‹ Nouveaux essais d'histoire littéraireChapitre 4 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

Voyons maintenant quels événements séparent ce discours de celui par lequel il a été réfuté.

Le duc de Bourgogne proGta d'un accès du roi, rechute violente, pour faire planer sur la reine les mêmes soupçons qui avaient déjà entaché la réputation de Valentine de Milan, accusée d^ensorceler le roi, et de fomenter cette folie qui faisait le désespoir de la France. La reine s'éloigna de Paris, emmenant avec elle le dauphin, et laissa le champ libre au duc de Bourgogne, qui n'eut pas grand'peine à faire signer au pauvre fou une déclaration dans laquelle il approuvait sa conduite.

Cependant sa situation devenait assez critique; la reine, qui s'était réunie à Valentine de Milan, alliée au duc de Bretagne et aux princes, oncle et neveu du roi, organisait une ligue redoutable : pendant le même temps, les Liégeois s'étaient soulevés, et la guerre se poursuivait au grand péril du duc de Bourgogne; il pensa donc qu'il fallait frapper un grand coup et que, s'il parvenait à dompter les

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Liégeois 9 son autorité se raffermirait à Paris, et qu'enfin le contre-coup d'une victoire relèverait sa puissance.

Les Flamands avaient à leur tête Philippe Artevelle, qui marchait sur les traces de son père, et qui luttait avec avantage contre les forces du duc de Bour-^ gogne. On pensait à Paris que le duc succomberait dans cette entreprise. Son départ relevait donc les espérances du parti d'Orléans. C'est alors que Valentine reparut à Paris venant demander vengeance de la mort de son époux et de l'affront fait à sa mémoire. Ce n'était pas seulement son époux qu'elle regrettait, ce n'était pas seulement sa vie qui avait été sacrifiée, c'était aussi sa réputation qui avait été immolée; elle venait donc demander justice pour un double outrage.

Dans l'incertitude sur l'issue de la guerre où la fortune du duc de Bourgogne était engagée, l'intérêt naturel qu'inspire une femme jeune et dans le désespoir, éoiut vivement les Parisiens et donna des chances de succès à sa requête. Son entrée, qui eut une grande solennité et dans laquelle sa douleur se montra avec un certain faste, et dans mi appareil presque théâtral^ tourna en sa faveur l'opinion mobile du peuple. C'était presque le retour d'Agrippine rapportant dans Rome les cendres de Germanicus.

JN'allons pas oublier , sous l'impression de celte douleur légitime, que le duc d'Orléans avait été le complice de la tyrannie et des impuretés d'Isabeau

de Bavière; qu'il avait contribué comme les autres princes à la dilapidation des Gnanees; qu'il avait été le promoteur le plus ardent de ces orgies honteuses, de ces fêtes splendides et lubriques par lesquelles se perdirent la santé et Tintelligence du malheureux roi Charles VI ; car, il faut le rappeler, cette démence qui éclata accidentellement avait été préparée par ces plaisirs violents qui mènent à Tabrutissement ou à la folie. Mais, nous Favons déjà dit, la situation était changée, le meurtre avait purifié la victime, et la vue de sa veuve donnait une nouvelle énergie à la pitié publique.

Ce fut donc dans ces circonstances que Tapologie du doc d'Orléans fut entreprise par Tabbé de Cerisi, abbé de Saint-Fiacre, religieux de Tordre de Saint- Benoit, sous les inspirations de Yalentine de Milan. La position de l'orateur était belle; l'intérêt s'atta* chaità sa cause, il avait à toucher les cordes sensibles de l'âme déjà émue par la vue de cette veuve qui ne veut pas être consolée, mais vengée, et qui amène devant ses juges de jeunes enfants devenus orphelins par un crime. Ajoutez à cela que le coupable en se justifiant a outragé la morale, qu'il a soutenu les doctrines les plus étranges par un sacrilège abus des textes sacrés.

Ces armes pouvaient être tournées contre le coupable, et si l'orateur savait les manier avec habileté, il était évident que la conscience publique lui donnerait gain de cause ; car il n'avait pas besoin de recou-

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rir au sophisme, et la position de ses clients donnait lieu à des mouvements de sensibilité et de vérilabie éloquence.

Nous ne serons donc pas surpris de trouver à coté de défauts que le mauvais goût du siècle rendait inévitables d'éminentes qualités. Ainsi, nous reconnaîtrons, dans la manière d'envisager la question , un bon sens admirable; dans Targumentation, certains traits d'une puissante dialectique; et toutes les fois qu^il s'agit de toucher les passions, un entraînement, une sensibilité qui inspire à Forateur les mouvements les plus pathétiques.

Dans ce siècle où domine la scolasttque, l'orateur ne manquera pas de diviser comme son adversaire son discours en un certain nombre de points, et de le subdiviser symétriquement. C'était une habitude à laquelle il était impossible de se soustraire; mais nous verrons que la division adoptée par l'orateur est naturelle, ingénieuse, et qu'il s'en faut de beaucoup qu'il arrive, dans ses subdivisions, à cette complication inQnie qui fait du discours de Jean Petit un labyrinthe inextricable.

L'abbé de Cerisi annonce que son discours sera partagé en trois points et que chacun de ces points comprendra six propositions, symétrie puérile, sans doute, mais chiffre modeste, pour un harangueur du moyen âge. Dans la première partie, il établira que la justice est la fonction du roi et le titne môme de son autorité, et il citera, à l'appui de celte doc-

trine, un mot remarquable de saint Augustin : Be^ gna à jusliliâ remola quid sunt, nisi magna lalro^ einia. La deuxième exposera la méchanceté du due de Bourgogne; et la troisième contiendra la réponse aux accusations portées contre le duc d'Orléans. Trois mots peuvent donc résumer ce discours : justice, malice et innocence. Cette distribution ne manque pas d'habileté : il était naturel d'établir d'abord quel est le rôle, la fonction spéciale, le principe de la royauté; ce principe, c'est la justice : or la justice n'étant rien autre chose que le châtiment du crime et la protection de l'innocence, il suffisait dès lors à l'orateur de montrer qu'il y avait un crime à punir et une injustice à réparer. En conséquence, il énumère tout ce qu'il y avait d'odieux et de cri-* minel dans la conduite du duc de Bourgogne; et il montre que la plupart des accusations portées contre celui dont il défend la mémoire sont absurdes et ca-* lomnieuses. Ces trois points établis, l'orateur n'aura plus qu'à invoquer , dans une péroraison éloquente, l'intérêt de tous les princes menacés par l'impunité du meurtrier. Car, si la mort du duc d'Orléans n*est pas vengée, qui donc pourra désormais vivre en sécurité?

Des citations < vont montrer quelles étaient les

^ Monstrelet sera notre arsenal pour ces citations, comme pour cellea du précédent discours. On sait qu'un des principaux mérites de sa chronique, c'est d'avoir conservé des pièces authentiques, c'est d'avoir rapporté des dlBcourS; des actes diplomatiques et les manifestes des princes.

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qualités oratoires de Tabbé de Cerisi, et quel parti il a tiré des avantages que sa cause lui offrait.

Nous savons que dans la première partie de son discours l'orateur fait appel à la justice du roi, par différents motifs ^ Tun de ces motifs, c'est Tamour qui Tunissait à son frère ; voici comment ce point est traité.

a Hélas 1 ce seroit peu de bien ou beureuseté estre fils et frère du roy, si ceste mort si cruelle estoitmise en oubly sans réparation, attendu que celuy qui le feit occire le devoit aymer comme son frère , car en la sainte escripture les nepveux et cousins-germains sont appelés frères, comme il appert au livre Genesis d^Abraham qui dit à Lotb son nepveu : Non sil jur^ gium inler te ei me^ fraires enim sumus. »

Puis vient une comparaison du duc de Bourgogne à Caïn :

« Car ainsi que Cayn meu par envie occist son frère, pource que notre Seigneur avoit receu ses dons et sacrifices, et il n'avoit point les siens regardé, et pour ce il machina en son cueur comment il pourroit occire son frère : en telle manière partie adverse, c'est à sçavoir le duc de Bourgogne, meu par envie de ce que mondit seigneur d'Orléans esloit agréable au roy, il machina en son cueur la mort^ et fina-? blement le 6t cruellement et trabistreusement occire.»

Il fait ensuite Féloge du duc d'Orléans :

« Car à peine pourroit-on trouver plus facond, ne mieux proposant, ne respondant devant nobles, clercs

et laiz. Notre Seigneur luy avoit octroyé et donné ce que le roy Saloinon avoît demandé, c'est à sçavoir prudence etsapience; un chacun sçaît bien quil estoit aorné d'excellence et d'entendement, dont de luy on pouvoit dire ce qui fut dict de David au sepliesme chapitre du livre des faits des apostres : Sapiebat sicut angélus Dominù a II avoit sapieoce comme Tange de Dieu. » Et qui voudroit parler de sa beauté naturelle, rien autre chose l'on ne pourroit dire, fors quMI estoit ton image et ta semblance; avec ce de propre condition, il estoit homme très débonnaire , car oncques ne feit homme mourir ne battre , n'oncques ne procura la mort d'autruy. Et toutesfois il avoit assez puissance et autorité de ce faire, et mesmement à ses ennemis qui disoient mal de luy notoirement, luy imposant les maulx que oncques ne pensa, et en spécial partie adverse, eustil fait plusieurs fois mourir, s'il luy eust pieu, car grand'puissance n'est pas requise à occire un homme trahistreusement. Mais en vérité oncques ne fust de tel sang, car la condition du sang royal doit estre de si grand'pitié et loyauté, qu'à peine pourroit-«lle souffrir cruauté, homicide ou trahison quelconques : et audit sang royal estoit moult prochain monseigneur d'Orléans, car il estoit fils de roy et de royne. roy Charles, si tu vesquisses maintenant, que dirois-tu ? quelles larmes t'appaiseroient? qui t'empescheroit que tu ne feisses justice de si cruelle mort? Hélas ! tu as tant aymé Tarbre et si diligem-

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ment esljevé en honneur, lequel apporta le fruit qui a fait mourir ton très cher fils. Hélas 1 roy Charles, tu pourroyes dire droietement avec Jacob : Fera pessima devoravit filium meum : la beste très mauvaise a dévoré mon fils. »

Il y a peut-être dans cette prodigalité de textes latins un certain pédantisme, mais, jusqu^à présent, toutes les citations qui sont venues à Torateur sont heureusement choisies et redoublent Teffet de sa pensée. Voici un autre passage ou Torateur s'élève plus haut par une prosopopée vraiment pathétique : il a cité plusieurs exemples de vengeance tirée de grands crimes par des princes qui ont laissé un renom de justice, et il ajoute : « roy de France, très débonnaire, à Texemple d'iceux, tu dois avoir consolation de la mort de ton frère, très chier et loyal amy ; considère la manière de la mort de luy, laquelle est moult lamentable et piteuse à remémorer. Hélas 1 sire, si Tesprit de ton frère parloit, ô quelle chose il diroist 1 certainement il diroist les paroles qui s^ensuivent ou pareilles : « monseigneur mon frère, regarde comment par toy j'ay receu mort, c'est pour la grand amour qui estoit entre nous deux , regarde mes playes, desquelles cinq espéciallement furent cruelles et mortelles : regarde mon corps abattu, foible et enveloppé en la boue : regarde mes bras coupés, et ma cervelle espandue hors de mon chef : regarde sMI est douleur pareille à ma douleur ! »

Il me semble qu'il serait difficile de trouver un

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morceau oratoire plus pathétique; e^est ià un mou* vement tiré des entrailles mêmes du sujet, qui se présentait naturellement, mais qui est touché avec un rare talent.

L^orateur aborde enfin la terrible thèse du droit d^occire les tyrans; il dit d'abord que sa partie adverse n'a pas prouvé que le duc d'Orléans fût un tyran : « Et est vray que le proposant pour partie adverse respond aux loix, disant que les loix ne doivent secourir à ceux qui contredient aux loix; et de fait dit que le tyran va droictement contre les loix universelles, pourquoy il affirme que cettuy homicide par nulle manière n'est contre les loix. Hélas I d'où cognoist le proposant de partie adverse, que monseigneur d'Orléans estoit tyran? Qui est le juge qui le déclaire tyran ? Certainement il convient icelle fallace estre examinée, laquelle est déception de commencement présupposant monseigneur avoir été tyran. »

Après avoir donné la définition du tyran et de la tyrannie, il montre qu^elle ne s^ applique pas au duc d'Orléans, et ensuite, que lors même qu'il eût été tyran ce n'était pas une raison pour l'occire sans aucune forme et traîtreusement, thèse que son adversaire avait soutenue; enfin, par un artifice habile, devant une assemblée où siègent tant de princes , il fait voir qu'ils ont tous un intérêt personnel au châtiment du coupable.

Voici maintenant un autre passage qui a trait aux

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reproches que le duc de Bourgogne faisait au duc d'Orléans, d'avoir été coupable de lèse-majesté en plusieurs manières , et notamment par alliance avec les ennemis de TÉtat. L'orateur demande au duc de Bourgogne pourquoi si le duc d'Orléans était ainsi trailre à soi) pays, pourquoi, lui, duc de Bourgogne, faisait alliance avec un traître, et ici il présente sa pensée sous la forme du dilemme le plus puissant et le plus vif des arguments oratoires : « partie adverse^ que peux-tu cy respondre? Se tu dis que tu as iceluy fait occire pour raison des malices qui par ton command sont proposées contre luy, si faulx et si traistre comme tu as fait proposer, tu as cogooissance, que monseigneur d'Orléans estoit traistre au roy; donc lu te faisoyes traistre en faict, en promettant lesdicles alliances. Tu as accusé monseigneur d'Orléans des alliances et connivences , qu'après as eu avec monseigneur d'Orléans? Se icelles choses par lesquelles tu as accusé monseigneur fussent advenues après les alliances que tu as fait avec luy, tu eusses aucunement eu couleur de rompre et enfraindre lesdictes alliances. Jà çait ce que celle couleur ne souffiroit pas, tu toutesfois sais bien, que par ton libelle diffamatoire tu n'allègues rien être faict après lesdictes alliances. trahison abhominable, qui te pourra excuser ? tu chevalerie qui as loyauté pour ton fondement, jà Dieu ne souffre que tu ayes voulu approuver icelle trahison. »

Ensuite , il montre à quel point la parole d'un

52 KouvflÀdx ESSAIS d'histoire littéraire.

homme est sacrée, et combien surtout est criminel un chevalier qui se parjure.

L'orateur s^élève aussi contre Topinion commune qui reconnaît une puissance réelle à la magie et aux sortilèges. On croyait qu'on pouvait évoquer une puissance infernale et s'en servir pour arriver à ses lins y et comme l'Université de Paris, attachée au parti du duc de Bourgogne, était représentée par le recteur, il lui adresse ces paroles :

« toi, Université de Paris, plaise à toy ce corriger, car telles sciences abusans ne sont pas tant seullement deffendues, pour ce qu'elles sont contre l'honneur de Dieu, mais avec ce elles ne contiennent rien de vérité ou d'effect. »

Je pourrais citer encore un assez grand nombre de passages où paraîtraient de hautes qualités oratoires, une argumentation vive et pressante , procédant presque toujours par forme d'interrogation et aussi tendant à mettre l'adversaire en contradiction avec lui-même, sous le coup de deux hypothèses opposées qui lui sont également défavorables; mais j'aime mieux arriver au terme de cette analyse et donner la péroraison qui est empreinte de ce pathétique dont nous avons déjà remarqué plusieurs exemples :

« toy, roy de France, prince très excellent, plore doneqnes ton seul frère germain, que tu as perdu, l'une des plus précieuses pierres de ta couronne, duquel la justice lu devroyes toy mesme procurer, se nul ne le procuroit 1 toy, très noble royne, plore

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le prince qui tant te lionoroit, lequel tu veîs mourir si honleusement. toy, mon très redoutable seigneur, monseigneur d'Aquitaine ! plore, qui as perdu le plus beau membre de ton sang, conseil et seigneurie, pourquoy tu es cheu de paix en très grand'tribulation? toy, duc de Berry, plore qui as veu le frère du roy, ton nepveu , finir sa vie par griesve martyre, pource qu'il estoit fils de roy, et non pour autre chose. toy, duc de Bretaigne, qui as perdu Toncle de ton épouse, qui grandement t'aymoit : ô toy, duc de Bourbon, plore, car ton amour est enfouye en terre , et vous autres , princes et nobles, plorez, car le chemin est commencé à vous faire mourir trahistreusement et sans advertance...

« Entendez doncques, princes et hommes de quelconques estats, à soustenir justice contre ledict de Bourgogne, qui, par l'homicide par luy commis, a usurpé la domination et auctorité du roy et de ses fils, et a soubslrait grand'ayde et consolation : car il a mis ce bien commun en griesve tribulation, en confondant les bons estatuts sans vergogne, en soustenant son pesché contre noblesse, parenté, serment, alliances et asseurances, contre Dieu et la court de tous ses saincts. Gest inconvénient ne peut être réparé ou appaisé fors par le bien de justice... En ce faisant, vous ferez vostre devoir, comme y estes tenus, dont vous pourrez acquérir la vie éternelle, selon ce qu'il est escript au deuxième chapistre des Proverbes : ui sequitur justitiam inveniet vitam et

gloriamy c'est-à-dire, qui ensuivra justice il trouvera vie et gloire, laquelle nous octroyé celuy Dieu , qui vict et règne sans Cn par tous les siècles. Amen. »

Tel est le discours en réponse à Taccusation de Jean Petit. On voit sans peine que, comme monument oratoire, il est bien supérieur à Tœuvre de Tapologiste du duc de Bourgogne. Le conseil et le parlement décidèrent ensuite, sur la proposition de l'avocat de la duchesse d'Orléans , de Gousinot, que le duc de Bourgogne serait tenu de demander pardon, de faire réparation au prince et à sa veuve, que ses hôtels seraient rasés et qu'il serait condamné à passer vingt ans dans la terre sainte.

Mais pendant que cet arrêt se prononçait à Paris, la victoire le cassait en Flandre ; le duc de Bourgogne remportait une grande victoire et détruisait Tarmée entière des Liégeois; eh sorte qu^au moment où on le croyait perdu sans ressource, il allait reparaître vainqueur et rendre irréparable la douleur de la duchesse d^Orléans qui ne résista pas longtemps à cette disgrâce. On sait qu'elle avait pris pour devise : « Plus ne m'est rieriy rien ne m'est plus, » Elle succomba bientôt et mourut en léguant à ses enfants le soin de venger la mémoire de leur père.

Parmi les caprices de la renommée, le destin d'Alain Chartier n'est pas le moins bizarre : son nom nous est arrivé porté par une légende* qui devait immortaliser la laideur de son visage et la beauté de son génie, et qui n'a guère laissé subsister que le souvenir de sa Ggure. L'écolier le moins instruit sait qu'Alain Chartier avait une méchante mine, et il y a bien des savants qui ignorent par quelles œuvres le secrétaire de Charles VII avait mérité l'admiration de ses contemporains. Voici ce que dit Etienne Pasquier: « Estant endormy en une salle, Marguerite, femme du Dauphin, passant avec une grande suite de dames et de seigneurs, l'alla baiser en la bouche : chose dont s'estans quelques-uns esmerveillez, parceque, pour dire le vray^ nature avait enchâssé en lui un bel esprit dans un corps de mauvaise grâce : ceste dame leur dist, qu'ils ne se dévoient estonner de ce mystère, d'autant qu'elle n'entendoit avoir baisé l'homme qui esloit laid et mal proportionné en ses membres, ains la bouche de la quelle estoient issus tant de mots do-

56 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIEE LITTÉRAIRE.

rez \ » Ce témoignage qu'on a comme dédoublé, îl faut le rétablir intégralement et le justifier, Ajoutonsy celui d'Octavien de Saint-Gelais, qui a dit dans son Séjour d'honneur :

Je peu après Tisitant ce quartier

Vis un poète haut et scientifique :

Hélas ! c'estait feu maître Alain Chartler

Doux en ses faicts {écriti) et plain de. rhétorique,

Clerc excellent, orateur magnifique.

Jean Le Maire de Belges le traite de noble poêle et d'orateur, et Clémenl Marot déclare que la Normandie prend gloire de son Alain , o le bien disant en vers et prose. » Nous avons donc à rechercher les titres d'un écrivain longtemps admiré, puis délaissé, et 5 vérifier s'il est vrai, comme on le disait encore au seizième siècle, qu'il ait élé « un gentil autheur en nostre langue, et possible le plus net et judicieux que la France ait produit devant le siècle du grand roy François*. »

On ne sait pas quelle fut la durée de la vie d'Alain Cbartier, car l'année de sa naissance comme celle de sa mort est incertaine ; mais qu'importe le nombre des jours passés sur la terre, c'est par l'emploi qu'on en a fait qu'il faut les compter. La ville de Bayeux s'honore d'avoir été son berceau, aux dernières années du quatorzième siècle, et c'est certainement l'Université de Paris qui a cultivé son esprit. Normand par la

* Recherchée de la France, liv. V, ch. xviii.

* Besly, avocat du roi à Fontenay-Ie-Comle.

ALAIN GHARTIER. 57

naissance, Parisien par Téducalion, il est avant tout Français par le cœur. Le goût delà poésie fut sa première passion^ il fit d'abord des vers galants à rimitation du Roman de la Rose, des lais, ballades et pastourelles :

Je souloye, nous dit-il, ma jeunesse acquitter A joyeuses écritures dicter ;

maiscesdélassemenls ne purent durer: lesmalbeursde la France et ses périls le forcèrent à changer de ton :

Car en moy n'est entendement ne sens D*escrire, fors ainsi comme je sens *.

La cour Tavait reçu au sortir de l'Université où son talent avait j«^té ses premières étincelles, mais il ne s'y laissa pas corrompre par l'exemple, car ses poésies, même amoureuses, ont toujours de la gravité et de la décence, je ne dis pas de Télégance. A mon sens, le moindre des mérites d'Alain est dans ses vers, où il n'égale ni Quesnes de Béthune, ni Thibaut de Champagne, ni Guillaume de Lorris, ni Eustache Deschamps, ni l'énergique Jean de Meung, ni le gracieux Charles d'Orléans, son contemporain : je suis assez disposé à transiger sur sa gloire de poêle ; ce qui doit surtout le relever aux yeux de la critique et de l'his* loire, c'est le patriotisme, l'éloquence et le savoir.

Cependant tout n'est pas à dédaigner dans cette poésie diffuse et sans harmonie : le Livre des quatre

1 Prologue de l'Espérance ou Consolation des trois Ferlus.

Dames , composé eu >I445; après la bataille d^Âzincourt, est le premier écho de ses patriotiques douleurs, et mérite qu'on s'y arrête. M. Viollet le Duc * Tadmire avec excès, mais on peut reconnaître avec ce judicieux et savant critique que le poëme « est conçu avec esprit, conduit avec art, écrit avec passion. » Le poète ou ïacteur se promenant à travers une campagne dont il décrit les agréments avec cette mignardise que Guillaume de Lorris avait mise à la mode, rencontre quatre dames qui toutes ont à déplorer le sort de leurs amants : le premier est mort sur le champ de bataille, le second a été fait prisonnier, le troisième a disparu sans qu'on sache ce qu'il est devenu, le dernier a pris la fuite. Quelle est la plus malheureuse des quatre ? Telle est la question à résoudre. Le poète n'ose prononcer et défère le jugement à la dame de ses pensées, prenant de là occasion de la louer et de préparer par ses éloges l'allégement de son martyre. Ce cadre est ingénieux, mais avouons sans détour que ces femmes affligées sont bien prolixes. Quelle douleur verbeuse et combien de répétitions en rimes redoublées!

