‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · SA VIE ET SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON CARACTÈRE

Les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit seul pour père. L'homme entier contribue à les produire; son caractère^ son éducation et sa vie, son passé et son présent, ses passions et ses facultés, ses vertus et ses vices, toutes les parties de son âme et de son action laissent leur trace dans ce qu'il pense et dans ce qu'il écrit. Pour comprendre et juger Balzac , il faut connaître son humeur et sa vie. L'une et l'autre ont nourri ses romans; comme deux courants de sève, elles ont fourni des couleurs à la fleur maladive, étrange et magnifique que l'on va décrire ici.

Balzac fut un homme d'affaires, et un homme d'affaires endetté. De vingt et un ans à vingt-cinq, il avait vécu dans un grenier, occupé à faire des tragé-

dies ou des romans qu'il trouvait mauvais lui-même, contredit par sa famille, recevant d'elle fort peu d'argent, n'en gagnant guère, menacé à chaque instant d'être jeté dans quelque profession machinale, déclaré incapable, dévoré par le désir de la gloire et par la conscience de son talent. Pour devenir indépendant, il se fit spéculateur, éditeur d'abord, puis imprimeur, puis fondeur de caractères. Tout manqua ; il vit approcher la faillite. Après quatre ans d'angoisses , il liquida , resta chargé * de dettes et écrivit des romans pour les payer. Ce fut un poids horrible et qu'il traîna toute sa vie. De 1827 à 1836 *, il ne put se soutenir qu'en faisant des billets que les usuriers escomptaient et renouvelaient avec grand'peine. Il fallait les amuser, les fléchir, les séduire, les fasciner. Le malheureux grand homme dut jouer bien des fois sa comédie de Mercadet avant de décrire. Rien ne servait. La dette, accrue par les intérêts, grossissait toujours. Jusqu'à la fin, sa vie fut précaire et pleine de craintes. En 1848, il disait à Champfleury, qui le trouvait dans une maison élégante : « Rien de tout cela ne m'appartient; ce sont des amis qui me logent; je suis leur portier. » Toujours assiégé et harcelé, il fit des prodiges de travail. Il se levait à ' minuit , buvait du café et travaillait d'un trait douze heures de suite ^ ; après quoi il courait à l'imprimerie et corrigeait ses épreuves en songeant à de nouveaux

1. Balzac f d après sa Correspondance, par Mme Surville, sa ^

sœur. \»

2. Il s'enfennait ordinairement pour six semaines ou deux mois, volets et rideaux fermés, ne lisant aucune lettre, travaillant parfois dix-huit heures par jour à la clarté de quatre bougies, en robe blanche de dominicain. {Balzac, par Werdet, son éditeur, p. 275.)

plans. Il fonda deux revues et rédigea Tune d'elles presque seul. Il essaya trois ou quatre fois du théâtre. Il conçut vingt projets de spéculation et courut une fois en Sardaigne pour voir si les scories des mines exploitées par les Romains ne contenaient pas d'argent. Une autre fois, il crut avoir découvert une substance propre à la fabrication d'un nouveau papier et fit là-dessus des expériences. Comment payer? comment devenir riche? Excédé de tracas et de misères, il imaginait un banquier généreux, ami des lettres, qui lui disait : « Puisez dans ma caisse, acquittez-vous, soyez libre. J'ai foi en votre talent; je veux sauver un grand homme. » Il s'exaltait, finissait par croire à son rêve, et devenait le premier homme du monde : académicien, député, ministre. Un instant après, retombé sur terre, il courait à son bureau ou chez le protè et abattait de l'ouvrage comme un bûcheron et comme un géant. D'autres fois, au milieu d'une conversation, il s'arrêtait brusquement et s'injuriait lui-même : « Monstre, infâme, tu aurais dû faire de la copie au lieu de parler. » Puis il comptait l'argent que lui auraient gagné les heures perdues; tant de lignes à tant la ligne, tant au journal, tant chez le libraire, tant pour l'impression, tant pour les réimpressions ; la somme ainsi multipliée devenait énorme. L'argent, partout l'argent, l'argent toujours : ce fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance; ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, dirigea ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères et répandit

