‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 14 sur 37 · Louis Lambert, Théorie de Fintuition · texte numérisé non relu

Louis Lambert, Théorie de Fintuition

les grands systèmes de religion et de philosophie. Ainsi songent aujourd'hui plusieurs grands poètes, celui-ci copiant Pythagore en disant que les cailloux sont des âmes déchues, celui-là imitant les alexandrins et flottant dans les vapeurs d'un christianisme à demi chrétien. Ainsi pensa et rêva Balzac, fabriquant le monde et l'âme d'après la structure de son propre esprit. Un peu grossier d'imagination et accoutumé à donner un corps aux choses invisibles, il ne put contempler nos idées telles qu'elles sont et toutes pures; il prétendit que l'âme est un fluide matériel éthéré, analogue à l'électricité; « que le cerveau est a le matras où l'animal transporte ce que, suivant la « force de cet appareil, les diverses organisations « peuvent absorber de cette substance et d'où elle « sort transformée en volonté ; » que nos sentiments sont des mouvements de ce fluide, qu'il sort « en jet » dans la colère ; qu'il pèse sur nos nerfs dans l'attente; « que le courant de ce roi des fluides, sui- « vaut la haute pression de la pensée et du sentiment, a s'épanche à flots, ou s'amoindrit et s'effile, puis « s'amasse pour jaillir en éclairs. » Il crut que a les « idées sont des êtres organisés, complets, qui vivent (( dans le monde invisible et influent sur nos desti- « nées; » que, concentrées dans un cerveau puissant, celui d'un bon magnétiseur, par exemple, elles peuvent maîtriser le cerveau des autres et franchir des intervalles énormes en un éclair. Il expliquait ainsi la transmission de pensée, la vue à distance, la divination prophétique, l'insensibilité des nerfs, la puissance des muscles, le perfectionnement des sens, laguérison 4es maladies, les apparitions, les possessions, les catalepsies, les extases et tous ces faits douteux ou

étranges que nous ont légués les sciences occaltes et que les sciences contestées essayent aujourd'hui de rétablir. Il expliquait ainsi bien d'autres choses, en constructeur savant et habile, amassant beaucoup de documents et liant fort bien les faits, mais décriant involontairement ses théories par la fougue d'imagination et les aveux poétiques qu'elle y mêlait. « Le a plaisir de nager dans un lac d'eau pure, au milieu (( des rochers, des bois et des fleurs, seul et caressé « par une brise tiède, donnerait aux ignorants une « bien fsdble image du bonheur que j'éprouvais quand a mon âme était baignée dans les lueurs de je ne sais « quelle lumière, quand j'écoutais les voies terribles « et confuses de l'inspiration, quand d'une source a inconnue les images ruisselaient dans mon cerveau « palpitant. » Ce n'est pas ainsi qu'on trouve des lois en psychologie; il y faut plus de calme et de circonspection. Dans ce tourbillon, tout se confond, la lumière, les sons, les idées, le monde visible et le monde invisible; on ne voit plus qu'une sorte de fantasmagorie agile et resplendissante; on est tout disposé à prendre, comme Louis Lambert, la pensée de l'homme pour une sorte de flamme, et les forces de l'univers pour une sorte d'éther. Au troisième siècle, quand fourmillaient les poètes, les visionnaires et les malades, on vit les manichéens soutenir que Dieu est un liquide, brillant à la vérité et subtil^ mais qui imprègne la matière pesante, à la façon d'une éponge. Heureusement, nous ne sommes plus au temps des manichéens.

Ces matérialistes étaient volontiers mystiques. Balzac était l'un et l'autre, et! pour la même raison*.

1, Séraphita»

]L.e3 tranquilles déductions du savant dégoûtent ces cerveaux tumultueux et poétiques : elles leur paraissent lentes, froides, impuissantes ; ils aiment bien mieux se livrer aux ravissements et aux éclairs ma* ^nifiques de leurs orages intérieurs. Ils finissent par y croire et les considérer comme une puissance divinatoire et supérieure, seule capable d'ouvrir à l'homme l'univers infini et les choses divines. Vous trouverez cette théorie tout au long dans Plotin, dans saint Bonaventure, dans sainte Thérèse, dans saint Martin et dans Swedenborg. Quand Balzac quittait son microscope, il était swedenborgien; il disait force mal des simples raisonneurs, « purs abstractifs, » comme il les appelle, prétendant que « les « plus beaux génies humains sont partis des ténèbres « de l'abstraction pour arriver aux lumières de l'intui- « tion. » — « L'intuitif est nécessairement la plus parie faite expression de l'homme, l'anneau qui lie le a monde visible aux mondes supérieurs. Il agit, il « voit, il sent par son intérieur. » Je ne sais s'il priait beaucoup, mais il parlait de la prière à la façon des illuminés. « La dernière vie, celle en qui se résua ment toutes les autres, où se tendent toutes les « forces, et dont les mérites doivent ouvrir la porte tt sainte à l'être parfsdt, est la vie de la prière.... a Comme un vent impétueux ou comme la foudre, « elle traverse tout et participe au pouvoir de Dieu. « Vous avez l'agilité de l'esprit; en un instant vous « vous rendez présent dans toutes les régions, vous <( êtes transporté comme la parole d'un bout du monde « à l'autre. Il est une harmonie, et vous y participez! « Il est une lumière, et vous la voyez 1 II est une mé- « lodie, et son accord est en vous I En cet état, vous

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« sentirez votre intelligence se développer, grandir, (( et sa vue atteindre des distances prodigieuses; il « n'est, en eflfet, ni temps ni lieu pour l'esprit.... « Quoique ces choses s'opèrent dans le calme et le « silence, sans agitation, sans mouvement extérieur, « néanmoins tout est action dans la prière, mais ac- « tion vive, dépouillée de toute substantialité et ré- « duite à être, comme le mouvement des mondes, (( une force invisible et pure. » Ceci est la théorie de l'extase; vous jugez quelles beautés et quels rêves elle peut enfanter. La fin de Séraphita ressemble à un chant de Dante; le fond du dogme y reste chrétien, et la destinée humaine est présentée comme une suite de vies ascendantes où l'âme, guidée d'abord « par « l'amour de soi, puis par l'amour des êtres et enfin « par l'amour du ciel, traverse tour à tour le monde c< naturel, le monde spirituel et le monde divin ». Mais toutes les splendeurs de Thallucination et de la poésie viennent couvrir la doctrine; une vision confuse et magnifique ouvré le ciel, sorte d'océan de lumière où nagent les mondes, chacun dans sa robe d'or, autour du mystérieux et flamboyant moteur qui leur communique la* vie et l'amour. « Ils entendirent les di- « verses parties de l'infini formant une mélodie vi- « vante; et, à chaque temps où l'accord se faisait sentir « comme une immense respiration, les mondes, en- « traînés par ce mouvement unanime, s'inclinaient « vers l'Être immense qui, de son centre impéné- « trahie, faisait tout sortir et ramenait tout à lui..., « La lumière enfantait la mélodie, la mélodie enfan- « tait la lumière, les couleurs étaient lumière et mé- « lodie, le mouvement était un nombre doué de la « parole; enfiba tout y était à la fois sonore, diaphane,