Prenons avec choix et discrétion quelques traits gracieux et passionnés, et pour ne pas tendre un piège au lecteur, j'avertis qu'ils sont clair-semés dans la pièce, et qu'on les a payés quand on les trouve. Voici, par exemple, dans la description de la campa-

* Bibliothèque poétique, p. 69 et siiiv.

gne que parcourt le poêle, un tableau qui rappelle le début du Roman de la Rose, et qui annonce les gracieux rondels de Charles d'Orléans :

Tout autonr oiseaulx voletoient, Et si très doucement chantoient Qu'il n'est cueur qui n'en fust joyeux :

Et en chantant en Pair montoient, Et puis l'un l'autre purmontoient A Testrivée, à qui mieulx mieulx.

Le temps n'esloit miê nueux, De bleu estoient yestus les cieux, Et le beau soleil cler luisoit; Violettes croissoient par lieux Et tout faisoit ses devoirs tieux Gomme nature le duisoit.

La prenoiière dame dont Tamant a été tué, s'*écrie:

Mort ! dure mort ! Dieu te mauldie !

Et comment est-tu si hardie, Que nos deux cœurs à l'estourdie

As desparty, Quand point n'assemblèrent par ty ?

puis elle délaie ce sentiment au risque de le noyer sous les paroles, et même dans le premier cri parti du cœur, n'est-elle pas loin de ce trouvère du treizième siècle, qui fait dire à Flore sur le tombeau de Blanchefleur:

Ah mort ! tant par es envieuse

De pute part contralieuse.

Jà appelée ne vendras

Ne ceux qui t'aiment ne tendras :

Tous ceux qui le héent plus aimes^

Contre leare Tolontés les maioDes *.

Ne 96 paet défendre saToir

Vers toi» proesce ne avoir*.

Quand ta m'amiê ip'oeéls

Qui Tivre voloit, tort fëis ;

Or refais tort, quand veuil morir

Et si t'apel, ne veol yènir.

Toutefois cette amante courageuse et véritablement éprise, trouve encore des accents qui remuent le cœur Ainsi elle nous attendrit lorsque se rappelant les mérites de son chevalier, elle s'écrie :

Dlenx ! quel dommage !

Laissé m'a le bel et le sage De haat sang et royal lignage, Mais plus noble quant au courage, Qui avait en droit héritage

M'amour acquise, Dont par longtemps m'avait requise.

Son indignation nous émeut lorsqu'elle flétrit les

^ Alain Ghartier exprime la même idée :

La mort est à icenx plus large

Qui la défuyent Qu'à ceux qui envers elle affuyent Et à qui leurs vies ennuyant Et à mourir point ne dénient :

C'est contre droict.

Ici l'imitation est flagrante aussi bien que l'infériorité.

* Ces deux vers si touchants ne sont-ils pas le motif de cet admirable passage de La Fontaine :

Défendez-vous par la grandeur,

Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,

La mort ravit tout sans pudeur.

Liv. VIII, fab. 1.

ALAIN CfiAHtlER. 61

lâches dont la fuite a laissé son amant à la merci des Anglais :

lis ne sont bons qa'à seoir au banc Sons cheminée :

Enfin elle devient sublime dans le paroxysme de sa

douleur :

J'ai acheplé Leur récréante lasseté Dont cil a été mort jette, Qui ne peut estre rechepté :

Dieu en ayt Tame !

Leur fuyte est cause, à leur grand blamCi De ma perte et de leur diffame !

L'eussé-je fait, moi qui suis femme ?

Ce seul vers « Teussé-je fait, moi qui suis femme, » sauverait le renom poétique d^Alain Gbartier: il est d'une précision et d'une énergie admirables, et n'estce pas une noble inspiration que cette leçon de courage donnée par une femme aux fuyards d'Âzincourt' •

' Citons encore quelques traits de cette élégie où il y a certainement de la verve et de Témotion :

La mort m'oste ce dont issoit Ma joye, et qui me nourrissoit En plaisir qui n'amendrissoit

Pour rien quelconques.

Pourquoi ne me prend -elle doncques, Ou qu'elle ne me prist adoncques, Sans despartir pour riens quelconques

Notre joincture P Fust victoire ou desconfiture, Santé, vie, mort, sépulture, Tout fust une même aventure :

62 NOUVEÀtJl ESSAIS D*HIST01RE LITTÉRAIRE.

Le livre des Quatre Dames ne constate pas seulement le talent poétique d'Alain Chartier, la noblesse de son ftine, la délicatesse de ses sentiments, il montre déjà le cœur du citoyen. Mais il est temps de passer à une œuvre plus importante qui mettra en lumière tout son patriotisme, et qui nous fera connaître en lui le disciple de Tantiquité, le précurseur de Calvin et de Balzac dans la constitution de la prose

Et je pensasse Qu'après lui point ne 4enieura8se j Au fort, se Dieu ne redoutasse.

De la mort par mort me vengeasse i

Bien le vouldroye, Et compagnie lui tiendroye Vive et morte : mais je perdroye La vie de éternelle joye,

Le bien de grâce.

Or je prié Dieu qu'il efface Ses mesfaitz et mercy lui face Et qu'en brief de son gré déface

D'avec le corps Mon ame voulant estre hors, Et qui ne désire rien fors Que d'un seul coup fussions deux morts.

Espoir fault, quand désir court seurre,

Et se départ De moy, qui de deuil ay tel part Qu'à bien peu que mon cueur ne part Dehors, et qu'en deux ne se part.

Quand souvenir Me fait en pensée venir Gomme il souloit vers moi venir.

Et son gracieux maintenir,

Et les doux motz Qu'il me disoit à tous propos.. .

ALAIN GHAKTIEH. 63

française : nous allons saisir en lui les premiers symptômes de cette noblesse d'expression qui était néces«* saire au développement de l'éloquence.

Le règne de Charles VI s'est terminé, dans quelles circonstances, vous le savez ; il n'y a plus^ pour ainsi dire, de royaume de France ; les Anglais sont mai très non seulement d'une partie du pays, mais leur roi a ceint la couronne en vertu du testament de Charles Vf , en vertu de l'autorisation même des États. Il faut joindre à cette humiliation nationale l'extrême misère du peuple et tous ces désordres moraux qui avaient jeté dans les âmes un profond découragement.

Il semble qu'à une pareille époque nous n'ayons plus rien à trouver comme monument oratoire, il semble que le désespoir doit avoir flétri toutes les âmes ; la perspective d'un avenir plus triste encore que le présent avait dû glacer les cœurs les plus intrépides. Il faudra, pour trouver une parole élevée, des sentiments nobles, il faudra que le hasard ait placé à la cour du Dauphin, et auprès de Iqi, comme secrétaire un homme d'une intelligence élevée et d^un cœur noble : cet homme, c'est Alain Chartier. Nous trouvons qu'au moment même où tout espoir semblait perdu, où chacun des ordres de l'État oubliait ses devoirs et le soin de la cause commune, cet homme avait conservé dans son âme rimage de la patrie, et qu'il songeait à faire un appel à toutes les nobles passions pour venir en aide à la France.

64 NOUVEAUX ESSAIS d'ûistoirë littéraire.

L'habitude des guerres civiles ayant détruit tout sentiment de justice, on croirait qu'un pareil dés-^ ordre ne peut aboutir qu'à une destruction complète; qu'il n'y a, dans la confusion de pareils éléments, aucun principe qui puisse se développer, et s'élever au-dessus de la ruine générale pour amener une restauration de la société. Cependant cet excès même d'humiliation, ces outrages à la dignité nationale, cet abaissement du souverain et du pays, ces excès commis par les vainqueurs, par ces nouveaux maîtres qui soumettaient la France à un régime plus dur qu« celui de ses anciens rois, toutes ces circonstances avaient développé, dans un certain nombre d'esprits, un sentiment vifetprofond qui fait alors son apparition dans Thistoire : c'est le sentiment de la nationalité. En outre, à côté de cet esprit national, le sentiment religieux s'était maintenu : il y avait au fond des âmes une foi vive; on considérait en général les malheurs du pays comme une expiation, comme une conséquence des désordres précédents; c'était un châtiment du ciel, et on pensait que si Dieu avait pendant longtemps travaillé à affliger la France, ce n'était ni sans raison, ni pour toujours ; qu'il reviendrait sur le décret de sa colère, et pourrait par un miracle tirer le pays du fond de l'abime.

Ces deux sentiments, la foi en la Providence et l'amour du pays, nous les trouvons déposés dans l'œuvre d'Alain Chartier, et exprimés avec un admirable talent. Alain Chartier faisait partie de cette petite

cour qui s'était retirée auprès du Dauphin et qui était la compagne assez dissolue de ses malheurs et de ses plaisirs. Âlaiu Chartier voyait avec douleur les désor* dres qu'il ne partageait pas et gémissait de TafTaiblissementdes sentiments d'honneur et de fierté qui auraient dû rallier dans les malheurs communs toutes les forces de TÉtat. C'est alors qu'il conçut l'idée de faire un appel aux Français, de montrer que ce qu'on avait souffert était un châtiment des crimes passés, mais que si chacun des ordres consentait à rentrer dans la bonne voie, à faire le sacrifice de ses passions à l'intérêt commun, la France pourrait se relever.

Le nom de Quadriloge donné par l'auteur à ce ma-ntfeste politique indique déjà une œuvre oratoire ; la forme en est d'une extrême simplicité, mais en même temps noble et hardie. Alain débute par un prologue dans lequel il exprime les pensées les plus hautes sur l'action de la Providence dans le gouvernement des États ; il montre le sceptre passant successivement de rOrient à la Grèce, de la Grèce à Htalie, de l'Italie à la France ; et ce sceptre qui est mis aux mains des nations par la volonté de Dieu, leur est arraché lorsqu'elles s'en montrent indignes. Il y a dans la manière dont ces pensées sont exprimées, quelque chose de l'élévation du langage et de la noblesse des idées de Bossuet, et ce que j'en citerai montrera que je ne me laisse pas emporter à l'exagération.

Après cette introduction, Alain Chartier suppose

qu'il a veillé pendant la nuit, Tesprit partagé entre des pensées diverses, suggérées par une pitié mêlée de douleur et d'espérance sur le sort de la France ; qu'il a gémi de la voir livrée è Tétranger, mais qu'en même temps il a pensé que son salut pouvait venir de la main qui l'avait châtiée ; et lorsque, sous le poids de ces pensées, il s'était rendormi, il avait en en songe une vision. Une femme s'était montrée à ses yeux, pleine à la fois de tristesse et de majesté, appuyée sur une colonne à demi brisée ; à ses pieds se trouvaient trois de ses enfants, Tun debout, appuyé sur sa bâche , pensif et soucieux ; l'autre « en veslement long sur un siège de costé, escoutant et taisant» » Enfin, un troisième couvert de lambeaift, était renversé par terre et il semblait que toute force lui manquait, et qu'il n'avait plus assez d'énergie pour se relever. Cette allégorie est noble et transparente ; il est clair pour nous que cette femme pleine de douleur et de majesté, c'est la France ; que cet homme debout, appuyé sur ses armes, mais triste et soucieux de l'avenir, représente les guerriers, l'ordre de la noblesse. Ce personnage avec un long vêtement, qui se tait et écoute, c'est le clergé ; et ce malheureux qui n'a que des lambeaux pour couvrir son corps décharné, c'est le peuple.

C'est là l'introduction, la mise en scène. Le songe continue, et la France, cette femme si noble dans sa douleur, adresse la parole aux trois personnages qui l'entourent ; elle se guermente, suivant l'expression de

ALAm CHARTIER. 67

Tauteur, elle gémil snr son sort^ elle accuse en même temps la lâcheté et le mauvais esprit de ses enfants» qui, au lieu de la servir, ne sont occupés que de leurs débats et de leurs propres intérêts. Alors, Thorome qui est étendu à ses pieds, couché par terre» abattu par la misère, exténué par la faim, se relève un peu et défend sa cause: il dit qu'il n'est pas responsable des oialheurs qui oppriment là patrie, que c'est lui qu'on épuise, qu'il est chargé de nourrir les guerriers, et que les hommes d'armes, au lieu de le défendre et de le protéger contre les étrangers, se font battre et sont eux-mêmes au nombre de ses en^ nemis les plus redoutables. Il expose celte situation avec une grande vivacité de couleur et un sentiment profond. Sans doute il aurait parlé plus longtemps, la douleur est volontiers prolixe, surtout dans Alain Chartier, mais la voix lui manque, car « par mesaise de corps et disette de manger avait sa parolle et ses esprits affoiblis. » Le guerrier prend alors la parole, et montre au peuple que ses accusations sont injustes, que les malheurs du pays viennent de ce que le peuple n'a pas su garder la paix ; que lorsqu'il jouissait du repos, il s'est abandonné aux délices, et que Dieu, pour le punir de n'avoir pas su profiter de son bonheur, avait envoyé la guerre qui est le règne de la force. C'est, dit-il, s'abuser étrangement que de songer au milieu des combats à voir luire une étincelle de justice.

Le peuple admis à répliquer, allègue pour sa dé-

68 NOUVEAUX ESSAIS D'filSTOIRË LITTÉRAlR£.

fense que s^il s'est laissé aller au désordre, que si (e luxe Ta corrompu, Texemple lui venait de haut, qu^il n^a fait que marcher sur les traces des grands, mais que la défense de TÉtat étant remise aux cheva* liera , les chevaliers devaient, non |)as peser sur le pauvre peuple, non pas le rançonner, le piller à merci, mais vaincre Tennemi au lieu de se faire battre. Le chevalier ne laisse pas de répondre^ et il trouve quelques raisons plausibles pour atténuer les torts qui lui sont reprochés : toutefois, dans la décadence commune, il est facile de voir que la noblesse a le plus déchu et que les funérailles de la féodalité sont pro« chaines.

Le clergé, qui s'est tenu tranquille, assis à côté de la France, se lève alors. Il essaie de montrer que les désordres dont on se plaint ont pour cause d'abord rignorance et la détresse , ensuite Tesprit d'indiscipline ; nous remarquerons que la source première du mal est en général respectée par chacun des interlocuteurs. On voit que celui qui leur donne la parole est lami du prince, et qu'au lieu d'indiquer nettement que tous les désordres sont venus de son apathie, de son goût pour les plaisirs, de son incurie pour les affaires, il ne fait que Tindiquer avec ménagement, en sorte qu'il y a bien une leçon implicite, mais cette leçon n'a rien d'amer; ce n'est pas un conseil direct, à bout portant, ce n'est pas une remontrance et moins encore une invective. Le clergé, par la bouche de son orateur, joue le rôle de média-

teur, et indique les remèdes sans accuser avec vio^ lence les coupables. Enfin, la France intervient après avoir écouté, et termine le débat en engageant chacun de ses enfants à faire son devoir, à s'occuper de la chose commune, et à renoncer à de vaines disputes : il faut, dit-elle, que chacun tire avec vigueur le collier, et qu^on amène ainsi la réintégration de la chose publique.

L'auteur termine par une apologie dans laquelle il se rend cette justice^ que s'il a publié ce songe et ces discours, qui retentissent encore à son oreille, il ne Fa pas fait par le désir d^une vaine gloire, mais dans Tintérèt de ce bon royaume de France, qu'il aitne par-dessus tout.

Ilest temps de justifier nos éloges par des citations. Transcrivons d'abord une partie du prologue, où l'auteur montre comment les Étals sont soumis au bras de la Providence.

« Toutes anciennes escriptures sont pleines de mutations, subversions et changemens des royaulmes et des principaultez; car, comme les enfans naissent et croissent en hommes parfaitz , et puis déclinent à vieillesse et à mort, ainsi ont les seigneuries leur commencement et leur accroissement et leur déclin. Où est Ninive, la grant cité qui duroit trois journées de chemin? Qu'est devenue Babiloine, qui fut édifiée de matière artificieuse, pour plus durer aux hommes, et maintenant est habitée de serpens? Que dira l'en de Troye, la riche et très renommée? et de

YHon , le chastel sans per, dont les portes furent d'ivoire et les colonnes d^argent, et maintenant à peine en reste le pié des fondemens, que les haulx buissons forcloent de la veue des hommes ? »

Au point de vue littéraire, nous pouvons déjà reconnaître dans ce langage grave et soutenu un sentiment de style qui manque complètement aux écrivains antérieurs et que poursuivait en même temps, avec un succès moindre, Christine de Pisan. Ainsi, ce n'est pas seulement comme monument de patriotisme, mais c'est comme monument littéraire que le Quadriloge doit attirer notre attention. Voici comment fauteur entre en matière :

a Environ Taube du jour, lorsque la première clarté du soleil, et Nature contente du repos de la nuit, nous rappellent aux mondains labeurs : n^aguères me trouvay souldainement esveillé. Et ainsi que à Tentendemeut après repos se présente ce que Ten a plus à cœur, me vint en imagination la douloureuse fortune, et le piteux estât de la haulte seigneurie et glorieuse maison de France, qui, entre destruction et ressource , chancelle très doloreusement soubz la main de Dieu, ainsi que la divine puissance l'a souffert. Et comme je recueillisse en ma souvenance la puissance et diligence des euvres des ennemis, la desloyauilé de plusieurs subjects, et la perte des princes et chevalerie, dont Dieu , par maleureuse bataille, a laissé ce royaulme desgarny, qui me fait durement ressoigner l'issue de cette in-

ALÀm CHARTIER. 71

fortune: je contrepensoye et acomparoye à rencontre la grandeur et distance des parties de cedit royaulme de France, dont les ennemis ne souffiroient ni n'auroient puissance à garder le quart, le merveilleux nombre des nobles et gens deffensables» qui trouver se pourroient, les baultes richesses qui encore y babondent en plusieura lieux, les subtils engins, prudence et industrie <le gens de divers estatz qui y ont naissance et vie. Après lesquels partis ainsi debatus à parmoy, sembloit que faulte de donner et de recevoir ordre, discipline, et reigle à mettre en euvre le povoir que Dieu nous a laissé, est cause de la longue durée de notre persécution. »

Ces considérations sont puissantes : maison voit ici qu'il y a le sentiment d^une création d'art, que ce n'est pas seulement un cri de douleur qui échappe, et qu'à côté du bon citoyen veille Técrivain qui songe à donner plus de relief et de couleur à sa pensée. Après la description de la France, il rapporte ses invectives : « hommes forvoyex du chemin de bonne congnoissance, fémenins de couraiges et de meurs, loinglains de vertus, forlignez de la constance de voz pères, qui pour délicieusement vivre, choisissez à mourir sans honneur 1 Quelle musardie ou chetiveté de cueur TOUS tient les mains ployées et les voulentez amaties, que vous baissiez, en regardant devant vos yeulx vostre comoiune désertion ; et musez aussi comme attendans de quel part versera le faix de cestuy vostre Naturel héberge et retrait, lequel vous pourroit tous accra*

72 NOUVEAUX ESSAIS d'uISTOIRE LITTÉRAIRE*

venter, et enclorrc vostre ruine soubz la sienne, et toulesfoies vous ne mettez les mains en euvre, à ce que je soye secourue par vostre travail. Qui est eeluy qui pourroit assez blasmer ou reprendre vos paresseuses et délicatives conditions, où vous estes nourris, et y voulez envieillir? Ne quelles assez aspres parolles pourroye-je prendre, pour vous reproucher vostre ingratitude vers moi? Ce vous puis-je mettre au devant, que après le lien de foy catholique, nature vous a devant toute autre chose obligez au commun salut du pays de vostre nativité et h la deffence de celle seigneurie, soubz la quelle Dieu vous a fait naistre et avoir vie. »

11 y a là des expressions qu^on regrette d'avoir perdues. La France montre ensuite combien ses enfants sont coupables d^abandonner sa défense, de ne pas songer à protéger la terre sur laquelle ils sont nés, pendant que les animaux eux-mêmes, fidèles aux lois de la nature, protègent leur asile contre ceux qui voudraient s^en emparer. Recueillons encore ces nobles paroles : « Si est force de dire que ceulx sont desnaturez, qui au commun besoing et pour le salut de leur pays et seigueurie n'efforcent leur povoir et mieulx veullent soy laissier périr avecques la chose publicque que pour icelle soy exposer à péril. Doncques pourroit-il sembler que la loy de nature, qui toutes ces choses soubz le ciel oblige par lien indissoluble, seroit plus parfaictement accomplie es bestes mues que en vous autres; et que vous seriez trouvez

ALAIN GHARTIER. 73

plus desnaturez qu'elles, qui n'ont pas entendement de raison, quant les oyseaulx au bec et aux ongles deffendent leurs nidz, et les ours et les lyons gardent leurs eaYernes à force de leurs grifs et de leurs dens. » Cette mère désolée et outragée ajoute que ses propres enfants lui sont plus cruels que ses ennemis : « Dure chose est à moy, que ainsi me convient plaindre : mais plus dure et de moindre réconfort, que vous qui me devez soustenir, deffendre et relever, estes adversaires de ma prospérité : et en lieu de guerdon quérez ma destruction en F avancement de vos sin« guliers désirs. Mes anciens ennemis et adversaires me guerroient en dehors par feu et de glaive, et vous par dedans me guerroyez par vos convoitises et mauvaises ambitions. Les naturels ennemis quièrent me oster la liberté, pour me tenir en leur misérable sub* jection ; et vous me asservissez à Tusaige de vos désordonnances et laschetés, en cuidant demourer délivres des dangers et périls de ma fortune. »

11 faudrait tout transcrire, caron trouve partout dans ce discours un mouvement chaleureux et un langage noble : « D'autre part veuil monstrer les raisons qui doiventvos couraiges enflammer, et vous donner seurté et confiance. Vos ennemis anciens et naturelz vous assaillent à leur entreprise et viennent chalenger vostre terre et vostre pays sur vous. Ils sont assaillans, vous estes deffendeurs. Ils veulent asservir vostre liberté, et vous avez à vous deffendre de leur servage. Ils quièrent vostre mort et perdition, et nature vous obligea

deffendre votre seurtéet vostrevie. Ils s^ efforcent d'os* ter et ravir par force la vie et la substance de vos femmes et enfants que nature vous contraint à doulcernent nourrir et tendrement aimer. »

Ne croirait-on pas que ce passage est emprunté a un auteur moderne, habile à établir un rapport d'opposition entre les différents membres des phrases ? Maintenant c'est le peuple que nous allons entendre ; c'est le parti d'Alain Chartier, c^est à Tintention du peuple ou plutôt du pays tout entier qu'il a conçu son ouvrage : mais comme il voulait que cette pro«damation, qui était une œuvre de conciliation , fut en même temps la confession de tous les ordres de rÉtat il avait mis dans la bouche de la France ces belles et sévères paroles : « Vous grevez et guer«royez voz ennemis par soubaitz. Vous desirez leur desconfiture par prières et parolles et ils pour-chassent la vostre par entreprinses de faict. Vous conseillez de les déchasser, et ils besongnent en vous déchassant. Leur travail et songneux désir de conquérir esbahist voz couraiges et vostre négligence de deffendre enhardist leurs voulentez. Les larmes des femmes et les soubaitz des hommes ne leur acquièrent pas l'aide de Dieu ne T accomplissement de leurs vouloirs : mais aux travaillans saiges et curieux adviennent de don des cieulx et de leurs pourchatz les prospéritez et les ressources. Pensez que riens ne souffist vouloir le salut et liberté publicque et désirer la confusion de sonennemy. Il fault mettre la main

ALAIN CHARTiER, 75

à Feuvre et de Feuvre vient la louenge et le guerredon. »

Il faut entendre maintenant de quel ton elle expose aux trois ordres de PÉlat les torts qu^ils ont à son égard : elle les enveloppe dans les mêmes reproches pour quMls reviennent tous h elle après Taveu de leurs fautes : car dans les malheurs publics ce ne sont pas les récriminations des partis ^ mais leur concours qui sauve les États : « Où est la prudence des clercz et conseilliers, qui par leurs sens ont maintz royaul-mes préservez et relevez en périlleuses aventures? que est devenue la constance et la loyaulté du peuple fran^ çois, qui si longtemps a eu renom de persévérer loyal, ferme et entier vers son seigneur naturel sans requérir nouvelles mutations? Je me doubte que tous trois soient rabaissez et avilez de la dignité et devoir de leurs estatz. Plusieurs de la chevalerie et les nobles crient aux armes, mais ilz courent à Targent. Le clergîé et les conseil tiers parlent à deux visages et vivent avec les vivans. Le peuple veult eslre franc et de seure garde et si est impatient de souffrir subjection de seigneurie. très redoutable et périlleuse accoustumance de voluptez et de aises 1 ô envieillie et enracinée nourriture de pompes et de délices I tant avez bestourné et ramoly les couraiges françois, que ceste subversion dont fortune nous fait cizeau de si près, nous avez couvée et mise sus. Et toutes voies sont et demeurent les cueurs par vous si enveloppez que le péril de la seigneurie et de eulx-mêmes et la doubte de leur pro-

76 NOUVEAUX ES8AI8 d'hISTOIRG LITTÉRAIRE.

chaîne désertion ne les peult retraire de leurs délica<* tives accoustumances. Telle est la condition naturelle des délicieuses Yoluptez qu^elles sont impaciens de tous labeurs, contraires à vertueux ouvraige, marrastres de diligence et nourrices de pusilanimité. Elles vous perdent et si ne les voulez perdre : elles vous font et laissent périr et si ne les voulez laisser. Elles ont été et sont le rabaissement de vostre force et la confusion de vostre povoir ; et en quérant vostre ressource et relievement, vous les entretenez et accueilliez. Moult est forte chose de délaisser longues accoustumances. Mais qui au besoing se veult employer et aux honnorables faictz et usaige endurcir, il ne trouve par après, nul si plaisant travail comme celui dont Tonneur et la renommée naissent aux vertueux. » Ne trouve-t-on pas là de ces braves formes de parler, comme dit Montaigne, où Texpression fait corps avec la pensée ?