sm* toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs. Ainsi poursuivi et ainsi instruit, il comprit que l'argent est le grand ressort de la vie moderne. U compta la fortune de ses personnages, en expliqua l'origine, les accroissements et l'emploi, balança les recettes et les dépenses, et porta dans le roman les habitudes du budget. Il exposa les spéculations, l'économie, les achats, les ventes, les contrats, les aventures du commerce, les inventions de l'industrie, les combinaisons de l'agiotage. Il peignit les avoués, les recors, les banquiers ; il fit entrer partout le Gode civil et la lettre de change. Il rendit les affaires poétiques. Il institua des combats comme ceux ' des héros antiques, mais cette fois autour d'une succession et d'une dot, avec les gens de loi pour soldats et le Code pour arsenal. Sous sa plume, les millions s'accumulèrent. On vit les fortunes qu'il maniait s'enfler, engloutir leurs voisines, s'étaler en grosseurs monstrueuses, puis déborder en luxe et en puissance. Les lecteurs se sentaient glisser sur une nappe d'or. De là une partie de sa gloire. U nous représente la vie que nous menons, il nous parle des intérêts qui nous agitent, il assouvit les convoitises dont nous souffrons.

Il fut Parisien de mœurs, d'esprit, d'inclination : c'est le second trait. Dans cette noire fourmilière, la vie est trop active. La démocratie instituée et le gouvernement centralisé y ont appelé tous les ambitieux et enflammé toutes les ambitions. L'argent, la gloire,

le plaisir, préparés et amoncelés, y sont une curée après laquelle s'acharne une meute de désirs insatiables, exaspérés par l'attente et la rivalité. Parvenir! Ce mot, inconnu il y a un-siècle, est aujourd'hui le souverain maître de toutes les vies. Paris est une arène; involontairement, comme dans un cirque ou dans une école, on est ënti^aîné; tout disparaît devant ridée du but et des rivaux; le coureur sent leur haleine sur ses épau^s; toutes ses forces se tendent; dans cet accès de volonté, il double son élan et contracte la fièvre qui l'use et le soutient. De là des prodiges de travail, et non seulement le travail du savant qui apprend jusqu'à s'accabler, ou de l'artiste qui invente jusqu'à s'hébéter, mais le labeur de ^ l'homme spécial qui court, intrigue, calcule ses mots, ^ mesure ses amitiés, entre-croise les mille filets de ses espérances pour pécher une clientèle, une place ou un nom. Que nous sommes loin de nos pères et.. de ces salons où une jolie lettre, un madrigal leste, un bon mot, étaient l'intérêt de toute une soirée et la source de toute une fortune I — Ceci n'est rien; la fièvre du cerveau y est pire que celle de la volonté. Toutes les professions ont reçu le droit de cité par l'avènement de la bourgeoisie ; avec les hommes spéciaux, les idées spéciales sont entrées dans le monde; le courant des pensées n'est plus un joli ruisseau de médisance mondaine, de galanterie ou de philosophie amusante, i(iais un lai^e fleuve que la ^ banque, le négoce, la chicane^ l'érudition, ont enflé de leurs eaux bourbeuses; c'est ce torrent qui, tombant chaque matin dans chaque cervelle, vient la nourrir et la noyer. Multipliez-le en songeant que l'approfondissement des sciences y a jeté par millions

des faits nouveaux, que l'élargissement de Tintelligence y a fait entrer les littératures et les philosophies des autres peuples, que toutes les idées du monde y affluent comme en un réceptacle universel; et jugez de sa force, puisque ceux qui l'alimentent sont des talents éprouvés par la lutte, prouvés par le succès, les plus sagaces, les plus puissants, les mieux munis d'idées, les mieux fournis de force inventive, les plus obstinés à penser. Quiconque pense est ici. Les académies, les bibliothèques, les journaux, la société des gens d*esprit, le droit de vivre inconnuj attirent tous les esprits originaux et libres. Sur un banc du Luxembourg vous écoutez une discussion de médecine. Au coin de ce trottoir, un géologue vous conte les découvertes des dernières fouilles. Ce long musée vous fait traverser en une demi-heure toute l'histoire. Cet opéra qu'on reprend vous jette au milieu des pensées éteintes depuis un demi -siècle. En deux heures, dans un salon, vous passerez en revue toutes les opinions humaines; il y a ici des mystiques, des athées, des communistes, des absolutistes, tous les extrêmes, tous les intermédiaires, toutes les nuances. Point de pensée si bizarre, si large ou si étroite qui n'ait accaparé un homme, n'ait fructifié en lui, ne se soit munie de toutes les forces de la folie et de la raison ; les ^écialités pullulent, et avec elles les monomanies. De tous ces cerveaux qui fument, la pensée sort comme une vapeur; involontairement, on l'aspire ; elle pétille dans tous ces yeux inquiets ou fixes, sur ces visages flétris et plissés, dans ces gestes précipités et précis ; ceux qui arrivent ici pour la première fois ont le vertige; ces rues parlent trop, cette foule pressée court trop vite; il y a tant d'idées pendues

