‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 4 sur 37 · CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

Cette édition est fort exacte, très complète, très bien faite. Elle renferme toutes les variantes, une lettre inédite de la Bruyère, sa biographie, plusieurs jugements portés sur lui par ses contemporains et par les nôtres, et quantité de notes, renseignements et commentaires. Ajoutez qu'elle est bien imprimée, d'un joli format, et qu'on a le plaisir des yeux avec le plaisir de l'esprit. Les pensées sont comme les hommes; elles ont besoin pour plaire d'être bien vêtues, et le livre fait valoir l'auteur.

Pourquoi cependant le commentateur conservet-il certain genre de note qui aurait dû disparaître avec la Harpe? k Idée ingénieuse, » — « mot profond, » — « tour spirituel, » etc. Le lecteur quitte le texte avec dépit pour des observations pareilles; il était en conversation avec un penseur et tombe au bas de la page sur un grammairien. Le contraste est subit, choquant, et au bout de quelques lignes on a soin de ne plus s'y exposer. On laisse le com-

l. Nouvelle édition pab Adrien Ùestaillour.

mentateur au rez-de-chaussée, et on reste avec Fauteur au premier étage. Ces sortes de remarques se font dans les classes, lorsque le professeur explique un écrivain à des élèves novices ou bornés. Ils ouvrent de grands yeux, gravent dans leur mémoire « la bonne expression », et font la ferme résolution de l'employer à l'occasion prochaine. Ne traitez pas le public en écolier ; on est trop vieux, à trente ans, pour retourner au collège. On veut juger par soi; on n'aime pas à s'entendre dire magistralement que tel passage est beau. Un commentateur n'est pas en chaire; son office est de rassembler les documents qui peuvent éclairer le lecteur, de rapprocher du texte les faits contemporains, de montrer par des citations les causes des idées et des sentiments de l'auteur, de replacer le livre parmi les circoristances qui l'ont produit : ces renseignements donnés, il se retire; le lecteur arrive, profite de ces recherches et juge comme il lui convient.

De là un second reproche : certaines notes étaient , de trop, et certaines notes manquent. Il y avait trop de remarques grammaticales; il y a trop peu de remarques historiques. Et quel écrivain plus que la Bruyère a besoin d'être commenté par l'histoire? (( Les Caractères ou les mœurs de ce siècle^ » tel est son titre, et ce titre indique que les anecdotes et les J traits de mœurs authentiques peuvent seuls rendre I l'expression vraie à ses figures et transformer ses ta- ^ bleaux en portraits. Je n'en veux donner qu'un seul exemple. « Qui considérera, dit la Bruyère, que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu

peut faire toute la gloire et toute la félicité des saints. » Ouvrez les lettres adressées à Mme de Maintenon. « Ma situation est triste, lui dit la princesse de Montauban; mais j'en serai contente si vous avez la bonté de me consoler un peu en me menant à Marly ce voyage ; en voilà trois de suite de passés sans que le roi y ait mené la triste princesse de Montauban. » — « Le roi, écrit le maréchal de Villeroi, me traite avec une bonté qui me rappelle à la vie; je commence à voir les cieux ouverts : il m'a accordé une audience. » — « Pardonnez-moi, madame, dit le duc de Richelieu, l'extrême liberté que je prends d'oser vous envoyer la lettre que j'écris au roi, par où je le prie à genoux qu'il me permette de lui aller faire de Ruel quelquefois ma cour; car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans le voir. » On trouvait avant ces citations la phrase de la Bruyère trop violente; après ces citations, on la trouve faible. L'éloquence du langage languit toujours auprès de l'éloquence des faits. Que de commentaires semblables à tirer de Saint-Simon, de Dangeau, de Mme de Sévigné, de Bussy-Rabutin, de tant de Mémoires et de tant de lettres, chaque jour plus nombreux, qui démasquent l'histoire officielle et révèlent enfin l'histoire vraie! Il n'est pas un écrivain du grand siècle qui ne puisse être renouvelé aux yeux du public par ce genre de critique; c'est celle dont M. Villemain, M. Sainte-Beuve et tous nos maîtres ont donné l'exemple, et il est imprudent, quand on peut marcher dans une voie large et nouvelle, de rétrograder jusqu'au sentier oublié où l'abbé le Batteux herborisait parmi les synecdoches et les métonymies. Au reste, le commentateur a donné sur la vie de

