‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 13 sur 37 · LA PHILOSOPHIE DE BALZAC · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE BALZAC

Le signe d'un esprit supérieur^ ce sont les vues d'ensemble. Au fond, elles sont la partie capitale de l'homme; les autres dons ne servent qu'à préparer ou à manifester celui-là; s'il manque, ils restent médiocres; sans une philosophie, le savant n'est qu'un manœuvre et l'artiste qu'un amuseur. De là le rang, éminent d'Ampère en physique, de Geoffroy Saint- Hilaire en zoologie^ de M. Guizot en histoire. De là aussi le rang de Balzac dans le roman.

Il avait des idées générales sur tout, tellement que ses livres en sont encombrés et que leur beauté en souffre. Quelles sont les causes, les suites et les alliances de chaque faculté et de chaque passion, quels«sont les effets privés ou publics de chaque condition et de chaque profession, comment on fait et on défait sa fortune, les cent mille vérités sur l'homme et sur les hommes qui composent l'expérience du monde; tout cela est dans son oeuvre; il y a des traités sur le mariage, sur le commerce, sur la ban-

que, sur la faillite, sur radministration, sur la famille, sur la presse. Il raisonne, et ses pei*sonnages raisonnent à chaque instant. Cette abondance de pensées fait leur grandeur; presque toujours, leurs paroles valent la peine d'être méditées. Chacun arrive avec la masse de réflexions accumulées par toute une vie; et toutes ces masses opposées et liées les unes aux autres composent par leur union et leur contraste Tencyclopédie du monde social.

Qu'est-ce que ce monde, et quelles forces le mènent? Aux yeux du naturaliste Balzac, ce sont les passions et l'intérêt. La politesse les orne, l'hypocrisie les déguise, la niaiseiie les couvre de beaux noms; mais au fond, sur dix actions, neuf sont égoïstes. Et il n'y a là rien de bien surprenant; car, dans ce grand pêlemêle, chacun est confié à soi-même; la constante pensée de l'animal est de se nourrir et de se défendre; et l'animal persiste dans l'homme, avec cette différence que, la conception de l'homme étant plus vaste, ses besoins et ses dangers sont plus grands. C'est pourquoi Balzac considère la société comme un conflit d'égoïsmes, où la force triomphe guidée par la ruse, où la passion perce sourdement et violemment les digues qu'on lui oppose, où la morale acceptée consiste dans le respect apparent des convenances et de la loi. Cette vue triste et dangereuse l'est d'autant plus, qu'il fait des scélérats hommes de génie, qu'en donnant la théorie du vice il le rend involontairement intéressant et excusable, qu'il peint médiocrement les sentiments élevés et fins, qu'il peint admirablement les sentiments grossiers et bas, et que de temps en temps, emporté par son sujet, il jette des maximes contraires à la paix publique et peut-être même alar-

mantes pour l'honneur*. D'ailleurs cette amère philosophie manque chez lui de son contre-poids naturel, l'histoire, qu'il savait mal; il oubhait que si l'homme 3.ujourd'hui offre beaucoup de vices et de misères, l'homme autrefois en offrait bien davantage, que l'e xpérience agrandie aJKmlnuéJla foUade l'imagin ation, l'aY e uglement de la superstition, Ia fougue des passionaj a brutalité des mœur s, l'âpretéjes souffrançÊS^et que, chaque siècle, on voit s'accroître j notre science et notre puissance, notre modération et notre sécurité. Pour philosopher sur l'homme, ce y n'est pas assez d'une observation exacte, il faut encore une observation complète; et la peinture du présent n'est point vraie sans le souvenir du passé.

Car, aussitôt que l'on considère le passé, on est tenté de trouver le présent beau et honnête. Au fond, rien n'est plus trompeur que ces mots de beauté et de bonté, et rien n'est plus dangereux que de les employer à juger le monde. Il ne faut jamais dire que le monde est mauvais, ni le contraire. Ainsi employés, ces mots signifient seulement que les choses sont belles ou laides par comparaison à certains objets; c'est pourquoi, si on les compare à des objets différents, ces mêmes choses prendront un nom et une qualité

li « Les gens vertueux ont presque toujours de légers soupçons de leur situation; ils se croient dupés au grand marché de la vie. » {Les Parents pauvres.)