Nous savons maintenant que parmi les victimes de la guerre aucune n'est irréprochable : nous pouvons donc sans danger de partialité entendre les plaidoyers des parties. C'est le peuple qui débute par des gémissements : « Haa 1 chétif doloreux 1 dont vient ceste usance, qui a si bestourné (changé) Tordre de justice, que chacun a sur moy tant de droit comme sa force luy en donne ? Le labeur de mes mains nourrist les lasches et les oyseux, et ilz me persécutent de faim et de glaive. Je soutiens leur vie à la sueur et travail de mon corps et ils guerroyent la mionne par leurs

ALAIN OâAdTlER. 77

ouUragesdonl je suis en mendicité. Hz vivent de moy et je meur par eulx. Ils me deussent garder des enne* mis, hélas ! et ils me gardent de manger mon pain eu seureté. »

11 continue Ténumération de ses griefs, et c'est en même temps son apologie; car s'il a souffert si crueU lement, s'il a été opprimé par ceux qui étaient chargés de le protéger, comment a-t-il pu travailler, secourir la chose publique ? ainsi , il se défend par anticipation, auprès de la France, contre les reproches de ses oppresseurs. Alors s'ouvre un tableau des misères de cette époque ; et ces invectives dix peuple sont animées par un sentiment vif, toujours soutenu dVxpressions choisies. Qu'on en juge par les traits suivants : a Labeur a perdu son espérance, marchandise ne trouve cheminqui la puisse seurement adresser. Tout est proye, ce que Fespée et le glaive ne dépend. Ne je n'ay autre espérance en ma vie, sinon par désespoir laissiermon estât pour faire comme ceulx que ma despouilleenrichist, qui plus aymeut la proye que Ton-* neur de la guerre. Que appelé-je guerre ? Ce n'est pas guerre qui en ce royaulme se mainne. C'est une privée roberie, *ung larrecîn habandonné, force publicque soubz umbre d'armes, et violente rapine, que faulte de justice et de bonne ordonnance ont fait estre loisibles. Les armes sont criées et les estendars levez contre les ennemis : mais les exploitz sont contre moy, à la destruction de ma povre substance et de ma misérable vie. Les ennemis sont combatus de paroiles

et je le suis de faict. Regarde, mère, regarde et avise bien ma très langoureuse affliction et tu cognoistras que tous refuges me deffaillent. Les champs n'ont plus de franchise pour moy administrer seure demeure et je n^ai plus de quoy les cultiver, ne fournir pour y recueillir le fruict de nourriture. Tout est en autruy main acquis^ ce que force de murs et de fossez n^environne. » Quelle énergie de pinceau et quelle éloquence dans la douleur !

Le chevalier essaie à son tour de se justifier contre le peuple, et dit que celui-ci a abusé des richesses en temps de paix, qu'il s'est abandonné à une oisiveté voluptueuse, qu'en conséquence Dieu Ta cbâlié par la guerre et que dans la guerre on ne peut pas attendre la justice, car elle est un régime de violence. 11 faut que le peuple qui Va provoquée, en subisse les conséquences. « Par toy, s'écrie-t-il, et les partis que tu as choisis follement et soustenuz de obstinée voulente est ceste guerre sourse et aggravée : et n'as oncques cessé jusques à ce que la parfaicte paix ait été troublée et muée en très cruelle division. Or eu a&-tu assez et plus que porter n'en peus. Tu l'as provocquée et appelée à toy : si fault que tu en seuffres les aguillons et les poinclures. Car qui pourchasse guerre, la doit quérir par telle condition qu'il se soubmette aux malles adventures qui de guerre nais* sent, guerre de sa propre naissance vient de faulte de justice. Car se tous estions justes force d'armes ne nous aurait besoing. Se tu veulx doncques en guerre

ALAm CHARTIER. 79

quérir bon ordre, mesure et raison tu travailles en vain. » Les nobles, dil-il plus loin, ne peuvent pas vivre de vent et «leurs revenus ne suffiraient pas à couvrir les frais de la guerre.

Le peuple réplique ensuite, et je dois citer quelques-uns des traits de la réplique qui, du reste, est fort curieuse : « Si est vostre desmesurée vie, et vostre désordonné gouvernement , cause de nostre impacience, et commencement *de nos maulx. Car lorsque les biens et les richesses multipliaient par le royaulme, et que les finances y habondaient comme source d^eau vive, vos pompes desmesurées, vos oi-<* sivetés aornées de toutes délices, et la descongnois«» sance de vous mesmes vous avait jà et a bestourné le sens. Si que ambition d'estats, convoitise d'avoir, et envie de governer vous commencèrent à mener à la confusion où vous estes : et par ces trois estoit et est consumée la pécune royale et les tbrésors de seigneurie évacuez en temps d^babondance. Ne la multiplication de ravoir lors survenant de toutes parts ou la considération de la nécessité avenir ne peuvent mouvoir vos couraiges à cognoistre qu'il soit expédient ne réserver au prince pour son besoing, ne à pourvoir que tout ne soit avant despendu que receu. Si estoit la voix du peuple comme des mouëtes qui par leur cry dénoncent le flot de la mer : car nos parolles que tu appelles murmure signifioient deslors le mes* chief qui, pour ces causes, estoit à venir. »

Il faudrait, je le répète, lire le Quadriloge tout en-

80 NOLVEàLX essais d'histoire LlTTÉBÀltlfi.

tier si Fou voulait connaître tout ce qu'il contient de remarquable. Mais quelle riche moisson nous aurions à faire dans le discours du clergé qui, après avoir montré la vanité de ces reproches mutuels, indique par quels efforts , par quelles vertus on peut espérer de fléchir la colère de Dieu. « Si ne voy pas, dit^il, que nos contencions ou noz parolles semées en appert ou en secret des ungs contre les aullres nous puissent geter de ce dangereux pas. Ains fault tirer au collier et prendre aux dens le frain vertueusement : et se le cheval par batre et flageller et le beuf par force d'aguillonner durment tirent hors leurs voietures des effondrières et mauvais passages, ainsi croy-je que le flael de la divine justice qui nous fiert par Tadversilé présente nous doye émouvoir à prendre couraige pour nous hors geter de ceste infortune. » C'est là toute la pensée d'Alain Chartier : voici maintenant quels sentiments lui inspire la lutte des partis : « O guerre d'ennemis et division d'amis 1 discords de royaulmes, et batailles civiles, et plus que civiles au dedans des citez et des seigneuries ! par vous est mis le joug de servitude sur les très haultes puissances. Par vous est donné à cognoistre aux hommes mortels, que sur eulx règne Dieu immortel, qui l'orgueil de leur fier povoir peut réprimer et asservir à moindre de soy, et la vanité de leur grans habondances chabtier, et ramener à indigence et nécessité. » Ce discours du clergé remplit à peu près le rôle de la harangue de d'Aubray dans la Satire Mènippée;

ALAIN GHARTIËR. 81

d'Aubray prend la parole au nom du Tier&-État pour peindre les malheurs du pays, et en indiquer la source elles remèdes. Dans le Quadriloge le clergé indique la source des désordres et les moyens de guérir et de cicatriser les plaies de TÉtat. Le Quadriloge et la Satire Ménippie ont été publiés dans des circonstances semblables^ quand il s^agissait de rendre le. pouvoir à son légitime possesseur, el tous deux ont exercé sur les événements une grande influence.

La mission de Jeanne d'Arc est écrite dans le pam^ phlet d^ Alain Chartier; la vierge de Vaucouleurs accomplit ce que demande Thumble secrétaire du roi de Bourges. Il a parlé et elle agit ; il a compté sur la Providence; il a convié tous les ordres de rÉtat à se réunir dans une commune pensée, la délivrance de la patrie, et Jeanne rallie tous les défen-seurs du pays, et elle opère avec eux cette délivrance miraculeuse. Bien a pris à la France de ne renier ni son nom ni sa foi ; cette foi et ce nom ont été des signes de ralliement; avec eux, elle sW reconquise, elle a purgé le sol de la présence des étrangers et préparé ses nouvelles destinées.

N'hésitons pas à voir dans ce merveilleux événe« ment le doigt de la Providence. La faiblesse des moyens et la grandeur des résultats attestent hautement et proclament que, dans cette crise, la France n'était pas livrée à elle-même, et qu'elle accomplis-» sait, sous la main de Dieu, un décret d'en haut. Eb quoi ! lorsque nous-mémes; faibles individus, ché-

tifs que nous sommes, nous sentons une impulsion qui ne vient pas de nous et que nous appelons voca" tion, lorsqu'elle nous porte vers un but privé, et une mission, lorsqu'elle nous mêle aux affaires publiques, aux destinées sociales, pourrions-nous penser que ces grands corps, que ces grands individus qu'on appelle nations, n'aient pas aussi leur vacation^ leur mission ? Peut-on penser qu'elles soient nées seule^ ment pour vivre et mourir? Quoi l le spectacle de rbistoire n'aurait pas un sens? quoil rbumanité s'agiterait, et elle ne marcherait pas? c'est là une bypotbèse insensée. Mais si elle marebe vers un bat qu'elle ne connaît pas, ne faut-^il pas qu'une puissance supérieure la conduise dans ses voies?

L'étendue que j'ai donnée à l'examen du Quadriloge me dispense d'insister longuement sur le traité de V Espérance ou Consolation des trois Vertus où nous trouverons les mêmes qualités de style. C'est un cours de morale chrétienne digne d'un docteur de l'Église^ c'est là surtout qu'Alain Chartier se montre « clerc excellent, haut et scientifique. » La foi religieuse, doublée de patriotisme, est la meilleure cuirasse que l'homme puisse opposer aux maux inséparables de sa condition et aux calamités qui l'aggravent dans les temps de guerre et de faction. Ce traité fut écrit aux plus mauvais jours de la fortune de Charles VII^ à laquelle Alain Chartier demeura obstinément fidèle. T^e réveil de la nation n'était pas éloigné, Jeanne d'Arc allait paraître, et on peut dire

qoe Téerivain achevait par ce nouveau manifeste ce qa^il avait commencé par le Quiidriloge : il avait ré^ veillé les courages et il consolait les âmes, il ranimait toutes les vertus, toutes les croyances qui devaient servir à Taffranchissement de son pays. Le QuadrUoge est une leçon de patriotisme donnée à la nation^ VEspirance s'adresse surtout à l'Église dégénérée.

Écoutons les paroles 4^Âlain Cbartier gourmandant Tambition et la corruption du clergé et nous y retrou* verons Taccent de saint Bernard, rappelant les ministres de Dieu à raccomplissement de leurs devoirs : « Ne voi&-tu Torgueilleuse pompe, Tinsatiable ambition et les meurs eshontez de ceux qui se dient ministres de Dieu et servent au monde? Tant en est buy qui quièrent la proye des revenus, les fruicts des bé» néfiees, et le service de Dieu et le salut des âmes laissent en nonchaloir? à autruy commettent-ils volontiers le devoir de TofCce : mais ils retiennent pour eulx le prouffit. Ils vaguent par les désirs mondains et s'ingèrent aux vanités des cours temporelles, et aux occupations des euvres layes : et à toi, Dieu du ciel, dont ils veulent estre dits vicaires sur terre laissent-ils convenir de ton église. Ha 1 vray Dieu, tant périlleux vicariat ne se doit tant hardiement demander, pour Fexécuter si négligemment : et me merveille comme bomme ose prendre orgueil et présumption pour dignité de bénéfice, dont il dédaigne le mystère et le devoir. Las ! non pas le devoir et sacri-»

84 NOUVEAUX ESSAIS D'HISTOIflE LITTÉRAIRE.

lice seulement ont-ils en mespris, mais se hontoient de vestir Tàbît et de garder Testât de leur profession : et tiennent à honte Tordre dont ils convoitent et prisent tant Témolument. Puis donc qu'ils ne bon* norent leur dignité^ qui les honnorera? se ils dé-^ daignent saincte prestrise, qui la prisera? se elle leur est à vergogne et à charge, de qui sera-elle louée et soustenue? »

Le tableau qui va suivre montrera la gravité du mal et les périls de la société chrétienne : « Cestat présent fait la séquelle à venir moult doubteuse, puisque les péchiez du clergié provoquent si avant Tindignation de Dieu et attrayrnt sa hayne et mespris de ses loix. Car ceste secte périlleuse a plus de fauteurs que d^adversaires, et se la racine en est en Bahaingne (Bohème) les branches et les rainsseaulx s^estendront ailleurs et vouldra chacun tollir à TÉglise ce qu'il ne lui donna pas. La dissolution des bas prestres commença ceste playe en Bahaingne et la négligence des grands préiatz la fera croistre et durer partout, qui tant fuient les saincts conciles comme les mauvais enfans Tescbole. Plus y a, car ils veulent estre crains et fulminer de léger sentences et excommuniemens sur les peuples pour menues debles et pour chacune légière achoison ; et ils ne doubtent la sentence du prestre perdurable, qui puet lier et absouldre, et qui offrit son corps et sa vie pour noz péchiez. Nous voyons que tout ordre et reigle de saincte prestrise est bestournée, et qui est dure chose^ les subjecls se

veulent mainteDanl tous exempter de leurs prélalz. Mais plus dure chose y a. Car les prélalz se vivent et contiennent comme exempts du devoir de leur estât et de la cremeur de Dieu. Cognoissent au moins que Jesus-Christ est le souverain Evesque de TEglise dont le testament fut de humilité et de charité et du jugement du quel nul ne pourra appel 1er. Lors leur vendra à mémoire la révélation dTzéchiel, qui hautement mauldissoit les pastours qui ne paissent que eux-mesmes. Si auront frayeur du grant meschief dont Dieu les menasse. Je me tais des simonies et contracts illicites : «ar Pair se ohscurciroit de la seule récitation. Et si ne veuil point trop avant entrer à détester la promotion des indignes dont TEglise gémit, et je m'en plain, et les royaulmes en chéent tous en détriment et en reprouche. Dieu! quel merveille se ils en sentent la débilitation et le dommage, puisque les Roys procurent telles promotions, dont leurs royaulmes ont faulte de conseil, disette de doctrine, exemple d^iniquité et spectacle d'ignorance. »

Je n'ai pas besoin de faire remarquer tout ce qu'il y a d'honnêteté et de bon sens dans ces avertissements donnés aux prélats, de vigueur et d'élévation dans ce langage : jamais la prose française n'avait tenté, sans broncher, de s'élever à cette hauteur, et ces passages, que je pourrais multiplier, répondent, je pense, au dessein que j'avais de mettre en relief l'homme de bien et Thabile écrivain.

Comme la vie d'Alain Chartier est toute entière

86 NOUVEAUX ES8AI8 d'hISTOIRÊ LITTÉRAIRE*

dans 668 ouvrages, qu'il n'a eu d'autre ambition que d'être utile à son pays par ses écrits, je n'ai point à présenter de détails biographiques. Alain Cbartier a vécu à la cour sans prétendre aux honneurs, témoin d'événements désastreux sans en être abattu, mêlé à la corruption du siècle, plus profonde dans la région élevée où son mérite Tavait porté, il n'en fut pas in^ fecté, et on peut dire à sa louange :

Quid tenuUse animum contra sua sectUa rectum Altiut et vitiU exseruisse caput? Ov.

Il a pratiqué les trois vertus qu'il recommande, k foi, Tespérance et la charité ; mais la charité qui ranimait, en le gardant de toute haine contre ses con-» temporains égarés^ ne Ta pas désarmé : il a combattu le mal en montrant le bien et en le faisant aimer.

La noblesse de son âme, qui éclate dans tous ses écrits» devait les préserver du délaissement où ils languissent depuis deux siècles ^ il y a de l'ingrati-

i Je crois avoir pris TiDiUative d'an retoar de JasUcs envers Alain Ghartier dans mon Cours de la Faculté des lettres (mai 1836). M. Henri Martin m'en a su gré et a reconnu Timportance politique du Quadriloge^ (Hist. de France, t Vil, p. 3.) De son c6té, H. Ad. de Puibusque publiait en 1837, dans le Piutarque franfaU, une notice pleine d'intérêt où il ne néglige aucun des mérites d'Alain Ghartier considéré comme patriote et comme chrétien. Le Judicieux auteur accuse avec raison la négligence des érudits dans ce grave sujet : • H y a bientôt soiïante ans, dit-il, que deux lauréats de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, les abbés de Guasco et Mas^ieu, jugèrent en dernier ressort Alain Ghartier et aucun d'eux ne l'avait lu ; ils se sont également trompés l'un et l'autre jusque sur la nature des sujets traités dans ses principaux ouvrages -, c'est à ceU«

ALAIN CBARTIBR. 87

lude à ne pas feuilleter ces pages dépositaires de sen-* timents si purs, d^idées si saines et si bien exprimées. Un sage impertarbabie dans un siècle de dérèglement et de folie, un écrivain disciple des anciens, et assez habile pour introduire par Timitation quelque chose de la fermeté et de la noblesse de leur langage dans un idiome encore informe, méritait au moins d^étre conservé dans un rang honorable parmi nos ancêtres littéraires. Nous avons vu quels conseils de sagesse et de dévouement il savait donner aux partis, avec quelle autorité il rappelait à leurs devoirs les ministres de la religion chargés de donner Texemple, et qui ne peuvent pas le donner mauvais impunément. Voyons-le maintenant dans un rôle moins élevée déployant le même zèle, et faisant preuve de même sagesse. Le Curial, nous dirions maintenant le Courtisan, est une épttre de quelque étendue adressée à son frère qui, soit tendresse, soit ambition, désirait se réunir à lui et quitter, pour la cour et pour les affaires publiques, le calme de la retraite, la sécurité de la vie privée.

Alain Chartier détourne ce frère imprudent du projet qu'il a formé : et Suffise à toy et a moy, lui dit-il, que Tun de nous deux soit infortuné, et que de ma meschance tu ayes compassion, et ton repos me soit soûlas, afin que nostre amitié voye et connoisse plus certainement Tune et T autre fortune. Mais que

habitude servile d'accepter des traditions et de se dispenser de remonter aux sources, qu'il faut s'en prendre si la vie de cet auteur est restée couverte de tant d'obscurité. •

88 MouvÉÀUx ESSAIS d'histoirk littéraire.

demandes-tu ? Tu quiers chemin à toy perdre à Texemple de nioy, et veulx saillir du havre de seureté pour toy noyer dedans la mer. Te repens-tu d'avoir liberté? Es-tu ennuyé de vivre eu paix? » Pour le convaincre, il lui représente les dangers de la cour où il lui faudra tout au moins laisser sa franchise, car le courtisan se met è la merci de la volonté d'un maître ; quant à sa vertu, ou elle y périra ou elle le perdra, et si elle ne le détruit pas, combien de rudes et inutiles assauts elle lui prépare. Ici, Alain Chartier, en retraçant les obstacles, les mécomptes qui attendent à la cour Tboinme vertueux, raconte ses propres épreuves, il ne veut pas que son frère les brave pour en souffrir ou pour y succomber. Aussi voyez comme il oppose à rindépendance de Thomme privé la servitude de rhomme de cour : « Entre nous serviteurs ne faisons que vivoter à l'ordonnance d'autruy, et tu vis dedans ta maison comme un empereur, tu règnes comme un roi paisible soubz le couvert de ton hostel ; et nous, misérables curiaux, tremblons de paour de desplaire aux seigneurs des haultes maisons. » Et plus loin : « Regarde donc, frère, regarde combien ta maisonnette te donne de franchise et lui sache gré de ce qu'elle te reçoit comme seul seigneur. »

La Bruyère a fait une cruelle description de la cour; Paul-Louis Courrier, avant de la définir, demande s'il y a des femmes et des enfants à portée de l'entendre, car il faudrait les éloigner en vertu de la maxime : Maxima debelur puero reverenlia» Alain Charlier est

ALAIN CH4RTIER. 89

moins satirique que La Bruyère , moins libre que Courrier, mais au fond il n'est pas moins sévère : « La cour affîn que tu Tentendes, dit-il à son frère, est im convent de gens qui soubz faintise du bien commun se assemblent pour eux entretromper. Car il n^y a guères de gens qui n^y vendent, achettent ou eschangent aucunes fois leurs rentes ou leurs propres vestements. Car entre nous de la cour sommes mar-chauds affaictez, qui acheptons les aultres gens, et aucunes fois pour leur argent leur vendons nosire humanité précieuse. Nous acheptons autruy, et autruy nous, par flatterie ou par corruption. Mais nous sçavons très bien vendre nous-mesmes à ceux qui ont de nous affaire. Quel bien donc y peux-tu acquérir, qui soit certain, sansdoubte et sans péril? Yeux-tu aller à la cour vendre ou perdre ce brin de vertu que tu as acquis hors d'icelle. » Après cette triste révélation il n'est pas étonnant qu'il s'écrie: «Fuyez, hommes vertueux, fuyez, et vous tenez loing d'icelle assemblée, si vous voulez bien et seurement vivre. » Des conseils si sages donnés avec tant d'affection méritaient d'être écoutés. Nous voyons toutefois que le crédit d'Alain Charlier tira de l'obscurité Tun de ses frères, historiographe de Charles VII, moine à Saint-Denis qui mit en ordre et continua les grandes Chroniques de France. Les collatéraux profitèrent aussi de sa faveur : Charles VII voulant reconnaître les loyaux services d'un secrélaîre qui ne demandait rien pour lui-même, gratifia Tun de ses parents, Guil-

laume Chartier, de Tévéché de Paris. Un autre Char^lier, avocat au Parlement de Paris, recueillit, sous Louis XI, les avantages de cette glorieuse parenté, et fut, si nous en croyons André Ducbesne, le bisaïeul de Marie Chartier, mère de Mathieu Mole. Au reste, le nom d'Alain Chartier n'a rien à demander à ce cortège d'illustres collatéraux, sa pure renommée peut vivre de Péclat qui lui est propre : le fidèle conseiller de Charles Vil, le citoyen courageux qui n'a pas désespéré de la fortune de la France, Fauteur élo-quent du Quadriloge^ de VEspérancs et du Curial^ n^a pas besoin d'autres titres devant la postérité.

