‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · LA SPÉCULATION · texte numérisé non relu

LA SPÉCULATION

Quand une graine est plantée, elle se développe ; mais elle se développe par deux sollicitations distinctes : celle des forces intérieures qui la composent, et celle des forces extérieures qui l'entourent. Il y a en elle un arbre qui tend à se produire ; mais il y a en dehors d'elle un sol et une température qui tendent à diriger ou à déformer sa croissance. Pareillement, dans une religion, il y a une conception nouvelle de la nature et de la conduite humaine, qui se complète par son propre effort, mais qui en môme temps re- 1 çoit des circonstances une impulsion distincte. La réforme morale devient par degrés une théologie systématique, et dans le grand arbre qui est sorti du petit germe on démêle à la fois ce « qui provient du germe et ce qui provient du milieu.

Ce qui provient du germe dans la spéculation bouddhique, c'est l'idée du néant, substance des choses et du vide qui, par suite, se rencontre à l'origine et au terme des choses. Ce qui provient du milieu dans la spéculation bouddhique, c'est l'énormité et le dévergondage de l'imagination intarissable qui, entassant les nombres et les mondes, s'éblouit elle-même dans

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le fourmillement de ses créations. Çâkya-Mouni avait laissé des préceptes de morale, des récits édifiants, et la doctrine du renoncement fondée sur le sentiment du vide. Ses religieux, dans leurs solitudes, puis dans leurs cellules, armés de la philosophie environnante et poussés par le grossissement involontaire de l'invention mystique, échafaudèrent un système de dogmes semblables à ceux d'Origène et de Denys TAréopagite, et un système de légendes semblables à celles de Dante et de Jacques de Voragine.

Selon eux, il n'y a point de matière première, point de principe qui se développe, point de Dieu créateur et antérieur au monde. Même c'est une hérésie, l'hérésie « du dernier des six imposteurs, que d'affirmer « l'existence d'un Être suprême créateur du monde et u de tout ce que le monde contient. » L'idée de l'Être stable et subsistant par soi-même est aussi antipathique à leur doctrine que la forme circulaire l'est au carré. Point de cause première. La nature est une série infinie de naissances et de destructions, un enchaînement infini de causes qui sont des effets et d'effets qui sont des causes, une lignée infinie en arrière, infinie en avant, de décompositions et de recompositions qui n'ont pas eu de commencement et qui n'auront pas de terme. Telle est la vue d'ensemble à laquelle ils sont conduits, d'un côté, par leur idée maîtresse du néant, de l'autre côté,- par le spectacle des choses incessamment changeantes. Ayant supprimé les causes fixes, il ne leur reste que la série des effets mobiles. Là-dessus, l'imagination se donne carrière ; le lecteur va voir le chemin qu'elle a fait.

Il y a dans l'espace infini un nombre infini de mondes. Si l'on entourait d'un mur un espace capable

de contenir cent mille fois dix millions de ces mondes, si l'on élevait ce mur jusqu'au plus haut des cieux, et si Ton remplissait cet énorme magasin de crains de moutarde, le nombre des grains n'égalerait pas encore la moitié du nombre des mondes qui occupent une seule des contrées du ciel. Au centre de chaque monde est une montagne gigantesque à quatre flancs, l'un d'or, l'autre de cristal, l'autre d'arçfent, l'autre de saphir, le Mérou, qui s'élève de quatre-vingt-quatre mille yodschanas au-dessus des eaux de la mer et s'enfonce d'autant dans la mer. Cette mer est bornée par une ceinture de hautes roches, derrière laquelle est une autre mer et une autre ceinture de roches, la mer diminuant toujours de profondeur et les roches de hauteur, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à la septième mer et à la septième terre, qui. est la nôtre et dont les montagnes ne s'élèvent que de sept cent six yodschanas au-dessus de Teau. Quatre continents composent cette terre : celui de l'est, où l'on vit deux cent cinquante ans et où l'on a huit aunes ; celui de l'ouest, où l'on vit cinq cents ans et où l'on a seize aunes; celui du nord, où l'on vit mille ans et où l'on a trente-deux aunes ; celui du sud, où l'on vit cent ans et où l'on a trois aunes. Toute cette région est enfermée par un monstrueux mur de fer au delà, duquel luit un autre soleil et s'étend un autre monde. Au centre et au-dessous du Mérou est une assise gigantesque de roc dans lequel sont creusées les huit enfers. Au centre et au-dessus du Mérou commence le ciel, d'abord le monde du désir, où habitent les dieux, qui comprend six cieux et en outre la terre ; plus haut, le monde des formes, qui comprend quatre régions selon les quatre degrés de l'intuition ; plus haut en-

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core, le monde sans formes, qui aussi a quatre cieux. C'est dans la mesure de ces derniers mondes que la fantaisie bouddhique, entassant les myriades de millions les uns sur les autres, atteint des accumulations prodigieuses qui , posées elles-mêmes comme des unités, deviennent le point de départ de multiplications encore plus colossales, et ainsi de suite, sans trêve ni mesure, tellement que l'esprit défaille et cesse de rien voir.

