DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE
AD IV SffiClL
Entre Charles V qui rétablit Tautorité royale et Jeanne d'Arc qui sauve Tindépendance du royaume^ entre la sagesse qui discipline, qui domine les factions, et la victoire qui secoue le joug de Tinvasion étrangère, se place dans nos annales une ère de folie et de, fureur qui épouvante Fimagination. 11 semblait que le successeur de Charles Y n^aurait eu qu'à recueillir les fruits de la sagesse paternelle et qu'il lui aurait été facile d'affermir ce qu'elle avait établi; mais, par une fatalité trop coaimune dans notre histoire, le pouvoir tomba aux mains d'un enfant. Â cette minorité de l'&ge, cause nécessaire de troubles , succéda la démence, cette minorité de l'esprit plus funeste encore que celle de Tâge, de sorte que le règne de Charles VI fut une chaîne non interrompue de crimes et de misères. Ici les noms suffisent pour évoquer tout un cortège de forfaits et de désastres : Bourguignons, Armagnacs, Jean-sans-Peur, Maillotins, Nicopolis, Azineonrt, Isabeau de Bavière! voilà de ces mots qui.
pour parler comme Yollaire, emplissent Timagination , mais c'est pour y jeter la douleur et Teffroi.
Une scène détachée de cet abominable tableau va nous donner le sujet d'une étude littéraire qui nous montrera, dans la perversité des doctrines, Tirnage de la corruption et de la férocité des mœurs. Mais pour y arriver, il importe de retracer quelques faits.
Le duc d'Orléans, frère du roi, était deyenu le principal instrument des volontés de la reine, et c'était lui qui gouvernait, mais il avait un rival redoutable dans Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, jaloux de son crédit et aussi des grâces de sa personne. Ces deux princes s'étaient attachés naturellement à des partis opposés; le duc d'Orléans se donnait pour le champion de la monarchie, pendant que le duc de Bourgogne caressait les passions populaires. Malgré ces causes d'inimitié, qui avaient déjà mis aux prises les deux rivaux et qui faisaient présager une catastrophe, les deux princes, réconciliés en apparence, s'étaient embrassés, et pour sceller leur accord, ils avaient partagé, au pied des autels, Thostie sainte, lorsqu'on apprit tout à coup (23 novembre ^407) que le duc d'Orléans, assailli à l'improviste en sortant de Thôtel de la reine, avait été assassiné.
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Cet événement jeta la consternation dans Paris; les soupçons s^ égarèrent d'abord sur un mari que le duc d'Orléans avait outragé; mais quelques jours après, en plein conseil , le duc de Bourgogne avoua tout simplement que son cousin avait été tué par son ordre. Dès lors Tliorreur gu'il inspira aux membres du conseil le força de s'éloigner, et il se retira en Flandre. Ce sont les discours que cet événement a fait naître qui vont nous occuper : M. de Barante, qui en a compris l'importance, leur a déjà donné place dans son histoire.
Leduc d'Orléans, complice d'Isabeau de Bavière, di* lapidateur effronté des finances de l'État, avait encouru la haine des Parisiens ; mais l'atrocité de ce meurtre inattendu changea Topinion, et le même homme que vivant on avait maudit comme un tyran, on le plai^ gnit dès qu'on cessa de le craindre ; son sang répandu criait vengeance : en présence de son cadavre on ne vit plus que la catastrophe et on se rappela ses brillantes qualités.
Le duc de Bourgogne comprit qu'il fallait donner le change à l'opinion, et que, puisqu'il avait frappé le duc d'Orléans et avoué son crime, il fallait payer d'audace et s'aider du sophisme. 11 revint donc à Paris, escorté de forces nombreuses, et demanda à présenter son apologie. Déjà la duchesse d'Orléans était venue implorer vengeance et l'avait demandée à grands cris, et Charles VI, sans rien décider encore, lui avait promis de ne pas laisser la mort de son frère
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impunie. Cest dans cette circonstance que le duc de Boui^ogoe annonça l'intention de se justifier, et pour transformer ce lâche assassinat en action héroïque, il eut recours à la faconde d'un docteur de rUniversité de Paris, de Jean Petit, qui réunit dans une longue harangue tous les lieui communs favorables au régicide et à la trahison.