AU IV" SltelL

Les sertnonnaires du quinzième siècle doivent aux boutades de Henri Estienne une fâcheuse célébrité. Ce spirituel pamphlétaire ne tes a pas épargnés per-sonnellement (ils étaient catholiques) et il a fait arme de leurs sarcasmes contre le clergé*. Cétait double bénéfice pour un zélé calviniste. Pour nous qui n V vons pas les mêmes passions, il nous convient de ju-ger de sang-*-froid ces pieux prédicateurs, admirés pendant leur vie et décriés outrageusement après leur mort. Devrons-nous les relever du ridicule qui pèse sur leur mémoire, ou continuer de voir en eux des baladins transformant la chaire en tréteaux, et tout occupés d'amuser et de divertir un auditoire, que leur devoir était de faire trembler et d'édifier. Est-il vraisemblable que la chaire ait à ce point oublié sa mission?

Ceux qui ont admis ce mélange du sacré et du profane ont trouvé d'excellentes raisons pour rexplî-

1 Voyez Apologie pour Hérodote. Passim,

quer ; ils ont dit que le théâtre et TEglise avaient été longtemps confondus, et que lorsque la division se fut opérée, la chaire, pour soutenir une concurrence dangereuse, avait retenu dans la prédication tout ce qui faisait Pintérét des représentatiotis scéniques. En outre, TEglise avait ses fêtes grotesques, où la bouffonnerie prenait place dans la liturgie habituellement grave et solennelle du culte catholique.

L^Église a eu la fête des Fous, celle des Innocents, la messe de FAne, et les Noêls, qui sMroprovisaient pendant la nuit de la naissance du Seigneur. Ces habitudes dramatiques et bouffonnes expliqueraient le caractère théâtral et comique de T éloquence religieuse.

On a aussi rappelé rarcliitecture qui a placé les ligures grotesques des diables et les images hideuses du vice à côté du Père Éternel et de la sainte Trinité. Si le cynisme se montrait ainsi dans des images de pierre, sans cesse exposées aux regards de la foule, il n'y a rien de surprenant qu'il ait passé dans le langage des prédicateurs, et que ceux-ci n'aient pas craint d'effaroucher des oreilles moins scrupuleuses que les yeux.

Tous ces faits sont incontestables. L'Église, qui au moyen âge aspirait au gouvernement moral et politique de l'humanité, et qui voulait devenir la cité universelle, n'hésita pasè donner satisfaction à tous les instincts de l'homme. Elle ne se chargea pas seu-

lement de Finstruire, elle voulut le retenir par rat-trait du plaisir; elle fit la part du diable pour que riiomme ne la fit pas lui-même aux dépens de Dieu*

Ainsi, en admettant que Topinion accréditée sur le compte des sermonnaires du quinzième siècle fût fondée, on en trouverait une explication plausible dans la tradition des siècles précédents; mais si cette opinion est fort exagérée, nous n'aurons pas besoin de recourir à ces autorités; au lieu de lexplication d'un fait bizarre, nous aurons à entreprendre, je ne dis pas une réhabilitation, mais à rechercher par quelles qualités ces orateurs étaient devenus influents et populaires.

^avouerai d'abord que j'ai longtemps partagé Topinion reçue : j'admettais sans contrôle et sans examen que Ménot et Maillard avaient parlé dans la chaire un jargon barbare, mêlé de latin et de français à doses à peu près égales ; que ces prédicateurs, plus jaloux d'amuser que d'instruire, faisaient de la chaire un théâtre, qu'ils semaient leurs sermons d'anecdotes gaillardes et de mots obscènes. J avais lu dans Voltaire : « Les sermons de Ménot et de Maillard étaient prononcés moitié en mauvais latin, moitié en mauvais français. De ce mélange monstrueux naquit le style macaronique : c'est le chef-d'opuvre de la barbarie. Cette espèce d'éloquence, digne des Hurons et des Iroquois, s'est maintenue jusqu'à Louis XIIL » C'était là une grave autorité, et je m'y soumettais. Je lisais aussi dans une histoire littéraire récemment

94 NOUVEAUX ESSAIS d'histoiee littéeaire.

publiée : c Cette éloquence est bien médiocre et bien grossière ; elle ue nous offre que les invectives burlesques de Ménoty les platitudes de Raulin, les bouffonneries cyniques de Maillard. » Gomment ne pas souscrire à un arrêt dont les considérants paraissent si bien motivés, où la part est faite avec tant de précision aux trois orateurs : à Ménot, le grotesque ; àRaulin, la platitude; à Maillard, le cynisme? Comment ne pas croire que Tbistorien les avait lus avant de les caractériser aussi nettement?

Toutefois» appelé par mes études à revenir sur ce sujets je Tabordai sans parti pris, ou plutôt avec Tespoir d^ avoir été trompé jusque-là. Je me disais qu'après tout la fin du quinzième siècle n^ était pas une époque de barbarie ; que le succès populaire d' orateurs grossiers, extravagants» cyniques, avait quelque chose de surprenant à Taurore de la Renaissance. D'ailleurs, ma foi au préjugé avait été ébranlée par un article fort remarquable inséré dans la Revue françaisey et dont je nommerai Fauteur d'autant plus volontiers que sous l'anonyme je découvre un compatriote et un ami. M. Raulin a discuté cette question avec la réserve et la pénétration d'un esprit judicieux; il a mis en relief quelques passages remarquables, et se plaçant au point de vue des contemporains, il a montré le puissant intérêt de plusieurs de ces sermons, si mal, ou du moins si sévèrement

Avant d'arriver au corps du délit, je veux résoudre

DE LA PRÉDICATION RELIGICtJSE. 95

trois questions préjudicielles : celle du langage^ celle du grotesque, et eofin celle du cynisme ; quant à la plalilude, c'est un grief accidentel ; et si nous la trou* ¥ons dans les sermonnaires, ce sera un malheur de Toraleur et non un vice du genre : on la rencontre ailleurs que dans la chaire et trop souvent.

Est^l vrai que les sermons de Méuot et de ses confrères fussent prononcés en langue hybride, milatine et mi-française, ou, comme dit Voltaire^ en jargon macarouique? Est-il vraisemblable qu'à une époque où Fusage du latin était devenu le privilège du savant, Torateur chrétien qui s'adressait au peuple ait parlé pour n'être pas compris,, ou ne Télre qu'à moitié ? L'induction est contre un fait aussi invraisemblable. D'ailleurs Charlemagne avait fait de la prédication en langue vulgaire un devoir rigoureux ^

* L'empire de Gharlemagne était divisé en einq proYlnces ecclésias* tiques dont les chefs-lieux étaient Reims, Mayence, Tours, Lyon et Arles.

En 813, cinq conciles furent assemblés par ordre de l'empereur. Celui de la province de Lyon se tint à Ghàlon-sur-Saône.

Charlemagne leur fit poser diverses questions ;

Tours. Canon 17». Visum est unanimitati nostrœ. • et ut easdem homilias quisque apertè transferre studeat in rusticam romanam, lingoam aut Theotiscam qu6 facilius cuncti possent intelligere qu» dl- Guntur.

Reims. Canon 1 6". Ut episcopi sermones et homilias sanctorum patrum proùt omnes intelligere possint, secundùm proprietatem lingusQ prsBdicare studeant.

Hatenge. Canon 26*. Nunqaàm tamen diebus dominicis et festlvita* tibus qui verbum Dei prsdicet Juxtà quod intelligere vulgus posait.

U n'y a rien d'Arles ni de Ghâlon.

£e CapUulaire de la même année 813, qui contient les principales

9G NOUVEAUX ESSAIS D*HISTOIRE LITTÉnAIRE.

et il faudrait prouver que Tusage établi depuis le neu* vième siècle ne s'est pas maintenu pendant les siècles suivants où il aurait fallu Télablir s'il n'eût pas eiisté, tant I intelligence du latin devenait rare. Au reste, on a conservé plusieurs sermons en langue vulgaire, et sans parler de ceux de Gerson, le sermon tousseux de Maillard, ainsi nommé parce que les pauses où le prédicateur s'arrêtait pour tousser et cracher sont indiquées en marge, ce sermon est en français; en outre, je vois dans le recueil latin publié aussi sous le nom de Maillard, un passage qui me parait décisif. Le prédicateur après une citation latine se tourne vers un groupe de femmes et les apostrophe ainsi : a Vous dites, mesdames, que vous n'entendez pas le latin et que vous ne savez ce que je veux dire, je vais vous l'expliquer. » Il s'explique , en effet , et dans le sermon imprimé, l'apostrophe et l'explication sont en latin : obscurum per obscurius. Ne faut- il pas conclure de là qu'il parlait en langue vulgaire; car s'il eût dit en latin à ses auditeurs qu'ils n'entendaient pas le latin, la plaisanterie aurait pu être bonne; mais qui l'aurait comprise?

Comment donc expliquer le mélange des deux langues dans les sermons imprimés ? Réduisons d^abord le fait à ses proportions réelles. Ce mélange fréquent

décifiioDB des cinq conciles, porte, art. 14 : De oflicio prœdicationis, ot Jaxtà qaod benè vulgaris populus intelligere possit» assidue Ûat.

Enfin, le i2« Canon du concile de Mayence en 847, reprend les expressions du concile de Tours en 813.

dans Menât est beaucoup plus rare dans Maillard et n'eiiste pas dans Raulin. Pour se rendre compte de cette différence, il faut savoir que ces sermons n'ont pas été publiés par leurs auteurs, ils étaient improvisés, et certains auditeurs les rédigeaient ensuite^ en consultant leur mémoire et les notes qu^ils avaient prises. De plus, Tusage était alors de mettre en latin tout ce qui se disait en langue vulgaire. Nous en avons un exemple dans le journal de Masselin, qui s^est donné la peine de traduire les discours que les orateurs avaient prononcés en français aux Étals de Tours (448'i). Il en était de même de toutes les productions qui allaient à Tadresse^ des esprits cultivés de toutes les provinces. Les pays de la langue d'oc, ainsi que la Bretagne, n^auraient pas compris la langue d\nl, et les clercs de toutes les provinces entendaient la langue latine. Malheureusement, ces traductions étaient entreprises par des religieux peu habiles, et toutes les fois que leur latin se refusait à reproduire les idiotismes de la langue vulgaire, ils les transcrivaient sans scrupule ou se contentaient de les déguiser en barbarismes ; de là, ces locutions françaises intercalées dans le texte latin et ces phrases presque macarouiques. Ce mélange n'est donc point le fait des orateurs , mais de traducteurs inhabiles ; et si, pour établir une opinion si vraisemblable, il fallait d'autres autorités que Tinduction et les faits que j'ai allégués, j'invoquerais encore Leduchat et Lamonnoye, docteurs graves en pareille matière, dont j'ai suivi le sentiment.

Ce point éclairci, je passe au second grief, c'estè-dîre au burlesque et à la bouffoonerie. Remarquons d'abord que le mélange des langues est pour beaucoup dans ce reproche , et qu'en Técartant, nous Tarons atténué d'autant. H ne reste donc plus que remploi des locutions vulgaires , des comparaisons familières et des apologues plaisants. Si nos sermonnaires ont fait de la plaisanterie un but et non un moyen, il faudra passer condamnation ^ Mais si cette concession au besoin d'intéresser l'auditoire et de réveiller son attention ne les détourne pas du bot moral j si après avoir conté une anecdote piquante, ou débité un malicieux apologue , ils en tirent une leçon, s'ils reprennent le ton sérieux, s'ils rappellent vivement l'auditoire qu'ils ont amusé un instant aux vertus chrétiennes, aux droits de la religion, ne serons-nous pas forcés de voir dans ce procédé un heureux artiQce oratoire renouvelé des Grecs, à la vérité, mais toujours puissant. N'est-il pas vrai que le premier mérite d'un homme qui parle est de se faire écouter et d'arriver à l'intelligence et au cœur de ceux qui l'écoutent? Les sermonnaires du quinzième siècle ont parlé la langue du peuple. Étrange reproche! car c'est au peuple qu'ils s'adres-

^ Ménot nons donDe à penser que, tout au moins, quelques audtteura prenaient le sermon comme un divertissement ; car il dit quelque part : « N'y en a-t-il pas parmi tous qui viennent iei pour les gestes du prédicateur et qui cherchent s'il n'y aura pas dans son discours quelques paroles à tourner en gaudisierie. » Ce passage est précieux comme argument d'intention sérieuse chez l'orateur.

saienl; bien plus, la langue noble qu'on les blâme de n'avoir pas employée n'existait pas ; on n^avait pas encore établi de biérarebie entre les mots, ils allaient tous sur le pied de parfaite égalité. Il n'y avait parmi eux ni nobles, ni roturiers; le départ des deux lan* gués ne s'est opéré que plus tard ; préparé par Ron^ sard, il a été accompli par Malherbe et perpétué par l'Académie. La bassesse et la noblesse des mots reposent sur une distinction , sur un partage qu'on n'avait point fait; tout ce qu'on voulait d'eux alors, c'était d'exprimer quelque chose : à ce titre ils étaient tous reçus, et on ne leur demandait d'autre vertu que la propriété. Le choc des mots nobles et bas, qui pour nous produit le burlesque , n'était donc pas même remarqué par les auditeurs de Ménot et de Maillard. 11 se pourrait donc que l'examen des faits réduisit ce reproche de burlesque et de bouffonnerie à l'emploi d'un langage familier mêlé de raillerie et d'enjouement.

Le cynisme de nos orateurs religieux court chance de n'être aussi qu'un anachronisme des critiques modernes. Pour bien juger un siècle, il faut le faire revivre et se placer au point de vue des contemporains. Les gros mots , les paroles grasses qui déridaient le parterre au temps de Molière, scandalisent aujourd'iiui notre délicatesse. Nos oreilles sont devenues plus chatouilleuses, à tel point que sans respect pour la mémoire du plus grand de nos poètes, des sifflets se sont fait entendre, lorsque récemment on a

100 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉHAIRE.

voulu rendre à la scène quelques-unes de ses farces immortelles. Notre innocence s'est alarmée; eh bienl ces mots qu'on repousse si durement de nos jours, qui, cent cinquante ans auparavant excitaient le rire, si nous reculons encore d'un siècle et demi , ces mots passaient inaperçus. L'idée qu'ils expriment peut se faire jour encore à l'aide de périphrases ou d'expressions équivalentes, le fond est le même, la forme est différente; mais avant qu'on se fût avisé de quereller les mois propres, les dominantta verba dont parle Horace, ils n'avaient rien de choquant; reçus dans la conversation, ils passaient naturellement dans le discours.

J'arrive maintenant aux pièces du procès. Je m'occuperai d abord de Ménot, cordelier et professeur de théologie, qui prêcha avec un succès égal à Tours et à Paris, sous le règne de Louis XII, et probablement aussi sous François ^^ Tous ses sermons se divisent en deux parties, la première est tbéologique et la seconde est morale. Le texte emprunté à TÉcriture est généralement bien choisi et revient toujours à propos. Les citations indiquent une connaissance étendue de TÉcriture, des Pères, et de quelques auteurs profanes. On voit aussi par des allusions au roman de laBose^ et par des emprunts faits à Villon, qu'il n'est pas étranger à la littérature contemporaine; tout accuse un savant homme qui est tout à la fois de l'Église et du monde;

Si je faisais un plaidoyer et non une étude en vue

de: là prédication religieuse. 101

de la vérité, je choisirais quelques passages éloquents dont je relèverais les beautés avec affeétation, et concluant de la partie au tout, je transformerais facilement l'orateur du quinzième siècle en précurseur et presque en rival des Bossuet et des Bourdaloue. J'aurais pu aussi, pour abréger ma besogne, lire Tapologie pour Hérodote qui m'aurait indiqué les morceaux les plus piquants de Ménotet de Maillard. J'ai pris une autre méthode : j'ai lu les orateurs que je voulais juger; j'ai affronté ces petits volumes en caractères gothiques^ hérissés d'abréviations, et sans me laisser rebuter par ces obstacles matériels, je me suis mis en relation directe avec mes auteurs. Maintenant, pour aborder de front la difficulté, j'emprunterai mes premières citations à ces similitudes vulgaires et à ces apologues qui font la force principale des soutiens de l'opinion que je prétends, sinon détruire, au moins ébranler.

Ménot veut faire sentir a ses auditeurs combien son métier est difficile, quels obstacles rencontre la parole évangélique auprès des hommes tout occupés de leurs plaisirs, de la recherche des honneurs et de la poursuite des richesses. 11 n'attaquera pas directement cette folie du siècle, il se fera comprendre par une image, et cette image, il n'ira la chercher ni bien haut ni bien loin. C'est la basse cour qui la lui fournira, et il rapprochera malicieusement la bassecour et la cour. Écoutons notre sermonnaire ou plutôt notre satirique :

102 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIBE LITTÉRAIRE.

« Aussi longtemps que la poale trouve à gratter et à manger dans la basse-cour, on la rappelle en Tain au poulailler. Il en est ainsi de ces gens qui trouvent à manger dans le champ du monde, ils ne veulent pas recourir a Dieu qui les invite à rentrer dans leur consciencje ; ils jouent tout le jour, et je ne sais s'ils reviendront à Dieu ; d'autres sont occupés aujourd'hui à gratter les honneurs en cour et ils ne trouvent pas le temps de retourner au Seigneur. Aussi voudrais-je persuader chacun de vous de se corriger et d'agir de telle sorte qu'il pût à la lin trouver le royaume des cieux * . »

Voilà une image familière et naïve. Mais le rappel à Dieu sous cette forme piquante n'avait-il pas plus d'effet qu'une déclamation en termes généraux et ampoulés; la leçon n^allait-elle pas ainsi plus directement à son adresse?

Ailleurs, Ménot veut expliquer à son auditoire que Dieu pour être le témoin de nos péchés n'en est pas pour cela l'auteur. Il ne s^amuse pas à disserter sur la prescience, ni sur le libre arbitre, ni sur l'éternité d'où Ton a tiré tant d'arguments qui jusqu'à présent n'ont , convaincu personne. H met sa thèse en images, il parle aux yeux et par les yeux à l'intelligence.

a Supposez que ce soir deux hommes se baignent dans la Loire ; vous direz voilà deux grands fous :

* Sertn. de Domin in septitag., fol. vu.

à peine pouvons-nous nous réchauffer chez nous, et ceui-ci se plongent tout nus dans l'eau froide. L'un d'eux s'approche de la fosse qui est auprès du pont ; il s'y enfonce et court péril de la vie. Quelqu'un s'écrie du haut du pont : An)!, n'allez point là ; celuici n'en tient compte et se noie : le second, au contraire, profilera de l'averUssemeut et se sauvera. Eh bien 1 je vous demande si l'homme placé sur le pont est cause du péril et de la mort du noyé. Certes non. Voilày Seigneur I de même que le témoin qui sur le pont connaît le danger où court cet obstiné et le voit se précipiter dans l'abîme^ ne veut point sa perte, ne la cause pas, mais veut lempécber, de même Dieu, en nous voyant courir à notre damnation, ne la veut pas, mais l'empêche en nous exhortant è ne pas aller à notre perte ^ »

Je ne sais si je in'abi2se , mais je trouve quelque adresse dans cette mise en scène. 11 me semble que rien n'était plus capable d'intéresser ces bons Tourangeaux et de leur faire comprendre un mystère qui inquiète la foi des simples. Ou ne se plaindra pas que la couleur locale manque à ce tableau. Ménot ne se contente pas de parler par images, il tient compte du temps et du lieu où il parle. C'est en hiver, c'est à Tours; il tirera parti de ces circonstances; il mettra en scène ses auditeurs, le pont qu'ils connaissent tous

^ Serm. tukonis declamati. Dominica in septuagesima^ f. ii. • Si hodie sero essent duo nudi se balneantes in flumine , dlceretie : Isti sont duo magni fatui, etc. •

104 NOUYEACJX ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIRE.

et le fleuve dont ils sont si Gers, et ceux qui Técoutent ainsi, tenus en éveil, tomberont d'accord avec lui que, s'ils se perdent, c'est par le vice de leur volonté, et non par l'iniquité de Dieu.

On me permettra de citer encore une comparaison que je veux faire sans autre préambule, mais sous réserve d'un petit commentaire.

« Si les hommes savaient ce qu'ils ont de temps à vivre, la meilleure part serait au plaisir et peut-être donneraient-ils le reste aux louanges du Seigneur. Si quelqu'un pouvait se dire : J'ai trente années devant moi ; il ferait beau voir ses vols et débauches. Mais nous sommes comme l'oiseau sur la branche, qui meurt en chantant du trait qui le frappe à l'improviste ^ »

Comme cette comparaison^ est habilement jetée ! quel trait imprévu ! quelle justesse et quelle touchante mélancolie ! comme notre pensée se reporte involontairement vers cet oiseau du fabuliste,

Morteltement atteint d'une flèche empennée !

Puisquej'ai nommé La Fontaine, je vais maintenant

' « Sed snmns nt avis existens super arborem qus cantans moritar telo sibi emisso. » Feria seit. post, Gineres, foL xx, verso, eoh 2.

