes : il oppose T extravagance des juges et leur impureté à la gravité et à la sainteté de Taccusé. Mais il est temps d'arriver au vote de rassemblée et de voir comment procèdent à leur sentence ces juges avinés. C'est Bérenger qui parle :

« Les fumées du vin avaient tellement opéré, qu^un sommeil léthargique appesantissait toutes les paupières. Cependant le lecteur poursuit d^une voix tonnante, et l'auditoire ronfle. Celui-ci s'appuie sur le coude pour ménager le sommeil à ses yeux, celui-là se repose sur le duvet d^un coussin pour s'assoupir plus agréablement, un autre dort paisiblement la tète inclinée sur ses genoux. Lorsque le lecteur rencontrait qudque point épineux dans la riche moisson d^Âbailard, il criait à haute voix aux oreilles de ces sourds : a Condamnez-vous?» Quelques-uns, réveillés à grand'peine sur la dernière syllable, répondaient d'une voix somnolente et sans lever la tcte : « Nous condamnons. » Les autres, tirés de leur assoupissement par le murmure des votants, opinaient en retranchant la première syllabe et répétaient à l'unisson : « Damnons. »

Laissons pour ce qu'elle vaut cette boutade diffa-

^ C'est maintenant quMl faut boire, maintenant qu'on peut frapper la terre d'un pied dégagé.

matoire d^un écolier insolent par excès de reconnaissance et d^admiration ; car, au fond^ le concile avait raison contre Âbailard. Celui-ci avait remué les bornes de la foi; en voulant la justiGer, il Pavait altérée. Pensant éclaircir le mystère de la Trinité, il avait substitué la contradiction à Tobscurité : pour atténuer l'apparente injustice du péché originel, il n'avait attribué aux enfants d'Adam que le châtiment du crime de leur père, ne laissant que Teffet et supprimant la cause qui l'explique; niant T asservissement du monde païen à l'empire du démon, il dépouillait la Rédemption de son caractère de nécessité ; par respect pour la puissance du libre arbitre, il enlevait à la grâce son efficacité et réduisait par là le mérite du sacrifice accompli sur le Calvaire. Ainsi, on peut le dire hardiment avec M. Cousin*, saint Bernard était fondé à lancer contre Abailard ces formidables paroles : « Cum de Trinitate loquitur sapit Arium, cum de gratia sapit Pelagium, cum de persona Christi sapit Nestorium*. »

Abailard avait pris la route de rilalie, espérant que le pape réformerait la sentence du concile; mais il apprit à Lyon qu'Innocent II l'avait confirmée. Ceci se passait en ^i40. Abailard, désormais sans recours contre ses juges, se retira à Cluny auprès de Pierre le Vénérable, rétracta ses erreurs, et se réconcilia

1 Introduction aux ouvrages inédite d' Abailard» 1 vol. in-4o. s « n sent son Arius sur la Trinité, son Pelage sur la Grâce, son Nestorias sur la personne du Christ. »

26 NOUVEAUX ESSAIS d'uISTOIRE LITTÉRAIRE.

sincèrement avec saint Bernard. Le vieil athlète était vaincu : il passa deux années dans les exercices de la piété la plus sévère et les souffrances d'une maladie cruelle qui le conduisit au tombeau en 4 142. Héloîse réclama le corps de son époux, qui fut transporté au Paraclet, où il reçut les derniers honneurs au milieu de la douleur profonde de ces pieuses femmes dont il avait été Toracle et le bienfaiteur. Une touchante légende ajoute que, vingt ans après, lorsque le corps d'Héloïse descendit dans le même caveau, les bras d'Abailard , depuis longtemps glacés par la mort, s^ouvrirent pour se refermer dans un éternel embrassement*

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