« mobile; en sorte que, chaque chose se pénétrant « l'une par l'autre, l'étendue était sans obstacle et « pouvait être parcourue par les anges dans la proie fondeur de Tinfini. Là était la fête. Des myriades « d'anges accouraient tous du même vol, sans con- « fusion, tous pareils, tous dissemblables, simples « comme la rose des champs, immenses conmie les c< mondes. Il ne les vit ni arriver ni s'enfuir; ils ensett mencèrent soudain l'infini de leur présence, comme « les étoiles brillent dans l'indiscernable éther. » Voilà les féeries et les croyances auxquelles aboutit son génie. Pour les exprimer, il abusait du roman, comme Shakspeare du drame, lui imposant plus qu'il ne peut porter. Shakspeare, opprimé par un surcroît de poésie, mettait sur la scène des cantates, des opéras, des rêveries, et tous les enfants charmants ou dévergondés de la fantaisie. Balzac, opprimé par un surcroît de théories, mettait en romans une politique, une psychologie, une métaphysique, et tous les enfants légitimes ou adultérins de la philosophie. Beaucoup de gens s'en fatiguent, et rejettent Séra^ phila et Louis Lambert comme des rêves creux, pénibles à lire; ils voudraient une philosophie moins romanesque ou des romans moins philosophiques. Ils ne se trouvent ni assez instruits ni assez amusés; ils demandent plus d'intérêt ou plus de preuves. Ils devraient remarquer que ces oeuvres achèvent l'œuvre, comme une fleur termine sa plante ; que le génie de l'artiste y rencontre son expression complète et son épanouissement final; que le reste les prépare, les explique, les suppose et les justifie; qu'un cerisier doit porter des cerises, un théoricien des théories, et un romancier des romans.

On fait des mots sur tout, à Paris; c'est une façon de résumer les idées pour les rendre portatives. En voici quelques-uns que j'ai recueillis sur Balzac :

« C'est le musée Dupuytren in-folio. »

« C'est un beau champignon d'hôpital. »

« C'est Molière médecin. »

« C'est Saint-Simon peuple. »

Je dirai plus simplement : Avec Shakspeare et Saint-Simon, Balzac est le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine.

{Jeffèrson, étude historique sur la démocratie américaine^

par Gornélis de Witt.)

Le public né sait pas ce qu'il en coûte de peine pour Éaire un bon livre, c'est-à-dire un livre dans lequel l'auteur pense par lui-môme et écrit d'après, les documents originaux. En .voici un qui donne l'envie d'établir ce compte : on s'habitue un peu trop volontiers à nous traiter d'amateurs et de paresseux.

Les écrits de Jefferson comprennent neuf volumes* Les biographies et les documents publiés pour ou contre lui en comprennent quatorze; les biographies et les œuvres de ses plus illustres contemporains, soixante - dix - sept ; les histoires originales et les expositions authentiques de la Constitution américaine, quatorze; la correspondance manuscrite des ministres et plénipotentiaires français, environ cent Cinquante. En tout, deux cent soixante-quatre volu-» mes, auxquels on doit ajouter une centaine pour les voyages, romans, autobiographies, poèmes et autres ouvrages de littérature courante, sans lesquels on ne

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connaît pas la physionomie vraie d'un siècle et d'un pays.

Vous remarquerez ensuite qu'on n'est point maître d'un document pour l'avoir feuilleté ni même pour l'avoir lu. 11 faut l'avoir relu, l'avoir comparé à d'autres, se l'être rendu familier, y avoir réfléchi hors de son cabinet, en promenade, en voiture ; les idées ne nous viennent pas à l'heure dite ; on ne juge pas une époque au pied levé; on ne ressuscite pas à volonté dans son imagination et dans son esprit la figure d'un homme ; il faut attendre, laisser faire le temps, l'occasion, le hasard. Souvent c'est un accident de la \ie journalière, une observation domestique, une lecture de journal qui achèvent en nous une idée qu'après beaucoup d'efforts nous avions laissée incomplète. Quelquefois on lit un volume pour écrire une page. Je sais un homme qui un jour en lut quatre pour écrire trois lignes. Il y a telle phrase que nous avons mûrie depuis quinze ans avant d'en être sûrs et d'oser la dire. Et au fond il en est ainsi de toutes nos phrases. Les idées d'un homme réfléchi ont leurs racines et leurs attaches dans toute sa vie spéculative et pratique, dans tout son présent et dans tout son passé. Concluez hardiment qu'un écrivain ou un artiste, même lorsqu'il rêvasse dans un fauteuil ou qu'il flâne sur le boulevard, se donne autant de mal qu'un autre, et que les trois ou quatre cents pages barbouillées d'encre auxquelles de loin en loin aboutit son effort contiennent autant de travail que les rapports d'un secrétaire de préfecture, les écritures d'un caissier ou les requêtes d'un avoué.

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Ce livre, écrit par un esprit judicieux et décidé, politique de tempérament et d'éducation, en style sobre, exact, serré, avec un sang-froid constant, des préférences marquées et des applications visibles, « sans complaisance aucune pour les vices de la démocratie, » expose comment la Constitution américaine dégénéra en démocratie pure, d'abord par sa tendance propre, mais aussi par la persévérance, l'adresse et les complaisances de son principal promoteur, Thomas Jefferson.

Thomas Jefferson, né en 1743, fils d'un riche colon virginien, tour à tour député, gouverneur, ambassadeur, seci*étaire d'État, deux fois président, fit une grande œuvre et fournit une grande carrière avec un caractère mixte et un esprit qui l'était encore plus. Dès sa première jeunesse, on aperçoit en lui ce mélange. A beaucoup d'égards, il semble qu'il ne soit pas Américain; il est théoricien, bel esprit, esprit fort; il court après l'érudition encyclopédique et la philosophie spéculative. Il est à l'affût de toutes les curiosités et de toutes les élégances d'Europe. Il veut obtenir de Macpherson une copie des poèmes originaux d'Ossian, et prendre des ouvriers musiciens pour établir chez lui un concert économique. Il fréquente les salons du gouverneur Fouquier, qui est un homme du bel air, et se moque du diable, personnage fort considéré en Amérique. Mais, d'autre part, il reçoit l'éducation pratique et politique, et devient naturellement, au contact et au spectacle des faits,

m JEFFERSON

homme d'action et homme d'État. A l'âge de vingtdeux ans, il assistait, dans la Chambre des bourgeois de la Virginie, aux résolutions qui furent prises I contre l'acte du timbre et commencèrent la révolution américaine. Quatre ans plus tard, il entrait lui-même à la Chambre, « cuisinait des formules bibliques pour instituer des jours de jeûne », apprenait à ne s'avancer qu'à demi, à se couvrir des autres, à se servir des préjugés populaires, à toucher la fibre nationale, et rédigeait la déclaration d'indépendance ; puis, dans la législature de la Virginie, il abolissait les institutions aristocratiques, s'arrêtait à temps sur la question de l'esclavage, innovait sur un point, cédait sur un autre, obtenait, puis résignait le gouvernement du pays ; tour à tour actif et impuissant, vilipendé et remercié; ayant appris par ses bons et ses mauvais succès ce que c'est qu'un gouvernement et qu'un peuple, comment on agit sur les masses, ce qu'il en faut espérer ou craindre. C'est dans ces dispositions et avec cette préparation qu'il vint remplir la place d'ambassadeur et d'observateur en France, aussi maladroit en matière de goût et d'idées que judicieux en fait de conduite et d'affaires d'État.

