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est celle de raffranchissement et du repos; ne pas être troublé, ne plus sentir, demeurer éternellement dans une quiétude uniforme, voilà la pacifique image qui flotte dans Thomme pendant ses rêves. Sans doute les esprits grossiers, les gens du peuple, surtout les races rudes de 1- Asie septentrionale, ne conçoivent pas ce dogme dans sa pureté métaphysique. Ils persistent à voir dans le nirvana la béatitude , une sorte de joie sensible; on ne les contredit pas expressément; pour devenir populaire, toute doctrine est forcée de s'accommoder au peuple. Mais la conception primitive n'en subsiste pas moins sous les altérations qui çh et là viennent la recouvrir. Telle qu'elle est, elle offre encore assez d'attraits au cœur de l'homme. Il y a une douceur extrême à contempler intérieurement ces hautes régions paisibles où n'atteignent point les agitations terrestres, ces corps éthérés qui de ciel en ciel vont se purifiant et s'illuminant sans cesse, ces bienheureux dont la pensée demeure pendant des milliards de siècles immobile et sereine, et qui, à mesure qu'ils montent, sentent tomber les barrières de leur être pour s'effacer dans l'immensité vide; comme des gouttes d'eau qui, pendant des myriades incalculables d'années, tour à tour congelées, fondues, salies, et toujours froissées par lés révolutions brutales de notre terre, finissent par s'élever en vapeurs, chatoient magnifiquement sous le soleil qui les dore, montent plus haut, se raréfient, n'apparaissent plus que comme un voile transparent et pâle, s'élèvent encore, et, arrivées dans les régions où le bmit n'atteint plus, où le changement cesse, où la matière finit, s'évanouissent insensiblement dans le vide de l'incommensurable azur.
Ils sont allés plus loin; car le propre de la spécution indienne, c'est la perspicacité qui pousse un rincipe à bout; à proprement parler, ils sont les mis qui, avec les Allemands, aient le génie métahysiqne ; les Grecs, si subtils, sont timides et mesurés côté d'eux; et Ton peut dire, sans exagération, que 'est seulement sur les bords du Gange et de la Sprée ue l'esprit humain s*est attaqué au fond et à la subitance des choses. Peu importe l'absurdité des conléquences; ils ont posé les questions suprêmes, et personne, hors d'eux, n'a même conçu qu'on pût les poser. Les philosophes bouddhistes ont osé toucher ie terme de leur doctrine ; lorsqu'à travers les vulgarités de leur physique et les insuffisances de leur dialectique, on arrive jusqu'à leurs vues d'ensemble, on découvre, en dépit de leur style énervé et de leur plat bavardage, qu'ils n'ont rien redouté et qu'ils ont tout compris. Gomment le changement est-il possible? Gomment se fait-il qu'un être soit s'il doit cesser d'être, ou puisse commencer s'il n'est pas? Gomment se fait-il qu'à un moment donné l'être et le néant, au lieu de persévérer dans leur nature propre, reçoivent leur contraire, et comment comprendre que l'essence d'une chose consiste à se contredire et à se supprimer? Nous sautons aujourd'hui par-dessus cette question ; même la plupart de nos penseurs ne l'aperçoivent point; ils la laissent dans la région méprisée des abstractions vaines. G'est pourtant cette question qui est le fond de toutes les autres, et c'est elle que les bouddhistes ont tranchée avec une vigueur de logique qui prouve avec quelle force ils en avaient senti les difficultés. Selon eux, douze causes produisent l'existence et tous les maux, en sorte que celui
qui supprime Tune supprime toutes celles qui suivent, comme un homme qui, tranchant une tige d'arbre à une ceitaine hauteur, détruit par là même toutes les branches qui poussent au-dessiis de la coupure. A la racine se trouve l'ignorance, non pas l'ignorance ordinaire, mais cette erreur fondamentale par laquelle nous admettons qu'il y a quelque chose de réel. Là e»i ViUusiœi primitive, là est l'origine de l'existence et de tous les maux. Il n'y a rien de réel, il n'y a pas d'être, tout est vide. Et là-dessus les divers philosophes bouddhistes, enchérissant les uns par-dessus les autres, admettent, les uns que les objets n'existent que pendant le temps qu'ils sont perçus, les autres qu'ils n'existent pas et qu'il n'y a rien en dehors des sensations intérieures , les autres enfin que ces sensations ne sont pas, et qu'en dedans comme en dehors de nous-mêmes il n'y a que le pur rien et le néant absolu. Sur ce vide flotte une fantasmagorie d'apparences; au fond, une grande noirceur calme; audessus, un jeu puéril de couleurs et de formes vacillantes : quiconque a pénétré cette vérité ne trouve plus de sens aux mots de jeunesse, mort, lumière, obscurité, forme, grandeur, temps, espace; toutes les conceptions, tous les jugements ordinaires ne sont pour lui qu'un rêve risible; semblable au brahmane, pour qui le monde est un reflet trompeur qui se joue à la surface de l'être immobile, il ne voit dans le monde qu'un vain reflet qui se joue à la surface du néant immobile. Il le dédaigne, il cesse d'y faire attention. Dès lors il est délivré, il est au-dessus des œuvres, il possède la vérité suprême* Tel est le faite de la sagesse, « la loi par delà la loi », la doctrine intérieure dont le dogme ordinaire. n'est que la pré-
j>aration; rien ne manque ici, ni l'élaboration mystique qui chiffre et cadastre le temps jusqu'à défaillir sous l'entassement de ses nombres, ni l'élaboration philosophique qui, dégageant et poursuivant un prin- <3ipe, arrive, au terme de ses formules, à s'évanouir sLvec tout le reste par l'excès de son propre effort.