Ije but de ce discours est de transformer une action coupable en acte de vertu* Quels sont les moyens employés pour arriver à ce but ? Ce sont des arguments tirés de Tbistoire et de la morale que l'orateur dénature également. Il y a avant tout un rapprochement curieux à établir, c'est que ce long discours, cette scandaleuse apologie, repose au fond sur les principes développés dans un des chefs-d'œuvre de Fart oratoire, dans le Pro MilonCy c'est la même thèse, et cette thèse est disposée dans le même ordre ; dans les deux discours, c'est le même syllogisme, dont la majeure est que, dans certains cas, non seulement il est licite, mais honorable de tuer; et dont la mineure établit que l'accusé se trouvait dans les conditions qui justifient Thomicide, d'où il suit que, dans un cas, Glodius, qui est le duc d'Orléans de Cicéron, était véritablement un ennemi de l'État, et qu'il a fallu le punir; et que le duc de Bourgogne, leMilon de Jean Petit, a rendu service à son pays.
Abordons maintenant les détails, et tâchons de faire connaître la structure de ce singulier discours.
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Dans réloquence antique, la marche du syllogisme est simple , régulière , rapide ; dans Téloquence ea-* tholique, j'ai presque dit gothique, la surcharge des détails nuit à Tunité de Tensemble; et bien que la matière oratoire soit la même, il y a une diversité singulière entre les résultats. D^un côté, on croit voir un temple antique dans sa majestueuse simplicité, et de Tautre côté une de ces églises du moyen âge où Tunité du plan primitif se perd dans la multiplicité et la confusion des ornements.
L^orateur commence par s'excuser de ce que n'étant pas jurisconsulte, mais simplement théologien, il vient débattre une cause judiciaire; mais son dévouement au duc de Bourgogne lui fait un devoir de se soumettre à la volonté d'un maître. Il entre donc en matière. Pour se faire comprendre, il est obligé d'avertir de ce qu'il va dire, de mettre en évidence la structure de son discours, comme un architecte qui laisserait l'échafaudage devant l'édifice qu'il a construit.
L'orateur commence donc par annoncer qu'il divise sa majeure en quatre parties ; dans la première, il établit que la convoitise est la source de tous les yiees et de tous les maux, et par cette habitude scolastique de division, il distingue trois sortes de con** voitise, l'une qu'il appelle superbia vitœ, l'autre con-cupiscentia oculorum» et la troisième concuptscentia carnts. Ainsi, sa première partie, qui est une thèse générale, savoir que la eonvoilise est la source de
tous les maux et de tous les vices, est déjà roccasion d'une subdivisioD. La deuxième parlie, dans laquelle il établit que la convoitise fait les apostats, se subdivise aussi : la convoitise qui fait les apostats est d'abord la source du crime de lèse-majesté divine qui se divise en deux chefs : le schisme et Tbérésie. Alors il prouve par des exemples que la convoitise a engendré les hérétiques et les apostats ; et, à cette occasion, il nous décrit en détail les derniers moments de Julien TÂpostat, qui a été amené par convoitise à déserter la religion chrétienne et h se faire le défenseur des païens. Ensuite, il parle de Sergius, qui, par convoitise aussi, s'est fait Tapôtre de Mahomet et Ta aidé à rédiger le Koran , cette contrefaçon de l'Évangile. Enfin, un troisième exemple est celui de Zambry, qui ayant, par convoitise, abjuré sa religion, eut un commerce coupable avec les filles des infidèles. Tous ces crimes ont été punis de mort.
Telle est la substance de la première et de la deuxième partie de la majeure. La troisième, c'est que cette convoitise fait aussi des sujets déloyaux ^ or^ la déloyauté des sujets constitue le crime de lèsemajesté. Sur ce chef, il établit qu'on peut léser la majesté humaine de quatre manières, et il raconte trois histoires comme il en a raconté trois par rapport à la majesté divine. 11 allègue successivement Lucifer, Âbsalon et Âthalie; et comme dans les trois cas la mort a été le châtiment des coupables, on voit que ces exemples , comme les précédents, ont été
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choisis avec adresse. Dans ia quatrième partie, qui est encore plus étendue, l'orateur énonce huit vé-» rites dont il fera plus tard Tapplication à la cause du duc d'Orléans» Ces vérités qu'il établit ne suffisant pas encore, il en déduit autant de corollaires. Or, voici quelques-unes de ces vérités. D'abord, tout vassal qui machine contre le salut corporel de son roi, à l'effet de lui enlever sa seigneurie, est coupable de lèse-majesté. Voilà un priucipe qu'il pose sans le développer, sans avoir recours à des subdivisions, parce que cela est clair et ne demande pas de démonstration. Ensuite, il dit que le vassal coupable à ce titre ne saurait être trop puni ; puis il dresse une échelle de proportion pour les châtiments, qui doivent être d'autant plus sévères, que le coupable est plus élevé.