Il est plaisant de voir sa galanterie. Il veut être gai, gracieux, et il est balourd; il fait penser à cet Allemand qui pour se donner l'air léger se jetait par la fenêtre. Une dame avait eu la cruauté de le quitter, il lui parle, pour l'attendrir, d'Arlequin et de la Bible, et compose un grand dialogue de douze pages entre sa tête et son cœur. Il aime tant les beaux-arts, qu'il a songé à les réunir tous en paquet dans sa maison : temple gothique, temple grec à toit chinois, harpe

éolienne, grotte et cascade artificielle, nymphe endormie, pyramide de rochers, bois sacré orné de fontaines latines; les petits princes allemands, imitateurs de Versailles, se complaisaient aussi dans ces accumulations grotesques; un marchand de bric-àbrac n'eût pas fait mieux. Avec le même élan, Jefferson se lance dans les imaginations de tout genre. Il croit que les Peaux-Rouges descendent des Carthaginois, et que les couches géologiques du globe ont été produites par une sorte de végétation, comme celle des arbres. Il suit la mode, et donne dans la philosophie sans bien savoir ce que c'est. On voit par sa correspondance- qu'il se dit tour à tour « épicurien, vrai chrétien, matérialiste, partisan de l'immortalité de l'âme. » Les fines distinctions des systèmes sont trop subtiles pour lui; il en parle comme un intrus qui aurait écouté aux portes. En politique, il a le gros enthousiasme du vulgaire; il est furieux contre les nobles, les rois et les prêtres. « Nous devrions tous « assiéger le trône de Dieu de nos prières pour qu'il « extirpe de la face de la terre toute la classe de ces « tigres, de ces lions humains, de ces mammouths « qu'on appelle des rois. Périsse tout homme qui ne « dira point d'eux : Seigneur, délivrez-nous de ce « fléau !» Il y a en lui une certaine intempérance d'esprit qui le rend sympathique à toutes les rêveries du temps; il aime la logique pure, il veut voler au plus haut de l'air, hors de tout chemin battu, sur le dos des plus étranges chimères, si bien qu'un jour il soutient qu'une génération ne peut en lier une autre, et qu'un État a le droit de faire banqueroute tous les dix-neuf ans. Mais ces belles théories restent chez lui dans une case à part. Elles sont faites pour y dormir;

qu'elles y dorment. U ne les en tire point quand il veut agir; il sépare aussi bien qu'un jésuite la spéculation de la pratique; il juge la Révolution française avec un bon sens parfait et des prédictions sûres : c'est qu'il a vu une révolution. Figurez-vous des gens du monde et d'académie, parés, poudi*és, beaux diseurs, gracieux, sensibles, qui, munis de phrases et d'élégies, essayent de défaire et de remonter une machine énorme et compliquée à laquelle ils n'ont jamais mis la main : voilà les Français du temps. Ce constructeur mécanicien qui leur arrive d'Amérique, et qui essaye de copier leurs dissertations et leur costume, peut faire rire par son exagération et son manque de tact. Mais demandez-lui son avis en matière d'engrenages et de poulies ; à côté de lui, tous les autres sembleront des bavards. Il appréciait plus sainement qu'eux leur caractère, leur éducation et leurs mœurs; il avait peur de leurs trop grandes espérances. « Le malheur est qu'ils ne sont « pas assez mûrs pour recevoir les bénédictions aux- « quelles ils ont droit.... Il n'y a jamais eu de pays « où l'habitude de trop gouverner ait pris si profon- « dément racine et fait tant de mal. Ils sont versés « dans la théorie et novices dans la pratique du gou- « vemement ; ils ne connaissent les hommes que tels « qu'on les voit dans les livres et non tels qu'ils sont « dans le monde.... Il est à craindre que leur im- « puissance de rectifier toutes choses n'effraye la cour « et ne l'amène à ne plus compter que sur la force. » Et il les engage à s'arrêter, à se contenter pour le moment d'une Charte royale, à ne mâcher que pas à pas à la manière anglaise, à se séparer après avoir obtenu: « 1° la liberté individuelle; 2° la liberté de

« conscience; 3* la liberté de la presse ; 4» le jugement « par jury; 5* la représentation législative; 6° la pério- « dicité des réunions ; 7® le droit d'initiative ; 8» le droit « exclusif de voter les taxes et d'en régler l'emploi ; 9** la « responsabilité des ministres. » — « Avec de tels pou- « voirs, ils auraient pu obtenir avec le temps tout ce « qui serait devenu nécessaire à l'amélioration et à « l'affermissement de leur Constitution. » Ils ne le font pas, ils retombent sous un pire despotisme, ils subissent Robespierre, puis Bonapaite; c'est à peine si en 4815 « ils en sont au même point qu'au Jeu-de- « Paume, le 20 juin 1789. » Ils ont tout perdu, parce qu'ils ont voulu tout avoir; ils sont tombés en route, parce qu'ils ont refusé d'apprendre à marcher ; ils arrivent les derniers, parce qu'ils ont essayé de courir trop vite. On n'apprend ces tristes vérités que par l'histoire ou le maniement des affaires. Personne alors ne les savait en France ; les étrangers nous jugeaient mieux que nous-mêmes ; et dans ces douze cents hommes d'État de l'Assemblée nationale qui voulaient « régénérer » leur patrie et par surcroît le monde, il n'y en eut pas un qui eut la sagacité et la prévoyance d'Arthur Young, de Burke et de Jefferson.