hommes, il s'entourait d'un groupe de disciples. InJ sensiblement, ces petites associations ambulantes changèrent en grandes sociétés sédentaires. Les solitaires des bois étaient forcés de se réunir pour se garantir de la malveillance des brahmanes : les femmes, appelées comme les hommes à la vie spirituelle, étaient portées, par leur sexe même, à rechercher la protection d'une clôture; les ascètes devaient rentrer dans les villes et dans les bourgades pendant la saison des pluies; enfin les assemblées de religieux qui délibéraient ensemble pour fixer la foi formaient des centres. Ainsi se fondèrent les communautés et s'établit l'Église. Peu à peu, elle s'organisa, décréta ses lois, compila ses formulaires, fixa les règles de l'admission. A présent, quand le novice se présente, il est enfant pour l'ordinaire; il s'est rasé la tète, il s'est baigné, et, devant le prêtre qu'il a choisi pour père spirituel, il fait vœu de renoncement; celui-ci lui revêt alors la robe jaune, lui coupe la dernière touffe de cheveux, et lui donne à étudier les dix grands préceptes. Pendant son apprentissage, il est l'écolier et le serviteur de son père spirituel, et arrivé à l'âge de vingt ans, lorsqu'il sait un certain nombre de rituels et de prières, il est ordonné religieux. On lui remet le parasol et le vase destiné à recevoir les aumônes ; il revêt trois vêtements, une sorte de chemise, une blouse qui descend jusqu'au genoux, un manteau attaché sur l'épaule gauche. Avec son vase, il va quêtant; il y reçoit et il y mange les provisions qu'on lui donne ; rien de plus; la règle qui lui est prescrite est dirigée tout entière vers le détachement.
Il abandonne ses parents, il n'a plus de patrie; « il « ne doit point pleurer la mort de son père ni de sa
L^re. » Il n'a ni femme ni enfants; s'il en a, il doit ïs abandonner. « Plus grand est le danger pour ceux qui sont attachés à une femme, à un enfant, à une fortune, à une maison, que pour ceux qui sont en prison, dans les fers et dans les chaînes. Car ceux-ci peuvent être délivrés de leur prison par un heureux : hasard , tandis que les autres sont comme dans la c gueule d^un tigre. » Entre toutes les racines du mal, l'appétit du sexe est la plus profonde, a S'il y avait eu €< dans l'homme une autre passion aussi violente, « personne n'aurait pu atteindre la délivrance. reli- « gieux I ne regardez pas les femmes. Si vous rencontrez « une femme, ne la regardez pas; prenez garde, et ne « lui parlez pas. Si vous lui parlez, dites-vous intérieuc< rement : Je suis un religieux; dans ce monde cor- « rompu, je dois être comme un lotus sans tache. — « Vous devez regarder une vieille femme comme votre « mère, une femme un peu plus âgée que vous comme « votre sœur aînée, une femme plus jeune que vous « comme votre sœur cadette. » Et ici les prescriptions se multiplient : ne pas toucher de la main une femme ni même une petite fille, ne pas entrer dans un bateam où rame une femme, ne pas recevoir l'aumône des mains d'une femme. — Contre la propriété, la règle est presque aussi rigide que contre le plaisir. Un religieux ne peut posséder que huit objets : les trois pièces de son vêtement, sa ceinture, son vase à aumône, son pot à eau^ un rasoir et une aiguille à coudre, n vivra d'aumônes, et il n'en demandera pas. Il se montrera simplement avec son vase, sans tousser, sans faire aucun bruit pour indiquer sa présence, sans dire qu'il a faim, sans rien demander par signe, geste ou parole. Il n'a pas même le droit de demander un