* Aillean Hénot emploie une comparaison non moins heureuse pour «xhorter les chrétiens à ne pas se laisser distraire par les biens de la terre et à s'élever toujours vers la perfection : « Voyez, dit-il, Talouette dès qu'elle a pris son essor, elle ne s'abaisse pas vers les graines éparses sur le sol, mais elle ne cesse de chanter et de s'élever vers le ciel. »

citer un apologue de Ménot, que le bon homme n^aurait petit-être pas désavoué. Ménot entreprend de flétrir la flatterie et de mettre ses auditeurs en garde contre les surprises des hommes aux douces paroles et au cœur faux. Â ce propos, il raconte ingénument la fable suivante :

(( Les singes tenaient conseil avec leurs épouses et leurs assesseurs ; passe un babouin : Oh ! crie le président : vous passez ainsi sans faire honneur à la cour. — El d'où serais-je tenu de vous faire honneur, à vous infectes et déshonnétes personnes ? le babouin fut empoigné et sa queue rasée. Oh 1 quel honneur ! quel bonheur d'être de votre cour! Ainsi, dit le renard : aussitôt on lui donne longue queue, ample tunique et le droit de faire ce que bon lui semblera. Maître Jean, allez maintenant chez le premier bourgeois venU; et dites à la maîtresse du logis : Oh ! que vous êtes honnête! Maître Jean, vous porterez Taumusse, vous aurez une belle queue de renard ; vive qui flatte ! vous aurez même un bénéflce. N'est-ce pas ainsi que cela se pratique aujourd'hui. Quelqu'un se sera fait le complaisant d'une famille, il aura torché les enfants ou les aura conduits à l'école; il a su bien jouer de la langue en louant monsieur et madame^ il faudra lui donner un bénéfice , et c'est ainsi que se distribuent les biens du Seigneur ! et ce parvenu, lorsqu'il est en haut, ne connaît plus personne ; il fait le superbe comme un grand diable; il dédaigne ses parents, et peut-être ceux qui sont cause

de ce que notre homme possède une telle fortune \ » Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien ce récit est vivant et dramatique, comme la satire et la morale y sont habilement enchâssées. Vous croyez que l'orateur, tout entier au plaisir de raconter, oubliera son rôle de moraliste ; il vous détrompe aussitôt en s'écriant, dans Tamertume de son cœur : t Voilà comment se distribuent les biens du Seigneur! » Je soupçonne Voltaire d'avoir jeté les yeux sur ce passage : i( Mattre Jean, vous porterez i'aumusse, vous aurez même un bénéfice, » lorsqu'il fait dire à certain ^licodème de sa façon :

Jeannot, je te promets un bon canonicat, Et peut-être, à ton tour, deviendras-tu prélat.

^ Nos lecteurs ne seront pas fâchés de trouver ici le texte même de Ménot fidèlement transcrit : « Si mi as tenebant statu m et habebant uxores et assessores: : et aliquis babouin transivil : 0, dicit dominns : et transi tis sic sine faciendo honorem curi»? Et de que teneor vobis.facere honorem ; qui estis ita, infectas personœ et inhonests ? Et le babouin fut empoigné, et scinditnr ejus cauda. dicit domino, o quam felix est qui est in curiâ vestrâ ? Ecce hoc dicit Vulpes et statim data est ei cauda longa et tunica magna et autoritas faciendi quaecumque yellet. Sic eatis ad domum alicujus burgensis, domine Joannes : dicatis domina : Ecce estis tam honesta. domine Joannes, Yere portabitis Vaumus$e, et portatibis caudam Vulpis, vive qui flatte, Uabebitis enim beneflcium, nonne sic ût hodie. Si Bit unns talis qui steterit in domo alicujus domini, Tel forte servierit à torcher calceamenta iiliorum et eos ducendum ad scholas, et quod bene scivit ludere de linguâ, laudando dominum : o opportebit eum habere beneûcium, et sic bona domini distribuuntur ! et quando est elevatus tune neminem cognoscit ; est superbus sicut unus magnus diabolus et sspe dedignatur videre sues parentes et forte eos qui sunt in causa quare talia bona habet. Ser, VI, post. prim. Domin,, f, xxxviii, verso. »

Voilà Voltaire pris en flagrant délit d'imitation ou de ressemblance avec un barbare. L'aventure est piquante. Mais Ménot ne serait pas le seul barbare^ le seul cynique que Voltaire aurait pillé et décrié. Sbakspeare et Rabelais , qui valent un peu mieux que Ménot, ont eu le même sort.

Les narrations de Ménot ne sont pas moins remarquables que ses apologues. M. Raulin a cité dans son article celle de la passion ; elle tire son principal intérêt de certains détails familiers qui rendent la scène présente aux yeux, et qui, ramenant le fait aux proportions humaines, excitent un pathétique à la portée d'un auditoire vulgaire. Le même genre d'intérêt se trouve à un degré élevé dans le récit de la mort de l'impie. Massillon a traité le même sujet, et il serait curieux de rapprocher l'orateur du dix-huilième siècle et le sermonnaire du quinzième: le procédé des deux orateurs est diamétralement opposé. Dans Massillon, tout est général; son impie n^a ni nom, ni fonction spéciale, ni pays; c'est l'impie dans la plus grande généralité. Le langage a le même caractère, car le propre du style noble est l'emploi des expressions les plus étendues. Dans Ménot, c'est tout le contraire. La dignité, la patrie de l'impie, ses habitudes, sa famille, tout est déterminé. Celte différence peut s'expliquer par celle des auditoires. Les généralités conviennent aux esprits cultivés, le vulgaire ne s'intéresse qu'aux détails; il faut que tout lui soit montré au doigt et qu'on arrive à son intelligence par les yeux. Ménot

108 NOUVEAUX ESSAtS d'hISTOIRE UTTÉBAIRE.

montre donc tout ce qu'il veut faire comprendre. Le récit du sermonnaire est emprunté à la chronique d'Eusèbe et à l'œuvre des six jours (e^arppov) d^Âmbroise; c^est un fait historique, une réalité; il en prévient ses auditeurs et les attache par là. Il décrit d'abord la vie dissolue de Timpie, ses danses^ ses festins, ses orgies. Dieu se lasse, la maladie survient et cloue rimpie sur son lit de douleurs. Le confesseur arrive, on reconduit, poliment toutefois, en le faisant boire à la cuisine. Le curé revient à la charge, armé du saint viatique : même accueil; le curé retourne à son église, comme il était venu. Cependant le moribond voit en songe sa condamnation écrite sur le livre de vie. Le désespoir s'empare de son cœur sans le ramener à résipiscence; pendant trois jours sa langue hors de sa bouche s'agite con* vulsivement et prononce des mots étranges*. Enfin, la femme de Timpie Tavertit qu'il est temps de faire son testament. Le notaire arrive ; toute la famille est assemblée autour dû lit de mort : le mourant dicte ainsi ses dernières volontés : « Comme il est juste que chacun soit rétribué selon ses mérites, attendu que je ne me suis jamais confessé, attendu que dans ce monde je n'ai jamais rien acquis que par tromperie et que j'ai toujours suivi la volonté du démon,

^ MassilloD s'est rencontré dans cette peinture avec notre sermonnaire: « Ses yeux se fixent, ses traits changent, son visage se défigure, sa bouche liYide s'entr'onvre d'elle-même. » Serm, de la mort du pécheur et du juste.

je donne mon âme à tous les diables et je veux qu'on m'ensevelisse dans Tenfer. — Mais, dirent les assistants, la miséricorde de Dieu est grande. — Non, reprit-il, Tarrét est porlé, le temps de la miséricorde est passé. Et vous^ en s'adressant au prêtre, vous m'avez apporté trop tard le corps du Seigneur, vous connaissiez mes blasphèmes et vous ne m'avez pas corrigé, vods êtes cause de ma perte^ soyez damné 1 — Mais vous n'avez point de pouvoir sur moi. — Ses filles étaient rangées autour de son lit : — Pour vous doter et pour vous parer j'ai été obligé de m'enrichir par l'injustice; vous avez été les instruments de ma damnation, ne voulant ni vous abandonner, ni vous oublier dans mon testament, je vous donne, vous et ma femme et mes fils et les vôtres, à tous les diables de Teufer. — Quand tout fut fini, ajoute l'orateur, une tempête descendit du ciel et Ton ne trouva plus que la poussière empestée d'un cadavre.^»

Ce récit, si complaisamment développé, si brusquement terminé, devait produire une grande impression de terreur. Les circonstances de cette impé« nitence finale longuement détaillées et la soudaineté de la vengeance divine forment un contraste qui serait le triomphe de l'art, s'il n'est le produit d'une heureuse rencontre. Toutefois, de pareilles trouvailles n'arrivent pas aux orateurs vulgaires.

Je crains de paraître faire un panégyrique plutôt

1 Ser, de Domin. III. Quadrag., /*. l&xiv.

1 10 MOCVEAUX ESSAIS D*HISTOIRK LITTÉRAIRE.

qu'un examen critique. Cependant je ne suis pas à bout de citations remarquables. C'est surtout lorsque Ménot prend en main la cause du pauvre opprimé contre le riche oppresseur que son cœur s'échauffe et qu'il trouve ses plus belles inspirations. Je doute que Téloquence de la chaire fournisse beaucoup de traits comparables à celui-ci : « Aujourd'hui, Messieurs de la justice portent de longues robes et leurs femmes s'en vont vêtues comme des princesses. Si leurs vêtements étaient mis sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. Seigneurs justiciers, les revenus que vous dépensez sont-ils de votre patrimoine ? Non certes, et les pauvres mineurs orphelins reçoivent de vous des tuteurs pour apprendre un métier; mais vous les mettez sous la dent des loups, car ce sont eux qui les volent et qui les dépouillent ; ne doutez pas que leurs clameursnemontentjusqa'au ciel et devantDieu. Savez-vous où vont les cris des veuves et des orphelins? ils vont à Dieu lui demander vengeance de ceux qui les ont dépouillés ^ Au-dessus de vous tous il y a le grand juge souverain. •

' 11 est vraisemblable que Ménot a emprunté ce mouvement au moine Augustin le Grande qui prêcha en présence de Charles VI et de sa cour. Voici le passage tel qu'il se trouve dans la traduction du moine de Saint- Denis, historien de Charles YI, par Le Laboureur : « La plus grande marque de noblesse et de grandeur qu'on nous fasse voir aujourd'hui, c'est d'aller aux bains, c'est de vivre luxurieusement, c'est d'avoir de superbes habits à grandes manches, bien brodés et bien frangés. Et quoique cela, Sire, vous soit commun avec eux, je ne feindrai pourtant pas de dire à Votre Majesté qu'elle doit considérer toutes ces dorures

DE LA PRÉDICATION ftELlGIEUSE. 1t1

Sont-ee là, je vous le demande, de plates invectives? Continuons. Voici en quels termes notre orâ-> teur apostrophe le peuple de Tours, en lui reprochant son immoralité : « Vous avez placé sur toute voie le signe de votre prostitution et vous avez souillé votre honneur. C'est à vous, Messieurs; à vous, Mesdames, que ces paroles s'adressent. Peuple de Tours, tu es effronté comme une courtisane dont Thonneur est à vau le vent et qui ne rougit plus de son métier. Âinsr^ vous iie rougissez plus de vos péchés. Souvent vos vices |>rennent le masque des vertus, ils les étoufffint et vous conduisent à la damnation. Qui de vous aujourd'hui est honteux de sa superbe? Vous êtes or* gueilleux comme de petits lucifers. Qui d'entre vous rougit aujourd'hui d'encourir la haine publique' ? »

Lorsque le sujet le comporte, Ménot s'éfève quel-* quefois à des pensées nobles et touchantes et presque sans mélange de familiarité. Je n'en apporterai pas d'autre preuve que le passage suivant qui rappelle la mélancolique ballade de Villon sur les dames du tem|>s passé et son touchant refrain :

Mais, où sont les neiges d'antan {de l'an passé) ? (( Celui qui place la mort devant ses yeux triomphe

Gomme les larmes, comme le sang et la substance la plus pure de sea sujets qui gémissent, et dont les cris, Je le dis avec autant de compassion que de vérité, sont montés jusqu'au trône du souverain des rois, pour lui demander justice des mauvais traitements qu'ils endurent. » * Ser, \,posî, quart, D.min, XL, /. cvm.

112 NOUVEAUX ES8JL1S o'hISTOIRE LITTÉRAIRE^

facilemenl de la tentation ; car celui qui songe sans cesse qu'il doil mourir méprise aisément toules les choses : demandons aux saints du paradis ce qu'ils ont fait tant de fois en prières dans le désert; comment ils ont pu s^abstenir ainsi de boissons, de jeux, de plaisirs. Quoique saint Jérôme ait reçu le chapeau de cardinal et qu*il Tait porté par obéissance pour le souverain pontife, toutefois, en voyant la corruption de la cour, il alla dans le désert où il fut tenté; là il se frappait la poitrine à coups de pierre, et il creusa la terre, il y descendit jusqu'à la ceinture, et il disait: Je te rendrai à la terre d'où tu es sorti. H passa trois jours dans celte posture , ne mangeant que Therbe qu'il pouvait atteindre comme une brebis dans la prairie. Peut-être passa- t-il ainsi seize ou vingt ans de sa vie. Or, qu'est-ce que passer seize ou vingt ans dans les délices du siècle à faire son plaisir pour être ensuite pendant Télernité dans le feu de l'enfer. Ainsi, la pensée de la mort nous pousse à la pénitence : nous mourons tous, et comme l'eau nous rentrons dans la terre et nous ne revenons plus à la surface. Oui, Seigneur, nous allons tous à la mort. L'eau de la Loire ne cesse de couler, mais est-ce Teau de la veille qui passe aujourd'hui sous le pont? Le peuple qui est aujourd'hui dans cette ville n'y était pas il y a cent ans. Maintenant je suis ici. Tan prochain vous aurez un autre prédicateur. Ou est le roi Louis, naguères si redouté? et Charles qui, dans la fleur de sa jeunesse, faisait trembler Tltalie? Hélas 1

DÉ LA PRÊDIGATtON RELlâlEUSE. 113

la terre a déjà pourri son cadavre. Où sont toutes ces demoiselles dont on a tant parlé; n'avez- vous pas le roman de la Rose et Mélusine et tant d'autres beautés célèbres? Voila que nous mourons tous, et que, comme les eauXy nous entrons dans la terre pour ne plus revenir à sa surface ; je crains bien que si Dieu ne jette pas sur nous un regard de miséricorde, nous n'allions tous en enfer, pécheurs indignes. Je veux donc vous persuader à tous de faire pénitence pour que Dieu soit en paix avec vous, suivant le texte que nous avons choisi. Seigneur, ne vous irritez pas V »

Si Ton songe que ces passages, que j'aurais pu multiplier, sont enipruntés presque sans choix à des discours imparfaitement recueillis, souvent mutilés, dans des analyses incomplètes, qu'ils sont tous tirés de Ménot, le plus déconsidéré de ces sermonnaires, celui ([u^on présente ordinairement comme le type du cynisme et de la bouffonnerie, je crois qu'on sera forcé de reconnaître qu'on a trop médit de ces pieux orateurs, et que leurs discours, s'ils ne justifient qu'en partie l'admiration des contemporains, protestent au moins, tout défigurés qu'ils sont, contre le dédain et le mépris dont on les accable.

En essayant, par ces extraits, de faire revenir mes lecteurs sur l'opinion généralement reçue^ à l'égard des anciens prédicateurs du quinzième siècle et du commencement du seizième, je crois avoir avancé

* Ser. V, post. Cineres, f, xyiu.

au NOUVEAUX ESSAIS D^HISTOIIIE LITTÉRAIRE.

beaucoup la démonstrotion de ma tbèse* 11 ne faudrait pas cependant penser que les sermons de cette époque soient constamment sur ce ton d'élévation, de véhémence et de spirituelle satire. Mais pour remettre à leur place ces hommes si longtemps méprisés, et il faut le dire, calomniés, il suffit de constater que leur but n^ était pas, comme on Tavait pensé, de proToquer le rire, d'exciter les passions de leur auditoire par le cynisme de Texpression et la liberté des images. J'ai suffisamment prouvé que la chaire chrétienne n'avait pas oublié à ce point sa destination, qu'elle était demeurée fidèle aux traditions antérieures, et que si elle était descendue à des images familières, à ces moyens vulgaires qui semblent n'appartenir qu'à la conversation, c'était toujours dans l'intention de faire valoir la leçon morale par l'intérêt dramatique. Nous l'avons remarqué, jamais une plaisanterie n'arrive comme simple plaisanterie, elle est le moyen et non le but. L'orateur n'oublie pas qu'il doit moraliser ; quelque long que soit le détour, la leçon arrive à point, et lorsqu'elle arrive, elle trouve l'esprit de l'auditeur ouvert, éveillé, animé par l'intérêt qu'excite un apologue piquant, un récit semé de détails ingénieux, elle y pénètre et s'y enfonce profondément.

J'ai commencé par disculper Ménot, et, de tous les prédicateurs, c'était celui qu'on avait le plus chargé. On le donne comme le type de ce burlesque, de ce cynisme tant reproché aux prédicateurs du moyen âge. Si donc, en examinant sérieusement et

DE LA PRÉDICATION RELï€IEUSE. 1l5

consciencieusement les sermons deMénot, nous avons trouvé tout autre chose, à plus forte raison, Maillard etRauiin, à Tégard desquels on s'est montré moins sévère, justiûeront^'ils Topinion que j'ai entrepris d'établir.

Ménot,^ comme on l'a vu, est un homme singulièrement vif et singulièrement spirituel , auquel les parties élevées de l'éloquence ne manquent pas non plus, qui sait s'indigner et s'attendrir à propos. Il lie se contente pas de piquer Tatteution de son auditoire, de le tenir en éveil par des récits ingénieux, par des traits de satire, mais il s'empare vivement de l'âme, il Témeut, la remue profondément par des in-vectives, des apostrophes de haute éloquence. On n'a pas oublié, sans doute, les passages que j'ai cités précédemment, et on a vu de quel ton il gourmande les vices, avec quelle chaleur il prend en main la cause du pauvre peuple.

Un des caractères de ces prédicateurs, c'est d'avoir conservé le patronage des classes inférieures, c'est de s'attaquer de préférence aux forts, aux puissants, de reprendre les vices chez ceux dont l'exemple est le plus funeste. C'est aux gens d'église, c'est aux gens du palais, c'est aux gens de cour que s'adresse cette apo« strophe si vive et si poignante : « Ces vêtements dont vous vous parez, si on les mettait sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. » C'est toujours en vue du peuple, c'est pour désarmer ses oppresseurs que l'orateur chrétien s'indigne et qu'il tonne ;

116 KOCVEÀCX ESSAIS D^filSTOlRE LlTrÉBÂlBC.

or, cW là la véritable mission de la chaire. La chaire élanl l'interprète de la parole cvangélique, doit non pas frapper, effrayer les faibles^ non pas les épouvanter par les menaces des supplices à venir, mais s'adresser a ceux qui possèdent, à ceux qui gouvernent^ les attendrir et amollir leurs cœurs par la charité. Tous les efforts humains qui tendent à amener une amélioration dans la condition des classes inférieures, tons ces efforts seront stériles, ils se renouvelleront eu vain, sMIs ne sont pas secondés par le sentiment religieux, parla charité qui nous apprend à compatira la misère de nos frères. La science moderne, en montrant d'où viennent les richesses et où elles s'entassent, ne peut qu'inspirer aux uns l'envie, aux autres la terreur. Elle divise la société en castes ennemies. L'Évangile seul peut commander aux pauvres la patience, et la bienfaisance aux riches. Donc, toutes les fois que nous voyons un orateur fidèle à cette mission, tous les fois que nous le voyous s'armer d'indignatitm contre les violences exercées sur le faible, nous pouvons dire qu'il est dans son rôle, dans sa vocation, et qu'il est le digne interprète de la morale évangélique. Or, ces sympathies si vives en faveur du pauvre^ nous les avons trouvées constamment dans Ménol ; c'est là le principe de ses mouvements les plus nobles, les plus véritablement éloquents. Tel est le vrai terrain de l'éloquence religieuse.

Voici de quelle manière notre orateur attaque les avocats^ les gens de justice qui lui paraissent ligués

contre les pauvres, contre les veuves, contre les orphelins pour les dépouiller de leurs héritages. « Lorsque vous êtes au palais, que vous plaidez les uns contre les autres, il semble que vous soyez prêts à vous entredcvorer, que vous ayez un vif désir de protéger Tinnocence, et lorsque vous êtes sortis de l'audience, vous allez ensemble à la buvette, et là vous dévorez la substance de vos clients. Vous êtes semblables h des renards qui semblent disposés à s^enlre-décbirer et qui se précipitent tous en commun sur le poulailler pour y dévorer leur proie. » Voilà une image assez juste, assez vive, et le ton plaisant, le tour badin ne fait qu'ajouter à Teffet qu'elle devait produire.

A vous maintenant, grands dignitaires de l'Église, à vous qui cumulez les bénéfices sans prendre les charges et qui dissipez dans la débauche les biens du pauvre et du Seigneur. Les gens d'église au quinzième siècle étaient grands mangeurs, il y avait un abus excessif dans le cumul des bénéfices, mais Tabus était encore plus grand par l'emploi des revenus de ces bénéfices. Ménot rappelle la vengeance exercée par Dieu contre le grand -prêtre Héli : « Héli, dit-il, fut condamné parce qu'il avait laissé pécher ses enfants, et si vous me demandez quels sont ces péchés pour lesquels ils avaient été damnés, je vous dirai : c'est qu'ils étaient friands et gourmands et prenaient sur les oblalions pour entretenir leur table, et parce que leur père ne réprimait pas la friandise de ses enfant':, saint Jérôme nous dit qu'il a été damné. »

Vous voyez qu'il procède toujours par un exemple, par une comparaison, et tout aussitôt arrive Tapplication, application directe par voie d'apostrophe, c^ est-à-dire par la plus puissante de toutes les figures oratoires. Car lorsque la parole plane pour ainsi dire sur une assemblée sans jamais s'abattre, tout le monde demeure tranJquille; ce sont, comme dit Massillon, de ces vérités vagues qui se disent à tous les hommes et que nul ne prend pour soi et ne se dit à soi-même. Uapostrophe, au contraire, T inexorable apostrophe vient saisir son homme au. milieu de Tauditoire; elle fait descendre le trouble dans sa conscience et monter la rougeur à son front. Ainsi procède Ménot; à peine a-t-il rappelé l'exemple d'Héli, qu'aussitôt il s'écrie : (( Messieurs les curés et chanoines (et l'orateur désignait le banc sur lequel ils étaient assis et son œil était Cxé sur leurs visages), vous qui avez cinq ou six clochers sur vos tètes (figure qui exprimait le cumul des abbayes et des bénéfices), pensez- vous qu'on vous donne ces bénéfices pour entretenir tant de cuisines; je l'ai dit et je le dirai encore, tout ce que l'homme d'église retient au-delà de la nécessité et des convenances de son état^ ce sont des vols faits à Dieu et aux pauvres *, et leur gourman-

1 Massillon a dit plus tard et presque dans les mêmes termes : « Vous n'êtes pas le maître absolu de vos biens, et tandis que mille malheureux souffrent, tout ce que vous employez au-delà des besoins et des bienséances de votre état, est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres.» {Serm, tur le petit nombre des élus.)

dise crie vengeance. Vous, li^lessicurs de justice, qui avez la main dorée, qui renfermez tant d^ccus dans vos bourses et dans vos maisons, d'où tenez-vous cet éclat brillant et ces somptueux festins, d'où portez-vous cette tunique de soie rouge comme le sang du Christ? Vous les tenez des dépouilles du pauvre : je vous dis que le sang du Christ crie miséricorde pour le pauvre dépouillé et injustement affligé, et votre tunique demande vengeance contre vous, car elle est du sang du pauvre peuple ; mais, dites-vous, il nous faut des épices et le sel pour empêcher nos provisions de se pourrir ! voilà la source des taxes que vous imposez. Eh bien ! ces taxes seront le sel et les épices pour poudrer vos chairs H»no Tenter. Est-ce que Dieu vous a donné cet état pour écorcher le prochain? Pourquoi le mauvais riche a-t-il été damné? n'est-ce pas pour avoir refusé une miette de pain au pauvre ? El vous, non seulegifinL ynns na Hnnnn^ rieti, mais ce qui est plus intolérable, vous ravissez le bien du pauvre et vous le faites mourir de faim *. »

Courage, Ménot! votre véhémence trahit un sentiment profond de compassion pour les misères du peuple. Après cela peut-on, je le demande, considérer comme un bouffon, comme un cynique, l'homme qui trouve si souvent de pareilles inspirations? Ailleurs encore il s'adresse aux prélats et leur dit : « A voir la vie que vous menez, il semble que vous êtes des fléaux

• Ser. quin', posi, IV Domin., foL ex.

envoyés par Dieu pour détruire et pour ravager TÉglise ; lorsque je vois Tétat où vous êtes , je me demande ù quoi sont bons, à quoi servent de pareils prélats? »

Ce n'est pas qu'à côté de ces mouvements d^une haute éloquence et si conformes ^à Tesprit évangélique, on ne trouve un grand nombre de taches qui tiennent généralement à l'esprit subtil et sophistique du temps. Il ne faut pas croire que ces hommes aient été étrangers aux habitudes d^esprit et de langage de leur siècle. Quelle que soit la supériorité de Tesprit, un est toujours influencé par ce qu'on entend, par ce qu'on voit autour de soi, ainsi, pour montrer la subtiixvb fU Tesprit dont on faisait alors grand cas, les prédicateurs et Ménot, tout le premier, se permettent des rapprochements qui nous paraissent puérils. Ainsif à propos des différents crimes, ils rappelleront l^alphabet et diront qu'il est le symbole de tous les

puciitrs, Ci aiuio |>tx.tiaii» out^vtrsdlvtfiiieill lUUlCS ICS

lettres, ils diront: Va représente Tavarice, le b tel autre crime, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils aient épuisé les vingt lettres de l'alphabet (il n'y avait alors que vingt lettres). Une autre fois ils rapprocheront la mission de Jésus-Christ, les différentes phases de sa vie, de la marche du soleil et de son passage dans les différents signes du zodiaque. Ils diront : Les astrologues nous disent que le soleil passe par les différents signes du ci^l. Eh bien I le Christ, qui est le soleil de justice, passe aussi par différents

signes: il est dans le signe de la Balance, lorsquMi rend justice aux hommes ; dans le signe des Gémeaux, lorsquMl prend une double nature; dans *le signe du Lion, lorsqu^il juge tout le monde, sans acception de personnes; dans le signe du Scorpion, lorsqu'il punit les coupables; dans le signe de la Vierge, lorsqu'il s'incarne et descend dans le sein de la vierge Marie, etc. Les signes du zodiaque trouvent tous ainsi leur application à quelque circonstance de la vie de Jésus Christ. C'est de l'affectation, de la subtriité; c'est cerlainement du mauvais goût. Mais à tout prendre, il vaut fnieux faire du soleil le symbole du Christ, que de transformer, avec Dupuis, le Christ en symbole du soleil. La fausse éloquence est moins funeste que la fausse science. D'ailleurs ces rapprochements étaient un objet d'admiration pour les contemporains , et tout ce qui doit être applaudi se dit volontiers. Les écrivains et les orateurs aussi bien que les hommes politiques sont tous, à un certain degré, esclaves de leurs contemporains, serfs du suffrage et de l'admiration de ceux qui les écoutent.