la Bruyère plusieurs détails intéressants, et Ton peut, grâce à lui, se figurer assez nettement le caractère de ce grand artiste, dont les écrits sont si connus et dont la personne Test si peu. Il fut avant tout honnête homme : c'est l'opinion de Boileau, de Saint- Simon et de tous les contemporains. La vertu était pour lui un devoir de charge; un moraliste immoral est le pire des charlatans. Il vécut dans une sorte de retraite, et, s'il fut homme du monde, il regarda la scène sans devenir acteur. « On me Ta dépeint, dit l'abbé d'OUvet, conime un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. » Ce dernier trait est de trop ; mais les autres représentent bien l'homme d'esprit désabusé du monde, ayant appris à se réprimer et à s'abstenir, et n'ayant plus d'autre plaisir que de lire et d'observer.

« Il était, dit Saint-Simon, fort désintéressé. Il se contenta toute sa vie d'une pension de mille écus que lui faisait M. le Duc, à qui il avait enseigné l'histoire, et ne chercha pas à tirer parti de son livre. » « Il venait presque journellement, dit M» Formey, s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés et s'amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour, il tire un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : — Voulez-vous imprimer ceci? (C'étaient I les Caractères.) Je ne sais si vous y trou-

verez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. — Le libraire entreprit l'édition. A peine l'eut-il mise en vente qu'elle fut enlevée et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue de sa fille, qui lit dans la. suite le mariage le plus avantageux. > — Il y a beaucoup de grâce dans cette anecdote, et elle fait d'autant plus de plaisir qu'on sait que la Bruyère ne possédait à sa mort qu'un tiers dans un petit bien situé à Sceaux et estimé quatre mille francs.

Il avait l'âme fière et ne voulut point, même pour entrer à l'Académie, faire ces sortes de démarches et de sollicitations qui ne sont que des cérémonies. La première fois, il fut refusé, et n'eut que sept voix; la seconde fois, il fut reçu, mais sans jamais avoir employé le crédit des princes à qui il appartenait. Il le fit sentir à ses confrères dans son discours de réception et se vengea de son premier échec avec beaucoup de délicatesse et d'esprit. < Il n'y a, dit-il, ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, messieurs, qui aient pu vous plier à faire ce choix; je n'ai rien de toutes ces choses : tout me manque. Un ouvrage qui a quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses, et mahgnes applications pourraient me nuire auprès de personnes moins éclairées et moins équitables que vous, a été toute la médiation que j'ai employée et que vous avez reçue. » On ne peut blâmer et louer à la fois avec plus de finesse, ni montrer tout ensemble plus de modestie et plus de dignité.

Il y avait en lui un fond de grâce et de tendresse qui perce par places, mais qui est presque partout

recouvert par Tâpre et piquante satire. Le chapitre du Cosur et celui des Femmes sont semés de traits nobles, touchants, exquis, qui font contraste avec la verve mordante du reste, et laissent deviner ce qu'il aurait pu être, si les circonstances ne l'eussent détourné vers un genre plus violent et plus triste. « Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de « ceux qu'on aime, dit-il quelque part, il faut par- « fois se contraindre pour eux et avoir la générd- « site de recevoir. » — Et un peu plus loin : « Celui- 9 là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat à « recevoir que son ami en sent à lui donner. » Quel est l'ami qui a inspiré ce mot charmant, digne du chapitre de Montaigne sur la Boétie? De pareils traits sont des confidences; l'auteur se dévoile sans y penser; parlant de l'homme en général, il parle de lui-même. Et cet épanchement involontaire devient encore plus visible lorsqu'il s'agit de l'amour. Ne faut-il point avoir aimé pour écrire la phrase suivante : « Un beau visage est le plus beau de tous « les spectacles, et l'harmonie la plus douce est le « son de la voix de celle qu'on aime »? N'y a-t-il point un aveu dans l'observation que voici : « Il y a quel- « quefois, dans le cours de la vie, de si chers plaisirs « et de si tendres engagements que l'on nous défend, ce qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent « permis; de si grands charmes ne peuvent être « surpassés que par celui de savoir y renoncer par « vertu >? Le vague où demeurent ces demi-confessions leur prête un charme dont on ne peut se défendre. Lorsque Racine écrivit le rôle divin de Monime, il ne trouva point une émotion plus contenue, plus délicate et plus profonde. C'est l'effet d'une