aux vitres, entassées aux étalages, imprimées dans les monuments, attachées aux affiches, glissantes sur les physionomies, qu'ils en sont encombrés et oppressés; ils sortaient d'une eau calme et froide; ils tombent dans une chaudière où bouillonne la vapeur sifflante, où tourbillonne la tempête des flots froissés tumultueusement les uns contre les autres et repoussés par la paroi frissonnante du métal brûlant. — Contre cette fièvre de la volonté et de la pensée, quel est le repos? Une autre fièvre, celle des sens. En province, l'homme fatigué se couche à neuf heures, ou tisonne ail coin du feu avec sa femme, ou va se promener sur la route vide, pacifiquement, à petits pas, regardant la plaine uniforme, et songeant au temps qu'il fera demain. Contemplez Paris à cette heure : le gaz s'allume, le boulevard s'emplit, les théâtres regorgent, la foule veut jouir; partout où la bouche, l'oreille, les yeux, soupçonnent un plaisir, elle se rue; plaisir raffiné, artificiel, sorte de cuisine malsaine faite pour exciter, non pour nourrir, offerte par le calcul et la débauche à la satiété et à la corruption. Jusqu'aux jouissances de l'esprit, tout y est excessif et acre ; le goût blasé veut être réveillé; il faut des paradoxes de style, des expressions monstrueuses, des idées dévergondées, des anecdotes crues; le reste languit; la raison y doit prendre des habits de folle; l'imprévu, le bizarre, le tourmenté, l'exagéré, n'y sont que le costume ordinaire. On y fouille toutes les plaies secrètes de l'âme et de l'histoire; des quatre coins du monde, de tous les bas-fonds de la vie, de toutes les hauteurs de la philosophie et de l'art, arrivent les images, les idées, la vérité, le paradoxe; tout cela bout ensemble, et l'étrange liqueur qui s'en distille

pénètre tous les nerfs d'un plaisir maladif et vénéneux. Balzac disait en parlant de Paris : « Ce grand chancre fumeux, étalé sur les deux bords de la Seine. » j Quel homme plus que lui en a aspiré les émanations? Qui a plus lutté, pensé et joui? Quel esprit et quel sang ont plus brûlé de toutes les fièvres? Celle de la volonté d'abord. On a vu l'horrible travail sous lequel il demeura enchaîné, les nuits passées par centaines, la dépense inouïe d'invention et de science, la lutte contre les créanciers, la persécution des affaires, le désir efifréné de gloire, l'ambition universelle, les exaltations, les épuisements, et tous les gouffres de désespoir dans lesquels il a roulé. Que dirai-je de ses débauches de pensée, de toutes ces sciences feuilletées , de tous ces métiers étudiés, de cette philosophie inventée, de cet art fouillé jusqu'au fond? Paris nous excite trop, nous autres gens ordinaires; quelles fourmilières d'idées devaient pulluler dans cet esprit, qui, multiplié par l'inspiration et par la science, apercevait dans un geste, dans un vêtement un caractère et une vie entière, les reliait à leur siècle, prévoyait leur avenir, les pénétrait en peintre, en médecin, en philosophe, et étendait le réseau infini de ses divina- ^ tiens involontaires à travers toutes les idées et tous les faits! Faut-il ajouter qu'il a eu des sens d'artiste, qu'un romancier invente en plaisir comme en autre . chose, qu'il fut gourmand et gourmet en matière de luxe et de volupté? Permettez à la vie privée, même après la mort, de rester close; d'ailleurs son goût C pour les meubles précieux servira d'indice *. Il était