Ainsi, nous voici édifiés sur le compte de Ménot; nous savons que tous les reproches qui lui ont été adressés doivent être atténués» que le mélange barbare de deux langues est le fait de ceux qui ont recueilli ses discours; que le burlesque qui résultait de ce mélange ne doit pas lui être imputé ; que la plai-santerie qui se mêle au sérieux n'est jamais pour lui un but, mais un moyen, et que ce moyen il l'emploie

122 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉnAIRE.

souvent avec une rare habileté ; nous savons enfin que le cynisme des expressions n'est qu^un effet accidentel, qui tient au progrès de la délicatesse : ce qui est cynique maintenant n'était que comique un siècle auparavant, et semblait tout naturel au temps de Ménot, où il ne pouvait effaroucher un sentiment qui n'existait pas. Ainsi donc, ce qui restera de vrai, ee seront les habitudes familières du langage, les subtilités, Taffectation, le mauvais goût ; mais il y a loin de là aux reproches qu'on adressait généralement aux sermonnaires ; il faut donc revenir sur l'opinion reçue et modifier un arrêt trop sévère.

Maintenant, j'ai à parler de Maillard et de Raulin ; je dirai aussi un mot de Barlette, quoiqu'il ne soit pas prédicateur français, mais italien. On le rapproche habituellement de nos sermonnaires, et c'est une raison pour nous de ne pas l'en séparer. Maillard, aussi bien queMénot, était un homme grave et instruit; ce n'était pas un prédicateur populaire, un prédicateur de campagne, c'était un esprit très cultivé; un savant professeur de théologie. Cette science théologique se montre trop souvent dans ses discours et les dépare; mais enfin c'est de la science et non de la barbarie. Maillard vivait à la cour de Louis XI et de Charles YIII; il a été le prédicateur de Louis XI et le confesseur de Charles YIII. On cite même une réponse qu'il fit à Louis XI, qui honore son courage, et qui a été la conséquence d'un acte non moins courageux. Maillard avait osé, dans un de ses

sermons, attaquer la eonduile du roi. Louis XI, instruit de celte audace, appela Maillard, et le menaça de le faire noyer. C'était son usage; les flots de la Seine, comme c«ux de la Loire, transportaient la justice du roi, et le peuple effrayé la laissait passer. Maillard répondit : (c Le roi est maitre de faire de moi comme de tant d'autres, mais j'irai plus rapidement en paradis par eau, qu'il n'y arrivera avec ses chevaux de poste. » C'était une allusion à rétablissement récent des postes. La réponse est vive ; elle est ingénieuse; c'est un acte de courage à l'appui d'un acte d'indépendance. Un autre Maillard, religieux du seizième siècle, s'est signalé par ses mauvaises mœurs; il faut se garder de le confondre, comme on l'a fait, avec notre sermonnaire. A chacun sa gloire et sa honte. Maillard nous a servi d'argument pour prouver que les sermons du quinzième siècle n'avaient été prononcés ni en latin, ni en langue macaronique. Nous ' avons sous les yeux un discours qu'il a prononcé dans l'église de Bruges, et qui est tout entier en langue vulgaire, et cet exemple n'est pas unique. Ainsi , l'opinion accréditée tombe sous cette masse de preuves. Dans ce discours, qui est fort curieux, comme monument du langage à cette époque et comme monument d'éloquence, il passe en revue tous les états de la société et les traite tous avec une égale sévérité. Son auditoire était composé de toutes les illustrations de la ville; le duc, la duchesse de Flandre s'y trouvaient; le clergé en grand appareil, puis une immense population. Eh

bien ! après avoir montré tous les désordres des diiïé* rentes conditions sociales ; après avoir établi un parallèle entre la pratique et les devoirs, il montre que la société se divisait en deux parts, celle de Dieu et celle du démon ; il apostrophe son auditoire en commençant par le prince et la princesse, et leur dit, en les sommant de répondre : (( É(es-vous de la part de Dieu?... il attend la réponse ! Baissez la tête! s'écriet-il, A puis s'adressant aux magistrats : « Et vous, gros fourrés, étes-vous de la part de Dieu ? Baissez le front!... D Mais il vaut mieux citer le passage tout entier : « Or, levez les esprits, qu'en dites-vous, Seigneur ? étes-vous de la part de Dieu ? Le prince et la princesse en èles-vous? baissez le front!... Et vous autres, gros fourrés! en étes-vous? baissez le front. Les chevaliers de Tordre, en étes-vous? baissez le front. Et vous, gentilshommes, en étes-vous? baissez le front. Et vous, jeunes garches, vous, femelles de cour, en étes-vous? baissez le front; vous êtes écrites au livre des damnés, votre chambre est toute marquée avec les diables..., dites-moi, s'il vous plait, êtes vous bien mirées, lavées, époussetées aujourd'hui? — Dis bien , frère — plût à ma volonté que vous fussiez aussi soigneuses de nettoyer vos âmes. — Quel remède, frère? — Je vous dis que si, au temps passé, il y a eu des fautes^ laissons notre mauvaise vie. Dieu aura pitié de nous : si que non, je vous convie avec tous les diables. » Cest toujours le même artifice, un mélange de gravité et de plaisanterie. Je

DE LÀ PRÉDICATION RELIGIËtSS. 125

le demaude, une pareille aposlroplie adressée aux princes, aux princesses, aux magistrats et aux fem^ mes de cour ; cette réponse que Toraleur semble attendre, et qu'il prévient; ces menaces entremêlées de plaisanteries sur la toilette des femmes, et ce retour sur la toilette de leur âme, qu'elles auraient dû faire avec plus de soin ; enfin cette conclusion dans laquelle il leur laisse espérer qu'elles peuvent revenir à la vertu et sauver encore leur âme, tout cet artifice oratoire qui met en jeu tant de sentiments divers, ne parait-il pas très habile et merveilleusement propre à remuer profondément le cœur de l'auditoire ?

Il me semble que ces personnalités S ces attaques directes sont un moyen d'éloquence bien plus puissant que les généralités vagues qui> en menaçant tout le monde, n'atteignent personne. La chaire chrétienne n'est guère aujourd'hui qu'une tribune académique; elle attaque les vices d'une manière abstraite ; ses in«»

1 Nous ToyoQS, par un passage de Ménot, qa'oa se plaignait de ces personnalités et même des attaques dirigées contre une classe de la so^ ciété ; mais Toratear maintient son droit : « Vous direz que le prédicateur ne doit parler, ni en général ni en particulier, non seulement des personnes mais même des états. Si je regarde le premier prédicateur qui se rencontre dans l'Évangile, je veux dire saint Jean quand il connut leè désordres d'Hérode, chef de la justice, il lui dit : « Cela ne t'est pas permis, il ne t'appartient pas d'entretenir la femme de ton frère. » 11 particularisa la personne. Lorsque Christ parlait aux chefs de la justice et de TÉglise qui devraient en être la lumière, parce qu'ils ne l'étaient pas il leur dit : « Vous êtes ûls du diable : vos eœ paire diabolo esUs, selon vos œuvres. Et voilà aussi qu'il appelle chienne la Cananéenne* • Ser. Vy po9i, l, Domin. L\, fol, lxii, 1 col, -

120 NOLVEAUi ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE!*

vectives ont d'autant moins de prise sur les âmcs^ qu'elle y emploie celle langue épurée et affaiblie par la noblesse, celte langue qui exclut le mot propre au profit de la périphrase. De ce double affaiblissement dans la pensée et le langage, résulte une décadence dans Teffet oratoire, par conséquent dans le résultat moral. Ces discours si bien élaborés, si bien châtiés par égard pour notre délicatesse > nous renvoient souvent charmés de Torateur, mais sans inquiétude sur nous-mêmes*

Au reste, la condition des orateurs chrétiens est bien changée : la popularité que le patronage des faibles leur avait donnée, ne les protégerait plus contre le ressentiment des puissants qu'ils auraient offensés* La loi, désormais égale pour tous, les atteindrait. Qu'un prédicateur ose aujourd'hui se permettre des apostrophes du genre de celles de Maillard et de Ménot, il descendra de sa chaire pour aller rendre compte de ses témérités devant un tribunal de laïques, et la considération à laquelle il aura porté atteinte, trouvera des vengeurs ^ Est-ce un bien? est-ce un mal? je ne sais; toujours est-il que c'est là une des sources de la stérilité des remontrances que font encore entendre nos prédicateurs.

Ce même Maillard a placé dans un de ses discours

* Je disais ceci en 1837. Voy. Histoire de V Éloquence, t. II. Je dois dire pourquoi je réimprime ici cette étude sur les sermonnaires : c'est qu'elle a été trouvée de bonne prise par autrui et qu'on m'a fait l'honneur de s'en emparer pour une histoire littéraire du moyen âge. J'ai cru pou- Yoir reprendre mon bien.

DE Là prédication RELtGlEUSfi. 1ï27

une réflexion, à propos des homicides^ qui rappelle un des morceaux les plus éloquents de noire Pascal* Qpi de nous n^a retenu cet adnnirable passage où, flétrissant la doctrine qui permet le duel, le défenseur de Port-Royal oppose les voies de la justice humaine aux pratiques autorisées par certains casuistes? Corn-* bien son éloquence est puissante lorsqu'il établit Tin- Tiolabilité de la vie humaine 1 La justice peut seule, et dans des cas déterminés, en vertu de Tautorité divine dont elle est Tinstrument, détruire ce que Dieu a créé. Maillard contient le germe des admirables développements de Pascal^ et ce sentiment est surtout remarquable dans un siècle où le meurtre était un jeu et où le sang coulait comm^ Teau sur la terre. « Tuer un homme coupable» s'écrie-t-il, avec l'autorité des lois^ ce n'est pas un péché ; mais tout homicide qui s'accomplit contre l'autorité des lois^ est le plus grave des péchés. Détestables homicides^ vous détruisez ce que vous ne pouvez rétablir 1 Sachez qu'un homicide ne meurt jamais d^une bonne mort : aussi, lorsqu'un meurtrier passe près du cadavre de 8a victime» le sang en jaillit et demande vengeance au Seigneur ^ » Ceci est de la plus grande beauté.

Quoique Maillard ait moins de mouvement que Ménot, il n'est pas rare de rencontrer dans cet orateur d'heureuses inspirations, des germes féconds que Té-

* Feria VI, Domin. I, advent. xxv, p. 72, vers, c. 1* Serm; prôchéa à Paris, à Saint-Jean en Grève.

128 NOUVEAUX ESSAIS B^HISTOIRfi LltTÉflAIRE.

loquence a développés plus tard; je me contenterai de citer le trait suivant que Massillon a rencontré à SOU tour, et qui lui a fourni la plus belle page de Télo^ quence chrétienne, je veux parler du morceau sublime si souvent cité^ et qui fit naître dans son audi-^ toire un frémissement de terreur et d'admiration : « Pécheurs mondains, s'écrie Maillard, puisse le Seigneur Dieu souverain ne pas vous traiter ainsi. Étes-^ vous dans Tétat où vous voudriez mourir? Vous, femmes, qui étalez vos belles poitrines» votre col et votre gorge, voudriez^vous mourir dans l'état où vous êtes? Et vous prêtres, voudriez-vous mourir la conscience chargée des messes que vous avez dites? Je crois que sur mille on n'en trouverait pas quatre* Qu'on fasse entendre ici la trompette du jugement dernier, et Ton verra ceux qui répondront à Fappel. Je vous le demande, ferez-vous un contrat avec Dieu lorsque vous serez dans la mort ; saint Augustin vous répond que cela est impossible. Alors ils m'invoqueront et je ne répondrai pas^ parce qu'ils ont méprisé ma discipline^ et qu'ils n'ont pas eu la crainte du Seigneur; je vous ai appelés et vous avez refusé de me suivre, j'ai étendu ma main et personne n*a jetéun regard en arrière 1 Pauvres pécheurs, que direz-vous au lit de la mort? Vous direz hélas 1 hélas ! Je veux donc vous dire qu'à la bonne heure vous devez disposer vos consciences ^ » Entre Maillard et Massillon,

^ < peccatores mundani ; ulinam magnas imperator Deus non faciat Tobis taliter. An estis in statu in quo vellelis mori ? vos mulieres quas

il y a toute la distance de l'esquisse d'un élève au tableau d'un maître, mais l'idée est la même, tous deux interrogent la conscience de leurs auditeurs, et par la même prosopopée, ils évoquent devant eux l'appareil du jugement dernier.

Je pourrais faire une moisson plus abondante dans les sermons de Maillard, mais ce que j'ai recueilli suffit pour réhabiliter un peu sa mémoire, et, pour être juste, il faut rappeler encore que ces sermons n'ont pas été complètement recueillis, et que le traducteur se contente souvent d'indiquer les motifs de l'orateur, et de substituer, aux développements qu'il a dû donner, une simple analyse.

Raulin, le troisième de nos sermonnaires, est plus grave et plus didactique que Ménot et Maillard. Il n'a ni la même vivacité de tours, ni la même liberté de parole ; je serais même tenté de croire que le recueil de ses sermons qui a été publié sous le nom de Chemin vers le Paradis j n'est guère qu'un traité de casuitisme, une direction pour la conscience des pécheurs. Ce

ostenditispulchra pectora, collum et guttur : velletis mori in statu in quo esUs? et vos sacerdotes cum illis missis qaas vos habetis ? credo quod de mille non invenietis quatuor. Capiat unus tubam et videbit quoi eum Insequentes habebit. Quaero a vobis facietisne contractum cum Deo cum eritis in morte. Dlcit Augustinus quod difflcillimum est facere. Tune invocabunt me et non exaudiam quod exosas habuerintdisciplinas et timorem domini non susceperint. Et pauloante vocavi et renuistis, extendimanum meam et non fuit qui aspîceret. Qnid dicetis pauperes peccatores in lecto mortis ? dicetis : heu I heu I Volo igilur dicere quod bonâ horâ disponatis conscientias vestras. » Domin. III, advent, Serm, XXIX ^ fol, lxxix, vers. c. 2.

130 NOUVEAUl ESSAIS d'hISTOIRC LITTÉRAIRE.

traité aura été disposé sous forme de sermons, pour que les prédicateurs pussent y puiser des matériaux, car tous ces recueils ont été publiés à Tintention des prédicateurs à ?enir, plutôt que pour relever la gloire de leur auteur. Ce qui le ferait penser encore, g est qu'il y a certainement un grand nombre de détails qui sont inabordables à Téloquence religieuse. Ainsi, Raulin aborde les délits les plus secrets, qui ne doivent être confiés qu^à Foreille discrète d^un confesseur; il est donc vraisemblable que Raulin, théologien très savant, casuiste très habile, aura fait un traité des cas de conscience, et que ce traité aura été disposé sous forme de sermons^ il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître combien cette conjecture est vraisemblable. La plupart des questions qui s'y trouvent traitées sont plutôt du ressort du confessionnal que de la chaire. Il y en a quelques •- unes qu'il ne me serait pas même permis d'indiquer. Quoiqu'on rencontre encore dans ces discussions^ présentées et divisées à la manière des semions, certains traits de la nature de ceux que nous avons remarqués, il est impossible d'y rien recueillir qui ressemble à des mouvements d'éioquence. Le casuiste est partout, l'orateur nulle part; Vest toujours le ton d'un homme qui explique, qui analyse, qui conseille ; ce n^est pas celui d'un prédicateur qui prétend émouvoir une grande assemblée. Ces discours lus ou prononcés devant un auditoire l'auraient tenu constamment froid et impassible. Le seul point de ressemblance entre Raulin et les

t>B Là prédication religieuse. 131

orateurs qui nous ont occupés, ce sont certaines anecdotes, certains apologues mêlés à la narration , et venant à Tappui des préceptes. Voici Fun de ces récits (Rabelais et Scarron eu ont profité) : Raulin suppose qu'une femme veuve va consulter son curé pour savoir si elle doit épouser son valet. Elle trouve d^excellentes raisons : D'abord, dit-elle, je ne puis pas faire valoir ma ferme si je n'épouse pas mon valet. Le curé lui dit: Épousez donc. -<— Mais quand je l'aurai épousé y peut-être me battra-t-il ? — Ne Tépousez donc pas. La conversation se continue sur ce ton-lè, le curé disant tantôt épousez, tantôt n'épousez pas, comme dans Rabelais. EnGn, dit-il, pour décider la question, nous n'avons qu'à nous en rapporter aux cloches>*vous écouterez ce qu'elles vous diront, cela vous déterminera : le curé met ses cloches en branle. Dès lors, plus d'hésitation, les cloches ont dit très distinctement : « Prends ton valet 1 prends ton valet! » Peu de temps après elle revint auprès du curé: «Vous m'avez, dit-elle, donné un mauvais conseil^ les clo« cbes m'ont trompée^ je suis la femme la plus malheureuse, du matin au soir je suis battue. — C'est que vous aurez mal interprété le conseil des cloches ; écoutez mieux cette fois. » L'épreuve est renouvelée» et alors la pauvre fermière entend : « Ne le prends pas ! ne le prends pas I ^ » On a souvent cité cette piquante imagé des contradictions de là conscience.

* Iter ad Paradisum, ser. 111, de vldultale, foi. cxlviii, Dcr *.

132 NOUVEAUl ESSAIS D^HISTOIRE LITTÉHAIRE^

lorsqu'on l'interroge avonl d'avoir imposé silence & sa passion.

Un récit du nnôrae genre qu'on trouve aussi dans Raulin, a inspiré le chef-d'œuvre de La Fontaine, je veux parler des Animaux malades de la peste. Ce n'est pas tout à fait le même texte, sa fable est moins dramatique que dans La Fontaine. Le lion est bien le président, non de rassemblée, mais du chapitre (les moines n'échappent pas même à la satire du sermoanaire); il ne se confesse pas, un lion est impeccable, mais c^est lui qui reçoit la confession des différents animaux. Voici le récit de Raulin : « Le lion tint chapitre, différents animaux vinrent se confesser à lui. Le loup commença : il avoua qu'il avait dévoré force moutons , mais il ajouta que c'était dans sli famille une vieille habitude; que de temps immémorial les loups avaient mangé les brebis, et qu'il ne se croyait pas si coupable. Le lion lui dit : Puisque c'est l'habitude de vos ancêtres, un droit héréditaire, continuez; seulement vous direz un paler. Le renard fait une confession semblable, et il dit : J'ai croqué beaucoup de poulets, dévasté beaucoup de basses^ours, mais de tout temps mes ancêtres l'ont fait avant moi, et je croque de race. — Soit, dit le lion, continuez , faites comme vos ancêtres, et dites un pater. L'âne vint à son tour (swpervenii asinus)\ il se frappe la poitrine avec componction; il avoue qu'il a commis trois péchés : le premier, c'est d'avoir mangé du foin qui était tombé d'une charrette sur des ronces. — C'est un

grand péché que de manger le foin d'autrui I Voyons, continuez. L'ftne avoue alors qu^il a fiente dans le cloitre des frères (stercaraverat claustrum). Le lion se récrie plus vivement: — Souiller ainsi la terre sainte, c'est un péché mortel! Son troisième aveu, on ne put le lui arracher qu'au milieu des pleurs et des sanglots ; il avoue enfin qu'il avait brait pendant que les frères chantaient dans le chœur, et qu'il avait fait de la mélodie avec eux. Le lion lui dit : Oh 1 c'est un grave péché que de chanter pendant que les frères chantent, de les mettre en désaccord, et de semer la zizanie dans Téglise ! Sur ce, il le condamna à être flagellé ^ » Raulin remarque que ce jugement était mal prononcé, que ce n'était pas peser le crime au poids du sanctuaire. Vous voyez qu'il y a dans cette

^ Depenit,, $er. XIV, fol. jl, vers. Cette fable avait cours au moyen âge ; on la trouve dans Barlette, prédicateur italien. Le cadre est le méipe avec quelques acteurs de plus : « Léo, rex animalinm, fedt capltulnm abi aderant omnia animalia : venit cata dicens culpam suam. Pater, dico raeam culpam quod sœpe comedi de ollà dominœ meœ. Respondit leo : Bene fecisti ; quid peccavit cata? Venit eanis : Pater, comedi morcellum domini mei, et aliquando camem portanti abstuli, sed pœnitentiam egl qaod me percussit. Respondit leo : Satis est. Venit galiina : Domine mi, sspe fui in horto vestro et ex hoc clamabat domina mea : vadatis in nomine diaboli, sed pœnitentiam egi quod coUum abstraxit. Venit lupus : O pater I comedi asinum pauperis ; sed quod egi quod magna esurle afflciebar. Respondit leo : Est tibi naturale, et Philosophus more œthhico- Tum, ait : In naturalibus neque meremur neque demeremur. Venit asinas : pater ! sœpe comedi modicum fœni, quando currus veniebat in clanstrum. Clamavit leo : percutiatur ! Et sic ab omnibus fuit flagellatus. Unde quidam dixit : Heu ! inique judex ! lupus de magnis peccatis jusUÛeatur, et asinus de minimis trucidatur ! »

134 NOUVEAUX E88AI8 d'hISTOIBB LITTÉRAIRE.

confession si plaisante, si ingénieuse, le germe de l'inestimable aveu du roussin de La Fontaine.