musique touchante qui ravit quand on écoute, et qui, lorsqu'on ne l'entend plus, fait rêver.

D'où viennent donc les satires passionnées, les mouvements de tristesse profonde, et les accès de colère chagrine qui remplissent les Caractères? La Bruyère était pauvre, pensionné par un grand, commensal d'une altesse, sans nom et sans crédit, simple précepteur et homme de lettres, parmi des gens puissants et des seigneurs, qui le méprisaient à ces deux titres, et plus encore qu'on ne ferait aujourd'hui. Son patron, M. le Duc, « était brutal, farouche, d'une humeur insupportable et féroce; » on sait comme il traitait le pauvre Santeuil ; il en faisait son bouffon, et un jour trouva plaisant de lui mettre du tabac dans son vin ; Santeuil en mourut. Mme la Duchesse était une personne « méprisante, moqueuse, piquante, incapable d'amitié et fort capable de haine, et alors méchante, fière, implacable, féconde en artifices noirs et en chansons les plus cruelles dont elle affublait gaiement les personnes qu'elle semblait aimer et qui passaient leur vie avec elle. » Au reste, les grands d'alors considéraient les gens de lettres comme des espèces de domestiques amusants. Le pape priait le roi « de lui prêter Mansard », exactement du même ton dont vous prieriez votre ami de vous prêter son cheval ou son chien. Un homme de cœur, et qui avait conscience de son mérite, devait souffrir d'un pareil poste ; quoi qu'il fît, la Bruyère se sentait aux gages d'un prince ; il ne pouvait fréquenter les seigneurs, les financiers et les hommes de cour qu'il a vus de si près et parmi lesquels il a passé sa vie, sans être traité avec cette légèreté hautaine et cette condescendance humiliante qu'on a toujours pour un infé-

rieur. Il y a vingt pensées dans son livre sur le mépris attaché à la condition de subalterne et d'homme de lettres. En voici deux que je prends au hasard : « Je « ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux ; « Philinte a du mérite, de l'esprit, de l'agrément, de « l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'at- « tachement pour son maître, et il en est médiocre- « ment considéré, il ne plaît pas, il n'est pas consi- < déré. Expliquez -vous. Est-ce Philinte ou le grand « qu'il sert que vous condamnez? » — « Il est savant, « dit un politique, il est donc incapable d'affaires. Je « ne lui confierais l'état de ma garde-robe ; et il a « raison. Ossat, Ximenès, Richelieu, étaient savants. € Étaient-ils habiles ? Ont-ils passé pour de bons mi- « nistres ? Il sait le grec, continue l'homme d'État ; «c'est un grimaud, c'est un philosophe. Et, en « effet, une fruitière, à Athènes, selon les apparences, « parlait grec, et par cette raison était philosophe. Les f Bignon, les Lamoignon, étaient de purs grimauds. « Qui peut en douter ? Ils savaient le grec. » Ce ton indique une blessure secrète toujours vivante ; quand la raillerie tourne habituellement au sarcasme, soyez sûr que le moqueur souffre. Les coups que porte la Bruyère sont si perçants et si profonds, qu'on découvre toujours du ressentiment sous l'éloquence, et une vengeance dans la leçon. « Chrysante, dit-il, « homme opulent et impertinent, ne peut pas être « vu avec Eugène, homme de mérite, mais pauvre. Il « croirait en être déshonoré. Eugène est pour Chry- « santé dans les mêmes dispositions ; ils ne courent « pas risque de se heurter. » Vous reconnaissez ici le sourire contenu et amer d'une âme supérieure qui voit qu'on la méprise et qui rend au

centuple, mais en silence, tout le dédain qu'elle a subi.

