Ferragns^ Mémoires de deux jeunes mariées
de scrupules, moins de craintes et plus de passions. Ce sont encore les malades, Mme Graslin, Mme d'Aiglemont, créatures délicates, que l'ignorance, la pureté, l'imagination, ont rendues trop sensibles, et qui, tombées tout d'un coup dans la platitude de la vie et dans les brutalités du mariage, languissent, s'exaltent, s'abattent, et finissent par se perdre ou se faner. Partout où il y a une difformité ou une plaie, Balzac est là; il fait son métier de physiologiste ; personne n'a si bien décrit la laideur et le malheur, et beaucoup de gens l'en louent, disant que c'est là tout l'homme. Le mariage, comme l'argent, est sa place d'armes ; il y revient toujours; c'est le grand arsenal de nos misères. A la vérité, il veut l'égayer, et s'affuble d'une robe de pédant pour vous divertir. Il secoue l'arbre de la science et vous donne à croquer les pommes les plus vertes. Vous mangez et vous essayez de rire; mais au fond vous avez envie de pleurer. Les scènes de la vie conjugale sont un chef-d'œuvre; mais quel triste chefd'œuvre I « Tu trouvais ton idéal^ toi! un bel homme toujours si bien mis, en gants jaunes, la barbe faite, bottes vernies, linge blanc, la propreté la plus exquise, aux petits soins! » En effet, tel est l'idéal. « Et des promesses de bonheur, de liberté ! On entendait rouler dans ses moindres mots des chevaux et des voitures. Armand me faisait l'effet d'un mari de velours, d'une fourrure en plumes d'oiseau dans laquelle tu allais t'envelopper. » J'achève, ou plutôt Cécile de Marville achève : « Donner cinq cent mille francs à son compagnon d'infortune! maman! j'aurai voiture et loge aux Italiens ! » L'homme épouse une dot et une bonne tenue, la femme épouse une calèche et une frisure. De là un bonheur conjugal vraiment unique.
chacun tirant à soi, tous deux trompés dans leurs espérances, usant de leur esprit pour se picoter en secret et s'aimer en public. Mettez tous ces vices et toutes ces forces ensemble, vous aurez le bas-bleu et la lorette; Mme de Bargeton, Mme de la Baudraye, Mme Schontz, Esther, Josépha : ce sont, dans Balzac, les plus parfaites figures de femmes. Sa pédanterie, son style prétentieux, ses phrases à longue queue et à ramages, sa sensualité à demi couverte, conviennent au bas-bleu, qui est une courtisane d'imagination et qui fait des orgies d'esprit. Son audace, son dévergondage de style, sa verve brutale et fangeuse, ses nerfs d'artiste, son goût pour la magnificence et le plaisir, sa science de la vie et son cynisme conviennent à la courtisane qui exploite le monde et qui en jouit.
Il y a pourtant des gens vertueux dans Balzac, car il y en a dans la nature; mais les siens sont d'une espèce particulière et portent, comme le reste, la marque de leur auteur. Le poète moraliste. Corneille par exemple, pose ses héros debout tout d'abord. Ils veulent être héros, ils le sont; nulle autre cause, leur volonté suffit et se suffit à elle-même pour se fonder et s'expliquer. Le naturaliste pense autrement ; à ses yeux, la volonté a ses causes; quand l'homme marche, c'est qu'il est poussé; quelque ressort a remué dans a l'automate spirituel » et a remué le reste. Pour lui, la vertu est un produit, comme le vin ou le vinaigre, excellent, à la vérité, et qu'il faut avoir chez soi en abondance, mais qui se fabrique comme les autres,
par une série connue d'opérations fixes, avec un effet mesurable et certain. Ordinairement, elle n'est que la transformation ou le développement d'une passion ou d'une habitude ; l'orgueil, la raideur d'esprit, la niaiserie obéissante, la .vanité, le préjugé, le calcul y aboutissent; les vices contribuent à la faire, pareils à ces substances infectes qui servent à distiller les plus précieux parfums. Le juge Popinot est une sorte de petit manteau bleu^ Wenfaiteur systématique et habile de tout son quartier; mais sa bienfaisance s'est tournée en manie, et l'on voit qu'il aime les pauvres comme un joueur aime le jeu. Le marquis d'Espard, ayant appris que la moitié de sa fortune vient d'une confiscation criminelle obtenue il y a deux cents ans, découvre, après mille peines, l'héritier légitime et lui rend son bien; mais sa probité héroïque est nourrie par l'orgueil nobiliaire, et chacun devine qu'il veut effacer une tache de