Il revint en Amérique le 20 novembre 1789 pour occuper le poste de secrétaire d'État sous Washington. C'est à ce moment que sa carrière, ouverte plus largement, développe plus clairement son caractère, et qu'on aperçoit chez lui, en opposition parfaite et en conciliation constante, d'un côté la raideur et les

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audaces du théoricien, de l'autre la flexibilité et les atermoiements de l'homme d'action. Par tempérament et par maxime, il est radical et démocrate. « Quand je quittai le Congrès en 1776, ditril, ce fut « avec la conviction que tout notre code devait être « revu et adapté à la forme républicaine de notre gou- « vernement. Il était nécessaire de le corriger dans « toutes les parties en ne tenant compte que de la rai- « son. » Déjà, en effet, dans son gouvernement de la Virginie, il déracinait toutes les institutions aristocratiques, et prétendait, dans le reste de l'Union, substituer à tous les pouvoirs l'autorité souveraine et incontestée du grand'nombre. Il se rangeait « parmi ces « hommes forts, sains, hardis, qui s'identifient avec le « peuple, qui ont confiance en lui, qui l'estiment le « dépositaire le plus honnête et le plus sûr, sinon le « plus sage, des intérêts publics. » Loin de s'attiédir, il s'enhardissait avec l'âge, poussait son principe à bout, estimait que les prêtres, les juges, les magistrats, doivent être élus, payés, révoqués à la volonté du peuple ; qu'il faut supprimer toutes les situations indépendantes et soumettre en tout les gouvernements aux gouvernés. Il finissait par écrire * « que (( les meilleurs impôts sont ceux qui, en pesant exclu- « sivement sur les riches, tiennent lieu de loi agraire; « que la meilleure république est celle où chaque « citoyen a une part égale dans la direction des affai- « res ; que les meilleurs gouvernements sont ceux que « le peuple réduit au rôle d'agents, » et il se prononçait en conséquence pour le suflBrage universel, le mandat impératif et les élections à court terme. Or-

dinairement ces inclinations niveleuses accompagnent une volonté impérieuse. Le radical, tel que nous le connaissons, est une sorte de fanatique qui, croyant tenir la vérité, veut l'appliquer à l'instant tout entière, sans restriction ni délai. Au contraire, celui-ci est avisé, modéré, patient et pliant par excellence. Il entre et reste dans le cabinet de Washington, qui est le chef du parti opposé. Il caresse le président en courtisan consommé, et cependant sous main il organise les démocrates; bien mieux, il les contient; on veut Tentrfidner, il résiste. Il s'applique à modérer les imprudences et les explosions républicaines du citoyen Genêt, ambassadeur de la Convention; au besoin, il devient vigoureux par prudence et finit par rompre en visière à son jacobin français lorsqu'il le trouve compromettant. Il sait prévoir, s'arrêter, reculer, attendre; bien plus, il sait quitter le pouvoir. Il donne sa démission de ministre au moment opportun, et d'un air philosophique il se retire à la campagne. Quoique convaincu, il n'est point pressé. Il laisse l'opinion publique refluer, grossir, s'approcher, jusqu'à ce qu'enfin elle soit assez forte pour mettre son navire à flot. C'est ainsi qu'il devient vice-président, puis deux fois président, la seconde fois avec un tel ascendant de popularité victorieuse, que sur 176 voix il en eut 162 *. Vous croiriBz qu'un tel pouvoir va le tenter et le précipiter dans l'application de ses chères utopies. ToMt au contraire. Il sent « combien il est « difficile de mettre en mouvement la grande machine « delà société et de changer sa marche, combien il est « impossible d'élever brusquement tout un peuple jus-

(( qu'aux hautes sphères* du droit idéal. » Il ne veut point « tenter pour une nation plus de bien qu'elle « n'en peut supporter. Tout se réduira donc proba- « blement à réformer le gaspillage des deniers pu- « blics. » Faire des économies, voilà tout son programme. Encore cède-t-il sur les points où il a une opinion faite ; il suit la majorité, a: il s'incorpore à la volonté du peuple; » de magistrat et de modérateur, il se fait commis ; quand il voit la nation se jeter dans quelque folie, il la laisse venir d'elle-même à résipiscence. « La bourse du peuple, c'est là le vrai siège (( de sa sensibilité; elle le rendra accessible à bien des « vérités qui n'auraient pu lui parvenir par un autre « organe. » C'est au public à se corriger comme à se conduire. Tandis que nos démocrates aspirent à devenir tyrans, celui-ci se réduit à la condition d'employé : dextérité et docilité singulières qui, jointes à la plente naturelle des choses, l'ont conduit à la plus haute fortune et ont intronisé la démocratie dans son pays. Ce ne sont point là des qualités héroïques, et M. de Witt en fait ressortir avec une énergie singulière le vilain côté. Quand on a tant de souplesse, c'est qu'on n'est point parfaitement loyal. Jefferson manque de droiture. Sa conduite dans le cabinet de Washington est celle d'un Figaro malhonnête ; il joue un double jeu : il admire publiquement Washington et le décrie sous main; il contre-signe des actes qu'il blâme tout bas ; comme ministre, il négocie à propos de la Nouvelle-Orléans, et en même temps, comme particulier, il fait entendre qu'une petite irruption spontanée des habitants du Kentucky dans la Nouvelle-Orléans pourrait bien avancer les choses. Il est traître bassement et platement envers Hamilton, son collègue au

ministère, recueillant sur un carnet ses improvisations, ses confidences, et tout ce que cet esprit intrépide et confiant laisse échapper dans la liberté 'd'une discussion ou dans la familiarité d'un dîner, pour le représenter aux gens comme un ennemi de la république et comme un suppôt de M. Pitt. Il le dénonce aux journaux et lâche contre lui un misérable nommé Calender, pamphlétaire à gages; il descend jusqu'à fournir à ce bravo littéraire de l'argent et des renseignements, jusqu'à revoir les épreuves des diffamations qu'il lui a commandées. Lorsqu'il est vice-président, sous John Adam, il recommence ses menées secrètes, il cherche les voies tortueuses et souterraines : il craint le grand jour; il aime mieux compromettre les autres que de se hasarder lui-même. Il a beau tenir à sa théorie de la banqueroute permise tous les dix-neuf ans, c'est à Madison, puis à M. Eppes, qu'il remet l'honneur de la produire dans le monde. Il se tient à l'abri quand il les pousse en avant. Si maintenant on considère le rôle auquel il aspire et parvient, on ne le trouve pas plus noble. Platon a déjà décrit ce rôle de démagogue complaisant de la foule, qui traite le peuple comme une béte redoutable, sait quels aliments lui plaisent, quels bruits l'irritent, quelles caresses l'apaisent, et qui, bien loin de la conduire, se laisse emporter par elle et se fait le flatteur de ses &ntaisies comme le pourvoyeur de ses passions. Un homme fier souhaite le pouvoir pour exécuter les idées qu'il a, non pour exécuter les idées qu'auront les autres ; il veut être l'auteur d'une œuvre, non l'instrument d'un caprice. C'est une mince ambition que d'aspirer à l'état de domestique, et l'on est domestique lorsqu'on tremble

SOUS la rumeur de cent mille malotrus à mains sales, aussi bien que lorsqu'on s'agenouille sous le sourire auguâte d'une Altesse en habit brodé.