1 . Voyez la description de ses deux appartements dans le livre de M. Werdet. Quand il travaillait dans sa robe blanche de dominicain, il avait des pantoufles de maroquin rouge

collectionneur, presque monomane; il avait besoin de livres splendides, de fauteuils antiques, de cadres sculptés, de tableaux de choix; la galerie qu'il décrit dans le Coitsin Pons avec une minutie amoureuse était, dit-on, la sienne. Il s'est mis souvent dans de cruels embarras pour avoir des porcelaines de Saxe, des tentures et autres babioles. Au plus fort de sa première misère, il écrivait à sa sœur : « Ah I Laure, si tu savais comme je raffole (mais motus) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus) ! » Harcelé, accablé, il ne s'en détache point; c'est une idée fixe : « Toujours mes écrans 1 » Sa passion pour les belles choses ressemble à une sorte de démangeaison physique; c'est une concupiscence sensuelle. plutôt qu'un noble goût de l'esprit. Voilà ses alentours et sa vie ; vous prévoyez quelles plantes ont dû pousser sur ce terreau artificiel et concentré de substances acres. Il en fallait un pareil pour faire végéter cette forêt énorme, pour y empourprer les fleurs de ce sombre éclat métallique, pour y emplir les fi*uits de ce suc mordant et trop fort. Beaucoup de gens souffi'ent de le lire. Le style est pénible, surchargé; les idées s'encombrent et s'étouffent; les intrigues compliquées saisissent l'esprit de leur pince de fer; les passions, accumulées, grondantes, flamboient comme une fournaise. Sous cette lueur fauve se détache avec un relief violent une multitude de figures grimaçantes, tourmentées, plus expressives, plus puissantes, plus vivantes que les physionomies réelles; parmi elles, une vermine sale d'insectes humains, cloportes

brodées d'or; son corps était serré par une longue chaîne d*or de Venise, à laquelle était suspendu un plioir d'or, un canif d'or et des ciseaux d'or.

rampants, scolopendres hideux, araignées venimeuses nées dans la pourriture, acharnées à fouir, à déchirer, à entasser et à mordre; par-dessus tout, des féeries éblouissantes, et le cauchemar douloureux et gigantesque de tous les rêves auxquels l'or, la science, l'art, la gloire et la puissance peuvent fournir.

Il est mort à cinquante ans, le sang enflammé par le travail des nuits et l'abus du café auquel ses veilles forcées le condamnaient. Pour publier en vingt ans. quatre-vingt-dix-sept ouvrages si obstinément remaniés qu'il raturait chaque fois dix ou douze épreuves, il fallait un tempérament aussi puissant que son génie. Ses portraits montrent un homme robuste, trapu, aux épaules larges, aux cheveux abondants, le regard audacieux, la bouche sensuelle, « le rire fréquent et bruyant, les dents solides comme des crocs. » Il avait l'air, dit Champfleury, « d'un sanglier joyeux ». La vie animale surabondait en lui. On l'a trop vu dans ses romans. Il y hasarde maint détail d'histoire secrête, non pas avec le sang-froid d'un physiologiste, mais avec les yeux allumés d'un gourmet et d'un gourmand qui, par une porte entre-bâillée, savoure des yeux quelque lippée franche et friande. La liberté fort grande du style contemporain et parisien ne lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour peindre avec la minutie du seizième siècle les crudités du seizième siècle et composa ses Contes drolatiques, contes admirables, mais beaucoup plus que lestes, où toutes les convoitises physiques, dé-

chaînées et satisfaites, se démènent comme une bacchanale de Priapes enluminés. George Sand, ayant lu l'ouvrage, le trouva indécent. Il appela George Sand prude, de très bonne foi, Semblable à la Fontaine, qui ne voyait point de mal à ses gaudrioles et ne pouvait comprendre lesl'eproches de son confesseur. C'était leur air natal; ni l'un ni l'autre ne supposaient que des étrangers pussent s'y trouver mal à l'aise. Quand un oiseau tombe à l'eau, les poissons s'étonnent probablement qu'il n'y puisse pas respirer. Vous voyez que cette force approchait parfois de la grossièreté. Il y tombait facilement; sa joie, un peu physique, était celle d'un commis voyageur. Le jour où il invente de relier tous ses romans entre eux pour en faire la Comédie humaine^ il accourt rue Poissonnière, chez sa sœur, tout épanoui.. « Il entre en faisant des gestes de tambour-major avec sa grosse canne de roseau à pomme de cornaline, sur laquelle il avait fait graver en turc cette devise d'un sultan : Je suis hri^ seur d'obstacles, et, après avoir imité les hournr-houm de la musique militaire et tes roulements du tambour : Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie. » Ses lettres, si affectueuses, ont quelque chose de trivial; sa plaisanterie est lourde ^ . Il gesticule, il chantonne, il tape

