‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 22 sur 37 · SON CARACTÈRE ET SON ESPRIT · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE ET SON ESPRIT

Quand un écrivain parvient à exprimer parfaitement le génie de son siècle, c'est qu'il Ta; il se rencontre une correspondance exacte entre la manière de sentir publique et sa manière de sentir privée. Son esprit est comme Tabifegê de l'esprit des autres, et l'on retrouve plus forts en lui que dans les autres les caractères et les circonstances qui ont formé le goût des contemporains.

Sophocle fut athlète, général, citoyen heureux et honoré au plus beau temps de la florissante Athènes. Tout jeune, après la victoire de Salamine, il chanta le paean sur la lyre, nu, devant le trophée qu'on venait de dresser sur la plage. Étant plus âgé, il vit en songe Hercule, qui lui montrait l'endroit où était la couronne d'or qu'on avait volée dans l'Acropole; il alla la chercher et consacra à Hercule Révélateur le talent d'or que la cité avait promis en récompense. Qui ne voit naître au milieu d'une pareille vie le noble opéra lyrique qu'on appelle la tragédie de Sophocle, dithyrambe religieux et patriotique, composé pour des âmes neuves de sculpteurs et de citoyens? Pareillement on est frappé, avant de lire Shakspeare, de sa

vie misérable et hasardeuse, des noires légendes, des traditions-sanguinaires, du désordre de pensées parmi lesquelles il s'est formé, de l'anxiété fiévreuse, des rêveries sensuelles et douloureuses, du style tourmenté, raffiné et déréglé de ses premières confidences. Ces reploiements de mélancolie ardente, cette surabondance de sensations intenses et brisées annoncent la profonde science du cœur et le délire de passion qui va produire et dévaster son drame. — Quel contraste, en regard, que la jeunesse de Racine I II fit régulièrement de bonnes études, à Beauvais d'abord, parmi des gens graves et sensés, puis à Port-Royal, la plus excellente école de dignité, de style et d'éloquence , élève bien-aimé de M . le Maistre et Kle M. Hamon, condisciple de grands seigneurs, ami du jeune duc de Ghevreuse. Au èortir du collège, il entre chez son cousin, intendant des ducs de Ghevreuse et de Luynes, fait une ode en l'honneur du roi, reçoit cent louis, puis une pension de six cents livres, compose une seconde ode qu'il lit au duc de Saint-Aignan et qu'il porte à la cour. Ne sont-ce point là tous les commencements d'un poète monarchique? Plus tard, le voilà gentilhomme ordinaire, historiographe, pensionné, auteur des inscriptions qu'on met sous les tableaux de victoires, toujours à la cour ou à la suite du roi, ayant un appartement au château et les entrées, lui faisant la lecture, fort aimé de lui, à la fin composant des tragédies pour Saint-Cyr. Sauf un ou deux oublis, il n'y eut point de courtisan plus fin et plus aimable ; il en avait la tournure et toutes les grâces. Louis XIV cita un jour sa physionomie comme une des plus heureuses et des plus belles de sa cour. « Dans sa conversation, il n'était jamais distrait.

« jamais poète ni auteur * ; il songeait moins à faire « paraître son esprit que l'esprit des personnes qu'il « entretenait... Il vécut dans la société des femmes « avec une politesse toujours respectueuse. » Il était fort aimé du prince de Gondé, du prince de Conti, de Mme de Maintenon; il leur lisait des vers, il dînait à leur table, il logeait à Marly; il vivait dans le plus grand monde. Ses lettres montrent l'homme le plus poli, ayant le tact des nuances et des convenances, toujours aisé et noble dans ses manières et dans ses discours, discrètement et finement moqueur, doué d'un art infini pour louer et pour plaire. Sa mémoire, ses yeux étaient remplis des gestes et de toutes les plus belles façons des seigneurs et du monarque; il les voyait de plain-pied, en égal; il les admirait de cœur, en inférieur; involontairement, les traits épars s'assemblaient pour lui en physionomies; les personnages réels se transformaient en figures idéales; les souvenire nourrissaient l'imagination, et le théâtre imitait la cour.

Ses alentours et sa nature le faisaient éloquent en même temps qu'homme du monde; il n'eut jamais l'âpre sensation, ni la fièvre sauvage de l'invention originale et solitaire; il est beaucoup plutôt écrivain que poète. A Port-Royal, il fut élevé par des raisonneurs, amateurs de pur langage; il y apprit l'art de développer^ seul enseignement qu'aient jamais donné nos collèges. Sa correspondance, à son entrée dans le monde, montre un jeune homme de belle humeur, beau diseur, gracieux complimenteur, n'ayant aucune des singularités et des violentes saillies qui marquent

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