‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · Mémoires, par Louis Racine · texte numérisé non relu

Mémoires, par Louis Racine

ordinairement un artiste. Quelques allusions un peu lestes, une galanterie Mande, point du tout ardente : voilà toutes ses hardiesses. « Il a £ut le loup » à Paris avec la Fontaine; mais le voilà redevenu exemplaire. Avant tout, il a les penchants et les talents du lettré, une belle mémoire, un goût raffiné, une science solide, un raisonnement exact, l'amour des livres et la passion du bon style. H s'occupe à lire, commentant Pindare et Homère, n'y cherchant guère la folie et les éclairs poétiques, mais travaillant à bien comprendre le sens des morceaux, indiquant la suite des idées, effaçant sous ses traductions mesurées et nobles l'ardente et naïve couleur. Il a Tesprit meublé de beaux passages grecs, latins, italiens, espagnols, et il en cite sans cesse; il raille et badine agréablement, mais sans pointe perçante et avec uir peu de longueur. Sa grande inquiétude est de désapprendre le beau langage. Il a peur « d'écrire de méchantes lettres ». « N'ayant qu'une petite teinture de bon français, je « suis en danger de tout perdre en moins de six mois, « et de n'être plus intelligible, si je reviens jamais à « Paris. Quel plaisir aurez-vous quand je serai devenu (( le plus grand paysan du monde? » Il a déjà une passion décidée pour les vers (non pas pour la poésie, qui est tout autre chose). Il en fait à tout propos et de fort plats ; ce sont des amusements artificiels de société et de convention; il ne s'agit pas d'exprimer des sentiments, mais d'aligner des syllabes, d'ajuster des rimes, d'aiguiser des pointes et d'étaler toute la garde-robe mythologique; ce sont des amplifications rimées, simple jeu d'esprit, à l'usage de lettrés vaniteux et oisifs. Ses deux odes au roi ne sont qu'un exercice de style ; sa Thébaïde et son Alexandre que

des lieux communs élégants et déclamatoires, assaisonnés de galanterie et de chevalerie, les héros proposant de mourir, comme on accepte de boire un verre d'eau. Toute la force et le travail de son esprit, détournés du fond, se rejetaient sur la forme. Prose ou vers, quoi qu'il écrive, on ne trouve en lui avant Andromaque qu'un grand talent de parole, aussi à l'aise dans l'alexandrin que dans la période; parfait dès l'abord, exquis dans les lettres, les compliments, la satire *, toujours mesuré et délicat, mais un peu trop enclin à s'atténuer dans les développements. Plus tard, dans l'histoire de Port-Royal, des campagnes du roi, dans son discours à l'Académie, il resta le même, orateur accompli pour la justesse, la noblesse et les ménagements, avant tout amateur de style, tellement qu'il lisait les bons auteurs pour notera la marge les expressions choisies qui pouvaient passer en français. Nous autres, aujourd'hui, barbares écrivains de la décadence, nous avons peine à comprendre ces scrupules^. On étudiait les mots alors, comme au temps de Raphaël on étudiait les contours; on n'osait se permettre un sous-entendu, une construction un peu nouvelle, un terme violent ; on consultait à chaque pas Vaugelas et l'usage. On se justifiait par exemple d'Horace ou de Denys d'Halicamasse; on pesait, on allégeait, on rechargeait chaque vers, selon qu'on le soupçonnait d'être trop plein ou trop vide; on se consultait par lettres sur un hémistiche; on ne trouvait aucune construction assez

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