Tant de sacrifices l'ont-ils conduit à de grands succès? Son économie systématique réduisit les Ëtats- Unis « à une marine sans marins, renfermée dans des ports sans eau ; » il livra le commerce américain désarmé aux confiscations de Napoléon et de l'Angleterre. Son expédient avorté de Yemhargo et du non-inter cour se fit subir aux États-Unis une perte annuelle de cinquante millions de dollars et les conduisit à une guerre qui augmenta de soixante-trois millions la dette publique. L'esprit niveleur qu'il avait favorisé écarta les hommes supérieurs du Congrès, et la médiocrité des représentants devint telle, qu'en louant leur bonne volonté il se plaignait de leur incapacité notoire. L'autorité qu'il avait partout affaiblie s'affaiblit entre ses mains comme ailleurs, et la chute fut si grande pendant sa seconde administration, que ce n'étaient point ses ministres qui lui soumettaient leurs idées, c'était lui qui soumettait ses idées k ses ministres. Il avait perdu son ascendant en se faisant subalterne. On ne l'écoutait qu'à demi, et souvent on ne l'écoutait pas. Il voulut faire condamner le colonel Burr, espèce d'assassin conspirateur; la Chambre des représentants rejeta sa loi, et le jury rejeta ses preuves. Pendant une vacance du Congrès, il avait nommé son ami, M. Short, ministre plénipotentiaire en Russie, comptant que le Sénat ratifierait un fait accompli ; et le Sénat cassait la nomination du pauvre ambassadeur, qui avait déjà présenté ses lettres de créance à l'empereur Alexandre. Il n'était pas respecté ; Washington avait cessé de l'estimer et de le voir.

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Le pamphlétaire Galender, s'étant retourné contre lui, avait dénoncé ses tripotages ; le public avait ri en apprenant les vilains secrets de ses mœurs privées, son commerce avec une esclave, l'histoire des petits quarterons élevés dans sa maison et qui avaient dans leurs veines le plus beau sang de TAmérique. Il quitta les affaires à propos et se retira dans ses terres. Cette retraite même ne fut point tranquille jusqu'au bout. Ses concitoyens se croyaient le droit de le visiter de force à titre d'ancien président et de curiosité américaine. Une hospitalité prodigue, de mauvaises récoltes, des crises financières, la banqueroute d'un de ses amis, finirent par le ruiner. Déjà, en 1814, il avait été obligé de vendre sa bibliothèque. Des débats offensants s'étaient élevés à ce sujet dans la législature, et on ne l'avait achetée qu'à vil prix. En 1826, il demanda la permission de mettre ses biens en loterie, et, à ce propos, composa un petit écrit pour défendre ces sortes d'entreprises : triste expédient pour un homme qui s'était fait une loi « de ne jamais souscrire à une loterie » ; pour comble d'humiliation, la législature hésita, et, lorsqu'enfin l'autorisation fut arrachée, il avait eu le temps de sentir jusqu'au fond l'amertume de la mendicité et l'incertitude de la reconnaissance publique. On fit une souscription pour payer ses dettes, et l'on eut de la peine à réunir le quart de la somme nécessaire. Il était malade, il avait quatre-vingt-trois ans, et .voyait venir le moment où il irait finir dans un hôtel garni. Heureusement la maladie se hâta; il mourut le 4 juillet 1826, anniversaire du jour où il avait composé la déclaration de l'indépendance. Six mois après, ses meubles étaient vendus à l'encan.

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Deux mots résument ce solide travail : suivant l'auteur, JeSerson, en poussant les États-Unis sur leur pente naturelle, a gagné la popularité et le pouvoir, mais compromis la dignité de son caractère et amoindri l'autorité de sa place. Suivant l'auteur, les États- Unis, en glissant sur leur pente naturelle, ont fini par descendre dans la démocratie brutale, et se tirent maintenant des coups de canon.

Octobre 1861.

(Renaud de Montauhan, publié pour la première fois d'après

les manuscrits par M. Michelant.)

Ce livre est un poème français du moyen âge, et il est publié par un Français. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il est édité dans le Wurtemberg, à Stuttgart, avec titres, sommaires, appréciations, commentaires en allemand, aux frais d'une société allemande. Cette société s'est formée en 1842 et se compose de quatre à cinq cents curieux et savants. Elle publie ainsi tous les ans environ cinq volumes d'ouvrages importants et rares; chaque membre reçoit un exemplaire de chaque ouvrage et paye vingt-cinq francs par an. Ils ne vendent point de volume isolé, mais seulement la collection d'une année, et encore à un petit nombre d'exemplaires. Ils se suffisent à euxmêmes, sans encouragements ni souscriptions officielles. Ils impriment les livres pour les lire et ne travaillent qu'afin de savoir. Voilà la véritable association, désintéressée et libre, exempte d'ambition et affranchie de protection, a C'est pourquoi, dira le lecteur, elle siège non à Paris, mais à Stuttgart. » — Je

demande pardon au lecteur, il y en a plusieurs semblables, non à Stuttgart, mais à Paris.

Il est bien entendu que le travail de l'éditeur est gratuit; il prend la peine de publier pour avoir le piaisir de publier. En tout cela, il semble qu'il n'y ait qu'une corvée pure. Déchiffrer des manuscrits illisibles, copier de sa main vingt ou trente mille vers, corriger de mauvais textes, comparer et noter les variantes, revoir deux ou trois fois toute cette besogne en épreuves, il est difficile de démêler quelque attrait dans un pareil travail. Et cependant il en est ici comme pour toutes les corvées : jamais les hommes de bonne volonté ne manquent; quand un capitaine en campagne demande vingt volontaires pour un service dangereux, il y en a quarante qui s'oflFrent. L'idée d'une œuvre utile, d'un but noble, suffit pour vaincre les lassitudes et les répugnances. Dès qu'on se sent compris comme ouvrier dans une grande œuvre, on ne songe plus à soi, mais à l'œuvre. Ce serait une longue liste que celle des dévpuements obscurs par lesquels la société subsiste et se développe, et qui s'accomplissent en silence, sans emphase, parfois sous des dehors de gaieté indifférente et de scepticisme mondain. Tel a perdu un œil à force de regarder au microscope des préparations anatomiques; un autre a employé des mois à démêler les causes de la putréfaction, et cela parmi des odeurs si suffocantes qu'il ne pouvait rester en observation plus d'une minute à la fois; un autre passe deux mois à fouiller vingt mille pages de vieux' bouquins pour ramasser quatre observations d'une maladie. J'en sais un qui, sa femme et ses enfants couchés, ayant achevé ses dix heures de travail alimentaire, travaillait la moitié de la nuit pour

