‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · LE MONDE DE BALZAC · texte numérisé non relu

LE MONDE DE BALZAC

Dans sa préface de la Comédie humaine^ Balzac annonce le dessein d'écrire Vhistoire naturelle de rhomme ; son talent était d'accord avec son dessein ; de là l'espèce et les traits de ses figures : tel père, tels enfants. Quand on sait de quelle manière un artiste invente, on peut prévoir ses inventions.

Aux yeux du naturaliste, l'homme n'est point une raison indépendante, supérieure, saine par elle-même, capable d'atteindre par un seul effort la vérité et la vertu, mais une simple force, du même ordre que les autres, recevant des circonstances son degré et sa direction. Il l'aime pour elle-même ; c'est pourquoi, à tous ses degrés, dans tous ses emplois, il l'aime ; pourvu qu'il la voie agir, il est content. Il dissèque aussi volontiers le poulpe que l'éléphant ; il décomposera aussi volontiers le portier que le ministre. Pour lui, il n'y a pas d'ordures. Il comprend et manie des forces ; c'est là son plaisir, il n'en a pas d'autre ; il ne dit pas : Le beau spectacle I mais : Le beau sujet I Et les beaux sujets sont les êtres curieux, •importants dans la science, capables de mettre en relief quelque type notable, quelque déformation singulière, propres à révéler des lois étendues et

nouvelles. De pureté, de grâce, il ne s'en inquiète guère ; à ses yeux, un crapaud vaut un papillon ; la chauve-souris l'intéresse plus que le rossignol. Si vous êtes délicat, n'ouvrez pas son livre ; il vous décrira les choses telles qu'elles sont, c'est-à-dire fort laides, crûment, sans rien ménager ni embellir; s'il embellit, ce sera d'une façon étrange; comme il aime les forces naturelles et n'aime qu'elles, il donne en spectacle les difformités, les maladies et les monstruosités grandioses qu'elles produisent lorsqu'on les agrandit.

L'idéal manque au naturaliste ; il manque encore plus au naturaliste Balzac. On a vu qu'il n'a point cette vive et agile imagination, par laquelle Shakspeare effleure et manie les fils déliés qui unissent les êtres ; il est lourd, péniblement et obstinément enfoncé dans son fumier de science, occupé à compter toutes les fibres qu'il dissèque, avec un tel encombrement d'outils et de préparations repoussantes, que, lorsqu'il sort de sa cave et revient à la lumière, il garde l'odeur du laboratoire où il s'est enfoui. La vraie noblesse lui manque, les choses délicates lui échappent, ses mains d'anatomiste souillent les créatures pudiques, il enlaidit la laideur. Mais il triomphe quand il s'agit de peindre la bassesse; il se trouve bien dans l'ignoble, il y habite sans répugnance ; il suit avec un contentement intérieur les tracasseries de ménage et les tripotages d'argent. Avec un contentement égal, il développe les exploits de la force. II est armé de brutalité et de calcul, la réflexion l'a muni de combinaisons savantes, sa rudesse lui ôte la crainte de choquer. Personne n'est plus capable de peindre les bêtes de proie, petites ou grandes. Telle est l'enceinte où le pousse et l'enferme sa nature;

c'est un artiste puissant et pesant, ayant pour serviteurs et pour maîtres des goûts et des facultés de naturaliste. A ce titre, il copie le réel, il aime les monstres grandioses, il peint mieux que le reste la bassesse et la force. Ce sont ces matériaux qui vont composer ses personnages, rendre les uns imparfaits et les autres admirables selon que leur substance s'accommodera ou répugnera au moule dans lequel elle doit entrer.

Au plus bas sont les gens de métier et de province. Jadis, ils n'étaient que des grotesques, exagérés pour faire rire ou négligemment esquissés dans un coin du tableau. Balzac les décrit sérieusement ; il s'intéresse à eux ; ce sont ses favoris, et il a raison, car il est là dans son domaine. Ils sont l'objet propre du naturaliste. Ils sont les espèces de la société, pareilles aux espèces de la nature. Chacune d'elles a ses instincts, ses besoins, ses armes, sa figure distincte. Le métier crée des variétés dans l'hoaime, comme le climat crée des variétés dans l'animal ; l'attitude qu'il impose à l'âme, étant constante, devient définitive; les facultés et les penchants qu'il comprime s'atténuent; les facultés et les penchants qu'il exerce s'agrandissent; rhomme naturel et primitif disparaît; il reste un être déjeté et fortifié, formé et déformé, enlaidi, mais capable de vivre. Cela est repoussant, peu importe; ces difformités acquises plaisent à l'esprit de Balzac. Il entre volontiers dans la cuisine, dans le comptoir et dans la friperie ; il ne se rebute d'aucune