« n ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquelles il a sacrifié son avenir, doivent se modifier chez lui comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. » {La Vieille fille.)

tt n vit le monde comme il est, les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune Vultima ratia mundi. » {Le Père Goriot.)

contraires. La vérité est qu'il y a dans le monde une mesure de bien qui paraît grande si on la compare à une moindre, petite si on la compare à une plus grande, et qui, de même que toute quantité, n*est ni grande ni petite en soi. Vous trouvez l'homme misérable et mauvais : c'est qu'au fond du cœur vous avez une image de la vie heureuse et juste, et que, rapprochant notre vie de celle-là, vous voyez de combien de degrés elle est au-dessous. Mais, si vous considérez la vie naturelle et animale, le jeu effréné et discordant de l'imagination et des désirs, le conflit nécessaire de la volonté et des choses, vous admirerez la portion de justice et de bonheur qui subsiste à travers ces tempêtes, et vous louerez la noblesse de la nature humaine, qui entre tant de forces déchaînées et aveugles maintient et dégage la raison et la vertu. De sorte qu'à volonté, et selon ce point de départ, l'homme vous paraîtra vertueux et vicieux, beau ou laid, heureux ou misérable, sans qu'aucun de ces noms exprime sa véritable nature, sans qu'aucun de ces noms puisse fixer une règle de gouvernement ou de conduite, et cela parce que chacun de ces noms mesure seulement la distance qui se trouve entre l'homme réel et un certain homme imaginaire, que vous composez arbitrairement, que vous grandissez ou rapetissez à votre plaisir, et qui peut varier dans tous les sens et à l'infini. Quittez ces mots vagues, si vous voulez traiter de morale ou de politique; tâchez par l'histoire et la pratique de savoir les choses. Comptez, sur un nombre donné d'actions, combien il y en a d'égoïstes et combien de dévouées; cette proportion établie, vous saurez jusqu'à quel point la société présente est une paix, jusqu'à quel point elle est une guerre, et

dajis quelles limites vous devez songer à l'intérêt des autres et à votre intérêt. Séparez et considérez les penchants et les facultés dominantes de votre nation et de votre temps; cette distinction établie, vous saurez quelles puissances mènent votre patrie et quelle espèce de gouvernement elles soutiennent ou réclament. Sinon, vous écrirez, comme Rousseau ou M. de Maistre, d'après des impressions passionnées et des théories abstraites, pour conclure universellement à la république ou au despotisme avec l'illusion d'optique qui a guidé et égaré Balzac.

De sa morale, en effet, naît sa politique. Comme tous ceux qui ont mauvaise opinion de l'homme, il est absolutiste*. Lorsqu'on ne voit dans la société que des passions naturellement égoïstes et mutuellement hostiles, on implore une main toute-puissante qui les brise et les réprime. Ainsi faisait Hobbes, théoricien du despotisme, lorsqu'au sortir de la révolution d'Angleterre il réclamait des verges de fer et un dompteur de bêtes contre les animaux malfaisants qui venaient de se déchaîner. Balzac déteste et méprise notre société démocratique, et à chaque occasion éclate en injures, souvent brutales, contre le gouvernement des deux Chambres. Il déplore que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'État, « la plus préce voyante et la plus salutaire entreprise qu'un mo- « narque ait jamais formée pour le bonheur de ses « peuples. » Il pense que « le gouvernement est d'au- <c tant plus parfait qu'il est établi pour la défense « d'un privilège plus restreint » ; que « le principe de