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écrire les petits articles ennuyeux d'un dictionnaire de la Bible; à cet effet, entre ses heures de bureau, il avait appris le grec et l'hébreu. Notez que, dans la plupart des cas, il y a auprès du travailleur une femme qui voudrait bien des chapeaux, une fille qui a besoin d'une dot, un fils qu'il faut mettre au collège, une famille qui se croit lésée toutes les fois qu'on ne travaille pas fructueusement et pour elle. Le travail se fait pourtant, même en France, môme à Paris, où l'homme est plus chargé qu'ailleurs, où les filmais de la vie sont plus grands, où les tentations du luxe sont plus âpres, où la femme ne se résigne pas, comme celle de tel grand indianiste allemand, à faire de ses mains la cuisine et la lessive. Gomment les choses s'arrangent-elles? On ne se l'explique point, sinon par la toute-puissance de Vidée; l'homme en est possédé et marche en avant, sans faire attention aux ronces qui le blessent. Il n'y a point de science, d'administration, d'établissement public où on ne rencontre des Littré et des Burnouf de second ordre, simples soldats, sergents, si vous voulez, dans la patiente armée dont ceux-ci sont les capitaines; mais qui, comme leurs capitaines, ont passé leur vie à s'oublier. Leur plus grand chagrin est de servir trop peu, de demeurer l'arme au bras, attendant qu'on les emploie.. On me dit que M. Michelant, qui a déjà publié trois ou quatre volumes dans cette société de Stuttgart, tient en portefeuille depuis dix ans un autre travail énorme, soixante mille vers copiés de sa main , tout Chrétien de ÎVoyes/je suis sûr que le meilleur jour de sa vie sera celui où il obtiendra, par tour de faveur ou ancienneté d'attente, la rebutante commission de l'imprimer.

Ce poème est l'histoire de Renaud de Montauban et de ses frères, les quatre fils d'Aymon, persécutés par Charlemagne. Je ne parlerai pas de son intérêt dramatique; il en a un pourtant, car c'est le récit d'une vie héroïque, et il est le seul poème du moyen âge qu'on réimprime tous les ans à Épinal, dans la Bibliothèque bleue pour les paysans. Il a un autre intérêt, tout historique, et c'est celui-là que je m'efforcerai d'indiquer.

Le principal service que les écrits littéraires rendent à l'historien, c'est qu'ils lui mettent devant les yeux les sentiments éteints. Aucun autre document, surtout dans les temps lointains et les peuples incultes, ne rend ces sentiments visibles. Les chartes, les lois et les constitutions montrent les pièces de la machine sociale, et non le ressort de l'action morale ; on y voit les cadres dans lesquels les hommes agissaient; c'est le squelette de l'histoire, ce n'en est pas l'âme. Pour les chroniques, en ces âges grossiers, elles sont trop sèches ; elles content Févénement en bloc, disent que Pierre tua Jean, que Jacques tua Pierre, qu'il y eut une inondation, puis une disette; rien de plus. Les hommes sont encore trop lourds pour démêler les circonstances, les petits faits préparatoires, les incidents de l'émotion et de la résolution; leurs récits ressemblent aux figures crayonnées par un enfant, raides, étriquées, toutes semblables, incapables de nous rien apprendre sur les nuances des caractères et des actions. Ces nuances ne peuvent

ôtre exprimées que par le talent littéraire, et voilà pourquoi les poèmes où il apparaît pour la première fois sont si instructifs. Le vieux trouvère, obligé de développer, rapporte les discours des gens, les précédents de l'action, les changements de l'âme, bref, tout ce qui échappait au chroniqueur; et souvent deux ou trois de ces petits faits suffisent pour expliquer une civilisation tout entière. Ils dénotent un état singulier de l'âme humaine; cet état, par suite, se rencontre dans toutes les âmes, et, par suite encore, dans toutes les actions.

Qu'on en juge par un seul exemple : lorsque, dans le poème, un baron vient de la part de l'empereur faire à quelque seigneur récalcitrant sommation de comparaître, il court danger de mort. Le droit des gens, l'humanité, l'intérêt personnel, rien ne le protège; le rude homme de guerre, menacé dans son château, devant ses hommes, sent ses veines s'enfler, son sang tourbillonner, ses muscles se tendre, et il se îette comme un taureau sur le messager. Tout disparaît pour lui sous l'afflux de la fureur irrésistible. Le duc Beuve se lève en pied : « Prenez-moi les mesages, chascun soit destranchiés, » et lui-même il se jette sur eux, fend Enguerrand depuis la tête jusqu'à la mâchoire. — Ils sont trop forts, trop prompts aux coups, trop enfoncés dans la vie animale, trop assujettis aux violences subites de l'imagination et du tempérament. Ils ont passé leur vie à chasser et à se battre, mangeant de fortes viandes et de la venaison, habitués au sang et aux coups, encore voisins pour les muscles et pour les instincts du lion et du dogue. Leur tête est vide des innombrables préceptes, des calculs prudents, des idées alignées dont l'éducation.

la conversation et les lectures remplissent la nôtre. Ils ne raisonnent pas, ils ne se contiennent pas, ils sentent, s'abandonnent et se lancent; ils injurient, puis ils frappent. Lothaire, le fils de Gharlemagne, à qui son père a recommandé la prudence, ne se trouve pas plus tôt devant le duc Beuve, avec quatre cents hommes contre deux mille, qu'il s'emporte. « Dame Dex confunde duc Buef, et sa chevalerie. » Si tu ne viens, lui dit-il, servir l'empereur Charles, « en haut seras pendus à un arbre ramée, — et ta moiller sera honie et vergondée. » Il s'enflamme par ses propres paroles. « Foi que doi le mien père, — poi s'en faut ne t'oci à m'espée acérée. » Jugez par ce ton d'un ambassadeur à quoi doivent aboutir les ambassades. Au bout de vingt phrases, ils tombent l'un sur l'autre à coups d'épée, tranchent « les pies, et poins, et espaules, et bras, » éclaboussent les tables et les murs « du sanc et cervelle » répandue. Il faut que leur rage se décharge; quand les cadavres seront là, par tas, couchés dans la salle, et que les survivants, blêmes, appuyés sur leur lame, commenceront à sentir leurs blessures, alors la lassitude et la perte de sang laisseront une sorte de bon sens et de demi-pitié pénétrer dans leurs cervelles. Beuve s'arrête, épargne ce qui reste et renvoie à Gharlemagne le corps de Lothaire. Il n'y a que l'épuisement qui les calme; ils sont comme ces robustes corps de moines, leurs contemporains, qu'on domptait par des saignées, par des breuvages refroidissants, par des jeûnes, par des flagellations, par des veilles, sans qu'il y eût d'autre moyen de les réduire et de les brider. Quand la sève animale est si forte, l'homme ressemble à un étalon sauvage; ni les flatteries, ni les coups, ni les entraves

ne le retiennent : il faut diminuer sa substance pour réprimer ses emportements.