Dirai-je toute ma pensée ? Il me semble que celle confession en trois parties » ce triple aveu de peccadilles, arraché avec tant d'effort, et gradué avec art, n^est pas moins plaisant que le tableau tracé par notre grand fabuliste.

Raulin fait rarement diversion à la gravité de ses préceptes. C'est un casuiste subtil, un directeur intel* ligent, un théologien consommé, mais ce n'est pas un orateur. 11 donne des conseils, il ne lance pas d'invectives; il signale le désordre des mœurs, il ne le foudroie pas. Ses prétendus sermons ne. sont que des chapitres de trois traités didactiques , Tun sur la confession, l'autre sur le mariage, et le troisième sur le mystère de l'Eucharistie. Ce dernier passait pour son chef-d'œuvre *.

*■ L'IUnéraire da Paradis, le seul des oavrages de Raulin qae J*aie ea soas les yeux, m'a plutôt paru un recueil de traités théologiques et casuistiques, qu'un ensemble de sermons. J'ai indiqué les raisons qui me portent à croire qu'ils n'ont pas été prononcés en chaire; mais RauUo n'en est pas moins l'un des sermonnaires les plus renommés de la fia du quinzième siècle. Ses œuvres ont été imprimées à Anvers en 1612, et forment trois gros volumes in-4«, partagés en six tomes. Ces volomes contiennent des sermons remarquables par la méthode et par la doctrine. Raulin fut une des lumières de l'Église et le principal ornement de l'Université : il appelait de tous ses vœux des réformes qui auraient provenu l'explosion de l'hérésie. Il donna l'exemple de toutes les vertus chrétiennes. Grand-maitre du collège de Navarre» il se retira à l'âge de cinquante-quatre ans au couvent de Gluny, renonçant à toutes les àignilés, à ses bénéftces, aux applaudissements de la foule, pour s'occuper dans la retraite do salut de son âme. Ses lettres contiennent les motifs de

Je terminerai cette élude par quelques mots sur Barlelte, contemporain de Ménot et le héros de la chaire italienne. Les succès de Barletle furent im<menses, et il suffit, pour les constater, de rappeler ce proverbe : Qui nesciê Barleîtarey nesdi frmdieare. Ainsi Barlette était considéré par ses contemporains comme le modèle de la véritable éloquence ; on ne saurait lui refuser Fesprit, la vivacité et le mouve* ment. Comme nos sermonnaires, il attaque courageusement la corruption des mœurs ; plus hardi même que ceux-ci, il ne craint pas, sur la terre papale, de s'en prendre à la papauté. On a déjà cité ce passage de* son sermon sur le petit nombre des élus : « Depuis saint Pierre jusqu'au temps de Sylvestre, on compte trente-deux papes qui passèrent presque tous par le martyre ; d'où il arriva qu'après le pontificat de Sixte, la papauté fut longtemps en vacance, parce que personne ne voulait se charger d'un pareil fardeau en vue de la pauvreté et de la mort. Mais de nos jours, on y marche par la corruption et la simonie ; odieuses pratiques qui arrachent à Dante cette exclamation : i< Simon mage , et tous ses misérables imitateurs 1 hommes de proie, qui souillez par Tor

cette résolation, et l'on y retrouve le langage et les idées de saint Bernard. Le nom de Raalin n*est pas indigne de figurer à côté de celui de GersoDi et il serait facile de saisir entre la vie et le caractère de ces deux hommes de frappantes analogies. Né à Toul en 144^, Raulin mourut à Cluny en 1514; il s'y était retiré dans le cours de l'année 1497. — M. Gb. Labitte a publié, dans le Journal général de V Instruction publique, une curieuse et savante notice sur Raulin.

136 NOUVEAUX ESSAIS D'HISTOinB LITTÉRAIRE.

et Targent ce qui devrait être le prix de la vertu I » Malgré ces qualités éminentes, Barlette, esclave du goât des Italiens pour la bouffonnerie » transforma la chaire en théâtre ; les scènes qu'il joua n'ont pas toujours eu en vue TédiGcation de ses auditeurs ; il I serait difficile de le sauver toujours du reproche que j'ai essayé d'atténuer à Tégard de nos sermonnaires, et je pense que ceux-ci auront été solidaires, pour la postérité, d'un défaut qu'on doit surtout imputer au héros de la chaire italienne. En effet, le soin principal de Barlette est de divertir ses auditeurs, et renseignement moral semble n'être à ses yeux qu'un accessoire. Voici, entre mille passages analogues, une scène qui servira d'échantillon de sa manière dramatique et bouffonne.

« H y avait à Florence un homme riche qui, après avoir mené une vie voluptueuse , fut damné après sa mort. Un soir, sa femme, en rentrant au logis, trouva un porc dans sa chambre. Or, c'était là son mari, et comme elle ne le reconnaissait pas sous cette forme, elle se mit à crier contre ses servantes, et leur reprocha leur négligence. Cependant ses fils arrivèrent armés de bâtons pour donner la chasse à l'intrus. Ne me frappez pas! s'écria l'animal, je suis votre père; j'ai mené la vie d'un porc, et j'en ai revêtu la forme après ma mort. Maintenant, monsieur le bourgeois, quel est ton nom? — Jean. — Quelle est ta vie? — J'ai chez moi force tables ornées pour les jeux de hasard, dés, osselets et cartes. Les pauvres n'ont aucune part

à mes richesses. — Tu ne t'appelles pas Jean, mais Porc, par imitatioD. Et vous^ monsieur le gentilhomme , votre noni ? — Jacques. — Votre vie ? — Je suis paresseusL pour aller aux messes et aux offices, et je ne puis écouter un prédicateur. — Tu n'es pas un Jacques, mais un âne. Que ta femme prenne donc un bâton, et dise, en te frappant : Âne que tu es, que dit le prédicateur? Et toi^ quel est ton nom? — Gothard. — Ta vie? — Je suis avare, et je laisse ma famille dans la gène et la misère. — Tu n'es point Gothard, mais un chien de jardinier, qui ne mange pas les légumes, et qui n'en laisse manger à personne. Horace ne dit-il pas : « A quoi bon les richesses, s'il ne m'est pas permis d'en user I » Ton nom? — François, — Ta vie? — Mon. père, je suis un orgueilleux. — Tu n'es pas François, mais un lion. Ce gourmand, il faut l'appeler Gnaton. Et vous, femme, votre nom ? — Père, pourquoi cette demande ? — Oh 1 c'est pour envoyer mon compagnon chercher chez toi un flacon de vin ;

le donneras-tu? — Oui, mon père Je m'appelle

Catherine. — Quelle vie mènes-tu ? — Je suis vaine et glorieuse^ et je fais l'aumône afin de passer pour une sainte. — Tu, n'es pas Catherine, mais une poule qui, son œuf pondu, se met aussitôt à chanter \ »

1 Voici le texte même pour l'édiûcation du lecteur : c Fuit quidam nobllis Florentinus qui vitam suam ducebat voluptuosam, quare moriens damuatus est. In sero autem dum uxor ejus cameram ingrederetur porcum repperit. Hic autem vir ejus erat in forma porci : aed non agnoscebat

138 IfOUTEAUX ESSAIS d'hISTOIBE LITTÉRAIRE.

Ici le drame et la bouffonnerie surmontent évidemment la moralité, qui disparaît dans ces jeux scéniques , dignes plutôt des tréteaux que de la chaire. Je m'arrête dans cette revue que je pourrais facilement prolonger.

On comprend que je pourrais tirer de tous ces ouvrages un grand nombre de citations de même nature, et c'est précisément pour cela que je ne les multiplierai pas, car nous rencontrerions toujours le même caractère, c'est-à-dire Temploi du langage fami-

ipsnm clamare cspit contra ancillas dicens : permisisti porcum ingredi in cameram. Filii autem cum baculis ascenderunt cameram ut ipsom de domo expellerent Clamare cœpit : 6 filii non faciatis, quia pater vester sum et damnatus in formam porci appareo, eo quod vitam porcinam daxi. Nunc ô civis quomodo vocaris ? — Johannes. — Quam ^itamtenes?— pater, in domo mea teneo mensas paratas ad ludos fraudulentos, scachos, taxilloB et cartaa. Pauperibos omnia bona celantur. — Tu non yocaris Johannes sed porcus per imitatlonem. Et tu nobilis : quomodo vocaris? ^ Jacobus. — Quam vitam tenes ? — pater, sum piger ad divina et ad missas et predicatores audire non possum. — Et tu domine, non Jacobas aed asinus vocaris, ideo mulier cape baculum dicendo ipsnm perçatiendo : Eya asine quid dicit predicator ? Et tu quomodo vocaris ? — Gotardus. — Quam vitam tenes ?— pater, nimis sum avarus et teneo familiam meam in maximâ miserià. — Non Gotardus sed canis horlulaoas vocaris qui non comedit porcos» nec vult quod alii comedant. Contra Horatius : quid mihi divitiœ si non conceditur lUi ? et tu quomodo vocaris ? — Franciscus. — Quam vitam tenes ? — pater, sum superbus.— Non Franciscu sed leo censeris. iUe aliusgulosus, Gnato appellandus est. Et tu ô mulier quod est nomen tuum ? — Quare hoc qusris pater ? — Ut mittam socium meum ad domum tuam pro flascone vini. Dabis ne? — Ita pater. Vocor Katherina. — Quam vitam tenes ? — pater sum vana, gloriosa et elemosynam do tit videar sancta. — Non es Katherina sed una gallina quœ facto ovo illico cantat. Serm. de saneiië magistri Gobrielis de Bareleta, ordinis predicatorum et saerœ theologiœ profeseo^ ris, Dominica in qoinquîigesrma, fol. viiî, vers.

lier et de la plaisanterie à côté des mouvements impétueux et de Téloquence. C'est un mélange constant des deux genres, dont la division s^est opérée depuis, et qui alors se confondaient. Car à la fin du quinzième siècle, il n'y avait pas une langue vulgaire et une langue noble; les grands écrivains n'avaient pas encore établi cette distinction ; la cour n'avait pas institué une langue d'élite, comme il y a des personnages d'élite, la langue admettait tous les mots sur le même pied d'égalité: en sorte que cette familiarité, ces plaisanteries, ce cynisme, qui nous choquent actuellement, et qui nous paraissent indignes de la chaire, étaient tout à fait naturels aux jeux des contemporains deMénot, de Maillard et de Raulin. Or, ce n'est pas de notre point de vue que nous devons juger les orateurs du quinzième siècle : pour les apprécier à leur juste valeur, pour déterminer quel a été leur mérite, il faut les placer dans les circonstances où ils ont vécu, leur rendre leur auditoire avec sa culture d'esprit et les passions qui ranimaient. Enfin, je ne crois pas qu'il soit permis de se substituer dans la critique des monuments littéraires, aux contemporains des auteurs, et pour juger sainement, il faut faire la part du temps, la part du siècle. C'est ainsi qu'à propos des auteurs de la seconde moitié du seizième siècle , un critique fort ingénieux de notre époque a montré que Ton avait calomnié Ronsard et les poêles de la Pléiade, et qu'il fallait, sinon casser absolument le jugement de la postérité, au moins le

140 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIRE,

réviser, et relever cesrépulations déchues du ridicule où elles étaient ensevelies. Or, c'est précisément la même chose que j'ai essayé de faire : je n'ai pas prétendu placer les prédicateurs du quinzième siècle sur la ligne des grands prédicateurs, c^eût été une absurde prétention; mais j'ai .voulu montrer qu'ils avaient justement obtenu l'admiration de leurs contemporains, et qu'ils ne méritaient pas tout le mépris qui s'attache à leur mémoire.

sous LOUIS XIL

Passons de la chaire chrétienne , où nous avond recueilli de fortes et naïves vérités , au théâtre qui amène sur ses planches, ou plutôt sur ses tréteaux^ la politique et la religion. Le théâtre sous Louis XII intervient dans les affaires politiques ; Aristophane re« parait dans Paris, non pas avee sa verve et son génie, mais du moins avec son audace et son amour du bien public. Cest que Louis XII est un souverain débonnaire comme le peuple athénien, capable d^entendre la vérité, et jaloux de la faire dire à ceux qui entravent les desseins de sa politique.

Avant d'arriver à ce curieux épisode de notre histoire littéraire et politique, il importe de jeter un coup d'œil rapide sur notre théâtre ; peu de mots suffiront pour nous conduire à Tépoque qui fait Tobjet de nos études. M. Magnin ^ a déjà prouvé que le

1 Des ùrigineê du théâtre moderne, 1. 1. On attend avec nne Juste impatience les Tolames qui doltent compléter cet impoitant ouvrage. Au reste, pour compenser ce retard, M. Magnin vient de publier le texte et

génie dramatique ne s'est jamais complètement as^ soupi en France, et qu'à défaut de théâtre régulier, il s'exerçait dans le sanctuaire deséglises^ derrière les créneaux des châteaux gothiques et sur les places pu-* bliques; que tout ensemble, sacerdotal, aristocratique et populaire, il s^associait aux pompes de la liturgie catholique, aux fêtes féodales et aux grossières ré^ jouissances du peuple. Le savant professeur, dont je rappelle les travaux, a montré dans ces ébauches imparfaites, les origines du théâtre moderne, et rattaché ces trois genres à Topera, au théâtre Français et aux drames de nos boulevards.

Ce n'est qu'au commencement du quinzième siècle ^ que le drame échappe aux gens d^église, aux trouvères et aux pèlerins, pour prendre une existence régulière. Les mystères de la religion et les sujets tirés de rhisloire sainte, représentés d'abord dans Fenceinte des églises, passent aux mains des confrères de la Passion, pieux artisans, qui consacraient leurs loisirs à Tamusement et à Tédificalion des fidèles. Pendant ces premiers temps, le théâtre sorti de l'Église vit avec elle en bonne intelligence; la Bible fournit les sujets, et la sacristie ses riches ornements, ses chap* peSy ses aumusses, ses étoles, ses dalmatiques, ses croix d'argent et d'or ; l'Église avance et retarde ses

la traduction da théâtre de Hrotsvitha, religieuse du diilôme siècle. Ce précieux trayall est précédé d'une introduction fort remarquable.

* Les lettres patentes par lesquelles Charles VI autorisa la confrérie de la Pas&ion sont de 1402.

DE Là comédie politique. 443

offices, pour que le peuple puisse également jouir des cérémonies religieuses et des jeux de la scène; de sorte que le théâtre, sécularisé dans ses acteurs, tient toujours à la religion par le sujet de ses drames, et se rattache à TÉglise par un échange de bons procé« dés. L^ hôtel de la Trinité, où les confrères donnaient leurs représentations, était comme une grande suc-» cursale des paroisses de Paris, où se complétait Ten-^ seignement religieux des fidèles. L'Église donnait les leçons de morale, et le théâtre les leçons d'histoire. Le peuple y voyait successivement toute la Bible en tableaux et les deux Testaments historiés parperson-^ nages. Ce peuple, qui ne savait pas lire, devait recevoir Tinstruction dans ces tableaux qui frappaientses regards, et par la bouche de ces personnages qui em* pruntaient son langage pour se mettre à sa portée.

Les confrères de la Passion étaient donc les profes' «eurs populaires d'histoire sainte, et s'associaient ainsi aux travaux du clergé. Mais leur institution ne tarda pas à s'altérer. Non seulement ils introduisirent dans leur enseignement quelques épisodes de l'histoire profane, maisjaloux d'accroître leur vogue, ils ajoutèrent aux pièces sérieuses des farces destinées à égayer l'assemblée^ et ils recoururent aux services d'une autre troupe qui s'était formée à côté d'eux, sous des auspices moins sévères, je veux parler des Enfants sans Souci, joyeuse confrérie de jeunes libertins^ qui s'égayaient dans la licence, aux dépens des vices et des ridicules de l'humanité. « Comme s'ils

avaient SU» dit M. Sainte-Beuve \ que les êots, depuis Adam, sont entnajarUéj ils désignaient la pauvre humanité du nom de Sottise ; et comme sMIs n'avaient pas moins su qu'on la gouverne souvent en s'en moquant, ils s'arrogeaient sur elle une sorte de puissance et de principauté ingénieuse ; leur chef s'appelait Prince de la Sottise ou des Sots. » Cette alliance profane commença à altérer Tintimité de TÉglise et du théâtre. D'ailleurs, les mystères eux-mêmes, corrom* pus par cefûcheux voisinage des farces et des soties, admirent parfois des scènes ordurières et des plaisanteries obscènes, qui démentaient leur pieuse origine. La rupture ne pouvait tarder à s'opérer.

Quelques faits plus ou moins historiques peuvent servir à indiquer les différentes phases de ce divorce, qui s'accomplit au seizième siècle. Rabelais raconte quelque part que François Villon, sur ses vieux jours, après avoir échappé à la potence, se retira à Saint- Maixent en Poitou , et que là, il entreprit de faire jouer la Passion en gestes et langage poitevin. Villon, pour habiller dignement Dieu le Père« requit le sacristain des cordeliersde lui prêter une chappe et une étole. Le sacristain refusa ; les lecteurs de Rabelais savent quelles furent les suites de ce refus, qu'il nous suffit de constater, pour indiquer combien les mauvaises pratiques du théâtre avaient refroidi, à son

1 Tableau historique de la poésie française et du théâtre au seizième siècle, ip. 220 ei 221.

égard, le zèle de FÉglise. On voit par là, que vers la fin du quinzième siècle, les rapports du clergé et des confréries dramatiques s'étaient déjà bien relâchés. Ces hostilités partielles et passagères ne tardèrent pas a prendre un caractère plus grave, et nous voyons, au commencement du seizième siècle, le curé de Saint-Eustache en guerre ouverte avec Jean du Pontalais, célèbre entrepreneur de mystères. Le secrétaire de la reine de Navarre, Bonaventure Desperriers, qui n'est pas en reste de bons contes et de gravelures avec sa maitresse, raconte en ses Nouvelles ce débat qui fait époque dans l'histoire du théâtre, et qui marque sa rupture définitive avec FÉglise ^ .

* Voici nne partie du récit de Desperriers. Le curé de Saint-Eustache était en chaire, faisant de son mieux pour édifier ses auditeurs ; le bon homme était fort empêché à ne dire guère bien, lorsque Jean du Pontalais vint de fortune à passer devant son église. Le bruit du tabourin forçait le prédicateur à hausser la voix et rompait le fil de ses*idées ; plus le tabourin résonnait, plus le curé élevait la voix. Enfin, fatigué de cette lutte qui égayait son auditoire, le prédicateur ordonne qu'on aille imposer silence au baladin. Quelques fidèles défilent pour ne plus revenir, et toutefois le bruit redouble ; enfin, perdant patience, le curé descend de sa chaire et va droit à Pontalais. Mais écoutons Desperriers lui-même : « Hé ! s'écrie le curé, qui vous a fait si hardi déjouer du tabourin tandis que je presche ? » Pontalais le regarde et lui dit : « Hé I qui vous a fait si hardi de prescher tandis qne je joue du tabourin ? » Alors le preseheur plus fâché que devant, prit le couteau de son famulus qui était auprès de lui, et fit une grande balafre à ce tabourin avec le couteau, et s'en retournait à l'église pour achever son sermon. Pontalais prit son tabourin et courut après le prescheur, et s'en va le coiffer conmie d'un chapeau d'Albanais, le lui affublant du côté qu'il était rompu. Et lors le prescheur, tout en l'état qu'il était, voulait remonter en chaire pour remontrer l'injure qui lui avait été faite, et comment la parole de Dieu

Avant de succomber devant Tinimitié des gens d^ église, sous les arrêts des parlements, et de reculer à la vue du fantôme de Tantiquité, évoqué par l'école érudite du seizième siècle, le théâtre du moyen âge, qui devait se perdre obscurément dans les loges des acteurs forains, livra bataille à TÉglise, qu'il exposa à la risée du peuple, en affublant Mère Sotte de ses vénérables vêtements.

Cette introduction nous conduit aux jours gras de 1512, où la troupe joyeuse des Enfants sans Souci, dirigée par Pierre Gringoire % donne en spectacle aux

était Tllipendée. Mais le monde riait si fort, lui Toyant ce f abonrin sor la tête, quMl ne sut meshay (eejour là) avoir audience et fat contraint de se retirer et de s'en taire, car il lui fut remontré que ce n'était pas le fait d'un sage homme de se prendre à un fol. »

^ IMerre Gringoire on Gringore était lonain. La date de sa naissance peut être placée entre 1480 et 1485. Suivant M. Weiss, il mena dans sa jeunesse la vie d'un acteur nomade, trouvère et jongleur tout à la fois, menant joyeux déduit et amusant par des pièces boufiPonnes les villes qu'il traversait. Ce qui est certain c'est qu'il était à Paris en 15i2. Plus tard il devint héraut d'armes du duc de Lorraine. On a de lui un grand nombre d'ouvrages en vers qui annoncent plus de fécondité que de talent. Il prêche volontiers la vertu et la morale en poursuivant les abus de l'Église et les prétentions du saint-siége. On sait qu'il vivait encore en 1544, mais on ignore l'époque de sa naort. C'est sans preuve qu'on prétend qu'il a été enterré dans l'église de Notre-Dame. M.Victor Hugo> dans son roman, a fait un Gringoire de fantaisie qui a payé pour les classiques : le vrai Gringoire n'a pas vécu sous Louis XI. M. Onésime Leroy, . dans ses Étttdei «tir lei My itères, analyse un Mystère inédit doot saint Louis est le héros et Gringoire l'auteur. Quelques scènes citées par M. Leroy, entre autres celles des trois enfants pendus sur l'ordre d'Engnerrand de Goucy, sont vraiment belles. Gringoire n'est pas habituellement de cette force. Je pense que M. Leroy se trompe en attribuant à Gringoire les soties si spirituelles de l'ancien et du fwuveau monde : c'est à

Parisiens^ sous les piliers des Halles, le jeu du Prince des S0U9 la moralité de t Homme obstiné, et la farce de Foire et Dire. Cette trilogie est destinée à divertir le peuple, et à faire passer quelques vérités hardie» sur la politique et la religion, à la faveur des licences du carnaval. Pour plus de clarté, nous allons interro*ger Pierre Gringoire j^ et nous ne le quitterons pas avant qu^il n'ait contenté noire curiosité.