La troisième vérité, point capital de la th^se, c'est qu'il est licite d'occire, oude faire occire celui qui a abusé du pouvoir, et qui a mérité le nom de tyran ; et non seulement cela est licite, mais cela est méritoire. Comme tout le procès repose sur cette maxime, l'orateur n'aura pas trop de moyens à employer pour la mettre hors d'atteinte; aussi l'établira-t-il par douze raisons, parce qu'il y a douze apôtres, et ces raisons il les tirera de différents ordres, et toujours avec symétrie : il y aura trois raisons théologiques, tro's raisons philosophiques, trois raisons tirées des lois civiles, et trois raisons qui seront des exemples pris dans la sainte Écriture.
Mais voici une quatrième vérité : il vaut mieox que Je tyran soit tué par un parent du roi qu'il a essayé de détrôner ou de ruiner, que par un simple sujet. Puis, comme le duc de Bourgogne s'était engagé par serment à respecter le duc d'Orléans , comme ils avaient fait pacte d'amitié, conCrmé solennellement devant Dieu par la communion, il faut bien que le théologien, habile casuiste, fasse voir qu'un serment n'oblige pas toujours. En effet, si l'accomplissemeut doit porter préjudice au prince , c'est vainement qu'on a engagé sa parole ; il suffit même, pour l'annuler, qu^il puisse être nuisible à la famille de celui qui a juré.
L'intrépide casuiste va plus loin. Prévoyant qu'on pourra Tinquiéter, non plus sur la légitimité du meurtre, il se croit en sûreté de ce côté, mais sur les moyens, il n'hésite pas à glorifier l'emploi de la ruse et de la trahison, d'autant que c'est souvent Tunique moyen d'atteindre le tyran. C'est là la septième vérité.
La huitième, c'est que tout sujet qui emploie des sortilèges et des maléfices contre le roi, est coupable d'abord du crime de lèse-majesté humaine et ensuite du crime de lèse-majesté divine; car, dit-il, les maléfices ne réussissent que lorsqu'on a abandonné la cause de Dieu et qu'on a fait un pacte avec le diable. Je fais grâce au lecteur des huit corollaires qui tendent à incriminer la conduite du duc d'Orléans.
La deuxième partie du discours, qui est la plus importante, renferme des applications de chacun des
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principes, de chacune des vérités, et des corollaires qui ont été établis : ainsi, il y a eu quatre chefs pour lèse-majesté; ces quatre chefs, c^est que le duc d Orléans était coupable de lèse-majesté, d'abord en s'attaquant directement à la personne du roi , en essayant de ruiner sa santé et son autorité; secondement en faisant une alliance avec les ennemis du roi ; dans cette partie Torateur affirme que le duc d'Orléans s'était concerté avec Henri de l^ncastre qui voulait s'emparer du trône d'Angleterre, et qui réussit, tandis que lui s'emparerait du trône de France, partie du complot qui avait échoué ; troisièmement il était coupable par des attaques contre les membres de la famille du roi, ayant essayé d'empoisonner le dauphin; mais le poison qu'il avait préparé avait donné la mort à son propre fils. Enfin, la quatrième manière d'offenser le roi, c^était de nuire à la choiBe publique, qui est la chose du prince; partie du discours qu'il ne développe pas, mais qu'il développera si le duc de Bourgogne le juge nécessaire. Telle est Tanalyse et l'organisation de ces monstrueuses prémisses.
On voit comment la marche de ce discours, est Jente et compliquée, combien il renferme de détails, de divisions et de subdivisions. Je pourrais citer un certain nombre de passages assez curieux par la manière dont l'histoire y est racontée ou plutôt défigurée, et qui rappelle la manière dont les anciens trouvères et les auteurs de ces grands poèmes
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qu'on appelle Chansons de Gestes^ entendaient Tbistoire et la chronologie, ^histoire de Julien TAposlat, rapportée dans ce discours, en est Texemple le plus remarquable; cVst un récit qui est, à proprement parler, un hors-d'œuvre, car il sufGsait de Tiiidication et non du récit détaillé; mais il se développe comme ces légendes en pierre que nous voyons aux murs des monuments gothiques; c'est une analogie de plus. L'histoire d^Absalon, qu'il raconte en détail, est un nouvel échantillon du même système oratoire. Il faut le reproduire au moins en partie :
<f Le second article est du bel Âbsalon, fils du roy David, roy de Jérusalem, lequel Absalon considérant que son père estoit vieux homme, et qu^'l avoit perdu une partie de son sens et force, ce luy sembloit, et alla environ la vallée où son père avoit esté oingt et couronné roi, et là feit une conjuration contre sondict père et se feit enoindre roi : et feit qu'il eut ^0,000 hommes qu'il attrait à son accord, et s'en vint à Hiérusalem avec les 10,000 hommes dessus dicts, pour occire sondict père et prendre la possession de ladicte ville.