Malheureusement ce sentiment trop fréquent et trop pénétrant empoisonne bientôt tous les autres. On finit par devenir incapable de gaieté et même de calme ; on ne voit plus dans les vices de l'homme la nécessité intérieure qui les rend supportables, ni dans les ridicules du monde la sottise agréable qui les rend divertissants. On perd la philosophie sereine et l'esprit comique; on devient satirique et misanthrope ; on se plaît aux contrastes violents, aux exagérations passionnées, aux apostrophes sanglantes; on cherche à blesser, à confondre, à humilier les hommes. On s'attriste et on les attriste ; on devient tendu, affecté ; on ne parle plus que par tirades insultantes ou par phrases saccadées ; on ne dit rien sans faire effort ; on ne prêche la sagesse qu'en s'emportant; et on se met en colère pour dire aux hommes d'être modérés et paisibles. Tel est, en effet, le ton habituel de la Bruyère; son style, tout parfait qu'il est, fatigue ; les émotions extrêmes et douloureuses qui le remplissent se communiquent aux lecteurs ; on se veut du mal quand on l'a lu, et on veut du mal à son espèce. Il laisse, avec plus de force et moins de . monotonie, la même impression que Rousseau ; tous deux ont été blessés profondément et incessamment par la disproportion de leur génie et de leur fortune, et leur chagrin secret a aigri et coloré leur style. Cette souffrance intérieure a reporté leurs regards vers les petits et les malheureux ; Rousseau a écrit le Discours sur l'inégalité; la Bruyère a fait plus : il a rassemblé dans une phrase tout ce que les réformateurs modernes ont accumulé en vingt ouvrages d'iro-

nie, de véhémence, de douleur et de pitié ; il a dit aux grands seigneurs et aux aimables dames qui riaient « de ces paysans bretons obstinés à se faire « pendre » : « On voit certains animaux farouches, « des mâles et des femelles, répandus par la campa- « gne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés « à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une « opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix arti- « culée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils « montrent une face humaine; et, en effet, ils sont « des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières (L où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils « épargnent aux autres hommes la peine de semer, « de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent € ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Et il ajoute : « Le peuple n'a guère d'esprit, et les « grands n'ont point d'âme. Celui-là a un bon fond et « n'a point de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors € et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne ba- « lance pas : Je veux être peuple. » Jusqu'à l'expression, tout dans cette phrase semble inspiré par l'esprit de la Révolution. C'est ainsi que des situations semblables font naître des passions semblables. L'oppression produit toujours la révolte, et l'on aime l'égalité cent ans d'avance, lorsque cent ans d'avance on a souffert de l'inégalité.

Un dernier trait, commun encore à la Bruyère et à Rousseau, achèvera de marquer son caractère, je veux dire la mélancolie incurable, la tristesse épanchée au plus profond de l'âme, la perte de toute illusion, le dégoût des hommes, le sentiment cruel de la misère humaine. Que de mots semblables à ceux-ci I « Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir

« sans avoir ri. La vie est courte, ennuyeuse ; elle se « passe toute à désirer, et Ton remet à l'avenir son « repos, ses joies, à cet âge où souvent les meilleurs « biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce « temps arrive qui nous surprend encore dans le dé a sir ; on en est là quand la fièvre nous saisit et nous « éteint ; si Ton eût guéri, ce n'était que pour désirer « plus longtemps. » — Son livre essaye de compter « en combien de façons l'homme peut être insupportaljle. D — Il lui restait comme à Rousseau l'amour de son art, et de plus qu'à Rousseau l'amour de sa reli* gion. Le dernier chapitre des Caractères fait contraste avec les autres. Par son christianisme, la Bruyère est du dix-septième siècle. Par sa tristesse et son amertume, il est notre contemporain.