odeur et d'aucune souillure ; il a les sens grossiers; Bien mieux ou bien pis, il se trouve à son aise dans ces âmes ; il y rencontre la sottise en pleine fleur, la vanité épineuse et basse, mais surtout Tintérêt. Rien ne l'en écarte, ou plutôt tout l'y ramène ; il triomphe dans l'histoire de l'argent; c'est le grand moteur humain, surtout dans ces bas-fonds où l'homme doit calculer, amasser et ruser sous peine de vie. Balzac prend part à cette soif de gain, il lui gagne notre sympathie, il l'embellit, par l'habileté et la patience des combinaisons qu'il lui prête. Sa puissance systématique et son franc amour pour la laideur humaine ont construit l'épopée des affaires et de ^argent. De là ces salons de province, où les gens hébétés par le métier et par l'oisiveté viennent en habits fripés et en cravates raides causer des successions ouvertes et du temps qu'il fait, sortes d'étouflfoirs où toute idée périt ou moisit, où les préjugés se hérissent, où les ridicules s'étalent, où la cupidité et l'amour-propre, ai* gris par l'attente, s'acharnent par cent vilenies et mille tracasseries à la conquête d'une préséance ou d'une place. De là ces bureaux de ministère où les employés s'irritent, s'abrutissent ou se résignent, les uns cantonnés dans une manie, faiseurs de calembours ou de collections, d'autres inertes et mâchant des plumes, d'autres inquiets comme des singes en cage, mystificateurs et bavards, d'autres installés dans leur niaiserie comme un escargot dans sa coque, heureux de minuter leurs paperasses en belle ronde irréprochable, la plupart faméhques et rampant par des souterrains fangeux pour empocher une gratification ou un avancement. De là ces boutiques éclaboussées par la fange de Paris, assourdies du tintamarre

des voitures, obscurcies par la morne humidité du brouillard, où de petits merciers flasques et blêmes passent trente ans à ficeler des paquets, à persécuter leurs commis, à aligner des inventaires, à mentir et à sourire. De là surtout ces petits journaux, la plus cruelle peinture de Balzac, où l'on vend la vérité et surtout le mensonge, où l'on débite de l'esprit à telle heure et à tant la ligne, « absolument comme on allume un quinquet, » où l'écrivain, harcelé de besoins, affamé d'argent, forcé d'écrire, se traite en machine, traite l'art en cuisine, méprise tout, se méprise lui-même, et ne trouve d'oubli que dans les orgies de l'esprit et des sens. De là ses prisons, ses tables d'hôte, son Paris, sa province, et ce tableau toujours le même, toujours varié, des difformités et des cupidités humaines. Au fond elles lui plaisent ; ce sont ses héros, puisqu'il les couronne : Scapin, qu'il appelle Rastignac, est fait ministre d'État; Turcaret, qu'il nomme Nucingen, devient pair de France, trente fois millionnaire. La plupart de ses fripons se trouvent à la fin riches, titrés, puissants, députés, procureurs généraux, préfets, comtes. La dorure est une sorte d'auréole, la seule dont ils soient capables; à l'exemple de la société et de la nature, il la pose complaisamment sur leur habit.

Ses gens d'esprit ont son esprit. Ne cherchez ja^ mais en eux l'ironie mesurée et discrète, arme de la raison et du bon goût, la finesse délicate, la justesse de style, l'aisance tranquille et fière d'un homme bien

élevé qui est sûr de sa pensée, de son rang et de ses façons. Ils ont une verve bourbeuse et violente qui jette à flots et qui entre-choque les trivialités et la poésie, l'argot de la banque et les figures de l'ode, sorte d'ivresse malsaine et puissante comme celle que donnerait un vin brûlant et frelaté. Ils parlent en artistes et en gamins, touchant tout et cassant tout, la philosophie et la politique, la vérité et la vertu. Paris a mis entre leurs mains toutes les idées ; ils polissonnent avec elles à la façon des sceptiques et des enfants qui volontiers feraient des cocotes avec une Charte ou un Évangile. « Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet. Mais vivre avec une femme mariée!... c'est tirer à vue sur le malheur. » Et ailleurs : « Reprochez-vous à ce pauvre Rastignac d'avoir vécu aux dépens de Mme de Nucingen ?

D'abord, abstraitement parlant, comme dit Royer- CoUard, la question peut soutenir la critique de la raison pure; quant à celle de la raison impure.... » Cela continue ainsi pendant deux cents pages : calembours, idées étranges et profondes, allusions scabreuses, métaphores flamboyantes, caricatures subites et subitement rompues, style de banquier, de prédicateur, de commissaire de police et de peintre ; leur langage ressemble à ces tas d'ordures parisiennes où l'on trouve pêle-mêle tous les débris de l'extrême richesse et de l'extrême misère, des restes de dentelles et des épluchures de choux. Cela fait du terreau puissant, je vous l'accorde, mais accordez-moi qu'il est infect. « Mon effervescence première, dit l'un d'eux, me cachait le mécanisme du monde ; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, entendre le cliquetis