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remède s*il est malade, et il pèche s'il reçoit plus qu'il ne lui faut pour un repas. Il ne doit plus mang^* après midi ; il ne doit pas prendre goût aux aliments. Il ne doit recevoir ni or, ni argent, ni bien d'aucune sorte ; le couvent seul possède. — Pour le troisième vœu, celui d'obéissance, la règle y insiste moins que sur les autres, quoiqu'elle mette le religieux aux ordres du supérieur et lui impose en maints endroits la vénération et l'obéissance. Mais, en revanche, elle appuie sur l'obligation de la concorde , et, selon elle, quiconque introduit la division parmi les religieux commet un des cinq grands péchés mortels. Voilà l'homme selon le cœur du bouddhisme. Sans doute le relâchement et la corruption ne manquent pas dans la pratique; la casuistique est venue tordre la règle pour l'accommoder à la nature; les abus qui comme une vermine ont rongé nos couvents du moyen âge ont pullulé dans les monastères de Ceylan, du Thibet et de la Chine. Mais, en somme, l'idée du Bouddha s'est accomplie, et sa discipline, comme un mortier tenace, est venue s'appliquer sur l'homme pour boucher toutes les fentes par lesquelles jaillissaient les violentes sources de la passion et du désir.
Cet homme ainsi discipliné et apaisé, que va-t-il devenir et que va-t-il faire? Tout changement dans la nature humaine amène un changement correspondant dans la société humaine, et le réformateur de l'individu réforme la communauté par contre-coup. Par cet adoucissement de l'homme, la paix entre dans la vie sociale. Les sacrifices humains pratiqués par les brahmanes sont défendus. Les pèlerins chinois qui visitent l'Inde au moyen âge trouvent la peine de mort supprimée. On cesse de sacrifier les animaux.
rois et les princes convertis renoncent aux grandes îFiasses meurtrières. La doctrine va jusqu'à interdire non seulement les guerres de conquête, mais encore les guerres de défense. La charité devient une obligation et une pratique. Tous les cinq ans, les rois bouddhistes, au moment de la grande assemblée, donnent leur épargnes et jusqu'à leurs joyaux, non seulement aux religieux, mais encore aux pauvres, aux orphelins, aux abandonnés. Ils fondent des hôpitaux, des asiles de pauvres, des caravansérails; ils plantent des arbres à fruits, ils creusent des fontaines pour les voyageurs. Même on voit s'établir des hospices pour les animaux; à Siam, dans la Mongolie, des personnes pieuses rachètent des oiseaux et des poissons, et leur donnent la liberté; d'autres préparent des abris et des aliments pour les animaux des steppes, surtout dans le temps où ils mettent bas. — Ce qui met le comble à cette rénovation des mœurs, c'est la tolérance; bien mieux, les bouddhistes sont bienveillants pour les autres religions; ils considèrent ces religions comme des formes inférieures de la vérité vraie; le premier grand roi bouddhique, Dharmaçoka, le Constantin de la nouvelle doctrine, ordonne à toutes les sectes le respect mutuel et la concorde. « Puis- « sent les disciples de chaque doctrine être riches en « sagesse et heureux par la vertu ! » Les bouddhistes vont encore plus loin : leurs sentiments affectueux s'étendent à toutes les races comme à toutes les sectes. Chez eux, un étranger est traité comme un compatriote; personne n'écarte le missionnaire chrétien; le voyageur Turner prend du thé dans le vase qui a servi au Grand-Lama. Il n'y a plus pour eux de purs ni d'impurs. Par contre-coup, quoique rejetée au
second plan, la vie de famille gagne au contact de la foi nouvelle. « Il est meilleur d'honorer son père et sa « mère que de servir les dieux du ciel et de la terre. « Quand mènae un enfant prendrait son père sur une « épaule et sa m^e sur l'autre et les porterait ainsi « pendant cent ans, il ferait moins pour eux qu'ils a n'ont fetit pour lui. » La condition des femmes est améliorée; elles ne sont plus des esclaves, comme dans les pays mahométans; ni « des vases d'impureté », comme dans les pays brahmaniques; elles peuvent fèOFiiVj se visiter, aller sans voile; la règle est de n'en épouser qu'une. Pour rassembler tout ceci sous un coup d'œil, que l'on consictère la façon, dont le bouddhisme a transformé la Mongolie^ le Thibet, Ceylan et les autres pays ott il a pris l'empire. On connaît Gengiskhan et Tameiian, leur férocité, leurs dévastations, les pyramides construites avec des têtes humaines, les tours maçonnées avec des corps d'hommes et du mortier. Aujourd'hui, les meurtres et le pillage sont aussi rares en Mongolie que dans l'Europe civilisée. Les Thibétains, que