son blason. Le notaire Ghesnel sacrifie sa fortune, presque son honneur, et sauve la famille d'Esgrignon par des prodiges de dévouement entassés. Mais ce zèle est une passion de vieux domestique, et le lecteur découvre dans l'aveuglement et dans les éclats de son amour la fidélité animale et involontaire d'un chien. Les Pillerault, les Birotteau sont probes par habitude et par orgueil de négoce, par étroitesâe d'éducation et d'esprit. Certainement, nous pouvons les admirer encore ; mais notre admiration diminue au spectacle des sources de leur vertu, d'autant plus que ces sources versent en eux la sottise et le ridicule aussi abondamment que la beauté. Birotteau lâche à chaque minute des phrases de parfumeur et de niais; Pillerault est une dupe politique; Popinot vit dans la crasse et montre les habitudes d'un automate judi-
ciaire. Balzac compte les bégaiements, les verrues, les tics, toutes les petites misères, toutes les grandes laideurs qui serencontrentdansrhomme vertueux comme dans les autres. C'est le rendre visible, mais c'est l'amener du ciel en terre; il le fait réel, mais il l'amoindrit. Il l'amoindrit d'une autre façon encore; car il ne peint jamais d'autres sources de vertus, les plus pures de toutes, la grandeur d'idées qui a soutenu Marc- Aurèle, et la délicatesse d'âme qui a guidé Mme de Clèves. Il a besoin de l'enfer pour encourager ses saintes. Les bienfaits de Bénassis et de Mme Graslin ne sont que les calculs d'un grand remords. Mme Hulot, Mlle Gormon, Mme de Mortsauf placent à gros intérêts sur la terre, afin d'être mieux payées dans le ciel. La vertu ainsi présentée n'est qu'un prêt à usure et sur gages. C'est la plus laide idée de Balzac. Que le naturaliste nous désenchante , on s'y résigne ; mais que l'artiste supprime en nous l'élévation et la finesse, on se révolte, et on lui répond que, s'il les abolit dans les autres, c'est probablement parce qu'il ne les trouve point en lui.
En effet; son idéal est ailleurs. Ses médecins n'ont pas de plus grand plaisir que la découverte d'une maladie étrange ou perdue; il est médecin et fait comme eux. Il a décrit maintes fois * des passions contre nature telles, qu'on ne peut pas même les indiquer ici.
1. La Fille aux yeux (for^ Sarrasine^ Vautrin ^ une Passion dans le désert.
Il a peint avec un détail infini et une sorte d'entrain poétique l'exécrable vermine qui pullule et frétille dans la boue parisienne, les Gibot, les Rémonencq, les Mme Nourrisson, les Fraisier, habitants venimeux des bas-fonds obscurs, qui, grossis par la lumière concentrée de son microscope, étalent l'arsen^-l multiplié de leurs armes et l'éclat diabolique de leur corruption. Il est allé chercher dans tous les recoins et dans toutes les fanges les créatures étranges .ou malsaines qui vivent en dehors de la loi et de la nature, des joueurs, des entremetteuses, des bohèmes, des usuriers, des forçats, des espions; il a si bien pénétré dans leur être, il a si fortement lié et équihbré tous leurs ressorts, il a rendu leur naturel si nécessaire et leurs actions si conséquentes^ qu'eii les détestant on les admire, et que l'imagination qui voudrait s'en détourner ne s'en détache plus. Ce sont, eh effet, les héros du naturaliste et du rude artiste que rien ne dégoûte ; ils sont les curiosités de sa galerie. Vous passez vite devant ses honnêtes femmes indélicates, devant ses prêtres emphatiques, devant ses grands hommes nébuleux ou bavards; le beau n'est point ici; un muséum n'est point un musée. Mais vous vous arrêtez devant ses gens de métier et d'affaires, chacun casé sous sa vitrine, étalant les arrêts et les excès d!e développement qui le rangent dans son espèce; devant ses gens d'esprit tous éblouissants, pervertis et dégoûtés; devant ses femmes malades, ses commères de province, ses dames auteurs et ses lorettes ; devant ses hommes vertueux, préparés comme les autres par la triste méthode anatomique, et qui tous tirent leurs vertus de leurs préjugés, de leurs manies, de leurs calculs ou de leurs vices; devant les êtres
llû BALZAC
excentriques ou dififormes qu'il a réservés et mis en saillie comme pièce d'élite. Attendez encore un instant, il va lever un rideau et vous verrez dans une salle distincte les monstres de la grande espèce : il les aime encore mieux que les petits.