Telle était la vie au moyen âge; on tuait et on était tué sans avoir eu le temps d'y penser. L'idée raisonnable de l'utile ou du juste n'avait qu'une faible prise sur les hommes; à chaque instant, l'explosion des instincts farouches venait déchirer le tissu régulier dans lequel toute société tend à s'enfermer. Un mot lâché, la rencontre d'une idée, un hasard, les démuselait et les précipitait en avant. Renaud vient d'être armé chevalier par Gharlemagne; le jour même, en jouant aux échecs, il se prend de querelle avec le neveu de l'empereur, Bertolais, qui « se corroce >, l'appelle félon et renégat, et le frappe à la figure tellement, que a le sang est espandié o.Peu s'en faut que Renaud ne le tue; par un extrême effort, il va se jeter aux pieds de Gharlemagne pour demander satisfaction. Chose étrange, l'empereur entre en colère, l'appelle « coart, mauvais garçon ». On n'est jamais sûr de rien avec ces âmes incultes et violentes; elles n'agissent point d'après les principes fixes, mais selon la disposition du moment. Plaignez-vous à un homme du peuple de ses enfants ; selon l'humeur et l'occasion, il tombera sur vous ou sur eux; en tout cas, il tombera sur quelqu'un, à coups de poing, ou du moins avec des injures ; chez l'homme primitif, portefaix ou barbare, toute idée fait éclat. Chez l'un comme chez l'autre, l'insulte ouverte provoque aussitôt l'insulte ouverte; Renaud jette à la face de Gharlemagne le meurtre de Beuve, son oncle; Gharlemagne « lève son gant » et le frappe si bien, que <l li sans vermeus à teiTe cola >. Renaud, se retournant, aperçoit Bertolais, empoigne un échiquier, et du coup lui fait sauter les yeux et

jaillir la cervelle. Les clameurs montent dans tout le palais; la bataille commence, et les parents de Renaud se Jettent entre lui et les assaillants. — On rencontrerait dans le poème vingt exemples de ces actions extrêmes et soudaines. L'homme ne se tient jamais en bride; il ne sait pas au moment présent ce qu'il fera le moment d'après; tel avis jeté à l'improviste peut retourner toute sa conduite; la volte-face sera complète et brusque ; Charlemagne avait pardonné à Beuve, et tout d'un coup, sur une remontrance des parents, il s'est décidé à le faire tuer.

Tous ce straits de mœurs, on les verra parmtre dans les chroniques sitôt que la langue sera déliée et que l'observation historique commencera à remarquer autour du fait brut les circonstances particulières. Les personnages de Froissard ont la même violence que ceux des trouvères; leur désir, leur colère les aveugle; la passion chez eux, comme chez les enfants, s'élance tout de suite pour s'assouvir et se gorger. La nuit de Pâques fleuries, le roi Jean* arrive comme un furieux sur le roi de Navarre, qui est à table : « Il lança son « bras par- dessus lui, le prit par la keue, et le tira « moult roide contre lui en disant : Par l'âme de mon « père, je ne pense jamais à boire ni à manger tant « comme tu vives.. Puis prit une masse de sergent, et « s'en vint sur le comte d'Arcourt et lui donna un grand « horion entre les épaules et dit : Avant, traître orgueil- « leux, passez en prison à mal estreue. Par l'âme de « mon père, vous saurez bien chanter quand vous « m'échapperez... Et les quatre furent menés aux .< champs... et décollés sans que le roi voulût souffrir

l. Froissard, liv. I, partie IT^'chap. xx.

< que oncques fussent confessés. :» Il n'écoute rien; c'est un soudard qui bouscule et tue. — Que le lecteur se rappelle l'histoire du comte de Foix, chez qui Froissard fut hébergé ; « un prud'homme à régner, de « toutes choses si très parfait qu'on ïie le pourrait trop « louer, » tellement « que nul haut prince de son temps « ne pou voit se comparer à lui de sens, d'honneur et de « sagesse. > — Il fait venir Pierre Ernault, à qui le prince de Galles a donné la garde d'un château, et lui demande de livrer ce château; sur le refus bien humble et bien doux du pauvre capitaine, le comte serre les dents, son sang bout, il se jette sur l'homme et le perce de cinq coups de dague. — Certainement la moitié de l'histoire humaine au moyen âge est enfermée là ; avec de tels hommes, il n'y avait point de paix véritable ni d'ordre stable. La subite détente de la passion, la raideur impétueuse de la volonté meurtrière démontaient la grande machine sociale; encore sous Henri IV, elles tuaient quatre mille gentilshoomies par les duels. Pour établir la sécurité moderne, il a fallu non seulement transformer les institutions, mais encore et surtout atténuer les passions, multiplier les idées, établir la délibération préalable, ranger les pensées humaines dans des compartiments distincts et sous des préceptes reconnus, bref, refaire l'intérieur de la tête humaine, et, pour tout dire, changer l'état des muscles et l'état des nerfis.

Comment une société, qui de sa nature est une discipline, a-t-elle pu se former et durer parmi des in-

stincts si indisciplinables? Quel était le lien assez fort pour maintenir de pareils hommes et pour ne point craquer à toute minute sous les soubresauts de leurs passions? Lorsqu'on considère la société féodale à son origine, oh s'aperçoit qu'elle a pour racine unique un événement simple, semblable à ceux que nous voyons encore autour de nous, Vengagement volontaire. Dans le péril commun et journalier, contre les Normands et les brigands, les hommes portant armes se liguent entre eux et avec un de leurs pareils, qu'ils prennent pour chef. Qu'on se figure les flibustiers du dernier siècle, leur héroïsme et leure violences, leur fidélité mutuelle, leur égalité foncière. Dernièrement, vingt-cinq soldats et sous-officiers de l'armée d'Afrique, ayant fini leur service, s'en allèrent à travers le Brésil pour chercher fortune, bien fournis de munitions et de bonnes armes, ayant choisi leurs chefs parmi les plus capables d'entre eux. Ils s'engagèrent dans les pampas, vivant de leur chasse, guidés par la boussole, se formant en carré contre les charges des lanciers indiens, et traversèrent ainsi l'Amérique du Sud sans avoir perdu plus de deux ou trois hommes. Une situation semblable a produit les mœurs, les sentiments, les vertus et «la morale du moyen âge. Car les vertus et la morale varient selon les âges, non pas arbitrairement ou au hasard, mais d'après des règles fixes. Selon que l'état des choses est différent, les besoins des hommes sont différents ; par suite, telle qualité de l'esprit ou du cœur devient plus précieuse ; on Térige alors en vertu ; et , en effet, elle est une vertu, puisqu'elle sert un intérêt public. Même elle deviendra une vertu de premier ordre, si elle sert un intérêt public de premier ordre ;

la vertu, étant le sacrifice de soi-même au bien général, ne peut manquer de se déplacer en même temps que ce bien pour le suivre; elle s'attache à lui comme l'onibre au corps. Or quel est le bien essentiel et visible de cette petite troupe armée, toujours en éveil, entourée d'ennemis, qui périra demain si chacun ne demeure pas ferme auprès de son camarade de file et cesse un instant d'obéir à son chef? Il faut avant tout qu'ils se tiennent ensemble, et que chacun compte sur son voisin comme sur lui-même ; s'ils se dissolvent ou s'ils se défient, ils sont perdus. Tous les sen-^ timents, aflections de famille, dangers personnels, certitude de la ruine, présence de la mort, doivent plier sous celui-là ; il est désormais le roi de la vie humaine. Telle est l'idée mère de la société féodale : un camarade ne peut pas abandonner son camarade ni manquer de suivre son chef. Le bon « vassal » est désormais le modèle idéal des hommes. « Je donne- « rais deux impératrices, disait Frédéric Barberousse, « pour un chevalier tel que toi. » C'est ce profond attachement de l'homme pour l'homme, c'est cette fermeté de la foi hbrement donnée, c'est ce mélange de fraternité militaire et de subordination militaire qui a soudé les mailles du tissu féodal. Pour se le figurer, il faut se faire conter comment aujourd'hui un grenadier va sous les balles prendre sur son dos et rapporter son voisin de rang, ou comment, pour sauver son capitaine, il se jette au-devant d'un coup de baïonnette. Le poème de Renaud est bâti tout entier sur ces deux idées capitales. Renaud est poursuivi par son seigneur, et il faut bien qu'il se défende; mais, à chaque occasion, il est prêt à se soumettre, il renonce à tous ses avantages; lorsque, dans la mêlée.