Tous ces mondes, du bas jusqu'en haut, sont peuplés de créatures. Dans la région la plus profonde se rangent par étages les damnés des huit enfers, ceux du plus doux, déchiquetés avec des couteaux et des épées pendant cinq cents ans ; pour les autres, l'atrocité et la durée des supplices vont jusqu'à l'effroyable. Mais l'expiation n'est point éternelle : seuls les bouddhistes du Sud ont condamné les sceptiques et les incrédules à ramper éternellement le long du mur de fer, dans la mer corrosive et dévorante qui occupe les interstices des mondes; en revanche, aux huit enfers brûlants les bouddhistes du Nord ont ajouté huit enfers glacés. Dans ces ateliers superposés de tortures, on monte ou l'on descend selon ses mérites. Au-dessus des damnés sont les Prêtas, géants desséchés, infects et horribles, aux cheveux hérissés, au ventre insatiable et énorme, au gosier aussi étroit qu'un trou d'aiguille, tourmentés par une faim et une soif atroces, « entendant le mot eau à peine une fois « en cent ans, » rongeant les cadavres ou dévorant leur propre chair; condition lamentable où tombent les avares qui refusent l'aumône aux religieux. Au-dessus des Prêtas sont les animaux. Puis viennent les Azuras, esprits méchants et ennemis des dieux, et à côté

d'eux des démons de toutes sortes, ogres, géants, grands serpents, couleuvres au visage d'homnaes, monstres à tête de cheval, vampires, princes des oiseaux, et quantité d'autres dans les eaux, dans Tair, sur la terre, auprès des dieux, sur les racines du Mérou, chaque espèce faisant un État et ayant son souverain. Au-dessus d'eux sont les hommes, et audessus des hommes les dieux, ceux-ci divisés en plusieurs ordres ; au plus b.as, les dieux ordinaires des brahmanes, Indra, et les autres, bien armés et qui, campés sur le sommet du Mérou, repoussent inces- ^mment les démons inférieurs. Les quatre cieux qui sont au-dessus d'eux ne touchent plus le monde et s'éclairent, sans soleil ni lune, par leur propre et pure lumière. Là sont les Bouddhas futurs, attendant le moment de s'incarner pour la dernière fois et de sauver les mondes. Toute cette région est encore sous la domination de Mara, le prince du Désir, le tentateur des Bouddhas. Pour s'aflBranchir de lui, il faut s'élever jusqu'à la suivante, entrer dans le monde des formes pures. Là sont les Brahmas, puis les dieux de la pure lumière, plongés dans l'intuition extatique, affranchis du raisonnement, et qui pensent sans succession d'images; plus haut, les êtres vertueux et purs; plus haut encore, les délivrés, ceux qui ne sont plus assujettis à la métamorphose et ont échappé à la conscience et à la douleur. Au degré supérieur s'ouvrent les quatre régions du monde sans couleur ni forme, où les corps éthérés eux-mêmes disparaissent ; c'est le ciel des Bouddhas.

Dans tout l'espace qui plonge au-dessous de ce ciel immuable règne la loi du changement. Nulle religion, au milieu de ses divagations poétiques, n*a plus