Voilà ce qu'on peut deviner de son caractère. Pour son esprit et son genre de talent, ils sont visibles. Il me semble d'abord que sa pensée était plus forte qu'étendue, et qu'il avait moins d'originalité que de verve. Il n'apporte aucune vue d'ensemble ni en morale ni en psychologie. Remarquez qu'on pouvait le faire sans composer de traités systématiques. Montaigne, la Rochefoucauld, Pascal, n'ont point ordonné des séries de formules abstraites ; et cependant ils ont une manière originale de juger la vie ; chacun d'eux voit les actions humaines par une face qu'on n'avait point encore aperçue. Si on les interroge, ils présentent chacun un corps d'idées liées et précises sur la fin deThomme, sur son bonheur, sur ses facultés et sur ses passions. Ils ouvrent de nouvelles voies, et c'est engager toute sa vie que les prendre pour maîtres et pour conseils. La Bruyère, au contraire, ne découvi'e que des vérités de détail ; il montre le ridi-

cule d'une mode, Todieux d'un vice, l'injustice d'une " opinion, et, comme il le dit lui-même, la vanité do " tous les attachements de l'homme. Mais ces vues " éparses ne le conduisent pas à une idée unique ; il * tente mille sentiers et ne fraye pas de route ; de tant "^ de remarques vraies, il ne forme pas un ensemble. Il donne des conseils à chaque âge, à chaque condition, à chaque passion, mais non à l'humanité; et lorsque enfin, dans son dernier chapitre, il réunit les preuves de Dieu, il ne fait qu'exposer en style impérieux et ^ bref les raisonnements de l'école et de Descartes.

Son talent consiste principalement dans Y art d'attirer Vattention. Il invente peu, mais il marque ce qu'il touche d'une empreinte ineffaçable. Il ne dit que des vérités ordinaires ; mais, une fois qu'il les a dites, on ne les oublie plus. Il ressemble à un homme qui viendrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, leur ferait oubher leurs affaires et leurs plaisirs, les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas '^ voir, et qui ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d'une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. Aussi rencontre-t-on chez lui tous les artifices du style ; jamais la forme n'a été si savante, ni si capable de faire valoir une pensée. Il introduit des personnages fictifs, leur prête des dia- • ^ logues, et transforme la leçon de morale en scène dra- . matique. Il fait parler un personnage ancien, Heraclite, puis Démocrite, et réveille le lecteur par l'étrangeté ' de leurs discours. Il imite le style de Montaigne et surprend l'attention par le contraste du langage suranné et du langage moderne. Il apostrophe le lecteur et se fait écouter en le prenant à partie. Quel-

juefois il pique la curiosité par des énigmes ou par les naïvetés apparentes. Il grossit les objets, il charge les traits, il accumule les couleurs, et la figure qu'il peint deTient si expressive, qu'on ne peut plus en détaclier*les yeux. « Il y a, dit-il, des âmes sales, pétries oc de boue et d'ordures, éprises du gain et de l'intérêt, « comme les belles âmes le sont de la gloire et de la ce vertu, capables d'une seule volupté, qui est celle « d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avicc des du denier dix ; uniquement occupées de leurs « débiteurs ; toujours inquiètes sur le rsJbais ou sur le <c décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées ce dans les contrats, les titres et les parchemins ; de « telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, « ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de « l'argent. » Là où les faits ne suffisent pas, des métaphores passionnées poussent l'hyperbole jusqu'aux plus extrêmes limites. « Vient-on, dit-il, de placer fk quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un nouveau oc débordement de louanges en sa faveur qui inonde ce les coure de la chapelle, qui gagne l'escalier, les ce salles, la galerie, tout l'appartement ; on en a par- « dessus les yeux, on n'y tient plus. » Les paradoxes simulés, les alliances de mots frappantes, les contrastes calculés et saisissants, les petites phrases concises et entassées, qui partent et blessent comme une grêle de flèches, l'art de mettre un mot en relief, de résumer toute la pensée d'un morceau dans un trait saillant, les expressions inattendues et inventées, les ' phrases heurtées, à angles brusques, à facettes étincelantes , les allégories soutenues et ingénieuses , l'imagination, l'esprit jetés à profusion et ornés par le travail le plus assidu et le plus habile, tel est le style