leur triste et stérile cUmat retenait dans une barbarie révoltante, qui mangeaient leurs morts, qu'on pouvait comparer aux loups affamés des neiges, sont devenus un peuple doux, lettré et presque cultivé. Les rancunes atroces, les emportements sanguinaires, la violence effrénée des Siamois se sont tempérés à tel point, qu'à Bangkok, une ville de 400 000 habitants, il n'y a presque jamais de rixe, qu'un meurtre y est un événement extraordinaire, et que souvent il n'en arrive pas un en tout un an. Bref, on peut dire que, si l'on ramassait comme autant de gouttes d'eau dans un vase tout ce qu'il y a maintenant de bienveillance et d'humanité
dans la vie civile et domestique de l'Asie, c'est le bon fleuve bouddhique qui en fournirait la meilleure part. Mais, d'autre part, s'ils ont adouci l'homme, c'est en l'amortissant.^ Qu'on se figure des animaux sauvages, taureaux et béliers, dont on fait des moutons et des bœufs, qu'on parque dans un enclos pour les feire vivre fraternellement, et qu'on mène paître d'un pas monotone : certainement ils se feront moins de mal qu'auparavant, mais ce seront d'assez médiocres créatures. Si l'on compare les écrits bouddhiques aux écrits brahmaniques, on est tout d'abord frappé du contraste. La gigantesque poésie des Pourânas, l'enthousiasme, les puissants élans de l'esprit qui, embrassant d'un coup d'œil un ciel, un continent, un monde entier, participe à la grandeur et à l'exubérance de la nature, la richesse et la magnificence des épopées, l'accent grandiose de Manou, la voluptueuse délicatesse des pastorales, la force effrénée, la fougue délirante de l'émotion et de l'invention primitive, ont disparu. Les livres bouddhiques sont, pour la plupart, des livres de moines, diffus et traînants, qui rappellent la décadence scolastique du quinzième siècle ou l'imbécillité du radotage byzantin. Le style est lâche : il semble que l'homme ne sache plus raisonner; il répète et relie longuement et péniblement ses preuves. Ses manuels semblent des litanies, et ses dialogues, des cahiers d'écoliers. Il n'a plus de grandes vues subites; le beau et le sublime n'entrent plus chez lui par éclairs. Il ne sait qu'accumuler platement les redites; on se le figure un chapelet à la main, comptant et recomptant ses myriades de myriades, et s'hébétant à enfler les nombres. Le Bouddha, tel qu'il le figure sur ses autels, n'a rien de viril ; c'est un corps
amolli, gras, dont la poitrine et le ventre ressemblent à ceux d'une femme, avec une expression de repos inerte et d'indifférence bienveillante qiii va jusqu'au demi-sourire terne. On comprend vite que de pareils hommes n'ont point dû se montrer rétifs à l'autorité. Comme les peuples européens au quatrième et au dixième siècle, ils ont tendu eux-mêmes les mains à la servitude. Gomme la société chrétienne au quatrième et au dixième siècle, la société bouddhique s'est divisée en deux portions : les laïques, classe inférieure, encore engagée dans les liens du monde, du mariage et du travail, incapable d'atteindre au quatrième degré de la sainteté; les religieux, classe supérieure, sans famille, oisive, ayant renoncé aux biens de la terre, et occupée à acquérir des mérites spirituels. Le laïque doit nourrir le religieux, et celui-ci lui fait une grâce en acceptant ses aumônes ; car, quand même un laïque remplirait des sept joyaux le grand millier des trois mille mondes et les offrirait à un religieux, toutes ces richesses ne seraient rien comparées aux trésors spirituels dont le religieux lui ferait part en daignant accepter son offrande. Plus le religieux est saint, plus l'offrande est méritoire. 11 est plus méritoire de nourrir un religieux que plusieurs milliers de laïques fidèles; il est plus méritoire de nourrir un saint du quatrième degré* que plusieurs millions de religieux ordinaires; il est plus méritoire de donner à un Bouddha commencé qu'à plusieurs centaines de millions de religieux du quatrième degré ; il est plus méritoire de donner à un Bouddha accompli qu'à un milliard de Bouddhas commencés. Par cet