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tions particulières que par une aversion naturelle pour les considérations vagues, et parce qu'il regardait ces travaux bornés et concentrés comme la meilleure discipline de l'esprit.
Il avait publié en français, en allemand, en italien, plusieurs mémoires sur les mathématiques pures et sur rhistoire des mathématiques. Depuis quelques années, c'est sur cette seconde branche des connaissances humaines qu'il portait sa principale attention et son plus grand effort. Il entrevoyait dans l'avenir, pour la fin de sa vie, une histoire générale des mathématiques, du moins depuis leurs origines dans rinde jusqu'à la Renaissance. Mais il n'y comptait guère. « On se donne cette espérance à soi-même, me disait-il ; c'est pour s'encourager. Mais c'est là une illusion de l'esprit ; le travail est trop grand, et la vie d'un homme est sujette à trop de chances. » — « Je ferais bien un système, ajoutait-il une autre fois ; il n'y faudrait qu'un peu d'invention, et peut-être en suis-je capable tout comme un autre; mais à quoi bon, puisque mon système ne serait pas prouvé, et pourquoi perdrais-je mon temps à me duper moimême avec des phrases? » Il pensait que tous les jugements d'ensemble sur l'ancienne histoire des mathématiques et sur le passage des sciences anciennes aux sciences modernes doivent demeurer en suspens encore pour un ou deux siècles. Il comparait les connaissances que nous avons aujourd'hui sur la science et la civilisation arabes à celles que nous avions au seizième siècle sur la science et la civilisation grecques, et croyait que pendant bien longtemps tout travail fi^uctueux doit se réduire, comme au siècle de Gasaubon et de Scaliger, à la publication des ma-
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nuscrits. Il s'était enterré lui-même dans ce labeur ingrat et pénible; il avait publié^ corrigé, annoté plusieurs traités mathématiques des Arabes; son dernier travail est un mémoire sur l'histoire des chiffres dont nous nous servons, sur la probabilité de leur origine indienne, sur les diverses transmissions par lesquelles ils sont arrivés jusqu'à nous. Au moment où la mort est venue, il éditait l'ouvrage d'un mathématicien arabe qui, au dixième siècle, est allé dans l'Inde, et dont le livre nous montre l'état des sciences dans les deux pays. Il comptait employer cinq ans à ce travail. Ce que de pareilles recherches exigent de science, d'exactitude, de patience, d'attention soutenue, minutieuse et laborieuse; ce qu'il faut de voyages, de fatigues et de temps pour copier et comparer à Dublin, à Oxford, à Paris, à Berlin, les divers manuscrits ; ce qu'il faut de sagacité pour trouver la bonne leçon sous la mauvaise écriture des copistes, et le sens vrai sous l'imperfection de la langue et des méthodes anciennes ; ce qu'il faut de persévérance pour revenir soir et matin sur des solutions de géométrie et d'arithmétique dépassées depuis longtemps, utiles seulement à titre de documents, incapables d'éveiller la grande curiosité spéculative ou la grande imagination historique, personne, sauf les cinq ou six savants qui, en Europe, s'emploient à des études pareilles, ne peut ni le mesurer ni le dire. Il ne se rebutait pas, il continuait à travailler presque chaque nuit, afin de profiter du silence, en dépit de sa mauvaise santé, tout en sachant que le travail l'abrégeait; il était comme un des maçons du moyen âge qui, dans les soubassements d'une cathédrale, courbés, poudreux, sous la lampe, usaient leur vie à tailler une
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pierre, puis une autre, puis encore une autre, sans autre plaisir que de penser parfois au grand édifice qui s'élèverait un jour sur ces assises et que leurs yeux ne verraient pas.