« La partie du desloyal Absalon fut la plus faible, les uns furent occis et les autres s'en fuyrent. Il advint quMceluy Absalon en fuyant sur son mulet, après ta desconûture, passa par dessoubs un chesne espais de branches, se pendit par ses cheveulx et son mulet passa outre, car ledict Absalon avait osté son heaume pour le chault et pour mieux courre, et avoit des
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eheveulx plus que dix aultres, si longs qu'ils venoient jusqu'à la ceinture.... Et en outre si advint qu'un des gens d'armes d'iceluy, Joab, connestable du roy David, le trouva là pendu, et tantost le courut dire à Joab, lequel lui dist : a Si tu l'as veu, pourquoi ne Tas-tu occis; je t'eusse donné dix besans d'or el une bonne ceinture. » Lequel respondit à Joab : « Si tu me donnoyes mille besans d'or si n'oseroyes toucher à luy, ne luy faire quelque mal : car j'estoye présent quand le roy te commanda el à tous les gens d'armes: « Gardez-moi mon enfant Àbsalon , et gardez qu'il ne soit occis. » Et Joab repiicqua : « Le commandement que le roy avoit faiet estre contre son bien et 8oa honneur; car tant comme ledict Absalon aura vie au corps, le roy sera toujours en péril et si n'aurons paix au royaume : meine moy où est ledict Absalon. » Il luy mena présentement; si trouva Absalon pendant par les eheveulx , et lui ficha trois lances dedans le corps endroit le cueur, et puis le feit jecter en un fossé et lapider et couvrir de pierres. »
Ce récit, déjà bien long, suffirait et au-delà comme argument. Mais il le continue encore et raconte la douleur du roi David quand on lui apprend la mort de son fils, la justice qu'il est obligé de faire luimême, et les éloges qu'on donne à Joab. Toutefois le récit n'est répréhensible que par son extrême étendue qui tient au système de composition, ce système qui surabonde en détails et qui couvre pour
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ainsi dire les parois da discours de légendes, comme Tarcbitecture en revêt les murs des édifices ; la diffé* renée est dans les matériaux. L'exemple va au fait, car le meurtre d'Absalon a été commis contre l'iutention même du roi David, et le duc de Bourgogne est digne d'éloges si Joab n'est pas coupable.
Maintenant, pour donner une idée de sa manière d'argumenter, je choisis le point principal de son argumentalton, celui dans lequel il prouve qu'il est licite d'occire les tyrans et que cette pratique est conforme à la morale, à la loi naturelle et à la loi divine. H a soin d'eu avertir :
« La tierce vérité ou cas dessus dict en ladicte première vérité. Il est licite à chacun subject, sans quelque mandement, selon les loix morale, naturelle et divine, d'occire, ou faire occire eeluy trahislre, desloyal et tyran , et non pas tant seulement licite, mais honorable et méritoire, mesmement quand il est de si grand'puissance, que jusiice ne peut bonnement estre faicle par le souverain. Je prouve cette vérité par douze raisons en l'honneur des douze apôtres. »
Ensuite il cite Cicéron dans le livre des Offices : Laudatis illos, qui ilhm Cœsarem interfecerunt, quam-vis esset sibi familiaris amicus et quod jura imperii quasi tyrannus usurpaveral.