des chaînes et des volants, se graisser aux huiles. » Un autre lui crie : « Ta plaisanterie est vieillotte I ta phrase est plus connue qu'un remède secret ! » J'en passe et de plus belles. La source de ce style est la désillusion ; l'expérience les a bronzés et brisés ; ils jugent la vie laide et sale, et ils jettent de la boue avec colère et avec plaisir contre l'essaim brillant des beaux songes qui viennent bourdonner et voltiger au seuil de la jeunesse. Il faut dire que le désenchantement, pour les saisir à la gorge, a pris la plus laide forme, celle de créancier ; la lettre de change, les protêts, les recors, la saisie. sont leur compagnie ordinaii'e ; leurs phrases involontairement en gardent la mémoire; d errière tons Iftiirsp.l^Atpaiix p.n EspagriP. jig entrevoient Clichy à l'iiorizon. Pour achever de les rendre tristes, Balzac les rend philosophes ; ils dissertent sur leur siècle, sur la vie, sur l'histoire, amèrement comme des vaincus, ou brutalement comme des tyrans, mais toujours en style de viveurs misanthropes qui, entre deux bouteilles de Champagne, s'amusent à flétrir l'homme et à disséquer la société. Voilà un nouveau genre de divertissement, propre à Paris, à Balzac et au dix-neuvième siècle : la philosophie du dégoût, professée en termes d'école et de cuisine, au milieu des verres cassés et des papiers timbrés, par des artistes devenus à demi financiers, à demi malades et à demi coquins.

Le naturel des femmes se compose de finesse nerveuse, d'imagination délicate et agile, de réserve in-

née et acquise. C'est dire que presque toujours il échappe à Balzac. Parfois, je le sais, son talent d'observateur triomphe ; il a si bien regardé et tant réfléchi qu'il a peint avec vérité quelques jeunes filles honnêtes et tendres : la Fosseuse, Évelina, Eugénie Grandet, Marguerite Claës. Çà et là pourtant, ces chastes figures ont des taches ; mais, dans les autres, les fautes sont telles, que le portrait en est tout gâté. L'homme au tempérament grossier, le philosophe pédant, le physiologiste habitué des salles de dissection, percent sous le masque mal attaché de la femme honnête. Elles ont des mots d'auteur. Mme Glaës, Espagnole ignorante, femme d'intérieur et de ménage, dit à son mari : « La vie du cœur, comme la vie physique, a ses actions... La gloire est le soleil des morts. » Mme de Mortsauf répond à Félix de Vaudenesse qu'elle ne peut pas l'aimer, parce qu'elle se doit à ses enfants et à son mariinalade : « Ma confession ne vous a-t-elle pas assez montré les trois enfants auxquels je ne dois jamais faiUir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon . âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle? » Ces deux femmes, Mme Graslin et beaucoup d'autres, étaient nées certainement prophétesses et bas-bleus. La pudeur, autant que le bon goût, leur manque. Mo- ^ deste Mignon, écrivant à un jeune homme qu'elle aime et qu'elle n'a vu qu'une fois, se récrie sur les * jolis gants « qui moulaient sa main de gentilhomme ». Mme de Mortsauf, que l'auteur présente comme une madone, commet cinq ou six actions presque lestes, et sa dernière lettre lève bien visiblement et bien haut le rideau de Talcôve conjugale. La vérité est que Balzac y entre trop; sans doute il est utile de mettre

le pied dans le cabinet de toilette, à la façon d'm. femme de chambre, ou l'œil au trou de la serrure k Isl façon d'un commissaire de police ; mais, si cela dés^xî.— chante, cela empêche d'enchanter. Je n'ai plus d.^ plaisir devant une belle toilette quand on m'en donn.^ la facture et qu'on m'en démontre le mécanisme. Xe n'ai plus de sympathie pour un joli ménage*, (juaiKi on me compte les cuvettes d'eau fraîche et les flacons de vinaigre employés tous les soirs pour entretenir la beauté. Je n'ai plus d'admiration pour une femme vertueuse, quand, au bout d'une belle action, je la vois se poser en pied comme une actrice et réciter une tirade de drame. Quand Balzac veut peindre la vertu, la religion et l'amour, il rencontre l'enflure pénible d'une sublimité fausse, la banalité fardée d'une phraséologie officielle, la concupiscence d'une imagination dévergondée et d'un tempérament échauffé ; ses beaux portraits de femmes sont ailleurs. Ce sont d'abord les grotesques, pauvres sottes prétentieuses, taquines ou niaises, Mme Soudry, Mlle Rogron, Mlle Gamard, la grande Nanon, Mlle Cormon, et cent autres, déformées par la vie de province, le métier, les soins du ménage, les tracasseries, les commérages, n'ayant pour poésie qu'une dévotion machinale et l'art de frotter leurs meubles piquées sourdement par la griffe du diable que Balzac, leur gros libertin de père, ne manque jamais d'aiguiser. Ce sont aussi les intrigantes, Mme Camusot par exemple, sorte de procureurs en jupons, plus cruels et plus rusés que les autres, artificieuses, âpres au gain, implacables, plus dangereuses que les hommes, parce qu'elles ont moins

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