Je le connaissais depuis douze ans, et je n'ai point rencontré d'homme dont la conversation fût plus profitable. Il avait observé les mœurs de plusieurs nations ; il avait fréquenté les savants les plus illustres ; il lisait tous les principaux livres modernes, et, sur chaque chose, il avait une opinion originale ; il pouvait parler de tout, même des femmes et des salons, et toujours d'une façon qui méritait l'attention. Mais il ne parlait guère que par force ; il aimait mieux écouter. Quand il disait son avis, c'était en très peu de mots, d'une voix lente, avec une solidité mathématique ; il semblait qu'il eût coupé à ses idées tout ce qu'elles pouvaient avoir d'abondant et de brillant, pour n'en laisser que la substance ; ses observations ressemblaient toujours à un résumé. Le trait le plus marquant de son esprit était la haine du charlatanisme ; il ne devenait moqueur et caustique que sur ce point ; et quand il mettait le doigt sur les prétentions et l'insuffisance de quelques contemporains, ses petits exposés de faits, si exacts et d'apparence si sèche, arrivaient au plus haut comique. Pour ce qui est de luimême, il était toujours prêt à se réduire, même à se rabaisser. « Je ne puis pas parler de cela, disait-il, je n'ai pas fait d'études là-dessus. » Son plus vif désir était de n'être jamais dupe de lui-même; il tenait toujours dans sa main une balance pour peser ses opinions ; il ne voulait rien admettre que de vrai et de prouvé, et préférait l'ignorance aux conjectures. Il avait un sentiment profond de l'imperfection de nos
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sciences, des limites de chaque esprit, des bornes du sien entre tous les autres. Quoiqu'il eût aimé passionnément la métaphysique, il l'avait laissée derrière lui et la considérait seulement comme une façon commode dé grouper les faits, comme un système provisoire, utile pour tirer l'esprit des recherches spéciales et pour le diriger vers les vues d'ensemble. Il comparait les sciences positives à des piliers à peine ébauchés, quelques-uns tout au plus à demi construits, mais tous si incomplets et séparés entre eux par tant de lacunes que nuj esprit ne peut tracer le plan de l'édifice qui s'appuiera sur eux. Non qu'il fût sèchement positiviste; il suivait avec intérêt et sympathie les hautes constructions idéales que l'on essaye d'élever sur ces rares soutiens ; il estimait que chacun doit essayer ou esquisser la sienne, et il jugeait qu'après tout le plus noble emploi des sciences est de fournir matière à ces divinations grandioses par lesquelles, en dépit de nos erreurs et de nos doutes, nous prenons part aux contentements et à l'œuvre des siècles qui nous suivront.
Ces sortes de spéculations ont été toute sa joie ; les autres plaisirs, toutes les satisfactions qui, aux 'yeux des hommes, donnent un prix à la vie, lui ont manqué. Il vivait seul, loin de sa patrie, loin de sa famille, dans une chambre garnie, sobrement et silencieusement, d'une pension que lui faisait un prince italien, protecteur des mathématiques, se croyant obligé de publier tous les ans ou tous les deux ans quelque mémoire, afin de mériter l'argent qu'il recevait. Son travail n'avait aucune récompense, pas même la gloire ; quelques savants estimaient ses recherches, et c'était tout. Il ne pouvait point espérer,
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même dans un avenir lointain, cette réputation à demi bruyante qui contente la partie Imaginative de notre âme et qu'on appelle la gloire ; ses recherches étaient trop spéciales. Quant aux emplois scientifiques et aux honneurs publics, il n'y songeait pas ; il avait horreur de toute intrigue et de toute parade, et, par une déUcatesse naturelle, quand il yoyait les autres s'étaler sur le grand théâtre, il allait discrètement et avec un sourire se cacher dans un coin. « Ma vraie r( satisfaction, me disait-il un jour, c'est que les érudits « qui travailleront après moi trouveront une recherche « bien faite , sur laquelle ils pourront compter et de « laquelle ils pourront partir pour aller plus loin. » Il passait la journée à coUationner des textes aux biblothèques et à suivre au Collège de France des cours de hautes mathématiques et de langues orientales. La nuit, il écrivait. Sa vie était d'une régularité minutieuse ; le travail l'avait rendu malade dès sa jeunesse ; il souffrait encore d'une irritation de la gorge, et son ouïe était devenue dure ; il était obligé de s'observer, de se soigner, de se guérir, et il accomplissait tout ce triste service avec une patience et un sangfroid admirables. Il était stoïcien de cœur et de conduite ; nul n'a mieux pratiqué la maxime qui ordonne « de supporter et de s'abstenir. » Bien des fois, en moi-même, je l'ai comparé à notre cher et vénéré Spinosa. Sa douceur était extrême, et son attention à tous les petits deVoirs de la société, scrupuleuse. Il semblait touché du moindre service, comme d'un bienfait. Même, au premier abord, cette politesse pouvait paraître exagérée et cérémonieuse. C'est qu'il se Tétait prescrite comme une loi, et pour une de ces raisons générales qui gouvernaient sa conduite. « Les