« Allons^ Pierre Gringoire, Vaudemont ou Mère Sotte, puisque vous répondez également à ces divers noms , dites-nous ce que vous avez prétendu faire le mardi-gras de Tannée 4512, en dressant vos écbafauds sous les piliers des Halles ? Pourquoi cette agitation des Enfants sans Souci ? d*où vient ce cri qui met toute la ville en rumeur, et convoque le ban et l'arrière-ban des sots et des sottes de tout âge et de toutes conditions ? »

Gringoire va nous répondre qu'il n'est ni si fou ni si sot qu'il veut bien le dire, et que ce n'est pas vainement quMl a pris pour devise : Tout par raison ; raison partout ; partout raison. Je suis, nous dira «t^^il, ami du roi et de la France, et je veux, sous apparence de raillerie, servir l'un et l'autre. Vous savez les embarras que nous cause l'Italie. Venise, FEspa-

tort qa'il ayance que ses premières farces ont été imprimées en U90. Si cela était, le jeu du prince des sots ne serait pas, comme il le dit, une œuvre de Jeunesse ; car, en supposant que Gringoire n'eût que vingt ans lorsqu'on imprimait ses premières farces, il aurait continué d'en faire au-delà de quarante ans. La Jeunesse ne se prolonge pas Jusque-là.

gne et Rome viennent de se liguer contre nous ; \éi Suisses nous abandonnent; Fempereur d'Allemagne nous sert mollement; le concile de Lyon n^a fait que de belle eau claire; le concile de Pise est déjà déconsidéré; la conscience de notre bon roi est troublée par la nécessité de lutter contre le clergé de son royaume et le chef spirituel de la chrétienté; il faut Tencoarager dans cette voie de résistance, et l'absoudre aux yeux de son peuple. Gaston de Foix et Bayard font des merveilles en Italie ; ils ont pris Bologne, saccagé Brescia, mais il faut justifier leurs victoires passées, et leur en préparer de nouvelles. — Gringoire, vous êtes un bon et loyal citoyen, et si votre ouvrage répond à vos desseins, nous n'aurons qu'à vous applaudir.

Entrons en scène. A merveille : voici le conseil des Sots qui tient ses états. Que d'oreilles d'ânes I Ne les jugeons pas sur la mine. Que vont-ils nous dire? J'entends d'abord blâmer les torts de chacun :

C'est trop Joué de passe-passe.

il faut en revenir à la bonne foi, c'est le vieux jeu. Quoi, voici l'éloge du roi! Je m'en aperçois aux applaudissements de la foule :

Le prince est sage ; il endare :

Aussi il paye quand payer il faut...

A Bologne la grasse, injure Firent au prince ; mais j'en jure, Punis furent de leur défaut.

Ici les cris nous assourdissent : vive Gaston t vive

DE LA GOHÉDiE POLITIQUE. 149

Bayard! vive le roi! C'est bien débuté^ Gringoire; vous avez touché la corde sensible.

Plusieurs aa prince sont ingrats...

QuMIs soient maudits 1 qu'ils soient pendus ! qu'on en fasse de rouges collets !

C'est maintenant le tour de TÉglise:

Poar ce que l'Église entreprend Sur temporalité et pfend, Nous ne pouvons avoir repos.

C'est bien là la plaie de l'État, la source de toutes les misères.

Le sieur de Pontalais se réveille 1 il est bien des vôtres, car c'est Tantagoniste du curé de Saint-Eustache; il ne veut pas que le sermon entreprenne sur la farce, et il a coiffé de son tambourin le saint pré* dicateur :

Garde me donne des Âllemans, Je voy ce que font les Flamans Et les Anglais dedans Calais.

Mais qui attire ici tous ces preux avec leurs riches costumes ? La noblesse a de singuliers représentants : celui-ci, c'est le prince de Nates ; il semble à son lan^ gage et à sa parure qu'il arrive dltalie, et qu'il en a pris les habitudes efféminées ; cet autre , auprès de lui, c'est le seigneur de Joye :

Passant temps au soir et malin Toujours avec le féminin.

150 NOUVEAUX ESSAIS B*fll8T01EE LITTÉRAIRE.

Ses trois acolytes, le général d'Enfance, le s^gneur du Plat et le seigneur de la Lune, sont là pour exprimer la vanité imprévoyante, toute entière à ses hochets, la gourmandise et l'extravagance. Le peuple n'est pas fAché de voir ses maîtres ainsi d^uisés, et sa malice s'égaie à voir les vices de ceux que la naissance a placés au-dessus de lui. Aussi le rire éelalede toutes parts, lorsque le seigneur de la Lune, coiffé d'un croissant, s'écrie :

le suis hfttif, je sais soudain.

Inconstant, prompt et variable, - Léger d'esprit, fort variable ;

Admirez la richesse et Taisance de la rimel

Plasiears ne le trouvent pas bon.

Les ris redoublent, quand le général d'Enfance, eo' fourchant son cheval de bois, s^arme de son moulinet et de sa hallebarde.

Quels sont ces personnages mitres et crosses qui s'avancent à pas comptés et d'un air majestueux? Ce sont les élus du clergé, parmi lesquels se distinguent les abbés de Frévaulx et de Plate-Bourse ; après eux, Sotte Commune fait son entrée sans éclat, et se range discrètement derrière les nobles représentants de la chevalerie et du clergé.

Les États sont assemblés, on n'attend plus que le Prince des Sots pour ouvrir la séance ; on ne Fatiendra pas longtemps; les clameurs de l'assemblée

annoncent sa venae. II a près de lui son inséparable compagnon, le seigneur de Gayté ; tous les Sots s'empressent de lui rendre hommage :

{«Nonobstant que vous soyei vieuli^ Toujours êtes gay et joyeux ; En dépit de vos ennemys :

Et croy que Dieu vous a transmys Pour punir mesfaits exécraMes.

Les speclateurs applaudissent à Téloge du Prince; ils ont reconnu Louis XII dans le monarque débonnaire qui entretient en paix et en silence la province des Sots. Bientôt ils vont s'égayer aux dépens des abbés : celui-ci se glorifie d'avoir mangé tout le re* venu de son cloître et de laisser courir les champs à ses moines

Qui souTent quand cuydent repaitre> Ne sayent point les dents où mettre, Et sans souper s'en yont coucher.

Après cette naïve confession, les Sots ne craignent pas d'éclater en reproches contre les prélats irréguliers :

Nos prélats font un tas de myne8> Ainsi que moynes réguliers, Mais souTent dessous les courtines Ont créatures féminines Au lieu d'heures et de psaultiers.

L'Église a de mauvais piliers.

Mais écoulez Sotte Commune : malgré ses longues oreilles elle ne radote pas toujours, et à travers son

152 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIRE.

^ronmelage habituel, nous pourrons saisir quelque parole de bon sens et de haute prévoyance. Ne croyez 'pas quV'lle soit indifférente aux affaires publiques, et quoiqu'elle s'évertue à dire :

Qa'ai-Je à faire de la gaerre.

Ni que à la chair de saint Piene

Soit assis un fol ou un sage ?

Que m'en chan1t-II si TÉgUse erre,

Mais que (pourvu que) paix soit en cette terre f

Elle n'en signale pas moins les désordres et la ira* hison qui menacent TÉtat :

Jamais ne fat fea sans famée :

Aucuns ont la guerre enflammée, Qui doivent redouter fortune.

Je Tois les plus grands, empêchés.

Et les autres se sont cachés.

Les uns regardent de trayers Le Prince : je les Tois Tenir ; Par quoy fault avoir yeux ouverts r Car schismes horribles, pervers.

Vous verrez de brief advenir.

Ne semble-t-il pas que Sotte Commune soit douée d'une vue prophétique, et qu'elle annonce la venue de Luther et de Calvin, et les guerres que vont produire l'hérésie et l'intolérance ? Elle mêle quelques plaintes à ses prévisions. Mais le chœur des Sots entonne les louanges du prince, et l'assemblée y répond par d'unanimes applaudissements :

Commune, de quoi te plains-tu î Le Prince est rempU de vertu ^

Tu n'as ni guerre, ni bataille ;

L'orgueil des 80t8 est abattu :

U a selon droit combattu.

Te Tient-on rober tapoulaille?

Tu es en paix en ta maison ;

Justice te prête l'oreille :

Tu as des biens tant que menreille.

A toutes ces apostrophes Sotte Commune se contente de répondre en chantant ce refrain populaire, si vieux et toujours nouveau :

Faulte d'argent, c'est douleur nompareille.

Toutefois, l'éloge du Prince subsiste, et il faut avouer qu^il est amené avec quelque habileté.

N^avons-nous pas, sans nous en douter, applaudi à une parodie des États-généraux? je serais tenté de le croire. Louis XII ne les a réunis qu^une fois, pour fausser sa parole imprudemment engagée à rAutriche; il aimait le peuple, il aimait la vérité, mais il n^ était pas curieux de donner un contrepoids à la puissance royale. Le faible des princes est d'aimer un pouvoir sans contrôle» même lorsqu'ils sont résolus de ne pas en abuser.

Mais, voici un nouveau personnage dont l'apparition cause une vive rumeur, il porte les attributs de TÉglise, et vient prendre place sur une chaire magnifique. L'assemblée des Sots s'incline en sa présence, et l'auditoire attend ses premières paroles avec anxiété ; l'in* certitude ne dure pas longtemps :

Je me dis : Mère Sainte-Ëglise :

Je veail bien qae cbacan le note, Je maudis, anathématise, Mais sous l'habit, ponr ma devise, Porte l'habit de Mère Sotte.

L'illusion est donc détruite, au moins pour le spectateur, car les Sots n'ont pas entendu Faveu de la fausse Église. Laissons^la deviser avec ses deux suppôts, Sotte Fiance et Sotte Occasion, et concerter ses entreprises contre la temporalité; elle appelle à son aide ses grands officiers et leur révèle ses projets :

Or, Je TOUS dirai toat le cas, Mon fils la temporalité Entretient, je n'en doute pas, Mais Je veail per fiu et nefat Avoir sur lui l'autorité De l'espiritualité :

Je Jouys ainsi qu'il me semble ) Tous les deux veuil mêler ensemble.

Les abbés séduits par les promesses de riches canonicats et de chapeaux rouges , se laissent facile-* ment gagner; mais pour achever le mystère il faut aussi entraîner la noblesse. Mère Sotte se met en frais d^éloquence, mais tous les seigneurs sont inébranlables; ils allèguent leur serment de fidélité et font vœu de mourir pour la défense des droits du prince. Toutefois le seigneur de la Lune, dans son humeur va-* riable, se laisse ébranler, mais cette défection ranime le zèle des autres , et le général d'Enfance inspire à tous son humeur guerrière, en s^écriant :

Je porterai mon moulinet,

DE Là comédiet politique. 155

S'il convient que noue bataillons Pour combattre \e$ papillons.

Cette ardeur et cet heureux calembour sont un pressage de victoire.

Un engagement est devenu inévitable ; c'est Mère Sotte qui donne le signai :

Prélats, deboat I alarme 1 alarme !

et bientôt :

 Tassant ! prélats, à l'assaut !

Le clergé est aux prises avec la noblesse. Cependant le prince des Sots hésite et demande conseil, il craint de lutter contre les gens d'église; sa conscience a besoin d'être rassurée; ses courtisans et Sotte Commune sont d'accord sur ses droits :

Prince, tous vous pouyei défendre.

Justement, canoniquement.

De son côté, la Commune ne peut pas comprendre

Que la Mère son enfant tendre Traite ainsi rlgonreusement :

mais un trait de lumière vient éclairer le prince et lever ses derniers scrupules : Est-ce, s'écrie-t-il;

Est-ce l'Église proprement?

Aussitôt son fidèle compagnon, le seigneur de Gayté, s'élance, et dépouillant la fausse Église de son dégui-

156 NOUVEAUX ESSAIS d'uISTOIRE LITTÉRAIRE.

sèment, montre à tous les yeux Mère Sotte en personne : elle est vaincue dès qu elle est reconnue ; honteuse et confuse, elle s'échappe avec ses suppôts, et le prince des Sots triomphe glorieusement.

L'assemblée, toute grossière qu'elle est, a compris cette transparente allégorie : les hommes d'église qui poussent à la guerre, qui veulent entreprendre sur le temporel des princes, sont des hypocrites et des loups déguisés : le peuple ne doit pas se laisser prendre à leur habit. La Commune aussi a reçu sa leçon ,- son grommelage éternel, ses plaintes sans fin ne sont pas fondées, son indifférence est coupable en présence des atteintes que l'Église porte à l'autorité royale; le Roi est son vrai défenseur, son ami, son père; leur cause est la même, leurs intérêts sont communs: à bon entendeur, salut! Le peuple a compris, et il sera sauf et prospère par son alliance avec la royauté,

Gringoire, vous êtes un homme d'État, vous avez le pressentiment de l'avenir, et vous travaillez à prévenir les maux que vous prévoyez ; c'est à merveille 1 Votre Sotie touche à toutes les questions intérieures; mais vous ne nous avez rien dit de ce terrible ennemi du dehors qui tourmente l'Italie, et qui a organisé contre votre roi une ligue redoutable. — Attendez, mes acteurs n'ont pas fini, et ma Moralité va voussatisfaire. Je vais faire paraître à vos yeux le peuple italique et le peuple français; vous verrez en scène l'Homme obstiné, et il ne vous sera pas difficile de reconnaître le pape promoteur de nos guerres. J'amè-

DE Là comédie politique. 157

neraî sur le théâtre la Simonie et THypocrisie, ces deux fléaux de TÉglise; je ferai descendre du eiel Punition divine, jVxposerai à tous les yeux nos Dénoiérites communs, et je forcerai les peuples à s*amender, les Tices à se reconnaître, et je conclurai la paix entre tous aux dépens de THomme obstiné, que je menacerai d'une mort honteuse s'il persiste dans son impénitence^

L^idée est heureuse : nous allons vous écouter. La toile s'est relevée, et conime l'auteur nous Fa promis, nous voyons paraître le peuple italique et le peuple français.

Maïs peut-être n'est-on pas curieux, après un premier essai, d'assister à cette seconde représentation ; je vais donc me contenter d^en faire un récit rapide. Voici à peu près ce que j'ai vu et entendu.

Le peuple français et le peuple italique ouvrent la scène par des couplets alternatifs dans un sens opposé: le peuple français se félicite de n'avoir à souffrir que les impôts, de n'être plus envahi comme autrefois, il se félicite que les troubles aient passé au delà des frontières, et que l'Italie soit le théâtre de la guerre, et non plus la France: l'éloge du roi revient ici naturellement^ c'est la pensée dominante, le but réel de ces deux petites pièces. Mais le peuple italique est moins heureux, et l'on est forcé de s'apitoyer sur ses misères :

Incessament suis dessus la muraille, Quand je cuyde repaistre^ il faut que saille

158 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRË LITTiRAIUE.

Hors ma maisoD ; mes membres sont lassés ; En mon foyer Je couche snr la paille ;

Il court pour moi si mauTaise saison.

Que ne me sais où héberger et mettre.

Peuple français, tu te plains, yeuilles être Content de Dieu ; tu as prince et seigneur.

Lequel se fait craindre, douter, connaître; A un chacun il se Teut apparaître Humain et doux, de Yices correcteur.

Cet éloge adroitement placé dans la bouche d'ao peuple ennemi, et singulièrement flatteur pour Famour-propre du prince, n^a pas manqué son effet. Après avoir prêté Toreille aux confidences et aux doléances des deux peuples rivaux, j'ai vu paraître le lléros delà pièce, THomme obstiné, et il ne m'a pas été difficile de savoir le fond de sa pensée ; il a fait lui-même les honneurs de sa perversité et de son immoralité : j'ai retenu quelques*uns de ses aveux; f ai frémi au terrible refrain de toutes ses stances :

Regardez-moi, je suis THomme obstiné.

Mais voici les principaux traits de sa confession :

Qu'est-ce ceci P d'où me pent4l venir D'être pervers et ne vouloir tenir Compte de Dieu, ne d'homme, ne de diable ; Je ne me puis de mal faire abstenir.

En ce monde maint mal ai machiné ; De tous humains suis le plus redoutable ; Regardez-moi, Je suis l'Homme obstiné.

PiUards, pendardA, menteurs yeull retenir, Avec larrons m'allier et tenir :

Ma promesse leur est irrévocable, Ainsi qu'un vieil cheval je veuil hennir.

Peuple français Je ferai misérable.

Car contre loi suis si fort indigné.

Que transglontir le vouldroys comme ung able ;

Regardez-moi Je suis l'Homme obstiné.

L'homine obstiné résiste aux prières du peuple italique, il veut à son gré guerroyer, piller, paîllarder, et de plus régenter les peuples et les rois.

Peuple français, la chose est telle, Ferai en France retourner.

Ou de mort très âpre et cruelle Je mourrai.

Ainsi mourra THomme obstiné, et cette fois encore Gringoire aura prophétisé.

Mais pendant qu'il parlait le ciel s^est entr^ouvert, et une figure menaçante, assise sur les nuages, armée de la foudre, agite au-dessus de sa tête un fléau redoutable. C^est Punition divine ; elle s'écrie d'une voix de tonnerre :

Tremblez, tremblez, pervers !

On se repent, aucunes fois trop tard.

Toute rassemblée a frémi ; le peuple italique et le peuple français se sont prosternés. L'Homme obstiné, seul debout, brave de ses gestes et de ses paroles renvoyé de la colère céleste; celui-ci tient son fléau suspendu.

ICO mouyeàux essais d'histoire littéraire.

Cependant les deux pestes de l'Église, l'Hypocrisie et Simonie, surviennent et se font gloire de leurs pratiques sacrilèges ; Simonie se vante de disposer seule de tous les biens de TÉglise, et d'être Tunique pourvoyeuse de ses dignités. Voici son refrain:

Peu y en a ponmis sans simonie.

Hypocrisie n'est pas en reste avec elle, et ses aveux ne justifient que trop sa devise :

Tout Boys à Dieu, fors que le corps et Tàme.

Les spectateurs ont pris plaisir à cette conversation, qui met à nu les vices dont gémissaient tous les gens de bien. Peuple Français se déclare ouvertement contre Hypocrisie et Simonie.

. Ah 1 chatemites 1 Je sais bien qu'en riant mordez.

Punition divine renouvelle ses avertissements et ses menaces; elle rappelle les torts des peuples, la division des familles, Toubli de la fraternité, de Tamour, de la charité commandés par TÉvangile, la vénalité introduite dans l'Église :

Vous Toyez les saints sacrements

Être vendus par gens d'Église,

Ils prennent leurs ébattements

D'apprécier (de mettre à pria;]' enterrements,

Baptêmes : c'est erreur commise ;

Vicaires-fermiers, l'entreprise

Déplaît à Dieu : notez-le tous.

Vaines remontrances ! l'Homme obstiné persévère^ il raille Tenvoyé d'en haut :

Pour cela ne suis en esmoy»

A ses dits Je ne pense point ( SymoDle acoUez*moi 1

Les deux peuples faisant causé commune, accusent de concert THomme obstiné et ses deux complices, Hypocrisie et Simonie. Mais Tintervention des Démé* rites communs impose silence à ces récriminations ; chacun reconnaît ses propres fautes dans Timage qu'elles présenlent à tous les yeux; Hypocrisie et Simonie se convertissent; les princes, les justiciers, les prélats, les bourgeois reçoivent tour à tour leur leçon. Punition divine parait touchée de ce repentir général, et l'on prévoit que son courroux ne tombera que sur l'Homme obstiné.

Tel est le canevas de cette moralité célèbre qui voue à la haine des Français et à la vengeance de Dieu l'adversaire religieux et politique de Louis XIL On me permettra de ne pas aborder la troisième pièce de cette trilogie; la farce de Faire et Dire échappe à Tanalyse par son immoralité ; le sentiment des convenances ne permet pas même de dire à mots couverts ce que nos bons aïeux ne craignaient pas de faire publiquement :

Le carnaval a ses licences ; mais Celle-ci passe un peu les bornes que j'y metSà

Laissons donc de côté cette farce ignoble pour i^«

162 MOUYEAIX ESSAIS D*HISTOIttE LITTÉRAIRE.

venir en peu de mots sur le sens et la portée de la Sotie et de la Moralité que nous avons analysées. Toutes les questions de la poliùque intérieure et eitérieure y sont soulevées et résolues dans l'intérêt de la royauté; le clergé et la papauté dans leurs prétentions temporelles immolés au pouvoir politique; la cupidité et la corruption des gens d'église, lafrivolilé des nobles, Tindifférence du tiers-état aux intérêts publics et ses doléances livrées à la risée. Les désordres dont cette situation renferme le principe sont dénoncés avec le zèle d'un bon citoyen et la clairvoyance d'un esprit pénétrant. L'intention de ces essais dramatiques est toute royaliste ; c^est un appel à tous les ordres de l'État pour qu'ils se décident à se rallier autour du trône, et à recevoir de bon gré la direction d'un pouvoir qui, en concentrant toutes les forces de la société, saura au dedans protéger tous les droits, réprimer tous les écarts, récompenser tous les services, et assurer l'indépendance du pays contre ses ennemis du dehors.

On ne saurait méconnaître la pensée patriotique qui a dirigé Pierre Gringoire, ni la pureté de ses intentions -, mais combien l'exécution ^ reste en deçà du

* Puisque Gringoirei loin de baisser en vieillissant, s'est perfectionné avec l'âge, et que sa f^ie dramatique de taint Louis, encore inédite ^manuscrit 2,1 91 in-fol. de la bibliothèque du Roi), est une œuvre digne d'attention, il est juste d'en tenir compte. J'emprunte donc, à l'intéressant ouvrage de M . 0. Leroy, quelques passages d'une scène que J'ai déjà menionnée (p. 146, not. 1) : Trois enfants de noble race, confiés aux soins de rabbé de saint Nicolas, sont entrés, sans penser à mal, sur les terres du

DE Là comédie rOUTlQUE. 163

projet. La vulgarité du style, la grossièreté des res^ sorts, tout accuse Tenfance ou plutôt Tabsence de Tart; point de caractères, point de personnages vivants. Nous voyons paraître des abstractions revêtues d'un costume ; ces êtres abstraits ne se font point connaître par Faction qui dévoile les caractères ; ils disent d'eux*»

sire de Goacy ; ïU ont tiré quelques flèches contre un lapin qu'ils n'ont pas tué. Ce délit de chasse excite la colère du seigneur du Coucy. Un bourreau Tient à passer avec son yalet et les innocentes créatures lui sont livrées pour être mises à mort. Le bourreau s'empresse de faire son office : Hélas 1 dit un des enfants,

On nous vend bien cher le soûlas

Qu'en ce bois avons TOula prendre. *

Rien n'est plus touchant que la résignation et la douleur de ces enfants arrêtés au milieu de leurs Jeux par la mort. Le plus figé dit à ses frères t

Mes compagnons il faut entendre Que vecy la fin de nos jours, Nul ne nous peult faire secours ; Mourir fault, sans nuls contredis.

Je pry Dieu, qu'en son paradis, Au jour d'uy le voyons tous troys.

Adieu mes amys.

( Ici, le gette le bourreau.)

Le yalet du bourreau plaisante :

Il n'a guères longtemps presché.

Le second enfant monte et dit :

En Jesuchrtst me reconforte, En lui seul est mon espérance.

Hélas ! hélas t notre plaisance Est montée en deuil et courroux.

TROISIÈIIB.

Ah ! beau cousin, que ferons nous ?

Mourir nous fault cruellement Et le porter paciamment, Mon amy.

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