de la Bruyère, et Ton voit combien il s'écarte de Ja simplicité et de Taisance que conservent les autres écrivains du siècle. Il touche au nôtre, et il ne serait pas difficile de montrer dans Balzac et dans Victor Hugo beaucoup de façons d'écrire semblables aux siennes; car, dans un temps comme celui-ci, parmi des gens rassasiés de littérature et occupés d'affaires, la première règle en style est aussi d'attirer l'attention. Nous voulons comme lui contraindre le lecteur à nous lire, et la même cause produit en nous et en lui les mêmes effets. Si l'on en veut une preuve, il suffit de remarquer que la Bruyère emploie perpétuellement le mot propre et les traits particuliers, tandis que le goût classique et les habitudes littéraires du dix-septième siècle ne s'accommodent que des traits , généraux et des expressions nobles. Nommer les cho- i ses par leur nom, parler de peintres, de vitriers, de titres, de contrats, des objets les plus bas et les plus populaires, ne rien déguiser, et tout au contraire mettre en relief et en lumière les détails les plus choquants, c'est là un prodige dans un siècle où les convenances étaient si impérieuses, où les raffinements d'élégance et de bon ton imposaient aux écrivains un style tempéré et contenu. A-t-on de nos jours écrit \ quelque chose de plus cru que le portrait suivant? « Gnathon ne se sert à table que de ses mains; il c manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, ^^ « et en use de manière que les conviés, s'ils veulent ' ft manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne au- J « cune des malpropretés dégoûtante scapables d'ôter \ « l'appétit aux plus affamés. Le jus et les sauces lui « dégouttent du menton et de la barbe. S'il enlève un « ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin

« dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la « trace. Il mange haut et avec grand bruit ; il roule « les yeux en mangeant. La table est pour lui un race telier ; il écure ses dents et continue à manger. » Balzac a-t-il jamais donné des détails de médecine et de menuiserie plus précis que ceux-ci? « M*** est « moins affaibli par Tâge que par la maladie ; car il « ne passe pas soixante-huit ans. Mais il a la goutte, « il est sujet à une colique néphrétique, il a le visage « décharné, le teint verdâtre et qui menace ruine. Il ce fait marner sa terre et compte que de quinze ans « entiers il ne sera obligé de la fumer. Il fait bâtir « dans la rue *** une maison en pierres de taille, rafcc fermie dans les encoignures par des mains en « fer, » etc. Pourquoi ce choix de détails familiers et de petits faits exacts tels qu'on en rencontre journellement autour de soi ? Parce qu'ils sont les seuls qui soient frappants. Les traits généraux sont vagues, et, pour maîtriser l'attention du lecteur, la Bruyère, comme Balzac, est obligé de le toucher au vif par des traits particuliers, tirés de la vie réelle et des circonstances vulgaires. Ce genre s'appelle aujourd'hui réalisme. Tout à l'heure, nous avons vu dans la Bruyère un éloge du peuple, des réclamations en faveur des pauvres, une satire amère contre l'inégalité des conditions et des fortunes, bref les sentiments qu'on appelle aujourd'hui démocratiques. N'est-il pas curieux de trouver ce goût littéraire dans un ami de Boileau, et ces inclinations politiques dans un professeur de M. le Duc?

Ce style énergique, cette imagination ardente et féconde, indiquent un cœur passionné et achèvent le portrait. Si l'on essaye de se figurer la Bruyère, on

voit un homme capable de sentir et de souffrir, qui a senti et qui a souffert, attristé par l'expérience, rési-* gné sans être calmé, qui méritait beaucoup et s'est contenté de peu, dont l'âme aurait pu se prendre à quelque grande occupation, et qui s'est rabattu stur l'art d'écrire, sans que la littérature ouvrît à sa passion et à ses idées une issue assez large, c Un homme, <!c dit-il quelque part , né chrétien et Français, se <3c trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui (n sont défendus. Il les entame quelquefois et se dé- « tourne ensuite sur de petites choses qu'il relève c( par la beauté de son génie et de son style; » Là est sa dernière tristesse et son dernier mot.

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