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« hommes, disait-il, ont une tendance naturelle à la « brutalité et àTégoïsme ; et, s'ils ne la répriment pas (c jusque dans leurs petites actions insignifiantes, il est c( impossible que la paix et la bienveillance se maince tiennent parmi eux. » Son principe était qu'il faut toujours se tenir en bride : « Nos passions , me ài- « sait-il encore, sont comme des enfants; nous les ai- « mons,nous les nourrissons, elles grandissent et nous « battent. » Quand il était dans une compagnie, il se croyait obligé d'entretenir particulièrement les femmes âgées, et ses façons respectueuses, presque antiques, faisaient un contraste marquant avec le sans«gène moderne. En de tels moments, lorsqu'il persévérait à s'ennuyer volontairement et par devoir, à rabaisser tant de sciences et d'idées jusqu'aux puérilités de la conversation vulgaire, on ne pouvait s'empêcher de regarder avec une compassion affectueuse ce grand front pâle sillonné d'une ride profonde et de lui souhaiter le bonheur qu'il n'avait pas.
Il était fort réservé, et depuis quelques années seulement j'étais entré avant dans son amitié. C'est alors que, passant des discussions abstraites aux causeries intimes, j'ai pu apprécier son extrême noblesse et sa grande raison. J'ose dire que je ne lui ai pas connu un seul défaut; j'avais fini par éprouver pour lui un sentiment singulier, qui était une sorte de respect ; c'est presque le seul homme de qui je puisse dire une pareille chose. Il n'y a guère d'esprits qui, ayant fait comme lui le tour des idées et aperçu l'envers de l'homme, n'en aient pas rapporté l'aigreur ou le découragement ; le désenchantement amène l'égoïsme ; si les hommes se dévouent, c'est le plus souvent parce que pour eux la distance revêt les objets d'une
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belle couleur ; lorsqu'ils les ont touchés, ils s'en dégoûtent ; l'extrême scepticisme conduit à l'amour de soi. Celui-ci était resté généreux, quoiqu'il fût devenu sceptique. De ce grand voyage qu'il avait fait autour des choses, il ne lui était resté que de la tristesse et du sang-froid. Il sentait :sa jeunesse usée, sa santé ébranlée, ses forces amoindries, ses recherches limitées^ ses espérances réduites. Au milieu de tant de regrets, un regret profond et sourd peinait par intervalles. Il était né géomètre, et croyait s'être trompé en tournant sa vie vers l'histoire. Néanmoins il vivait résigné et calme, pénétré par le sentiment des nécessités qui nous plient ou qui nous traînent, persuadé que toute la sagesse consiste à les comprendre et à les accepter*.
Je l'avais laissé souffrant, et la veille de mon' départ j'étais allé lui chercher un médecin. Depuis, on m'avait écrit qu'il se portait mieux, et j'espérais au retour le retrouver, comme toujours, actif et calme. Il m'avait promis de prendre dorénavant un mois chaque année pour vivre au grand air et faire de l'exercice à la campagne. Hier, en sortant de la Sixtine, dans un café de Rome, je trouve sur un journal l'annonce de sa mort et de son enterrement. Le lecteur n'a que faire de nos sentiments personnels ; je m'abstiens d'exprimer les miens ; j'espère seulement qu'un de ses collègues de la Société asiatique dira au public ce qu'il a fait et ce qu'il pouvait faire. Il faut un homm ecompétent pour lui donner sa place ; je n'ai pu parler que de son esprit et de son caractère. Lorsque, me détachant de
1. Il me disait un jour : « J'ai pris la vie par le côté poétique. » — Mot étrange et l'un des plus profonds que j*aie entendus.
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moi-même,- j'essaye de le juger en critique, j'en viens à penser que personne n'était plus digne que lui d'être aimé, admiré et de vivre. Il n'a été ni aimé ni admiré comme il devait l'être, et il est mort à trentesept ans.