Il invoque Boccace qui dit : « Lediray-je roy? le diray- je prince? lui garderay-je foy comme à seigneur? nenny. Il est enuemy de la chose publique. Contre
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celuy puis faire armes, conjuration, mettre espies, employer force, c'est faire de courageux, c^est très saincte chose et très nécessaire. »
Comme la Bible offre dans ses récits un assez grand nombre de meurtres exéculés par ordre de Dieu, présentés comme des actions héroïques, Torateur ne manque pas de s'en autoriser. Mais il va encore plus loin; non seulement, dit-il, le meurtre est licite, mais il est mieux encore de se servir de la ruse : «La septiesme vérité ou cas dessus dict est qu'il est licite à un chacun subjet honorable et méritable occire le tyran trahistre dessus nommé et desloyal à son roy et souverain seigneur par aguet, cauteiles et espiements, et si est licite de dissimuler et taire sa vou* leuté d'ainsi faire. Si le preuve : V par Tautorité du philosophe moral appelé Boccace qui dict en parlant du tyran : Le honoreray-je comme prince? etc. »
Cette citation, il Ta déjà faite et il la reproduit, il est si heureux d'avoir Boccace dans son parti! '
Voici une histoire qu'il raconte et qui donnera une idée de la sorcellerie pratiquée dans ce sinistre moyeu âge où la puissance du démon balançait celle de Dieu : « La troisième manière est pour occire ou faire occire par armes et eau, feu et autres violentes injections. Qu'il ait esté criminel de la première espèce, je le preuve. Car pour faire mourir la personne du roy nostre sire en langueur et par manière si subtile, que ne fût nulle apparence, il faict par force d'argent et diligence tant qu'il fina de quatre per-
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sonnes, dont Tune estoit moyne apostat, Tautre cliev^lier, Tautre escuyer/el Taulre vallet, auxquels il bailla sa propre espée, sa dague, et un unnel pour dédier et consacrer, ou, pour plus proprement parler, exercer an nom des diables. Et pour ce que telJe manière de maléfice ne pouyoit bonnement faire, se ce n'estoit en lieux solitaires, et qui sont loing de toutes gens , ils portèrent lesdictes choses en la tour de Montjay yers Laigny sur Marne, et là se logèrent et feirent résidence par Tespace de plusieurs jours... Ledict moyne fit plusieurs choses surprenantes et invocations de diables... leeluy diable qui estoit venu pour Fannel le print et l'emporta et s'esvanouist : et iceluy qui estoit venu pour Tespée et la dague demoura, et puis print icelle espée et dague et puis après s'esvanouist... Le moyne vint et trouva iceux espée et dague couchez de plat et que ladicte espée avoit la tesle rompue... Le diable qui avoit emporté Fannel, retourna et lui bailla ledict annel qui estoit rouge ainsi qu'escarlaste, comme il sembJoit pour rheure, et luy dict : « C'est faict, mais tu les mettras en la bouche d'un homme mort, et lors s'esvanouist; et ledict moyne refeit la pointe d'eux, cuydant ardoir le roy nostre sire, mais à l'aydedes très excellentes dames de Berry et de Bourgogne et des autres dames et damoiselles qui là estoient, il eschappa. »
Ne multiplions pas ces extraits des dis<H)urs de Jean Petit, ceux que nous avons rapportés suffisent à nous
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instruire : digressions diffuses, argumentations sophis* tiques, doctrines pei*ver6es, nous avons tout entrevu, et pas une étincelle d'éloquence n'est veitue éclairer ce chaos. Nous avons saisi dans son ensemble ce monument curieux par Tanalogie qu'il présente avec les monuments de Tarcbitecture contemporaine. Nous y voyons aussi jusqu'où était porté l'esprit seolastique. Quel abus n'est-ce pas, en effet, de diviser et de subdiviser au point d'amener la confusion et l'obscurité en poursuivant la clarté et l'ordre? Confuêum est quidquid in pulverem sectum est.
Signalons eucore le luxe incroyable des citations. Ce fait mérite d'être remarqué ; il est caractéristique, puisque toute citation repose sur le principe d'auto* rite. Citer à tout propos TÉcritui'e, c'est reconnaître que, pour que la parole de l'homme ait quelque valeur, il faut qu'elle soit tirée du livre ou toute vé* rite est renfermée, c'est là de l'humilité; mais ensuite , comme les citations sont un argument de science, cette habitude née de l'humilité a été fortifiée par le pédantisme qui est de l'orgueil.
L'orateur et son client ne se contentèrent pas du succès qu'ils avaient obtenu dans le conseil ; le Icn* demain, sur le parvis de Notre-Dame, on dressa une estrade, et Jean Petit donna une deuxième lecture de son discours devant le peuple assemblé, et recueillit les applaudissements de cette foule innombrable. I^ composition d'une pareille œuvre peint une époque, et le succès qu'elle obtient la condamne. Quel
devait être ie goût, quelle devait être la moralité d^UD siècle où de pareilles choses sont enfantées et recueillent les applaudissements I
C'est pour nous un reflet de la scolastique dans la forme, et, pour le fond, un reflet de la guerre civile.