1. « J*ai de bonnes nouvelles à ^annoncer, sœurette ; les re- Tues me payent plus cher mes feuilles. Hé ! hé I — Werdet m'annonce que mon Médecin de campagne a été vendu en huit jours. Ha! ha ! — J'ai de quoi faire face aux grosseâ échéances de novembre et de décembre qui t'inquiétaient. Ho ! ho ! — Ah 1 il y a trop de millions dans Eugénie Gran* det! Mais, bête, puisque l'histoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité ? — J'essayerai du théâtre ; je commencerai par Marie Touchet, une fière pièce, où je dresserai en pied

62 BALZÂ.G

sur le ventre des gens, il fait le bouflfon. Sa verve est celle d'un opérateur. Il lui a suffi d*en grossir les traits pour trouver celle de Bixiou et de Vautrin. Tout cela partait d'une nature trop pleine, sève exubérante, qui débordait en mouvements, en plaisirs, en inventions, en travail, point délicate, parfois môme brutale ^ , et toujours impuissante à se contenir. Il contait à tout venant ses projets de romans^ ses plans, jusqu'aux détails, bien pis, ses projets de fortune, par exemple, son idée d'exploiter les vieilles mines de Sardaigne; naturellement, on la lui prit. Il s'admirait naïvement et publiquement : « Vous me ressemblez, disait-il à Champfleury ; je suis content pour vous de cette ressemblance. » Puis il ajoutait : c II n'y a qpie trois bommes à Paris qui sachent leur langue: Hugo, Gautier et moi. » A quatorze ans, il annonçait déjà sa célébrité future . Quand, dans ses lettres ou dans sa conversation, il parle de ses romans, le mot chef-d'œuvre revient naturellement et perpétuellement se poser sous sa plume ou sur ses lèvres. Il se croit universel; n'a-t-il pas trouvé dans Louis Lambert le dernier mot de la philosophie et des sciences ? Il rêve une place à l'Institut, à la Chambre des pairs, un ministère. «: Est-

de fiers personnages. — Halte là! madame la Mort; si vous venez, que ce soit pour m'aider à recharger mon fardeau, je n'ai pas encore fini ma tâche. »

1. Voyez, dans la Revue parisienne, ses articles sur le Pwt' Royal de Sainte-Beuve. — Un jour, dans un dîner, un jeune écrivain ayant dit devant lui : « Nous autres gens de lettres.... » Balzac pousse un formidable éclat de rire et lui crie : « Vous, monsieur, vous homme de lettres I quelle prétention, « quelle folle outrecuidance I vous , vous comparer à nous i M fiJlons donc 1 oubliez-vous, monsieur, avec qui vous avez « l'honneur de siéger? avec les maréchaux de la littérature « moderne. » (Werdet, p. 343.)

ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour des idées qui sont les plus propres à gouverner les hommes? Je voudrais bien voir qu'on s'étonnât de mon portefeuille 1 » Cette jactance % qui, dans toutes ses préfaces, éclate en traits énormes, n'est que maladroite : chacun a la sienne; seulement, par prudence et bon goût, chacun cache la sienne; chacun se glisse poliment et doucement dans ce salon plein qu'on appelle le monde; Balzac, en homme gros et fort, se pousse bruyamment, marchant sur les pieds des gens, bousculant les groupes. Ce n'était point insolence, mais abandon. Au besoin, il se laissait contredire, il supportait le blâme, il remerciait les conseillers sincères. Il riait lui-môme de ses vanteries, et, après un peu de réflexion, on les tolère : le seul orgueil odieux est l'orgueil tyrannique ; et il était bon, enfant même, partant bon enfant, aussi éloigné que possible de la morgue et de la raideur, écolier dans ses délassements, badaud à l'occasion, naïf, capable de jouer aux petits jeux et de s'y amuser de tout son cœur. Ses lettres de famille sont vraiment touchantes; il n'y a pas d'affection plus belle et plus franche que son attachement pour sa sœur; l'épanchement est entier et profond '. Sensualité, rudesse, triviahté, gaieté joviale, jactance, bonté, voilà plusieurs effets du naturel ex-