1. Voir le Médecin de campagne, le Curé de village, la Maison Nucingen, préface générale^ etc*

« Télection est un des plus funestes à l'existence des « gouvernements modernes » ; que « les prolétaires « sont les mineurs d'une nation et doivent toujours « rester en tutelle )>. Il regrette la pairie héréditadre, les majorats, le droit d'aînesse. « La grande plaie de « la France est dans le titre Des successions du Code « civil, qui ordonne le partage égal des biens. » II trouve ridicule l'abolition de la loterie, sorte d'opium qui aidait le peuple à supporter sa misère ; l'établissement des caisses d'épargne, qui encouragent les domestiques à voler leurs maîtres; l'institution des concours, qui hébètent beaucoup de bons esprits et fabriquent une multitude d'ânes savants. Il maudit la liberté de la presse et appelle les journaux des « entrepôts de venin ». Il n'a pas assez de tant d'institutions despotiques et trouve qu'il faudrait pardessus toutes ces belles choses plusieurs grains d'arbitraire. « Les lois, dit un de ses politiques favoris, « sont des toiles d'araignée à travers lesquelles passent « les grosses mouches et où restent les petites. — Où « veux-tu donc en venir? — Au gouvernement absolu, « le seul où les entreprises de l'esprit contre la loi « puissent être réprimées. Oui, l'arbitraire sauve les « peuples en venant au secours de la justice. » — Pour achever, il ajoutait à la tyrannie civile la tyrannie religieuse. Il voulait l'une pour maîtriser les esprits comme l'autre pour maîtriser les corps. « L'enseigne* « ment, ou mieux l'éducation par les corps .religieux, « est le grand principe d'existence pour les peuples, « le seul moyen de diminuer la somme du mal et « d'augmenter la somme du bien dans la société. La » pensée, principe des maux et des biens, ne peut être ef préparée, domptée, dirigée que par la religion. » Il

^3t clair qu'avec la gendarmerie d'un côté et Tenfer Le l'autre on peut beaucoup sur les hommes, et que les peuples exclus de l'égalité par les majorats, de la iberté par le despotisme, de la pensée par l'Église, ieraient trop heureux d'être bien nourris et point rop battus. Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que contre les vices des hommes vous cherchez refuge chez un homme, naturellement aussi vricieux que les autres, et encore gâté par la licence iu pouvoir absolu. Ils vous feraient remarquer que, si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions, et que dans les grands besoins le sentiment public les rallie de force autour de la vérité et du droit. Ils montreraient que, si l'homme est mauvais, ses vices peuvent mettre un frein à ses vices, et que l'orgueil en Angleterre, Tégoïsme bien entendu aux États-Unis, maintiennent la paix et la prospérité publiques mieux que n'a jamais fait le despotisme d'une Église et d'un roi. Us ajouteraient qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles; que l'esprit de vanité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages; que Taccroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques; bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, que le plus sage parti est de modérer, de régler et d'utiliser la flamme. Ds concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman. Il en a bien fait d'autres, en psychologie notamment et en métaphysique. Pour découvrir de grandes idées vraies, il faut se défier de soi-même, revenir cent fois

sur ses pas, vérifier à chaque instant ses conjectures, savoir ignorer beaucoup de choses, séparer les vraisemblances des certitudes, mesurer la probabilité, n'avancer qu'avec méthode dans le grand chemin déjà éprouvé de l'analyse et de Texpérience. Tout philosophe renferme un sceptique. Balzac ne l'était ni par nature ni par métier. Sa nature et son métier l'obligeaient à imaginer et à croire , car l'observation du romancier n'est qu'une'divination : il n'aperçoit pas les sentiments comme l'anatomiste aperçoit les fibres; il les conjecture d'après le geste, la physionomie, l'habit, le logis, et si vite, qu'il se figure les toucher, ne sachant plus distinguer la connaissance directe et certaine de cette connaissance indirecte et douteuse ^ Il a pour instrument l'intuition, faculté dangereuse et supérieure par laquelle l'homme imagine ou découvre dans un fait isolé le cortège entier des faits qui l'ont produit ou qu'il va produire, sorte de seconde vue propre aux prophètes et aux somnambules, qui parfois rencontre le vrai, qui souvent rencontre le faux, et qui ordinairement n'atteint que le vraisemblable. Balzac l'employait dans les sciences; vous jugez avec quel effet. Quand les conceptions sont contrôlées une à une par l'expérience, elles peuvent exprimer la nature des choses qu'elles représentent; mais quand elles se développent d'elles-mêmes et d'elles seules, elles n'expriment que la nature de l'esprit qui les forme. Si cet esprit est net, sec, impropre à saisir les ensembles, elles seront matérialistes. S'il est vague, poétique, enclin à réaliser les abstractions, elles seront mystiques. Ainsi sont nés presque tous

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