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il Ta frappé sans le connaître, et qu'un instant après il le reconnaît à la voix : c Li s'est moult vergondé. i» Quoi, dit-il, c'est « Charlemagne, a cui je ai josté, — c ki nom mon linage et tôt mon parenté I — J'ai forfait c le poing dextre dont je l'ai adesé. > Il vient se jeter à ses pieds et les embrasse. Il le supplie par Dieu et la Vierge : c Je suis Renaus, vostre hom, k'aves desenté « — et chacié de sa terre, bien a vingt ans passés. » Il déclare que ni lui ni ses frères ne manquent de chevaux ni d'hommes ; mais ils sont c dolant et esfraé ]» d'avoir perdu € son amor i>. Il lui offire de redevenir son homme, de le servir, de livrer son château de Montauban, et Bayard, € son destrier, d le meilleur qu'il y ait en la chrétienté ; il lui remettra ses biens; il quittera la France pour toute sa vie ; il s'en ira à pied €. sens chauce et sens solers » au saint sépulcre. Plus tard, lorsqu'il tient Charlemagne en son pouvoir, dans son château, sous son épée, il se met encore à genoux, il recommence ses offres ; rebuté et menacé, il laisse Charlemagne libre de s'en retourner et de le persécuter de plus belle : « Bons rois, aies « vos ent, s'ils vos vient à talent. — Jà ne vos tenrai « jor, altre vostre commant. — Vos estes mes droits € sires.... Jà ne vos desdirai por nul home vivant. — € Quand Dieu plaira et vos, — Si seromes ami ansi « comme devant. » Fidélité inflexible que rien ne peut pousser à bou^ ni l'emportement de la bataille, ni la longueur des calamités, ni les conseils de ses frères, ni l'endurcissement de l'ennemi. Que veut donc Charlemagne, et quelle condition si rude met-il à la paix, pour qu'un serviteur comme Renaud ne l'accepte pas? Une seule : que Renaud lui livre son cousin Maugis ; et c'est justement la seule à laquelle Renaud

ne puisse se plier. Le sentiment de fidélité qui l'attache à son chef l'attache aussi à son camarade : il ne peut pas plus livrer l'un que trahir l'autre ; c'est le même honneur qui le fait bon allié et bon vassal. c Comment rendrai Maugis, por Deu le fil Marie? — € Maugis et mes secors,m'espérance et ma vie, — mes c escus et ma lance et m'espée forbie, — mes pains, « notes vins, ma charz et ma herbergerie, — mes série ganz et mes sire, mes maistres et ma vie, — et s'est « mes desfensiers vers tote vilonie. — Je me lairoie an- « Qois à cevax traîner, — que je Maugis vos rende à € taâre décolper. » Dix fois dans le poème, et jusque parmi les personnages accessoires, reparaissent les deux sentiments qui gouvernent les autres. Aymon, pour tenir son serment à Gharlemagne, poursuit ses fils, et tout en pleurant les combat. « Nul hom de son « âge, ne doit parjurer por fils ni por ami. » Il les charge, et cependant il s'écrie : « Ahi, mes quatre c fils I Tant vos deiisse amef . — Et encontre tos homes « garentir et tenser I » La bataille recommence ; ils perdent tous leurs hommes, sauf quatorze, s'échappent à grand'peine, et vivent dans les bois de chasse et de pillage, si maltraités par le froid et la faim, que, lorsqu'ils reviennent au château, leur mère d'abord ne les reconnaît pas. Le père arrive, s'emporte contre eux, puis, entendant le récit de leurs misères, fond en larmes et abandonne le château, pour ne pas manquer au serment qu'il a fait de ne point les recueillir. Voyez encore le grand combat des quatre frères, qui seuls, sans cuirasses, sans lances et sans chevaux, sont attaqués par mille chevaliers. Ogier a juré de les livrer, s'il les prend; mais ce sont ses cousins, et il est décidé à ne pus les prendre. Il les attaque, mais

il les fait secourir. Il combat Renaud, mais seulement quand il voit Renaud délivré, armé, en selle sur Bayard, et muni de toute sa force. Il y a une idée qu'ils ne peuvent supporter, celle de la déloyauté ; tout sanglants, à demi morts, elle les ressuscite : Richard est tombé percé d'un coup de lance, évanoui ; « par la plaie li pert le foie et le pomon. » Quand il revient à lui, il songe à l'honneur de Renaud, son frère : « Il est salies en pies, n'i fist arestion. — Et « empoigna la plaie de son ventre en son poing ; — c ses boiax i rebote et lie à son giron. — Et a traite « Tépée ki li peut al gieron, — vers Girart s'aproça « et li dist par iror : — Hél glos, ce dist Richars, « menti aves del tôt. — Jà n'en aura reproce Renaud, « lit fixt Aymon. — Que jà Richars ses frères y soit « ocis par vos! » Et d'un coup gigantesque il fend de l'épaule jusqu'à la cuisse le cheval avec l'homme, en deux tronçons.

Les chroniqueurs latins 'du moyen âge ont un mot pour désigner les barons : miles^ armiger; en effet, ce mot est le seul qui donne à ces mœurs leur vrai caractère. Le seigneur a son vassal, qui mange son pain, le sert à table, lui verse à boire, soigne son cheval ; de même aujourd'hui, le capitaine a son soldat. Le seigneur, comme le vassal, est, par l'éducation et les instincts, un homme du peuple; Charlemangne frappe Richard, son prisonnier, se collette aVec lui, et tous deux se jettent par terre.

Ces deux traits, à mon avis, résument tous les sentiments du moyen âge. Ce sont des soldats, pour les coups de poing et pour les hauts faits, pour la rudesse inculte et pour le dévouement loyal, pour le corps et pour le cœur. En effet, au dixième siècle.

quand le peuple des hommes libres prend les annes et vit sous les armes, , c'est le*moyen âge qui commence ; au quinzième siècle, quand il pose les armes et les remet aux mains des soudoyers ou des armées permanentes, c'est le moyen âge qui finit.

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