fortement appliqué son dogme fondamental de l'instabilité de l'être, ni plus rigoureusement développé cette idée primordiale, que chaque chose vivante contient comme germe sa propre mort. Cet univers naît et périt, et un autre prend sa place pour périr à son tour, et ainsi de suite sans trêve ni terme, avec des périodes prodigieuses de durée et d'anéantissement. Un fzeilpa est le temps qui s'écoule entre un de ces commencements et une de ces destructions. S'il y avait un rocher haut, large et long de seize milles, et si une fois en cent ans on le touchait avec un morceau de la plus fine toile de Bénarès, il serait réduit aux dimensions d'un noyau de mangue avant que le quart d'un de ces kalpas fût écoulé. Dans l'intérieur de la grande période s'étendent quatre-vingts périodes . secondaires, où la destruction se fait cinquante-six fois par le feu, sept fois par l'eau et une fois par le vent, chacune étant annoncée cent mille ans à l'avance par un Dêva qui ordonne aux créatures de faire pénitence. La dernière, celle qui se fait par le vent, est la plus grande, et elle est si terrible, que de tout l'univers il ne subsiste pas un seul atome entier. Après chaque destruction, l'espace demeure vide et sombre, puis, les temps étant accomplis, un vent violent se lève, et avec lui un nuage qui se fond en pluie. Les gouttes deviennent par degrés des cataractes, jusqu'à ce que l'espace soit occupé par un océan immense dont les vents retiennent les bords. Peu à peu , les parties solides se déposent, et sous l'effort du vent, elles se consolident. Les régions supérieures des délivrés, des Brahmas, des dieux, apparaissent tour à tour à mesure que l'eau s'abaisse. Le monde se repeuple par l'incarnation des créatures supérieures qui sont de-

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meurées à Tabri des chocs et dont l'épuration n'est point encore achevée. Leur chute elle-même a ses degrés. Ils s'incarnent d'abord sous forme d'êtres innocents et heureux, sans sexe, sans besoins, lumineux et aériens. Insensiblement, ils s'appesantissent et se corrompent, tombent dans la convoitise et la passion ; leur vie, qui était d'abord presque infinie, n'est plus que de quatre-vingt-quatre mille années. Le vice croît; la propriété, les gouvernements, les castes, s'établissent; des milliers de vivants dégradés par leurs fautes ont déjà formé les animaux, les ogres de la faim, les damnés. Le monde est alors tel que nous le voyons, et il dure ainsi un quart de kalpa, avec divers degrés d'abaissement et de redressement, tantôt abandonné à lui-même, tantôt relevé par les Bouddhas. Pendant ce temps, la vie humaine oscille, selon le degré de vice et de vertu des hommes, entre dix années et quatre- vingt mille années. Nous sommes en ce moment dans une des plus tristes périodes. Ainsi tourne « la grande roue » de l'Être, et quand de ce petit coin étroit où nous nous cramponnons comme sur un isthme, nous contemplons des deux côtés les deux abîmes du temps, et tout autour de nous le gouffre prodigieux de l'espace, nous n'apercevons de toutes parts que le renouvellement inépuisable de rétemelle évolution.

Quelle force la maintient? Ici reparaît la pensée morale qui est le fond de la doctrine. Cette force est le mérite et le démérite; il n'y a qu'elle et elle partout. Rien de semblable ici aux idées helléniques, mahométanes, chrétiennes ou modernes. Il n'y a point de destin extérieur qui gouverne la vie des êtres ; chaque être, par son vice ou sa vertu, se fait

h. soi-même son propre destin. Il n'y a point de lois naturelles qui enchaînent les événements ; les événements ne sont enchaînés que par la loi morale. Il n'y a point de Dieu autocrate qui distribue le bien- et le mal par des décrets arbitraires, ni de Dieu juste qui distribue le bien et le mal pour récompenser et pour punir ; aucun Dieu ne s'interpose entre la vertu et le bonlieur, entre le vice et le malheur pour les séparer ou pour les unir. Par sa propre nature, le bonheur s'attache à la vertu, et le malheur au vice, comme r ombre au corps. Chaque action vertueuse ou vicieuse est une force de la nature, et les actions vicieuses et vertueuses prises ensemble sont les seules forces de la nature. « Le démérite général de tous les « vivants est la véritable cause de la destruction du « monde, comme le mérite général de tous les vivants « estlavéritablecausedelareconstructiondu monde*. » Chaque œuvre s'attache à son auteur comme un poids ou comme le contraire d'un poids ; selon qu'elle est bonne ou mauvaise, elle l'entraîne invinciblement en bas ou l'élève invinciblement en haut dans l'échelle des mondes, et sa place à chaque renaissance, comme sa destinée pendant chaque incarnation, est déterminée tout entière par la proportion de ces deux forces, comme Tinclinaison du fléau d'une balance est déterminée tout entière par la proportion des poids qui sont dans les deux plateaux. Tant que l'âme est infectée par la convoitise, elle renaît ; plus l'âme est infectée par la convoitise, plus la condition où elle renaît est misérable ; l'attache aux choses et les mauvaises actions qui en sont l'effet sont seules les causes

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