1. U avait une statuette de Napoléon dans sa chambre, et sur le fourreau de l'épée on lisait ces mots : « Ce qu'il n'a pu achever par Tépée, je Taccomplirai par la plume. » Signé : Honoré de Balzac. (Werdet, 331.) ^ 2. « Dis à ma mère que je l'aime comme lorsque j'étais en* fant; des larmes me gagnent en t'écrivant ces lignes^ larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir^ et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe. Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir! »

pansif ; il en reste un qui mit à son service tous les autres, la fougue inventive, l'imagination enthousiaste et inépuisable. Sa tête a été un volcan de projets, songes dont il s'éprenait et qu'il quittait pour de plus beSlUx, rêves de fortuné et de gloire, combinaisons d'affaires, réformes de l'État, de la langue et de la science, système d'administration et d'aventures, erreurs et vérités sur toutes choses, enchevêtrement dô fusées étranges et splendides qui illuminent et révèlent un siècle et un monde. Sa vie, ses alentours et son caractère le conduisaient au roman. Il s'y installe, comme dans son royaume, par droit de nature et par droit de volonté.

l'esprit de BALZAC

Ce qu'on appelle l'esprit d'un homme, c'est sa façon ordinaire de penser. Il y a en chacun de nous une certaine habitude qui le mène, le forçant de regarder d'abord là, puis ici, longtemps ou peu de temps, lentement ou vite, suggérant ici les images, là-bas la philosophie, plus loin la raillerie, tellement qu'il y tombe toujours, quelque ouvrage qu'il fasse, infailliblement, parce que cette nécessité est devenue sa nature, sa volonté et son goût. Les savants appellent cela une méthode ; les artistes, un talent. On va voir celui de Balzac.

^ Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants. Au lieu de peindre, il disséquait. Il n'entrait point du premier saut, et violemment, comme Shak-

j^ speare ou Saint-Simon, dans l'âme de ses personnages; il tournait autour d'eux, patiemment, pesamment, en anatomiste, levant un muscle, puis un os, puis une veine, puis un nerf, n'arrivant au cerveau et au cœur qu'après avoir parcouru le cercle entier des

organes et des fonctions. Il décrivait la ville, ensuite la rue et la maison. Il expliquait la devanture, les trous de la pierre, la structure et les matériaux de la porte, la saillie des plinthes, la couleur des mousses, la rouille des barreaux, les cassures des vitres. Il disait la distribution des appartements, la forme des cheminées, la date des tentures, l'espèce et la place des meubles, puis il s'étendait sur les vêtements. Arrivé au personnage, il montrait la structure des mains, la cambrure de Téchine, la courbure du nez, l'épais « seur des os, la longueur du menton, la largeur des lèvres. Il comptait ses gestes, ses clignements d'yeux, ses verrues. Il savait ses origines, son éducation, son histoire, combien il avait en terres et en rentes, à quel cercle il allait, quelles gens il voyait, ce qu'il dépensait, quels mets il mangeait, de quel cru étaient ses vins, qui avait formé sa cuisinière, bref, la multitude innombrable de toutes les circonstances infiniment ramifiées et entre-croisées qui viennent façonner et nuancer la surface et le fond de la nature et de la vie humaine. Il y avait en lui un archéologue, un architecte, un tapissier, un tailleur, une marchande à la toilette, un commissaire-priseur, un physiologiste et un notaire : ces gens arrivaient tour à tour, chacun lisant son rapport, le plus détaillé du monde et le plus exact; l'artiste écoutait scrupuleusement, laborieusement, et son imagination ne prenait feu que lorsqu'il I avait amoncelé en façon de foyer cet échafaudage in- / fini de paperasses. Il le savait et le voulait . « Je suis, '^ disait-il, un docteur des sciences sociales, d Élève de Geoffroy Saint-Hilaire, il annonçait * le projet d'écrire

Page 1